1937 Le terrorisme en CAGOULE 2

Publié le par Bernard Gasnot

1937 Le terrorisme en CAGOULE 2
1937 Le terrorisme en CAGOULE 2

la "Cagoule" collabore à diverses opérations « spéciales » relatives à la Guerre Civile espagnole et dans laquelle l’Italie de Mussolini est, elle, naturellement engagée aux côtés des Franquistes : opérations de sabotage de voies ferrées acheminant des Français en Espagne, destruction de navires de ravitaillement entre la France et l’Espagne.

Elle rend même un service signalé à l’état fasciste en assassinant les frères Carlo et Nello Rosselli, intellectuels italiens antifascistes, le 9 juin 1937 à Bagole-de-l’Orne : un assassinat exécuté par Filliol en personne.

Mais ce n’est pas tout : la Cagoule ne se contente pas d’un rôle de faire-valoir, elle agit avant tout pour son compte propre afin d’atteindre les objectifs qu’elle s’est fixée… D’une part éliminer les personnalités qu’elle hait. Le 24 janvier 1937, Jean Filliol assassine ainsi à coups de baïonnette le directeur de la Banque Commerciale pour l’Europe du Nord, Dimitri Navachine : un juif communiste franc-maçon et lié à certains membres du gouvernement du front Populaire.

 

Mais ce brillant fait d’armes est secondaire. L’objectif de la Cagoule est surtout de fomenter l’agitation en France pour conduire à une intervention inéluctable de l’armée qui permettra la mise en place d’un régime autoritaire pour renverser la république corrompue. Le 11 septembre 1937 (une date prémonitoire pour un attentat !), la Cagoule va commettre 2 attentats à l’explosif. L’un vise la Confédération générale du Patronat Français et l’autre le siège du Groupe des Industries Sidérurgiques et Mécaniques. A chaque fois, les gardiens de la paix en faction sont tués. Le choix habile des cibles conduit la presse à accuser le PCF dont les diatribes permanente contre le patronat, l’argent et les bourgeois sont, d’après elle, à l’origine du passage à l’acte de terroristes révolutionnaires de gauche.

 

L’agitation grandit, c’est ce que cherche la Cagoule. Elle mène parallèlement une vaste manœuvre d’intoxication : il s’agit de faire accréditer auprès d’un certain nombre de cadres de l’armée française l’idée qu’une tentative de coup d’état communiste se prépare dans la nuit du 16 au 17 décembre 1937. De cette façon, la Cagoule espère faire rapidement basculer l’armée dans le camp des conjurés et provoquer son intervention. Quoiqu’il en soit, au soir du 16 novembre 1937, tout est prêt. Les Cagoulards sont mobilisés et ils n’attendent que de passer à l’action. Pour votre part, il vous faudra attendre lundi matin pour découvrir la suite de cette histoire incroyable, dont les prolongements pourraient bien vous laisser pantois. En cette soirée du 16 novembre 1937, c’est le moment de vérité pour « la Cagoule »,cette organisation terroriste structurée sous le nom d’OSARN ou de CSAR : elle a prévu un ensemble d’actions qui doivent aboutir à la prise de contrôle du pouvoir par l’armée, prise de contrôle dont elle entend naturellement tirer profit. Les adhérents sont mobilisés (entre 2 000 et 10 000 selon des estimations imprécises) : ils reçoivent des instructions particulières dans le cadre d’un plan coordonné. Celui-ci prévoit d’investir différents ministères, l’Elysée même et la prise de contrôle de divers points névralgiques de Paris. Il est par ailleurs prévu de s’introduire chez certaines personnalités (les plans des appartements sont prêts) pour les arrêter ou tout bonnement les exécuter.

 

Tout est prêt.

