5 et fin La vie de Mitterrand ou la vie d’un caméléon

Publié le par Bernard Gasnot

5  et fin    La vie de Mitterrand  ou la vie d’un caméléon

1986-1988 : La première cohabitation

 « La Constitution, rien que la Constitution, toute la Constitution. » 

 

 10   Premier conseil des ministres du gouvernement de Jacques Chirac, le 22 mars 1986 (DR/IFM).

Pressentant la défaite électorale de son camp, François Mitterrand instaure le vote à la proportionnelle. La mise en œuvre de cette promesse électorale intervient à point nommé. Lors des élections législatives de mars 1986, la droite ne remporte la majorité que de quelques sièges, sauf à compter sur l’apport du Front national qui fait à cette occasion son entrée au Palais- Bourbon. La France connaît alors sa première cohabitation. Chacun s’interroge ? François Mitterrand pourra-t-il se maintenir à l’Élysée ? Certains réclament sa démission, mais c’est mal le connaître. Très vite, il fait part aux Français de ses décisions. Il nomme Jacques Chirac Premier ministre, annonce que le gouvernement aura tous les moyens pour gouverner mais veillera cependant à ses prérogatives, notamment en ce qui concerne la politique extérieure et la défense.
Cette situation inédite tourne cependant rapidement à l’avantage du Président. Celui-ci refuse, par exemple, de signer certaines ordonnances remettant en cause, notamment, les avancées sociales acquises depuis 1981. Il oblige ainsi le gouvernement à passer devant le Parlement. À chacune de ces occasions, il en profite pour critiquer les décisions de la nouvelle majorité. Ensuite, lorsque Jacques Chirac s’invite dans les voyages officiels, François Mitterrand, devant la presse, n’hésite pas à censurer son Premier ministre : « La France parle d’une seule voix. » Et bien entendu, cela ne peut être que la sienne. Un dernier affrontement a lieu lors du vote de la loi de programmation militaire. Le président de la République impose au Premier ministre, contre l’avis du ministre de la Défense, ses propres conceptions en matière de dissuasion. Il en va de même lors des négociations sur le désarmement Est-Ouest qui ont lieu à cette époque entre Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev. Le Président choisit de les soutenir, contre l’avis de Jacques Chirac. Le premier obtient finalement gain de cause.

Au cours de la cohabitation, François Mitterrand marque donc des points alors que son Premier ministre semble subir. Impression renforcée par les grandes manifestations étudiantes de l’automne 1986 qui se soldent par le retrait du projet d’Alain Devaquet, secrétaire d’État aux universités, à la suite du décès d’un étudiant, frappé par d’étranges « motocyclistes-voltigeurs » de la préfecture de police. Idem lors de la dramatique affaire de la grotte d’Ouvéa, dans une Nouvelle-Calédonie qui s’enflamme, et où périssent dix-neuf indépendantistes et deux militaires. À mesure qu’approche l’échéance de 1988, il apparaît évident que Jacques Chirac est parti trop tôt en campagne. Le président de la République, lui, fait durer le suspense. Il prive ainsi son adversaire… d’adversaire sans pour autant retenir ses critiques. Lorsque, enfin, le 22 mars 1988, il annonce sa candidature, les jeux sont faits.

A-t-il vraiment hésité ? Il se sait atteint d’un cancer de la prostate, mais la maladie n’a pas connu d’évolution majeure depuis sa découverte en 1981. On sait qu’il mûrit aussi d’autres projets, mais le virus du politique est toujours là. En réalité, si l’on en croit ses proches, il envisage d’être candidat depuis le premier jour de la cohabitation, attendant cependant pour se lancer de connaître ses chances. Au soir du second tour de l’élection présidentielle, François Mitterrand est réélu avec 54,02 % des voix. Quelques temps plus tard, les Français lui donnent une majorité de gauche pour gouverner.

1988-1993 : L’exercice du pouvoir 2

 « Cette énumération, qui n’est pas exhaustive, dicte notre devoir et justifie nos priorités : la réduction des inégalités par le dialogue social, l’éducation, la formation, le logement, la haute technologie appliquée. 

 

 

 11 En 1988, la gauche a changé. Elle a fait ses preuves au gouvernement. Le temps n’est désormais plus aux réformes mais à des transformations plus profondes. Plus longues aussi. Il faut pour cela rassembler. En 1988, les affiches de campagne réclament « La France unie ». François Mitterrand a d’ailleurs présenté son programme à chaque électeur, indistinctement, dans sa « Lettre aux Français ». Une première.

