L’INDECENCE DES ELITES  salaires astronomiques, bonus et dividendes

Publié le par Bernard Gasnot

Alors que nombreux sont ceux qui depuis des semaines se mobilisent pour défendre le droit du travail et demander le retrait de la loi El Khomri, on apprend que le Président du Directoire de Peugeot, Carlos Tavares voit cette année sa rétribution augmentée de 100%, atteignant 5,24 millions d’euros (3.2 millions de rémunération et 130 000 actions de « performance » soit 2 millions d’euros supplémentaires). Son homologue Carlos Ghosn, le patron à la fois de Renault et de Nissan cumule aussi les rémunérations dans les deux entreprises. Pour l’année 2014, le total de ses émoluments atteint 15 millions d’euros. En 2015, sa rémunération pour Renault s’élève à 3,1 millions d’euros, s’y ajoute 4,1 millions d’euros de stock-options de la marque au losange. Avec sa rémunération de Nissan, elle devrait dépasser largement les 15 millions d’euros de revenus. Cumulard de deux emplois, on peut s’interroger aussi sur son don d’ubiquité qui lui permet de diriger à la fois une entreprise en France et l’autre au Japon. Chez les constructeurs allemands, c’est Martin Winterkorn, l’ex-président du directoire de Volkswagen grand tricheur sur les normes de pollution et récemment débarqué, qui bat jusqu’à présent tous les records avec des rémunérations oscillant en 15 et 20 millions d’euros.

Depuis les années 80, dans l’ensemble des grands groupes industriels et financiers la démesure en matière de rémunération des dirigeants est de mise alors que les salaires de la grande majorité des employés ont stagné. Ainsi une part des profits est-elle distribuée sous forme de salaires, de primes ou d’actions gratuites aux serviteurs zélés du capital qui par leur politique au sein de l’entreprise autorisent les actionnaires à être de plus en plus gourmands en matière de dividendes . Petits arrangements qui ont conduit à l’explosion des inégalités tant au niveau des revenus que du patrimoine.

LE » HOLD-UP TRANQUILLE »

Les financiers eux-mêmes en dressent le constat, avec étonnement : jamais les bénéfices n’ont été aussi hauts, jamais les salaires n’ont été aussi bas. Ce déséquilibre inédit depuis au moins un demi-siècle est vrai pour l’ensemble des pays industrialisés.

Entre 1983 et 2006, d’après le Fond Monétaire International (FMI), dans les pays membres du G7, la part des salaires dans le Produit intérieur brut (PIB) a baissé de 5,8%. Au sein de l’Europe, dans la même période, d’après la Commission européenne :

  • la part des salaires a chuté de 8,6%. Et en France, de 9,3%.
  • la part des dividendes dans la valeur ajoutée passait de 3,2 % à 8,5 %. Un quasi-triplement.

Chaque année, en France, c’est plus de 120 milliards d’euros qui ont été transférés de la rémunération du travail vers la rémunération du capital. Richesse créée par l’ensemble des travailleurs qui manque cruellement aux budgets de l’assurance maladie, à l’aide sociale aux caisses de retraites et à l’assurance chômage. Salaires muselés et sacrifices dans la protection des salariés qui imposent à un nombre de plus en plus grand de citoyens la précarité et l’insécurité.

Ce hold-up tranquille s’est fait progressivement au fil des réformes, de la mondialisation des échanges et du développement de la « compétition internationale ». Plusieurs facteurs ont contribué à ce transfert des richesses du travail vers le capital :

  • L’augmentation incessante de la compétitivité d’une part et les politiques de « rationalisation » et de réduction des services publiques d’autre part ont conduit à la suppression de nombreux postes de travail réduisant du même coup la masse salariale.
  • Avec la concurrence internationale des travailleurs du monde entier, avec l’augmentation du chômage, les salaires stagnent depuis plus de 30 ans. Selon une étude de l’Insee publiée à l’automne 2007, « le revenu salarial net moyen, secteurs public et privé confondus, n’a pas augmenté en trente ans. » Aux Etats-Unis le revenu médian a chuté de 4,4% depuis 2009, année du retour de la croissance. Pour les Noirs, le plongeon est de 11%. Pendant la même période l’indice boursier S P 500 a augmenté de plus de 150% profitant à une minorité de la population propriétaire d’actifs financiers.
  • La flexibilité introduite au fil des réformes, dont la loi El Khomri est le dernier avatar, a accéléré la précarité. Depuis 1980, « la proportion des travailleurs à temps partiel est passée de 6 % à 18 % de l’effectif salarié total, et celle des autres formes d’emploi atypique (intermittence, intérim, etc.), de 17 % à 31 % du salariat ». Ainsi le travailleur doit être à la disposition de son employeur, aux dépens de ses propres obligations, et n’être rémunéré que pour le travail directement productif pour l’entreprise.
  • Au Royaume-Uni les contrats « zéro heure » sont l’exemple le plus achevé de la flexibilité imposée aux salariés. Ces contrats sont une disposition législative qui permet d’« embaucher » un salarié tout en ne lui garantissant pas un nombre minimal d’heures de travail. Il doit se tenir à disposition de l’entreprise en permanence, qui l’emploiera une heure ou dix heures ou pas du tout dans le mois. Ils sont particulièrement répandus dans les secteurs de l’hôtellerie et de la restauration, des services aux personnes et de l’éducation. La palme de ce type de contrats au Royaume-Uni revient à McDonald’s qui emploie près de 90% de ses salariés grâce à des zero-hour contrats. Si ce type de contrat a augmenté de plus de 20 % en un an et a permis de faire baisser la statistique du chômage il a, en revanche, fait exploser le nombre de travailleurs pauvres qui ne peuvent pas vivre dignement de leur salaire et qui vont jusqu’à mettre en danger leur propre santé. Ainsi les volontaires de la banque alimentaire de l’Armée du Salut de Darlington affirment que des femmes utilisent de vieilles chaussettes et du papier lorsqu’elles ne disposent pas des moyens financiers pour acheter des serviettes ou des tampons et sont trop embarrassées pour demander de l’aide. “Certaines femmes n’ont pas d’autre choix que d’avoir recours à du papier journal ou à des mouchoirs faute d’avoir les moyens d’acheter les produits d’hygiène intime adéquats, d’après les responsables d’une banque alimentaire du nord-est. »
  • Enfin les politiques de réduction des « charges sociales » ont contribué aussi à la diminution de la part des salaires dans la valeur ajoutée tout en fragilisant la protection sociale en la livrant de plus en plus aux intérêts privés par le développement des mutuelles de santé et des systèmes de retraites par capitalisation accélérant l’individualisation de la protection des salariés au dépens de sa socialisation.