 

Mais rien se ne passe finalement. Deloncle ne donne pas l’ordre d’agir, et cela pour une raison simple : la réussite du putsch suppose que les actes terroristes de la Cagoule soient suivis d’une intervention de l’armée. Or, Deloncle en a eu la certitude : malgré les tentatives de désinformation, de noyautage et les offres d’alliance dont les officiers les plus proches idéologiquement ont fait l’objet, l’armée ne bougera pas… Les services secrets militaires (le « 2ème bureau ») sont en effet parfaitement informés de l’existence du réseau informel « Corvignolles » et des tentatives de la Cagoule de le noyauter. Les militaires membres des deux organisations sont largement connus et fichés. Ainsi le 2ème bureau connaît-il bien la Cagoule et a-t-il même noué des liens informels avec celle-ci grâce à des échanges prudents d’informations. A l’évidence, loin pour la Cagoule de manipuler l’armée, il semble plutôt que, au contraire, ce soit la Cagoule qui soit elle-même étroitement infiltrée, surveillée et, peut-être, manœuvrée…

 

Inutile, donc, d’aller délibérément tenter un coup d’état qui va échouer. Il est probable que l’armée a déjà transmis aux Renseignements Généraux les informations nécessaires à l’arrestation des putschistes. Il est encore probable que la police elle-même ait infiltré le mouvement depuis belle lurette. N’a-t-elle pas perquisitionné chez l’archiviste de l’organisation en septembre 1937 ? Le moral des troupes de la Cagoule, par ailleurs, n’est pas bon : l’hétérogénéité des horizons dont viennent les différents militants contribuent à leur désunion quant à l’opportunité d’une action violente d’envergure visant à prendre le pouvoir par la force. Deloncle renonce au dernier moment. Il a raison : la conspiration a été entièrement éventée. Après quelques jours de flottement, l’existence d’un complot visant à renverser la république est révélée par le ministre socialiste de l’Intérieur Marx Dormoy le 23 novembre 1937. Dans la foulée, les chefs de l’organisation sont arrêtés : Deloncle et Duseigneur notamment. On perquisitionne et l’on découvre des dépôts d’armes dans des « planques » telles que celle du Raincy (93)  ainsi que de nombreux documents. Filliol et Corrèze parviennent en revanche à prendre la fuite. L’enquête est confuse. Les principaux accusés minimisent leur rôle ou les objectifs réels de l’organisation, prétendant que celle-ci n’avait qu’un but strictement défensif. Certains accusés avouent puis se rétractent, arguant des brutalités policières qui leur auraient arraché ces aveux. La presse d’Extrême-droite elle-même tourne en dérision cette affaire, accusant le gouvernement du Front Populaire de monter en épingle une simple affaire de délinquants peu nombreux et aux moyens limités. Cette ironie n’est pas sans arrière-pensée idéologique : l’Action française, par exemple, n’est pas mécontente de voir arrêtés ceux qui ont déserté ses rangs dix-huit mois auparavant.

 

La procédure s’enlise. Les preuves formelles ne sont pas claires. Les témoignages sont contradictoires. On hésite à lancer un procès qui pourrait déstabiliser un gouvernement de Front Populaire déjà chancelant. Par ailleurs, les relations internationales mobilisent l’attention de l’opinion publique. La guerre approchant, on cesse progressivement de se passionner pour une organisation dont on a finalement du mal à apprécier la dangerosité réelle. La majeure partie des accusés sont donc remis en liberté en attendant un procès ultérieur. Deloncle en profite pour fonder un nouveau parti en compagnie de Jacques Corrèze : le Mouvement Social Révolutionnaire. Puis viennent la guerre, l’armistice, l’octroi des pleins pouvoirs au Maréchal Pétain de juillet 1940, l’Etat Français, l’Occupation, la Résistance, la Libération. Dans toutes ces phases, les choix individuels prennent le pas sur les idéologies collectives : il n’y a aucun itinéraire obligé ni pré-établi. Le colonel de la Rocque, par exemple, ex-chef des Croix-de-Feu et qui avait fondé le Parti Social Français lors de la dissolution des ligues en 1936, soutient d’abord le Maréchal Pétain avant de s’opposer par voie de presse à la politique de collaboration : arrêté par la Gestapo, il mourra en déportation en 1943 et le général de Gaulle reconnaîtra officiellement son rôle de résistant en 1961. Nombre d’activistes ardemment patriotes et antigermaniques généralement proches d’Action Française se lancent dans l’aventure clandestine : c’est le cas de militaires comme Loustanau-Lacau, de Gilbert Renault (le « colonel Rémy »), le lieutenant de vaisseau d'Estienne d'Orves, Henri d'Astier de la Vigerie (futur organisateur du débarquement en Afrique du Nord de 1942) ou même de Pierre de Bénouville, jeune journaliste royaliste qui sera officier FFI. Ces trois derniers seront même faits « Compagnons de la Libération » par le général De Gaulle. François Duclos, ancien militant d’AF devenu agent secret au service de la France Libre recevra quant à lui la croix de guerre des mains mêmes du général De Gaulle.