Dès le lendemain de son élection, il appelle à Matignon Michel Rocard. Le leader de la « deuxième gauche » incarne parfaitement la nouvelle orientation voulue par le Président pour son second septennat : ouverture au centre, dialogue social. C’est une période heureuse pour la gauche pendant laquelle, notamment, le chômage recule. 
L’expérience Rocard – certains parlent de cohabitation – se poursuit jusqu’en mai 1991, date à laquelle le Président lui demande de se retirer. Le temps n’est sans doute plus à la « France unie » et au consensus. François Mitterrand veut forcer l’allure. Il nomme alors à Matignon une femme : édith Cresson. Une « fonceuse » avec qui il entend bousculer les choses. Le choix se révèle pourtant catastrophique. Le style bulldozer ne plaît pas. Elle plonge dans les sondages alors que les indicateurs socio-économiques se détériorent. Moins d’un an après son arrivée, François Mitterrand se résigne à accepter sa démission. En lieu et place, le 2 avril 1992, il désigne Pierre Bérégovoy. Il lui revient la tâche ingrate de conduire le gouvernement, alors que le climat est « aux affaires », que de difficiles décisions sont à prendre – le gouvernement doit recourir à des hausses d’impôts – et qu’à l’horizon se profile une nouvelle défaite de la gauche. Pierre Bérégovoy quitte Matignon le 29 mars 1993.

Le bilan de cette législature reste mitigé. Certainement parce que le train des réformes est moins brutal qu’en 1981. Pourtant, ces trois gouvernements successifs sont loin d’être restés inactifs.
Il fallait d’abord rétablir les réformes sociales abolies par la droite entre 1986 et 1988. Ce fut notamment le cas pour les libertés publiques, l’audiovisuel, l’impôt sur les grandes fortunes, les grands travaux repris, etc. Seules les nationalisations firent exception puisque le Président avait promis aux Français le « ni-ni ». Ni nationalisation ni privatisation. Cette étape franchie, de nouvelles réformes sociales intervinrent. Les mesures pour l’emploi se succédèrent avec l’idée qu’il ne fallait plus traiter le chômage en aval – il y aura néanmoins de nombreuses actions en faveur des demandeurs d’emploi – mais en agissant directement sur le tissu économique par la formation, la recherche, l’investissement, l’aide ou la reconversion d’entreprises, la prévention des licenciements économiques, l’obligation de présenter des plans sociaux, etc. Tout un arsenal à la disposition des acteurs sociaux. Par ailleurs, certaines dispositions prolongèrent l’esprit des lois Auroux. Les gouvernements Rocard, Cresson et Bérégovoy s’attelèrent aussi à la réalisation d’une véritable politique de la ville, dossier sur lequel François Mitterrand insista beaucoup.

Il y eut bien entendu quelques mesures phares. La création du Revenu minimal d’insertion (RMI) fut l’une d’elles ainsi que la mise en œuvre de la Contribution sociale généralisée, impôt plus équitable – car prélevant aussi sur les revenus du patrimoine – qui permit de financer les dépenses sociales. Avec l’appui du Président, Michel Rocard réussit à résoudre le conflit en Nouvelle-Calédonie et imposa une habile solution négociée aux ennemis d’hier. Dans le domaine de la culture, le renouveau s’illustra pleinement lors de la célébration du Bicentenaire de la Révolution française, auquel le Président attachait une grande importance. À cette occasion, et par son intermédiaire, la France fit entendre son message universel.
Rappelons aussi les engagements du Président sur l’environnement. Il engagea la France dans la lutte contre les pluies acides, contre la disparition de la couche d’ozone et eut une action pionnière dans le domaine des gaz à effet de serre du fait de son rôle dans l’organisation de la grande conférence climatique de Rio en 1992, point de départ de la grande négociation sur le protocole de Kyoto. Dernier dossier, celui de l’éducation. François Mitterrand en avait fait une priorité. À ses yeux, c’est à l’école que se jouait l’avenir de la France face aux grandes mutations. Depuis 1981, la gauche n’était certes pas restée inactive mais son action fut occultée par le débat sur l’école privée. Déjà, pourtant, l’enseignement professionnel avait été revu. L’université française et la recherche furent ensuite réformées par la loi Savary de 1984. Les objectifs étaient clairs, répétés par le Président : 80 % d’une classe d’âge au bac ; chaque jeune devant obtenir une formation professionnelle adéquate.

