La police sous l’occupation allemande

Publié le par Bernard Gasnot

La police sous l’occupation allemande

Pour le 65° anniversaire de la Libération de Paris, Nicolas Sarkozy a rendu hommage à ceux qui ont libéré la capitale et notamment à la police parisienne. Un hommage bien modéré si on le compare au discours grandiloquent de Dominique de Villepin, cinq ans auparavant. Le Président a évoqué une minorité de policiers résistants « à l’image de leurs compatriotes », tandis qu’à l’époque le Premier ministre commémorait « la mémoire des 167 policiers tombés pour la liberté des Parisiens ». L’un appelle à se « montrer digne de l’héritage », tandis que l’autre déclamait : « soyez les dignes héritiers de vos grands anciens ».

Mais qu’en est-il ? Quel a été le rôle de la police tant sous l’occupation allemande qu’à la Libération ? Pas facile de répondre à ces questions. Même les historiens sont partagés. On a l’impression que dès qu’il s’agit de la police, chacun réagit avec ses sentiments (ou ses ressentiments) et rarement avec jugement.

À l’époque, la préfecture de police de Paris est toute puissante, tandis que les services de sûreté, compétents sur le territoire national, font figure de parents pauvres. Mais tout n’est pas rose à la « Tour pointue » où les services, et surtout leurs chefs, se tirent la bourre à qui mieux-mieux. En 39, après la déclaration de guerre, le Parti communiste est mis au ban de la société, et les Renseignements généraux prennent le pas sur les autres directions : la chasse aux cocos est ouverte. Plus tard les RG auront même leurs propres brigades de répression.

Pourtant, la police n’est pas à droite, et la sûreté de la rue des Saussaies est même marquée à gauche. Alors, pourquoi cette prise de position ? Certains historiens estiment que dans cette période trouble, les policiers ont vu là l’opportunité d’obtenir des réformes sans cesse différées et aussi la possibilité de vider de vieux contentieux avec le monde politique… Mais le plus probable, c’est que les policiers ont été aveuglés par leur culture de l’obéissance, fidèles au vieux dicton : les gouvernements passent, la police reste.

Il faut d’ailleurs rappeler qu’aux termes du traité d’armistice signé le 22 juin 1940, il était précisé (en résumé) que dans les régions de la France occupée, le Reich exerçait tous les pouvoirs. Et sur instruction du Gouvernement de Vichy, l’ensemble des services administratifs français devaient collaborer avec les autorités militaires allemandes.

Lorsqu’en 1941, le PC s’engage dans la lutte armée contre l’occupant (attentat, assassinats de soldats allemands…), la France se retrouve dans la situation de tous les pays occupés : les résistants des uns sont les terroristes des autres. Et depuis Londres, sans les condamner tout à fait, le général de Gaulle fait savoir qu’il n’approuve pas ces actes qui ne correspondent pas à l’idée qu’il se fait de la guerre. Et qui de plus font souvent des victimes civiles.

Au début de l’Occupation, à Paris, la police relève des autorités militaires allemandes, mais peu à peu, sous la houlette de Karl Oberg, les SS vont prendre la prédominance. Et les choses se passent plutôt mal. Aussi, après une épuration massive des cadres (plus de 50 % des commissaires sont révoqués), le maréchal Pétain charge René Bousquet de réorganiser la police. La loi du 23 avril 1941 institue une direction générale de la police nationale (redevenue sûreté nationale de 1944 à 1966) et place les polices municipales sous la direction des préfets, comme c’est déjà le cas à Paris.

Quelques mois plus tard, le ministre de l’intérieur créé 3 services destinés à pourchasser les « ennemis du régime » : une police aux questions juives (PQJ), un service de police anticommuniste (SPAC) et un service des sociétés secrètes. Bousquet passe un accord avec Oberg : la police va disposer d’une certaine autonomie, à condition de rendre des comptes aux autorités allemandes. À ses yeux, cet accord est sans doute un moindre mal ! La volonté de ne pas laisser la Gestapo agir seule et surtout tenter de limiter la malfaisance des barbouzes françaises qui leur lèchent les bottes.

On doit à Bousquet le fichier sur le recensement des juifs (fichier tulard, du nom de son créateur, l’inspecteur André Tulard), l’institution du port de l’étoile Jaune et de nombreuses rafles, dont celle du Vel d’Hiv, la plus grande arrestation massive de juifs en France durant la seconde guerre mondiale (16-17 juillet 1942).Pourtant, en décembre 43, jugé trop mou, Bousquet est débarqué. Il est remplacé par Joseph Darnand qui cumule les fonctions de secrétaire d’État au maintien de l’ordre et de chef de la milice. Cette fois la police s’aligne sur le modèle nazi. En janvier 44, les Cours martiales voient le jour et des simulacres de procès ont lieu en catimini derrière les murs des prisons. La cruauté n’a plus de limites.


