La Cagoule tombe le masque

Publié le par Bernard Gasnot

Anciens de l’Action française, qu’ils jugent trop timorée, ces militants d’extrême droite tentent de renverser le Front populaire de Léon Blum pour instaurer un régime fasciste. Avec des moyens considérables et une stratégie rocambolesque. Repérages, filatures : « ils » ont bien préparé leur coup. La cible ce 9 juin 1937 vers 19 heures près de Bagnoles-de-L’orne, en Normandie ? Deux antifascistes italiens réfugiés en France : les frères Rosselli. Sabatino est inoffensif, mais son aîné Carlo, 38 ans, l’un des chefs du PS transalpin en exil, a, lui, le malheur d’avoir contrarié à plusieurs reprises le comte Ciano, gendre de Mussolini et ministre italien des Affaires étrangères. Pareille impudence vaut condamnation à mort. La sentence vient de Rome, mais les exécuteurs des basses oeuvres fascistes, eux, seront français. Les tueurs appartiennent en effet au Comité secret d’action révolutionnaire, le CSAR. Implantée en région parisienne, à Nice et à Clermont-Ferrand, cette société conspirative, liée aux services secrets de Franco et de Mussolini, possède des relais dans le Sud-Ouest et en Alsace.

Par sa violence, l’assassinat des frères Rosselli tend à ranger le CSAR dans la catégorie des groupements à caractère purement terroriste. En fait, l’organisation a tué, ce 9 juin, uniquement dans le but d’obtenir, des services secrets italiens amis, une centaine de pistolet-mitrailleur Beretta, armes automatiques dont même l’armée française ne possède pas l’équivalent ! C’est qu’elle nourrit un vaste projet insurrectionnel débouchant sur le renversement de la République et son remplacement par un régime de type fasciste.

Bientôt connu sous le sobriquet de Cagoule que va lui accoler son ennemie intime l’Action française, le CSAR est précisément issu du courant monarchiste maurrassien. Lutte fratricide : fin 1935, cent cinquante membres de la XVIIe équipe des Camelots du Roi, le bras armé de l’Action française, scissionnent. Conduits par Jean Filliol - celui qui exécutera les frères Rosselli - et par Eugène Deloncle, un polytechnicien ingénieur maritime multi décoré de la Grande Guerre et administrateur d’une dizaine de sociétés industrielles, ces militants du quartier parisien chic de la Muette prennent le large, déçus par le manque (très relatif !) d’agressivité des fidèles de Charles Maurras. Ils s’emploient dès lors à consolider une panoplie de structures gigognes légales.

Le Parti révolutionnaire national et social (PNRS) d’abord. Puis, avec le soutien d’un ancien as de 1914-1918, le général Edmond Duseigneur, alias Dudu, et du duc Joseph Pozzo di Borgo, l’Union des comités d’action défensive. Laquelle UCAD chapeaute le Centre d’information et de coopération, le Cercle d’études nationales et le Comité de rassemblement antisoviétique. Dans le même temps, des liens personnels étroits sont noués avec deux groupes activistes clandestins, l’Union des enfants d’Auvergne de François Méténier, influente parmi les ingénieurs et le personnel d’encadrement des usines Michelin de Clermont-Ferrand, et les Chevaliers du Glaive de Joseph Darnand, héros de la Grande Guerre et patron d’une entreprise de déménagement à Nice.

Dans l’ombre, le CSAR, aussi appelé OSARN (Organisation secrète d’action nationale révolutionnaire), constitue le centre de gravité de cette galaxie nationaliste radicale. Deloncle, son frère Henri, alias Grosset, et son bras droit Jacques Corrèze, alias la Bûche, décorateur de profession, se réservent la stratégie politique et la planification, le « 1er bureau », Filliol se réservant les basses oeuvres, son domaine. Aristide Corre, alias Dagorre, un jeune homme sans profession, dirige le « 2e bureau » (archives). Georges Cachier, lieutenant-colonel de réserve et administrateur d’usine, commande le « 3e bureau » (opérations, instruction des recrues). Ingénieur des pétroles, Jean Moreau, dit « de la Meuse », préside aux destinées du « 4e bureau » (matériel, transport et ravitaillement). Un service de renseignements dirigé par le docteur Henri Martin, alias le Bib, personnage indépendant qui fiche tout le monde mais n’obéit qu’à ce qu’il croit juste, complète le dispositif. Autant dire que le CSAR se structure tout en collectant des fonds abondants dans un milieu patronal souvent effarouché par la vague de grèves qui a accompagné l’accession au pouvoir du Front populaire.