En 1988, Lionel Jospin reprend le flambeau. Dès son arrivée au ministère de l’Éducation nationale, il lance un grand plan d’urgence. Dans la foulée, il fait adopter de nombreuses mesures pour la formation professionnelle – qui préfigurent ce qui deviendra bientôt le crédit formation –, la modernisation de l’apprentissage, le droit à la conversion, ou les efforts pour le développement de la formation en alternance. En 1989, le Parlement adopte une grande loi d’orientation sur l’éducation qui réforme, entre autres choses, le système de formation des enseignants. Ce sera aussi le plan Université 2000, très controversé, mais dont les effets deviennent vite évidents. En dépit de l’action volontaire de la gauche, la hausse du chômage reprend. Au début de 1992, la barre des 10 % est franchie. La crise économique qui touche l’Europe est dure. Elle s’explique par le triple séisme de la réunification allemande, de la guerre du Golfe et une incroyable spéculation contre le franc. Le 31 mars 1992, l’usine Renault de Billancourt ferme. Tout un symbole. Le RMI à peine créé, ce sont des centaines de milliers de Français qui demandent à en bénéficier, révélant une société française certes plus prospère qu’en 1981 mais souffrant d’une terrible pauvreté. Quand l’année 1993 s’ouvre, François Mitterrand sait que son mandat a de fortes chances de se terminer par une nouvelle cohabitation.

1988-1990 : Un monde qui change

 
« Au-delà de l’Europe de Yalta qui achève de se défaire sous nos yeux, ne perdons pas de vue l’Europe qui se bâtit. » 

 

 12  Revenant de Moscou, en juin 1984, François Mitterrand avait remarqué, dans l’équipe dirigeante soviétique, un homme plus jeune que les autres : Mikhaïl Gorbatchev. Il était alors ministre de l’Agriculture. En mars 1985, à la suite du décès du dernier géronte soviétique, il devient Premier secrétaire du PCUS. Le monde va changer sous le double effet de la Perestroïka (réformes) et de la Glasnost (transparence). « Les peuples bougent et quand ils bougent : ils décident », constate alors François Mitterrand.

La France ayant une place à part dans l’Alliance atlantique, Mikhaïl Gorbatchev fait sa première visite en Occident à Paris, en octobre 1985. Le Président français est séduit. Il juge l’homme « audacieux, direct, précis et intéressant ». Dès cet instant, il cherche à faciliter les contacts entre Gorbatchev, d’une part, et Reagan puis Bush, d’autre part. Il pousse le premier à aller plus loin dans les réformes. Aux seconds, il réclame confiance et patiente. Avec George Bush, Président américain à partir de 1989, les relations franco-américaines prennent d’ailleurs une tournure personnelle et amicale. François Mitterrand suit de près les négociations entre les deux grands. La France encourage tous les efforts : réduction des armements nucléaires, biologiques, bactériologiques et, finalement, conventionnels, mesures de confiance, respect des droits de l’homme, diminution des tensions, etc.

Très vite, pourtant, Mikhaïl Gorbatchev est dépassé par les événements. En Pologne, en Hongrie d’abord, puis dans l’ensemble des pays du pacte de Varsovie, les directions communistes sont débordées par l’aspiration de leurs peuples à la liberté. Dès 1988, François Mitterrand, aidé de Roland Dumas, inaugure de ce fait une nouvelle politique à l’Est : il prévoit de visiter toutes les capitales ou d’en recevoir les dirigeants. À tous, il délivre le même message : respect des droits de l’homme, coopération entre les peuples. En Pologne, en juin 1989, devant la tournure des événements, il constate : « Les choses ont bougé de telle sorte que l’on peut penser, désormais, que l’ouverture ou la communication entre les deux Europe est redevenue possible. »

