1870 De la REPUBLIQUE à la Commune de Paris  1

Publié le par Bernard Gasnot

1870 De la REPUBLIQUE à la Commune de Paris  1

 


Parfois, un simple fait en entraîne d’autres dans une suite d’évènements incontrôlables que les contemporains sont impuissants à maîtriser et dont seul l’historien analyse ensuite l’enchaînement., pour l’heure, à Paris, ce 28 janvier 1871, où le sentiment de la population est un mélange d’épuisement, de soulagement et de colère. Que se passe-t-il donc ? Rappelons d’abord brièvement les mois qui ont précédé cette date...  Août 1870 : la France entre en guerre.
Nous l’avions évoqué l’année dernière : l’été 1870 est celui où l’empereur Napoléon III fait entrer la France dans un conflit armé avec la Prusse de Bismarck. Il s’y engage avec la confiance dans l’armée française que lui donnent les victoires militaires de son oncle et ses propres succès (guerre de Crimée victorieuse à Sébastopol contre la Russie en 1855, victoires de Magenta et de Solferino en 1859 contre l’Autriche);

Hélas !  Les monarchies qui ont précédé Napoléon III autant que ce dernier ont laissé passer l’occasion d’une modernisation technique comme d’une évolution tactique de l’armée française. Sous-équipée (pas de fusil à culasse, pas de canon sans recul), elle est également commandée par un état-major âgé, peu formé (faute pour Napoléon III d’avoir développé un corps d’officiers efficaces, lesquels eussent menacé son pouvoir personnel) et très divisé politiquement (forte domination des royalistes au détriment des républicains ou même des bonapartistes). L’organisation de l’armée française est par ailleurs défaillante : nombre de jeunes conscrits échappent au service militaire (5 ans) en payant un impôt et, pour suppléer au manque d’effectifs des « lignards » (soldats de ligne), les pouvoirs Publics ont mis en place une « garde nationale » : une sorte de milice armée formée de réservistes civils incorporables, volontiers enthousiastes mais d’âges variables, mal équipée et sans entraînement réel. Enfin, l’armée française ne dispose d’aucun plan de campagne précis et, morcelée en 8 corps d’armée le long de la frontière avec l’Allemagne, manquant même de cartes des régions où vont se livrer les batailles, elle manœuvre de façon chaotique.

En face, les Allemands ont pour ambition de mener (déjà !), une guerre-éclair en fonçant rapidement sur Paris pour en obtenir la reddition au plus vite. Malgré des acharnées Weissenburg (4 août 1870) et à Mars-la-tour (16 août), les engagements tournent rapidement à l’avantage des Prussiens (batailles de Reichshoffen et de Forbach le 6 août qui font perdre le contrôle de la Lorraine). Les erreurs et les lâchetés conduisent à la défaite et à la capture de Napoléon III à Sedan (le 2 septembre 1870).

1 Septembre 1870 : va-t-on vers un armistice ?

Non ! Rien n’est terminé ! La guerre continue sous l’égide de la République proclamée par Léon Gambetta le 4 septembre 1870 à l’Hôtel de Ville de Paris…  Le gouvernement rejette sans discussion les exigences de Bismarck : une indemnité en or pour quitter le territoire et l’annexion par la Prusse de l’Alsace-Lorraine ! Et puis quoi encore ? Et tandis que les Prussiens progressent vers la capitale et que le gouvernement se replie à Tours (Gambetta quitte Paris en… ballon le 7 octobre 1870), la résistance de Paris s’organise en attendant le regroupement des divers éléments de l’armée française qui doivent lui porter secours. Le 17 septembre, les Prussiens franchissent la Seine à Villeneuve-Saint-Georges. Le 19, ils délogent les troupes françaises qui défendent les hauteurs de Châtillon. Ils encerclent Paris. Le 20 septembre, l’homme politique et diplomate Jules Favre affirme pourtant que le gouvernement ne cédera « ni un pouce de notre territoire, ni une pierre de nos forteresses ». Car, contrairement à ce qui se passera moins d’un siècle plus tard, en 1940, la population civile est animée d’une farouche volonté de résister à l’envahisseur et la capitale est à même de se défendre.