Dans la mesure où ils visent les élites politiques et sociales, Deloncle (nom de code, Marie) et ses amis cherchent à recruter dans le milieu des gens éduqués, anciens combattants et/ou officiers de réserve, voire d’active, inquiets de la « décadence nationale ». Braconnant sur les terres de l’Action française et des Croix-de-Feu, le mouvement conservateur du colonel de La Rocque, ils y parviennent assez bien. A l’automne 1937, au faîte de sa puissance, la Cagoule compte en effet un peu plus de 3 000 « abonnés » - c’est le terme en vigueur - à Paris et dans la proche banlieue. Et 6 000 peut-être pour toute la France. La « cellule légère » groupe de 7 à 12 membres ; la « cellule lourde », de 12 à 16. Trois cellules forment une unité, et ainsi de suite jusqu’à l’échelon de la « division » dont l’effectif théorique, jamais atteint, est de 2 000 membres.

Des dizaines de dépôts souterrains abritent les stocks de l’organisation. Ces armes de guerre sont françaises, italiennes et même allemandes, d’où l’hypothèse, jamais prouvée, de liens directs avec les nazis. Premier en Europe à faire usage du plastic contre des avions destinés à l’Espagne républicaine, le CSAR possède en tout cas ses explosifs ; ses stylomines à mélange aveuglant ; ses uniformes (vestes de cuir, culottes de cheval, casques de l’armée). Et même ses cachots secrets avec poteaux d’exécution qui, comme les armes bactériologiques, des bacilles botuliques, ne serviront heureusement pas, la seule tentative d’empoisonnement connue débouchant sur un échec.

Des rites initiatiques théâtraux sont réservés aux impétrants. A Nice, l’apprenti cagoulard se retrouve face à une table recouverte d’un drapeau où trônent un glaive et des flambeaux. Le « Grand Maître » qui l’accueille visage masqué est revêtu d’une toge rouge. Ses assesseurs sont en noir. Le mimétisme avec la franc-maçonnerie, qu’on pourfend par ailleurs comme ennemie mortelle de la France, vire à la caricature. A Paris, le futur « abonné » est reçu soit dans un appartement privé, soit quelquefois dans une cave. Face à lui, un drapeau tricolore. Levant le bras droit, l’homme (les femmes sont rares dans ce milieu très « macho ») doit prêter serment de fidélité, d’obéissance et surtout de discrétion Ad majorem Galliæ gloriam (« pour la plus grande gloire de la France »), pastiche de la devise des jésuites Ad majorem Dei gloriam... toujours cette manie d’imiter.

Assimilée à un acte de trahison, la moindre confidence malheureuse, explique-t-on, sera punie de mort. Une chape de terreur cimente en quelque sorte l’organisation. Ainsi pourra-t-elle fonctionner plus d’un an avant d’être percée à jour. Pour indélicatesse probablement financière envers le CSAR, deux cagoulards impliqués dans ses achats d’armes, Léon Jean-Baptiste, de Paris, et Maurice Juif, de Nice, vont être assassinés au revolver et au poignard, le premier en octobre 1936, le second en février 1937.

Impressionné par tant d’efficacité, le maréchal Louis Franchet d’Esperey a pris les cagoulards sous son aile. Eminente figure militaire, cet officier à la retraite a commandé les armées françaises d’Orient pendant la Grande Guerre. Nationaliste, il rêve d’un retour aux valeurs traditionnelles et le dit en frappant le sol de sa canne : « Pour la France, messieurs. » Comme les Italiens, Franchet a exigé du CSAR une preuve tangible de son sérieux. Et Deloncle s’est empressé de lui fournir ce gage en la personne de Dimitri Navachine, un économiste russe exilé proche des Soviétiques. Le 24 janvier 1937, on retrouve son cadavre dans une avenue de Paris. Filliol, toujours lui, a abattu le malheureux de plusieurs balles avant de l’achever avec sa baïonnette.