Les regards se tournent alors vers l’Allemagne. Le mur de Berlin, symbole de la triple division d’une ville, d’un peuple et d’un continent, n’est pas encore tombé mais déjà François Mitterrand aborde la question de la réunification. Ainsi, aux côtés de Mikhaïl Gorbatchev, en juillet 1989, il rappelle que « cette aspiration à la réunification [allemande] est une aspiration légitime pour ceux qui l’éprouvent ». Fin juillet, il précise sa pensée : « [La réunification] ne peut se réaliser que pacifiquement et démocratiquement. » Enfin, le 3 novembre 1989, aux côtés du Chancelier Kohl, il affirme : « Je n’ai pas peur de la réunification. Je ne me pose pas ce genre de question à mesure que l’histoire avance. L’histoire est là. Je la prends comme elle est. […] À mesure qu’évolue l’Europe de l’Est, l’Europe de l’Ouest doit se renforcer, renforcer ses structures et définir ses politiques. » Ainsi, une semaine avant la chute du mur, François Mitterrand a défini les grands axes de sa politique. Valéry Giscard d’Estaing critique d’ailleurs sa précipitation à parler de réunification. Bientôt la droite l’accusera de n’avoir rien vu venir. Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin est franchi des deux côtés par une population en liesse. En quelques semaines, l’histoire s’emballe. François Mitterrand a donc défini trois impératifs.

En premier lieu, l’impératif pacifique : tous ces changements doivent intervenir en tenant compte des équilibres culturels, des frontières, des problèmes de minorités et des risques de blocage liés aux alliances militaires antagonistes sur le continent européen. À Helmut Kohl qui force l’allure de l’unification allemande, il rappelle l’importance qu’il attache à la reconnaissance de la frontière Oder-Neisse – quitte à brusquer alors son ami allemand. Aux puissances occidentales réunies au sein de la conférence 2 + 4 qui règle les aspects internationaux de l’unification, il recommande de ménager les susceptibilités soviétiques pour ne pas risquer de déstabiliser Mikhaïl Gorbatchev sans qui rien n’est possible. Enfin, il initie une large réflexion sur l’avenir de la sécurité en Europe qui aboutit en novembre 1990, à Paris, lorsque 34 chefs d’État et de gouvernement européens signent la Charte de Paris pour une nouvelle Europe entérinant les frontières de l’Europe de l’après-Yalta et donnant naissance aux nouveaux cadres des relations internationales sur le continent : respect de l’intégrité territoriale des États, non-recours à la force, règlement pacifique des différends.
Ensuite, l’impératif démocratique : ces changements de régime à l’Est doivent être scandés par un ensemble de processus démocratiques. Dans tous ses déplacements, François Mitterrand insiste sur l’importance d’élections libres.

Restait l’impératif européen, sans doute le plus important à ses yeux.
Après avoir débloqué l’Europe en 1984, après lui avoir donné de nouveaux horizons avec l’Acte unique, le trio Delors-Mitterrand-Kohl a repris sa tâche. Pour ces derniers, les brusques changements intervenus en Europe de l’Est rendent nécessaire l’accélération de l’intégration européenne à l’Ouest. Dans le monde de l’après-Yalta, François Mitterrand n’estime que « la Communauté européenne est un môle de stabilité unique et privilégié ». Il faut donc la renforcer. De la fin 1989 à la fin 1991, plusieurs initiatives franco-allemandes – lettres conjointes, déclarations, prises de position communes lors des conseils européens – dessinent les contours de la nouvelle Europe et du futur Traité de Maastricht, malgré l’opposition britannique. Alors que le marché unique est achevé, la CEE se donne de nouveaux objectifs. Elle change d’abord de nom pour devenir Union européenne. Il est décidé que cette Union aura une monnaie. François Mitterrand a en effet convaincu Helmut Kohl d’abandonner le deutschmark pour l’euro. Cette nouvelle Union aura un espace intérieur sans frontières où les marchandises, les services, les capitaux mais surtout les citoyens circuleront librement. Ces derniers acquerront une citoyenneté européenne avec droit de vote. Les compétences de l’Union seront élargies. On prévoit une politique étrangère commune et une défense commune dont la définition doit beaucoup aux efforts de François Mitterrand et Helmut Kohl et de leurs projets préalables de Brigade franco-allemande puis d’Eurocorps. L’Union s’intéressera – fait nouveau – à la coopération entre les polices et les justices nationales. Enfin, malgré l’opposition, une fois de plus, de la Grande-Bretagne, une Charte des droits sociaux est adoptée. François Mitterrand y attachait une grande importance.
Sur le plan institutionnel, le Parlement européen obtient un droit de codécision, le vote à la majorité au Conseil est étendu et le principe de subsidiarité fait son apparition, clarifiant les rapports entre États et Union. Le Conseil européen, c’est-à-dire la réunion des chefs d’état et de gouvernement, se voit confirmé au sommet de cet édifice. Disposition essentielle pour le Président français. Le Traité de Maastricht est signé en février 1992. Ses évolutions sont telles que François Mitterrand décide de le présenter aux Français par voie référendaire. L’affaire se présente mal. Le désastre électoral de mars 1993 se profile. Surtout, les milieux souverainistes français donnent de la voix. François Mitterrand, très affaibli par la maladie, se jette corps et âme dans ce qu’il faut considérer comme son dernier grand combat électoral. Lors d’une magistrale émission de télévision, il plaide pendant près de trois heures pour cette nouvelle étape de la construction européenne. Finalement, avec un peu plus de 51 % des suffrages pour le « oui », le peuple français lui donne raison. Par cette décision, une page de l’histoire nationale est tournée