 

Mais, du côté des Cagoulards purs et durs, c’est plutôt l’engagement aux côtés du gouvernement de Vichy et / ou de l’occupant allemand qui va prédominer. L’Etat Français du Maréchal Pétain, du reste, est bienveillant vis-à-vis de ceux-ci. Le premier Garde des Sceaux de l’Etat Français, Raphaël Alibert, écrit dès le 21 juillet 1940 au procureur général en ces termes : « Les accusés du CSAR encore détenus préventivement doivent être libérés au cas où ils reformuleraient une demande de mise en liberté provisoire ». 

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Les anciens de la Cagoule accèdent alors à de nombreuses reprise à des postes importants dans le gouvernement de Vichy. Gabriel Jeantet, ancien responsable des approvisionnements en armes, parrainera même un dénommé… François Mitterrand (lequel, évadé d’Allemagne, travaille dans l’administration de Vichy au service des prisonniers libérés et rapatriés) : ce dernier obtiendra ainsi la « francisque », une décoration pour service rendue, des mains du Maréchal Pétain en 1943 (décoration n° 2202…) Un autre ex-cagoulard du nom de Jean Védrine devient, lui, chef du secrétariat particulier du Maréchal Pétain. Nous en reparlerons.

 

D’autres ex-Cagoulards choisissent une collaboration plus ouverte et plus immédiate. Dès juillet 1941, Eugène Deloncle participe, avec Jacques Doriot et Marcel Déat, à la fondation de la LVF : la Légion des Volontaires Français contre le Bolchevisme, qui, puisant dans les rangs du MSR (le Mouvement Social Révolutionnaire, parti ouvertement collaborateur) se propose d’envoyer des troupes françaises sur le front de l’Est aux côtés de la Wehrmacht. Des dissensions, toutefois, secouent le MSR et Deloncle, qui en est exclu en 1942, se rapproche alors de l’amiral Darlan (chef de la Marine qui a noué des contacts discrets avec les Américains et va être assassiné à Alger le 25 décembre 1942). Il prend même contact avec les éléments antinazis de l’armée allemande, qu’il rencontre clandestinement en Espagne en 1943. Alertée, la Gestapo s’inquiète de l’activisme trouble de Deloncle. Elle l’abat chez lui, en janvier 1944. Deloncle mort, Jacques Corrèze épouse alors sa veuve ( ! )

 

La Cagoule, c’est aussi une affaire de famille…

 

Avec la Libération, la plupart des anciens Cagoulards disparaissent dans la nature, c’est meilleur pour leur santé... Jacques Corrèze fuit ainsi en Espagne franquiste, puis en Argentine et aux Etats-Unis. Henri Deloncle, frère du défunt Eugène, fuit également en Espagne. C‘est encore le cas de Jean Filliol, l’homme des basses œuvres de la Cagoule, engagé dans la Milice pour traquer et torturer les Résistants : condamné à mort, il fuit lui aussi en Espagne d’où le gouvernement franquiste refuse de l’extrader. 

En 1948, 11 ans et une guerre mondiale après les faits incriminés, le procès des présents et des absents de l’organisation « La Cagoule » a enfin lieu. L’événement est désormais lointain et la menace réelle de cette organisation reste imprécise. Une partie des intéressés est décédée ou en fuite. Le procès ne parvient pas à éclaircir complètement l’affaire, même si les grandes lignes décrites ci-dessus sont désormais certaines. Les condamnations sont lourdes, dès lors. Elles vont de quelques années de prison à la peine de mort (par contumace pour Jean Filliol, par exemple).

 

Ainsi se termine l’étrange et inquiétante histoire de la Cagoule…

 

L’histoire judiciaire, certes.

 

La Cagoule achetait des armes et mobilisait toute une logistique, certes, mais avec quel argent ? Par ailleurs, que sont devenus ces hommes, ont-ils continué à être actifs, et, si oui, dans quels cercles, par quels canaux, avec quelles complicités ?

 

A ces questions simples, il y a des réponses qui le sont tout autant.

 

Car la Cagoule, c’est aussi (surtout) une histoire de copains.