Convaincu, Franchet ne jure plus que par ses amis cagoulards. Il met le chef du CSAR en contact avec le commandant Georges Loustaunau-Lacau. Directeur de cabinet de Philippe Pétain au Conseil supérieur de la Défense nationale, ce Béarnais patriote dans l’âme a mis sur pied des réseaux anticommunistes non officiels au sein de l’armée. Triste ironie pour ces deux futurs résistants (réseaux Alliance et Gilbert) : Loustaunau-Lacau, comme son ami le commandant Georges Groussard, voit dans le vainqueur de Verdun le rempart suprême contre toute capitulation devant l’Allemagne ! De là à se servir de ses groupes, baptisés Corvignolles - du nom de la famille de l’illustre Vauban -, pour pousser son chef vers le pouvoir, il n’y a qu’un pas. Vite franchi.

L’entrevue Deloncle-Loustaunau se passe bien parce que les deux hommes s’apprécient au plan individuel. Mais mal puisque l’officier n’entend dévier en aucun cas de ses objectifs « nationaux » pour se joindre à la conspiration cagoularde :

« Deloncle, jamais nous ne participerons à quoi que ce soit qui puisse favoriser l’Allemagne.

 Alors, échangeons au moins nos renseignements sur le communisme. »

C’est dit. Avant de quitter son homologue des réseaux Corvignolles, le chef du CSAR lâche tout de même sa menace favorite :

« Nous sommes méchants.

 Oh ! mon cher, nous n’avons pas peur », réplique Loustaunau, irrité que Deloncle se soit vanté de pénétrer le milieu militaire, son fief.

L’officier a-t-il saisi le côté paranoïaque de son interlocuteur, rigoureux dans la dérive intellectuelle comme peuvent l’être certains polytechniciens victimes de l’esprit de système ? On peut le penser car leur coopération n’ira guère plus loin. Par une inversion saisissante, Deloncle continue en effet à calquer sa vision du monde sur celle qu’intoxiqué par ses lectures d’extrême droite il attribue à la franc-maçonnerie. Bien après, le 25 septembre 1941, il s’en expliquera dans le journal collaborationniste La Gerbe. Le CSAR ? Rien d’autre qu’« une franc-maçonnerie retournée au service de la nation » se présentant sous « la forme de sociétés secrètes convenablement morcelées, séparées les unes des autres et s’ignorant les unes les autres ». Quant à ses membres : « Le recrutement était analogue à celle des anciens Illuminés (lire page 44) : soin extrême dans le choix des recrues, désignation de parrains notables qui viennent donner confiance à l’apprenti militant. Avec ces militants, un quasi-contrat est signé : en échange de leur fidélité et de leur zèle, ils reçoivent une garantie de protection. Les traîtres seront impitoyablement châtiés. »

Autrement dit, on fait comme on croit que les autres font, mais contre eux. De même pour les communistes : alors qu’ils ont pris, poussés par Moscou, le virage du Front populaire, les militants du PCF sont suspectés de préparer à court terme un coup d’Etat, style révolution d’Octobre. Inversion toujours : pour s’opposer à un complot marxiste-léniniste qui n’existe alors pas, la Cagoule en monte un, « préventif ».

Première étape le 11 septembre 1937 vers 22 h 15 dans le quartier de l’Etoile : deux bombes explosent au 45, rue Boissière, siège de la puissante Union des industries métallurgiques, et au 4, rue de Presbourg, siège de la Confédération générale du patronat français - le Medef de l’époque -, tuant deux policiers en faction. Beaucoup attribuent le double attentat au PCF. Or il est l’oeuvre de quatre cagoulards : Maurice Duclos pour la fourniture des explosifs ; Méténier en chef des opérations ; Locuty, un ingénieur clermontois, et Macon en poseurs de bombes. Contrairement aux calculs du CSAR, l’affaire ne débouche toutefois pas sur un coup de filet en milieu communiste...

Seconde étape dans la nuit du 15 au 16 novembre 1937. Ce soir-là, tandis que les « abonnés » parisiens gagnent leurs lieux de rendez-vous, commencent même à se distribuer des armes, Deloncle tente de persuader les autorités militaires qu’un putsch stalinien serait imminent. Il s’est procuré le plan secret des « rouges » : dès 2 h 30, 18 000 communistes entreront en action. Ils assassineront pêle-mêle les membres du gouvernement du Front populaire et les chefs de la droite ; prendront 400 otages ; investiront la radio, les centraux téléphoniques. Une véritable Saint-Barthélemy en préparation. Prenons les devants, frappons les premiers : je mets mon organisation au service de la cause nationale, explique-t-il en substance.