1990-1995 : Un monde nouveau

 « Le XXe siècle sera sans doute comme les autres. Il sera sanglant. Il sera dur. Parce que les hommes sont les hommes. Un progrès aura lieu quand même, je l’espère, car la loi internationale peut arriver peu à peu à régler ce type de conflits. »

 Alors que débute la dernière décennie du siècle, un nouvel ordre international paraît à portée de main. La guerre froide est terminée. Le continent européen est sorti de la dictature et de la division. L’Europe aborde une nouvelle étape de son développement. Même en Afrique, le changement est perceptible. Nelson Mandela, par exemple, est libéré en février 1990. Il choisit d’ailleurs Paris pour son premier déplacement à l’étranger, une façon pour lui de remercier la France socialiste pour ses efforts contre l’Apartheid. Comment François Mitterrand aborde-t-il cette nouvelle phase des relations internationales ? 13

 

 

S’il croit effectivement que le monde sera « meilleur », il indique néanmoins qu’à ses yeux il sera « aussi plus compliqué ». Plus compliqué, « parce que chacun redécouvrira, à cette occasion, ses racines, son histoire et ses intérêts nationaux ». Plus complexe aussi, car « nous devrons trouver des solutions à des problèmes nouveaux et imaginer, entre nos états, de nouveaux types de rapports ». La paix par le dialogue des nations. L’autorité du droit international. Le respect des peuples. Tels pourraient être résumés les trois axes de la politique mitterrandienne qui s’illustre lors des crises du Golfe, de Yougoslavie et du Rwanda.

Lorsqu’en août 1990 l’Irak de Saddam Hussein envahit le Koweit, la France condamne immédiatement ce qu’elle considère comme un acte d’agression. François Mitterrand agit alors dans deux directions. D’une part, il prépare l’armée française à une opération militaire conjointe avec les états-Unis – dont il a immédiatement saisi la volonté d’en découdre. D’autre part, il multiplie les tentatives pour résoudre ce conflit diplomatiquement, quitte à provoquer l’agacement de son allié. Interventions à l’ONU, envoi d’émissaires, embargo, plan de paix pour le Proche-Orient, toutes les pistes sont suivies. Mais Saddam Hussein ne fait aucun geste. Le 16 janvier 1991, après une dernière tentative des Français, l’ultimatum des Nations unies expire. Aux Français à qui il s’adresse, François Mitterrand indique ce soir-là que « sauf événement imprévu, donc improbable, les armes vont parler ». Les combats, violents, sont toutefois très courts. Le Koweit est libéré en quelques semaines. Autre drame : la dislocation de la Yougoslavie. La disparition de Tito en 1980 et la chute du communisme annonçaient l’éclatement de cette fédération. La guerre y éclate en 1991. Dans un premier temps, François Mitterrand, comme la plupart des chefs d’état et de gouvernement, défend le retour à l’unité du pays. On a vu en effet qu’il considérait la remise en cause des frontières comme un dangereux exercice, dont les conséquences seraient meurtrières pour les Balkans et au-delà. Dans le courant de 1992, devant l’évidence, il se résigne toutefois à la dislocation yougoslave. Dès lors, de 1991 à 1994, il soutient toutes les initiatives, tous les plans de paix entre les belligérants. Au sein de la CEE, devant l’ONU, le Président français plaide pour que la communauté internationale se mobilise. Sous ses ordres, l’armée française participe d’ailleurs à la force d’interposition déployée sur place par les Nations unies. François Mitterrand refuse néanmoins de désigner un ennemi, considérant qu’il faut pour sortir du conflit parler à tous. À ceux qui le pressent de condamner les Serbes, il répond : « La France n’a pas été et ne sera pas anti-serbe. Elle est et sera anti-torture, anti-camp de concentration, anti-guerre d’expansion. C’est tout. » Et comme pour donner corps à cette déclaration, il décide de se rendre personnellement à Sarajevo et ainsi forcer le blocus serbe de la ville. Ce voyage à haut risque, comme à Beyrouth en 1983, est salué par l’opinion internationale et permet, pendant quelques jours, d’ouvrir un cordon humanitaire vers la capitale bosniaque. Son geste n’empêche évidemment pas la reprise des combats, qui dureront jusqu’à la décision d’intervention de l’OTAN (c’est-à-dire américaine) – soutenue par François Mitterrand – en 1994-1995.