Le problème est que cet accaparement de la richesse créée par une élite de plus en plus réduite se fait en malmenant les véritables créateurs de cette valeur ajoutée tant convoitée. En réduisant la capacité à consommer du plus grand nombre et en généralisant l’insécurité financière chez les salariés, ils réduisent aussi la réalisation des profits de l’entreprise par la stagnation des ventes à cause de la baisse du pouvoir d’achat des ménages, étouffant peu à peu l’ensemble de l’économie.

Dans ce domaine aussi les Etats-unis sont précurseurs. Ainsi si, après-guerre, entre 1949 et 1953 le top 10 raflait 20 % de la richesse créée, laissant 80 % au reste de la population, de 2009 à 2012, le top 10 non seulement s’accapare 100 % de la richesse créée pendant cette période,mais il récupère en plus 20 % de la richesse accumulée par les 90 % qui pendant cette période sont condamnés à s’appauvrir, et… à s’endetter, accélérant encore ce transfert de richesse. Ainsi la consommation aux États-unis est maintenue hors de l’eau grâce à l’endettement des ménages par les prêts à la consommation pour l’achat d’une automobile (1065 milliards de dollars d’encours à la fin 2015), grâce aux cartes de crédit (917 milliards de dollars fin 2015) ou les prêts étudiants (1230 milliards de dollars). Endettement qui pousse de plus en plus de familles au défaut de paiement, à la faillite et au désespoir. L’effondrement de ce modèle économique est proche, seul l’endettement massif et l’argent bon marché distribué par les banques centrales retardent un peu l’échéance tout en accélérant l’augmentation des inégalités par d’une part l’inflation des actifs financiers pour les plus riches et par l’endettement net des plus pauvres.

L’IMPASSE DU NÉOLIBÉRALISME.

Après quatre décennies, les politiques néolibérales ont conduit tous les pays qui les ont subi dans une impasse. Seule une caste de plus en plus réduite en sort bénéficiaire alors que la grande majorité de la société est aujourd’hui défaite et appauvrie. Le darwinisme social et la compétition individuelle a assigné à chacun le devoir de réussir à n’importe quel prix en bridant les solidarités élémentaires et toute velléité de fraternisation. Tout élan humaniste est disqualifié par avance et seule s’est imposée la performance individuelle dans tous les domaines de la vie humaine, induisant ainsi la culture du toujours plus, de l’hybris et de la pléonexie, justifiant pêle-mêle les gains records des joueurs de football et des amuseurs publics du petit écran comme les salaires des grands patrons.

Mais en asséchant l’homme de toute son humanité, en vidant de sens tout activité humaine, en hypothéquant l’avenir d’une grande majorité et en la condamnant à vivre dans l’insécurité et la peur, les politiques néolibérales on créé les conditions d’un chaos. Elles ont ainsi ouvert la voie à de dangereux démagogues défenseurs autoproclamés de la patrie en danger et du peuple oublié et, plus grave encore, à de nouveaux petits dictateurs qui prétendent rien moins que de rétablir un nouvel ordre au service d’un dogme religieux ressorti d’un obscur passé en envoyant des jeunes en perdition semer la terreur de par le monde.

L’indécence des élites qui se vautrent dans cette unique passion de l’argent pour l’argent est révélatrice de ce dernier acte d’une civilisation qui aura tout dévasté, des diverses ressources terrestres aux diverses cultures et organisations humaines qui existaient de par le monde, au nom d’un seul maître : le profit à court terme.

Aujourd’hui il est urgent de s’en émanciper. Il restera alors à inventer un monde qui assurera la pérennité de l’ensemble de notre espèce en harmonie avec notre environnement et dans une équitable répartition des richesses créent par l’intelligence et le travail de l’homme.

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