La ville a en effet accumulé de nombreux vivres : production agricole et maraîchère aux abords immédiats, 24 000 bœufs de boucherie (stationnés le long des boulevards extérieurs !), 150 000 moutons (parqués dans les jardins publics, surtout au jardin du Luxembourg !) et 6 000 porcs. Mais cela sera-t-il suffisant pour que 2 millions d’habitants et quelques Quoiqu’il en soit, Paris est, depuis quelques années, entourée d’une muraille fortifiée continue qui entoure les 20 arrondissements que nous connaissons aujourd’hui. Il s’agit de ce que l’on appellera plus tard les « fortifs » (fortifications), lesquelles seront démolies en 1921. Cet ouvrage défensif est construit habilement selon des plans particulièrement élaborés. Signalons qu’il n’est pas le seul de ce genre : la ville de Belfort est également fortifiée de cette manière (votre serviteur visita naguère ces défenses impressionnantes) et, du reste, restera invaincue à l’issue de la guerre.

centaines de milliers de soldats soutiennent un long siège ?

 

 

 2 Menacée par 150 000 soldats allemands, Paris peut compter sur environ 500 000 hommes en état de combattre.  Ces troupes ne sont pas homogènes : il n’y a que 60 000 « lignards » aguerris et 8 000 marins pour 300 000 gardes nationaux répartis en 256 bataillons. Ces gardes nationaux sont eux-mêmes de deux sortes. Il y a d’une part les « trente sous » : 200 000 hommes peu aguerris et de toutes conditions qui perçoivent 30 sous de solde quotidienne (soit 1,50 Franc soit 23 centimes d’Euros) et dont la fonction principale est la garde des remparts. Il y a de l’autres les gardes mobiles (« les moblots ») : 100 000 hommes de 25 à 35 ans chargés de la garde des avant-postes hors les murs, des troupes de meilleure qualité même si elles sont dans les faits peu entraînées.

Paris, par ailleurs, possède sa propre capacité à produire des armes et des munitions, notamment à l’aide des ateliers des gares et des usines métallurgiques du nord de la capitale. Ainsi, grâce à une souscription populaire rapidement lancée, les fonderies se mettent à couler des canons sans recul destinés à doter la Garde Nationale. Chaque canon est baptisé d’un nom de personnage glorieux (« Victor Hugo », etc…) : cet effort financier et industriel soulève l’enthousiasme populaire et mobilise les énergies;

Ne le sous-estimons pas et gardons-le en mémoire… 3

 

La défense de la ville, enfin, au plan général, est confiée au général Louis-Jules Trochu, gouverneur de la ville et président du gouvernement républicain formé le 4 septembre précédent. Celui-ci, mystérieusement et sans en dire plus, répète à chacun de ses interlocuteurs : « J’ai mon plan… ». En réalité, Trochu est animé de deux convictions. D’une part, qu’une ville assiégée ne peut se dégager seule sans l’aide d’une armée de secours (une sorte d’axiome de base appris à l’école militaire). D’autre part qu’une guerre « populaire » menée par des éléments non réguliers armés conduirait à un bouleversement social. En résumé, Trochu attend les secours extérieurs et ne veut surtout pas de révolution intérieure.


Octobre 1870 : la situation sociale se dégrade à Paris.

La révolution, précisément, menace Paris… Alors que la province, rurale, est minée par le défaitisme de chefs militaires royalistes, Paris est, de son côté, travaillée par une intense activité politique syndicale et révolutionnaire. Les républicains modérés sont dépassés par les clubs, journaux, associations et comités qui se forment dans cette ville désormais livrée à elle-même, isolée du reste de la France. L’esprit de résistance, de révolte même, grandit au sein d’une population largement ouvrière dont la hargne contre le prussien va progressivement se retourner contre les dirigeants conservateurs accusés de défaitisme, de lâcheté et d’esprit de capitulation. Paris bout d’impatience, Paris veut se battre, Paris veut se libérer. Seule s’il le faut.