 

En effet, dès le début (1936), les fondateurs de l’OSARN (la Cagoule, donc) se sont rassemblés dans des lieux et ont disposé de moyens matériels qui ont été mis à leur disposition par un ami intime d’Eugène Deloncle, un ingénieur alsacien du nom d’Eugène Schueller. L’homme est un chimiste devenu fortuné pour avoir mis au point puis commercialisé avec succès, trente ans auparavant (1907), un procédé révolutionnaire de coloration des cheveux. Schueller est le dirigeant et fondateur d’une entreprise qui deviendra mondialement connue sous le nom de… L’Oréal. Schueller supporte activement les thèses de la Cagoule et met même les moyens de sa société à sa disposition.  1

 

 

 

Durant l’Occupation, Schueller prend encore activement part au MSR fondé par Deloncle, parti ouvertement pronazi dont il devient l’un des cadres nationaux : certaines des réunions du MSR vont même se tenir au siège social de l’Oréal (14 rue Royale à Paris). Il publie un livre intitulé « La révolution de l’économie » où il développe des thèses dirigistes et national-populiste (plein emploi, salaire assis sur la production, la situation familiale du travailleur et sa productivité). Mais il cache aussi, à titre personnel et pour des raisons obscures, des Juifs dans sa propriété : ce qu’il n’omettra jamais, plus tard et à juste titre, de mettre en avant.

 

Schueller fait la connaissance d’un nommé André Bettencourt qui dirige la publication collaborationniste « La terre française », une revue agricole qui préconise la rééducation des intellectuels décadents aux champs : la revue offre alors ses colonnes au président de L’Oréal.

 

Malgré leurs engagements, les deux hommes parviennent à échapper aux épurations de la Libération. C’est à la Libération que le journal « Votre beauté » (lancé en 1933), du groupe L’Oréal, embauche comme directeur un certain… François Mitterrand. Mitterrand n’est pas un inconnu pour Schueller, loin de là. Rappelons d’abord l’amitié que Mitterrand a entretenu durant la guerre avec l’ex-cagoulard Gabriel Jeantet, à l’évidence consécutive aux cercles d’extrême-droite qu’ils avaient fréquenté tous deux dans l’entre-deux-guerres. Signalons ensuite que la famille Mitterrand, surtout, est apparentée indirectement à celle des Deloncle : Robert Mitterrand, le frère de François, a épousé la nièce d’Eugène Deloncle (il en aura un fils, le journaliste et écrivain contemporain Frédéric Mitterrand). En 1950, la fille unique d’Eugène Schueller, Liliane, épouse… André Bettencourt (né en 1919), qui sera plusieurs fois secrétaire d’Etat et ministre sous les IVème et Vème républiques. ( une photo de 1954 le montrant en compagnie de François Mitterrand dans le gouvernement Mendès-France).

 

Les parcours politiques étonnants ne s’arrêtent pas aux intéressés mais s’étendent également à leur rejeton. Ainsi Jean Védrine, ex-cagoulard, verra son fils Hubert devenir, 50 ans plus tard, secrétaire général de l'Elysée quand François Mitterrand sera devenu Président de la République. Ce rejeton sera même ministre des Affaires étrangères, sous le gouvernement de Lionel Jospin… 

 

 

En réalité le malaise vis-à-vis du fleuron de l’industrie cosmétique mondiale sera particulièrement vif quand le grand public découvrira, à la faveur d’une sombre polémique du début des années 1990, comment le groupe L’Oréal a employé à l’étranger de nombreux ex-cagoulards condamnés pour faits de collaboration qui y avaient fui. Parmi eux, Jacques Corrèze, dit « la bûche », condamné à 10 ans de prison, deviendra PDG de Cosmair, la filiale américaine du groupe qui achètera Helena Rubinstein en 1987 (il est mort en 1991). Quant à Jacques Filliol, le tueur de l’OSARN, condamné à mort par contumace, il deviendra même tout simplement l’un des responsables de la filiale espagnole après-guerre (on ignore ce qu’il est aujourd’hui devenu) ! Ainsi se trouvent reliés les uns aux autres un vaste ensemble de personnages unis par des amitiés anciennes et des liens troubles qui ne laissent sans doute pas d’intriguer les lecteurs des Chroniques de la plume et du Rouleau. Les vrais ennemis (et les faux amis) de la République ne sont souvent pas là où on les croit.

D’ailleurs, aujourd’hui, ceux qui la jetteraient volontiers à bas n’en portent plus, de cagoules. Ils portent plutôt des capuches…

 

 

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