La France peut-elle, seule, prévenir ou arrêter les conflits du monde ? Cette question, qui est au cœur des critiques adressées à François Mitterrand dans sa gestion de la crise yougoslave – et à laquelle le Président répond par la négative – rebondit en 1994 lors de la tragédie rwandaise. Avec la fin de la guerre froide, la France a modifié sa politique en Afrique. L’indulgence – sinon le soutien – à certains régimes pour éviter qu’ils se rallient au bloc adverse n’a plus de justification. D’ailleurs, comme en Europe de l’Est, les revendications des peuples africains se font de plus en plus pressantes. En juin 1990, à La Baule, François Mitterrand tire les conséquences de cette nouvelle donne. Dans un discours qui fait date, il exhorte ses homologues africains à la démocratie. Il en donne les clés : « système représentatif, élections libres, multipartisme, liberté de la presse, indépendance de la magistrature, refus de la censure. » Puis, il indique que désormais « la France liera tout son effort de contribution au développement des efforts qui seront accomplis pour aller vers plus de liberté. »
Lorsque les premiers affrontements éclatent au Rwanda, en 1990, la France, plutôt que de soutenir sans condition le pouvoir en place contre la guérilla extérieure, agit dans deux directions. Avec la Belgique et le Zaïre, elle aide militairement le gouvernement rwandais à stabiliser le front mais, dans un même mouvement, presse celui-ci à la négociation. Cette diplomatie aboutit, en 1993, à la conclusion des accords d’Arusha qui prévoient la fusion des armées des deux belligérants et l’instauration d’un gouvernement mixte. Les militaires français quittent alors le pays.

Mais les accords d’Arusha mécontentent les extrémistes des deux bords. À ce jeu, les Hutus sont les plus fous. Ils préparent une incroyable tuerie dont le départ est donné le 6 avril 1994 avec l’assassinat des présidents du Rwanda et du Burundi, abattus en vol. Dans tout le pays, les Tutsis sont massacrés. On parle de génocide. L’horreur est absolue. La France, au Conseil de sécurité, réclame une action internationale. Sans résultat. Devant l’indécision, le gouvernement français – nous sommes alors en pleine cohabitation – décide d’intervenir seul. L’opération Turquoise débute le 23 juin 1994 avec comme objectif l’instauration de zones neutres où les victimes du conflit pourront se réfugier. Si cet objectif est atteint, ces zones serviront aussi d’abris à certains auteurs des massacres fuyant l’avancée de l’armée tutsie, ce qui, par la suite, alimentera les critiques à l’égard de l’action française.

Guerre du Golfe, Yougoslavie, Rwanda, le pessimisme de François Mitterrand à l’égard de l’évolution des relations internationales est toutefois tempéré par sa foi – il n’y a pas d’autre mot – dans la sécurité collective. Son action internationale transparaît ainsi dans son engagement personnel dans les grandes négociations multilatérales de son temps : désarmement, développement, environnement, commerce, droit international. Sous son autorité, la France a signé un grand nombre de traités bilatéraux ou internationaux qui, à bien des égards, ont réorganisé les relations internationales de l’Hexagone. Ce sont aussi ses quelque mille deux cents discours, conférences de presse, interventions diverses, dans toutes les capitales et enceintes possibles, qui témoignent de son attachement à une diplomatie du verbe ; du verbe contre la barbarie. On retiendra ce dernier avertissement, lancé à Moscou, le 9 mai 1995, lors du cinquantième anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, à l’occasion de son dernier discours en fonction : « Si l’on prétend imposer [aux peuples] une loi intérieure par des groupes d’intérêts – des minorités – ou des intérêts de l’extérieur – par le goût de conquête –, nous retomberons alors dans le drame qu’ont vécu les siècles précédents. »

 

 14  Après l’échec de la gauche aux élections législatives de 1993, François Mitterrand nomme Édouard Balladur à Matignon. Échaudée par la précédente expérience, la droite mène une action plus ou moins prudente. Chacun attend l’échéance de 1995. Pour François Mitterrand, débute alors le temps des polémiques et des adieux.