La tension monte donc entre une opinion publique débordant de patriotisme belliqueux et un gouvernement attentiste. La première réclame la « sortie en masse » pour briser l’encerclement et faire la jonction avec les armées de secours qui tentent, elles, sans succès de libérer la capitale. Le second tergiverse et ne consent qu’à autoriser quelques escarmouches à proximité de la ville : pas question d’utiliser les « moblots » pour autre chose que la garde; Pendant que rien ne bouge, le Kaiser Guillaume 1er et le chancelier Bismarck s’installent à Versailles ! Paris fulmine, Paris est agitée par les éléments révolutionnaires les plus agressifs qui réclament la fourniture de fusils de qualité, la sortie en masse et la tenue d’élections municipales.


Le 31 octobre 1870, trois mauvaises nouvelles suscitent l’indignation de la population : l’annonce que le maréchal Bazaine (aux convictions royalistes) a capitulé sans combat et avec des troupes intactes à Metz 4 jours auparavant, le 27 octobre, ensuite l’annonce, faite par le républicain modéré Adolphe Thiers, du soutien apporté par quatre grandes puissances neutres à… un armistice acceptable et, enfin, la reprise par l’ennemi du village du Bourget, conquis quelques jours plus tôt de haute lutte par les troupes marines et reperdu faute d’envoi de renforts !

 

Novembre 1870 : Paris s’agite

Les bataillons des « moblots » de Ménilmontant et de Belleville font alors une « descente » à l’Hôtel de Ville de Paris qu’ils envahissent. Ils menacent les membres du Conseil des Ministres à l’aide d’armes à feu et exigent la nomination d’un gouvernement révolutionnaire : « Pas d’armistice ! Vive la Commune (= un gouvernement indépendant de la ville) ! La levée en masse ! ». Le coup de force révolutionnaire échoue cependant en raison de la division des meneurs et du rétablissement de l’ordre par des « moblots » loyalistes. Politiquement, le gouvernement reprend rapidement la situation en main en organisant un referendum sur son maintien le 3 novembre 1870 : 550 000 oui pour 60 000 non. Mais l’agitation n’est pas terminée car, le 7 novembre suivant, se tiennent des élections de conseils municipaux par arrondissement et là, les XIe, XVIIIe XIXe et XXe arrondissements votent « rouge », élisant des conseillers d’extrême-gauche !


Décembre 1870 : Paris a faim. 4

 

Parlons maintenant de la vie quotidienne du bon peuple...

  Si la situation a été normale durant les mois de septembre et d’octobre, le début de l’hiver marque le début d’une phase difficile. Les vivres commencent à s’épuiser notamment pour les plus pauvres qui ne peuvent faire face à l’augmentation du prix des denrées. Le pain devient de plus en plus noir et la survie devient problématique en dépit des politiques de réquisitions et de rationnement. Les classes aisées font abattre les animaux du Jardin des Plantes (et les restaurants servent des steaks d’antilope ou d’éléphant) mais les couches populaires, elles, après avoir consommé les 100 000 chevaux disponibles, commencent d’interminables files d’attente devant des magasins où l’on vend du chien, puis du chat, puis du rat...
 

Au plan militaire, la situation s’aggrave : l'armée du Nord du général Faidherbe tente de dégager Paris mais échoue à Villers-Bretonneux le 27 novembre 1870. On tente une sortie à Champigny (trois jours de combat du 30 novembre au 2 décembre 1870) : le peu d’éléments engagés ne permet pas de briser les lignes prussiennes. Les batailles héroïques destinées à couper les lignes de ravitaillement allemandes ont toutes échoué les unes après les autres. Ni les armées de la Loire (commandées par les généraux d'Aurelle de Paladines et Chanzy) avec les batailles de Coulmiers (9 novembre), de Beaune-la-Rolande (27 novembre), de Loigny (2 décembre), de Beaugency (7 au 10 décembre) et du Mans (10-11 janvier 1871), ni l'armée du Nord avec les batailles de Bapaume (3 janvier 1871) et de Saint-Quentin (18 janvier), ni l'armée de l'Est (commandée par le général Bourbaki) avec la bataille d'Héricourt (15-17 janvier 1871) et en dépit de la victoire
à Villersexel en janvier 1871 n’ont pu remporter de succès décisif.