Prisonnier de sa vision fantasmatique d’un PCF fonctionnant sur le modèle exact du CSAR, à moins qu’il ne bluffe carrément dans l’espoir de pousser des milieux militaires au coup d’Etat, « Marie » vient de se prendre les pieds dans sa propre cagoule. Car, bien entendu, les officiers supérieurs contactés ne bougeront pas d’un pouce. Les communistes et leur appareil clandestin non plus : calme plat, RAS.

Cette nuit-là, tandis que les illusions cagoulardes achèvent de se dissiper, le torchon brûle entre Filliol et Deloncle, le premier reprochant au second de ne pas oser le putsch envers et contre tous, militaires inclus : « Tu es toujours le même, timoré dans l’action. Tu attendras qu’on vienne t’égorger chez toi ! C’est le moment ou jamais de déclencher l’affaire... »

Le CSAR a jeté le masque, mais pour rien ! Ses chances avoisinent désormais le zéro absolu. La Sûreté nationale, qui enquêtait déjà sur ses divers crimes, va voir les renseignements affluer. Dès le matin du 16, les perquisitions commencent, les premiers dépôts clandestins sont découverts. En raison du cloisonnement de l’organisation et, peut-être, d’une retenue délibérée des autorités peu soucieuses de porter le fer trop loin, la répression n’aura rien d’une rafle : 120 cagoulards sous les verrous seulement, la plupart parisiens, pour plusieurs milliers de commissions rogatoires lancées...

Onze années passent, dont cinq de guerre mondiale qui interrompent l’instruction. Mais en octobre 1948, le procès de la Cagoule devant les Assises de la Seine devient l’occasion de faire le point sur l’itinéraire de ses anciens chefs. Quarante-neuf inculpés sont présents, douze sont morts. A l’image de Raphaël Alibert, ministre de la Justice, de Joseph Darnand, qui dirigea la Milice, et de Méténier, beaucoup des ex-« abonnés » ont adhéré d’emblée au régime de Vichy. Quelques-uns s’en sont détachés pour se rapprocher de la Résistance, comme Gabriel Jeantet, déporté, le docteur Martin, interné par les autorités pétainistes, et surtout Paul Dungler, héros de la Résistance alsacienne.

Filliol, qui a échappé à toutes les arrestations, et Deloncle, libéré et mobilisé comme officier de réserve en 1940, se vautreront, eux, dans la collaboration, le chef suprême du CSAR étant assassiné le 7 janvier 1944 par ses protecteurs nazis, las de ses initiatives intempestives.

Rescapé du même attentat allemand, Jacques Corrèze va, lui, être « repêché » après sa sortie de prison en 1950 par Eugène Schueller, le patron de L’Oréal. Un fait qui, dévoilé au début des années 1990, fera scandale. A l’inverse, Maurice Duclos, l’un des premiers compagnons du général de Gaulle dès 1940, va se couvrir de gloire au sein de la France libre sous le nom de « Saint-Jacques ». Acquitté, il se retirera en Argentine pour y élever des lapins.

Membre du comité éditorial d’Historia, Rémi Kauffer a récemment collaboré à l’ouvrage collectif Histoire secrète de la Ve République (La Découverte).

La symbolique

Certains groupuscules ralliés au CSAR (Comité secret d’action révolutionnaire), comme les Chevaliers du Glaive à Nice, utilisent la symbolique et le costume du Ku Klux Klan (dont la cagoule) lors de la cérémonie d’initiation du futur membre, ce qui vaudra à l’organisation secrète terroriste, d’être surnommée la Cagoule par les monarchistes. Le mouvement calque sa structure sur celle de l’armée : cellule, unité, bataillon, régiment, brigade, division. Le secret et le cloisonnement sont la règle.

Le procès

Pour cause de guerre mondiale, 49 des 120 cagoulards arrêtés en 1937 ne comparaissent devant les Assises de la Seine qu’en octobre 1948.

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