Le suicide de son ami Pierre Bérégovoy, à Nevers, le 1er mai 1993, alors que toute la classe politique – et le Parti socialiste – est éclaboussée par les « affaires », l’amène à prononcer un terrible réquisitoire contre certains journalistes – ces « chiens » – dont il dénonce l’acharnement. Ce qui n’empêche pas, un an plus tard, les accusations sur son action pendant la Seconde Guerre mondiale – connues en réalité de tous – de rebondir avec la parution du livre pourtant équilibré de Pierre Péan, Une jeunesse française ; livre auquel le Président a d’ailleurs lui-même contribué. Vichy, francisque, collaboration, voire antisémitisme, les commentateurs se déchaînent. La mise au jour de ses relations avec René Bousquet, l’un des responsables de la sinistre Rafle du Vél’ d’Hiv’ ternit un peu plus son image. Finalement, on lui reproche sa conduite du pouvoir, son « monarchisme » et jusqu’à sa maladie dont le Tout-Paris scrute la moindre évolution. On attaque aussi sa politique extérieure : il n’aurait rien compris à la réunification allemande, aurait perdu la guerre froide, serait responsable du drame yougoslave et aurait organisé le génocide au Rwanda. La révélation par la presse de l’existence d’une seconde famille du Président – et la relation d’une jeune fille avec son père qui émeut les Français –, son courageux combat contre la maladie, n’atténuent en rien ces critiques dont il avoue qu’elles le blessent.

François Mitterrand quitte l’Élysée le 17 mai 1995. Il s’installe rue Frédéric- Le-Play. Dans les quelques mois qui lui restent à vivre – il sait la progression de la maladie –, il revoit ses amis, sa famille, certains de ses homologues étrangers, fait quelques voyages – notamment en Égypte –, et publie trois livres : Mémoire à deux voix, avec élie Wiesel, en 1995 ; Mémoires interrompus, en 1996 ; De l’Allemagne, de la France, la même année. François Mitterrand décède à Paris le 8 janvier 1996. La nation entière lui rend hommage. Partout, en France, devant les mairies ou aux coins des rues, des inconnus déposent des roses. Peu à peu, les polémiques s’estompent. L’histoire – à laquelle François Mitterrand faisait confiance – commence son travail de compréhension et non plus de jugement. L’action intérieure des différents gouvernements socialistes ne fait plus aucun doute. Elle a profondément transformé la société française dont toutes les structures ont été réformées. À l’extérieur, on retient l’engagement du Président en faveur de la construction européenne et la façon dont il a su, alors que le monde changeait, faire valoir les intérêts de son pays. Bref, l’œuvre politique est considérable.

François Mitterrand fut aussi le Président d’une gauche qu’il porta au pouvoir. À son contact, cette dernière comprit qu’il lui fallait réformer mais aussi assumer ses propres choix. Le bilan social des deux septennats reste cependant décevant au regard des ambitions affichées, malgré l’importance de l’action entreprise. Le chômage, en particulier, ne put être contenu. S’adressant aux Français à l’occasion de son dernier 14 juillet à l’Élysée, en 1994, François Mitterrand confiait ses « regrets de n’avoir pu réduire autant qu’ il l’aurait voulu les inégalités sociales ». Quoi qu’il en soit, François Mitterrand demeure une figure immense de l’histoire du socialisme français et, au-delà, de toute une nation. Il laisse en héritage plusieurs milliers de discours dont l’éloquence et la pertinence ne cessent de surprendre. Arrivant à Paris, François Mitterrand adhère quelque temps aux Volontaires nationaux, c’est-à-dire à la branche « jeunesse » de la ligue des Croix de feu du colonel La Rocque, l’un des plus puissants mouvements de la droite contestataire de l’époque. on trouve à partir de 1936 le nom François Mitterrand accolé à certains articles de L’Écho de Paris, organe de presse quasi officiel du mouvement de La Rocque

 

Commenter cet article