 

Parallèlement, la Gestapo française, surnommée « la carlingue », sévit au 93 rue Lauriston, à Paris. Elle est dirigée par Henri Laffont. En 1944, il crée, avec le nationaliste algérien Mohamed el-Maadi et un petit proxénète nommé Raymond Monange, la féroce légion nord-africaine ou Bat-d’Af (à ne pas confondre avec les combattants de la guerre 14-18). On retrouve parmi les membres de la carlingue des noms célèbres du banditisme et… un ancien flic, un certain Pierre Bonny. Pour être honnête, il faut dire qu’à la Libération, on découvrira que d’autres noms célèbres du banditisme ont choisi une voie différente: la résistance.Le bilan de cette époque est lourd. Lors du procès du préfet Amédée Bussières, en 1946, il est fait mention de l’arrestation de 16.553 personnes entre juin 42 et août 44 pour propagande communiste ou gaulliste (3.400 par la PM, 11.285 par les RG et 1.868 par la PJ).

Il faut bien reconnaître qu’au début, on trouve fort peu de résistants affichés parmi les policiers. Tout au plus peut-on noter ici ou là l’action personnelle de certains qui, sans se faire remarquer, « arrangent des coups ». Cependant peu à peu, plusieurs mouvements prennent vie. Notamment Police et patrieFrance combattante et, le plus influent, Honneur de la police, dont les responsables seront arrêtés fin 44. La Gestapo créa bien une cellule spéciale pour surveiller la police, mais elle ne parviendra jamais à décapiter ses réseaux, ce qui laisse penser qu’ils bénéficiaient au moins d’une certaine protection au sein de la Grande maison. Depuis le débarquement du 6 juin 1944, les Parisiens suivaient l’avancée des alliés vers l’est. Et l’appel au combat lancé le 6 août par le général de Gaulle a sans doute mobilisé nombre de Français qui s’étaient jusqu’alors contentés de subir le joug de l’oppresseur. Le 11, les cheminots se mettent en grève, et le ravitaillement de la capitale doit désormais se faire par la route. Les vivres arrivent au compte-gouttes, le marché noir bat son plein, et les Parisiens ont faim. On envisage des soupes populaires Le 15, la CGT lance un ordre de grève général, en fait un véritable appel au soulèvement, qui est largement suivi par les postiers, la presse, les employés du métro…, les gendarmes et la police. Le 17, la police libère les détenus politiques et le lendemain, 4.000 policiers en civil portant des brassards tricolores se pressent devant la préfecture de police de Paris. Les lieux sont occupés. La résistance armée s’organise, tandis qu’un char canonne les murs du bâtiment. Le 21, un avion de la 2° DB survole la capitale et lâche un message de Leclerc dans la cour de la Préfecture : « Tenez bon, nous arrivons ». Passant outre aux ordres des Américains, la 2° DB marche alors sur Paris. Et à l’aube du 25 août 1944, les premiers chars pénètrent dans la capitale.

Quelques semaines plus tard, le général de Gaulle attribue la Légion d’honneur à la préfecture de police de Paris – raison pour laquelle la tenue d’apparat est rehaussée de la fourragère rouge. D’une certaine manière, par cet acte symbolique, le Général affiche ainsi la volonté d’une amnistie générale des forces de l’ordre. La France a besoin de sa police pour se reconstruire. Il faut se souvenir que certains policiers, souvent isolés, ont fait preuve de courage et d’initiative. Que d’autres, comme ceux de la Surveillance du Territoire, ont très vite choisi leur camp en pratiquant le double jeu au détriment de l’occupant, jusqu’à la dissolution du service en novembre 42 (recréé par de Gaulle en 1944 et dissous par Sarkozy en 2008).

Mais il s’agit d’exceptions.

Aujourd’hui, on est en droit de porter un œil critique sur le comportement d’une grande partie des policiers durant l’occupation allemande. Parallèlement, on peut se demander quelle aurait été la réaction de l’ennemi s’il avait dû à la fois mater une rébellion des forces de l’ordre et dans le même temps assurer la police du pays…

Mais on ne bâtit pas l’histoire sur des hypothèses.

Finalement, le président Sarkozy a raison, les policiers se sont comportés comme le reste de la population, certains de façon abjecte, d’autres courageusement, mais la plupart se sont contentés de survivre.

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