Janvier 1871 : sous les bombes, Paris décide un baroud d’honneur

A partir du 5 janvier, alors que Paris est accablée par le froid et la famine, les 1500 canons Krupp prussiens commencent à bombarder la capitale. Si cela n’a pas d’impact militaire (les batteries ne visent aucun objectif militaire et canonnent à l’aveugle) et fera peu de victimes (185 morts et 565 blessés), l’effet psychologique d’obus tombant au hasard des rues est dévastateur dans la population qui est à la fois terrorisée et ulcérée d’être bombardée sans pouvoir réagir. Les éléments les plus déterminés des gardes mobiles réclament alors une « sortie torrentielle », une sorte de baroud d’honneur ultime. Si Trochu n’accepte pas, la colère de la populace risque alors bel et bien de l’engloutir... 5

 

Trochu finit par accepter, c’est la sortie dite de « Buzenval » du 19 janvier 1871. Il s’agit, pour l’anecdote, d’un petit bois situé près de Rueil-Malmaison où là, à côté d’un mur d’époque, un tableau reproduit l’agonie des derniers soldats français submergés par les troupes prussiennes à ce même endroit : c’est véritablement poignant pour le joggeur qui sait s’attarder. Cette sortie (hasard malheureux ou tactique suicidaire délibérée de Trochu pour prouver l’inanité d’une opération de ce type ?) finit ainsi en tragédie. Trochu stigmatise alors cette défaite dont il exagère délibérément l’ampleur. Trois jours plus tard, les bataillons de « moblots » bretons qu’il a installés en protection de l’Hôtel de Ville écrasent une nouvelle tentative de putsch organisé dans la confusion par des groupes révolutionnaires. Trochu laisse alors la place à son successeur, le général bonapartiste Vinoy qui ferme les clubs, interdit les journaux et organise le repli des troupes qui défendaient les avant-postes... La voie est libre pour que les plénipotentiaires envoyés à Versailles chez Bismarck négocient avec celui-ci l’armistice. Cet armistice sera signé le 28 janvier 1871 : mais l’Histoire ne s’arrête pas là...
 

Car le mois de février 1871 sera celui des semailles de la colère


La population parisienne est accablée. Trois jours plus tard, les Prussiens défilent dans la capitale : ce sera le prix à payer pour la France pour conserver la ville de Belfort (laquelle ne s’est pas rendue). Les Parisiens drapent ostensiblement les murs de voile noir et ferment leurs volets. Les soldats de Guillaume 1er ne s’attardent pas et évacuent la ville le 3 mars. C’est fini pour la guerre mais l’humiliation de Paris n’est pas terminée. Livrée sans avoir vraiment combattu, épuisée par la faim et l’attente, envahie par l’ennemi, la ville ouvrière et révolutionnaire constitue désormais une menace à ne pas négliger pour les nouveaux gouvernants. Le 8 février 1871, les élections législatives nationales donnent à l’Assemblée Nationale une majorité monarchiste, grâce au vote rural. La république sitôt proclamée, la France de Gambetta et de Victor Hugo va-t-elle redevenir monarchique ?


Non. Adolphe Thiers, bourgeois républicain mais conservateur, en pleine négociation avec Bismarck pour l’évacuation complète du territoire va manœuvrer pour sauver le régime tout en écrasant (croit-il) la menace de l’extrême-gauche : Paris perd son statut de capitale et l’Assemblée est transférée à Versailles, loin de l’agitation populaire et la solde accordée aux Gardes Nationaux est supprimée. Ces mesures vexatoires provoquent l’indignation. Mais il y a pire : le nouveau gouvernement décrète aussi la fin du moratoire sur le paiement des effets de commerces et des loyers, mis en place pour le temps de la guerre : de nombreuses familles modestes sont expulsées et de nombreux artisans sont acculés à la faillite. Enfin un accord définitif est passé avec les Prussiens : les Français devront payer 5 milliards de francs-or et l’Alsace et la Lorraine seront rattachés à l’Empire allemand, déjà proclamé dans la galerie des glaces du château de Versailles ! La fureur saisit les Parisiens : tous leurs sacrifices auront-ils donc été vains ? Et leurs canons, rassemblés à Montmartre, devront-ils aussi être livrés aux Prussiens par ce gouvernement de défaitistes et de capitulards ?

 

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