2 La pègre et les nazis en Dordogne

Publié le par Bernard Gasnot

 2  La pègre et les nazis en Dordogne

Apres La Phalange nord-africaine en Dordogne »  une page aussi noire qu’étonnante de la Seconde Guerre mondiale. Entre mars et août 1944 une bande à la solde des allemands constituée des pires crapules et de maghrébins égarés va mettre en coupe réglée le département. L’auteur, pour la première fois, raconte à la fois une aventure criminelle et aborde les collaborations locales qui sont encore des sujets obscurs.

Le 14 mars 1944, vers 17 heures, les Périgourdins assistent interloqués à l’entrée d’un détachement d’une cinquantaine de personnages aux mines incertaines, armés de mitraillettes et portant un brassard blanc sur lequel est inscrit  « Hilfspolizei » - police auxiliaire. Alors que ceux-ci s’installent, sur les boulevards, la foule qui s’est rassemblée pour ce spectacle insolite se voit brusquement agressée ; des coups de mitraillettes sont tirés en l’air ; les périgourdins sont poursuivis dans les rues attenantes durant une demie heure. La ville découvre brutalement une des réalités de l’occupation : celle qui unie la pègre française et les nazis. 1

 

 

« La Dordogne était connue comme le coin le plus mauvais de toute la région »

 

L’armistice de juin 1940 avait placé Périgueux en zone libre et ce n’est qu’en novembre 1942 que les allemands avaient occupé la ville. L’activité de la Résistance était relativement peu importante et se manifestait essentiellement dans les domaines de la propagande et du renseignement ; les sabotages étaient rares. La création du Service du travail obligatoire, à partir du 16 février 1943 entraînait la constitution de maquis de réfractaires au travail en Allemagne. C’est le 23 octobre 1943 que le premier soldat allemand est tué en Dordogne. Toutefois, lors de son procès, Michaël Hambrecht, responsable de la Gestapo à Périgueux déclarait : « Dès mon arrivée en Dordogne, le 3 juillet 1943, la Dordogne était connue comme le coin le plus mauvais de toute la région du Kommando de Limoges ». Les ingrédients d’une véritable guerre étaient réunis. L’arrivée de ceux que les Périgourdins allaient nommés les « Bicots » allait entraîner une période d’exactions sauvages et mettre la Dordogne entre les mains d’une bande de voyous et de criminels protégés par les autorités allemandes et face auxquels l’administration de l’État de Vichy serait incapable de réagir.

Il y a dans ces « salauds » les épices d’une épouvantable saga

2

Henri Chamberlin, dit Lafont, chef de la Gestapo française de la rue Lauriston

Guy Penaud dans son Histoire de la Résistance en Périgord parue en 1985 avait abordé sommairement la venue de la Phalange nord-africaine. Celle-ci apparaît dans « L’inspecteur Pierre Bonny, le policier déchu de la gestapo française » où Guy Penaud nous fait plonger dans ce cloaque qu’est le « 93 rue Lauriston » ; mais sans plus. Jacques Lagrange fit de même dans son ouvrage 1944 en Dordogne. Les nombreuses contributions dues aux associations de résistants se contentaient d’entretenir une vision dogmatique de l’Histoire désormais qualifiée de Résistancialiste. La « Phalange » qui, semble-t-il, a sévi de façon durable qu’en Dordogne, restait un sujet que l’on évoquait que dans les réunions de famille Périgourdines, presque comme si cela dérangeait.  Il est vrai que le sujet était difficile et contestable, soumis à des particularités où l’on retrouve les pénibles combinaisons d’intérêts personnels et le thème toujours sensible des collaborations avec l’occupant.

Une alliance entre la pègre et la Gestapo  Il y a dans ces « salauds » les épices d’une épouvantable saga. Imaginons, par exemple, Alexandre Villaplane, ancien capitaine de l’équipe de France de football basculant dans d’immenses trafics et extorsions de fonds avant-guerre et qui sera à l’origine de cette Phalange Africaine, en assurant la direction en Dordogne ; Mohamed El Maadi, qui rêvait une Eurafrique regroupant les pays du Maghreb et qui recrutait ses frères de sang dans les quartiers de Barbès ou de la Goutte d’Or, frères de sang dans la misère, analphabète et désœuvrés. Une vraie cour des miracles.

 

 

Alexandre Villaplane chef de la Phalange nord-africaine 3

Patrice Rolli décrit chacun de ses personnages sans complaisance laissant, à l’instar de Christian de la Mazière, ancien SS français qui écrivit le « Rêveur casqué » pour raconter son engagement, le lecteur tenter de concevoir des raisons humaines, donc imparfaites de ces individus. Des truands qui avaient comme devise : « ni fascistes, ni communistes : « pogromiste » ! »

rappelons-nous que la Dordogne jusqu’en novembre 1942, quoique l’on puisse raconter aujourd’hui, n’était pas véritablement « entrer en résistance », que c’est avec le Service du travail obligatoire que la jeunesse locale a rejoint les premiers maquis, que les collusions et collaborations ne furent pas seulement idéologiques mais bel et bien économiques, de circonstances ou de convenances, que les plus vils intérêts personnels guidaient ces hommes sans vergogne que furent les membres de « La Phalange », que la violence rappelait le Moyen âge et ses bandes de soudards à la seule solde de ses exactions et d’un occupant bon rémunérateur.

 

Les nord-africains de la Phalange devant les locaux de la Gestapo, à Périgueux, siège actuel du Crédit Lyonnais 4

« J’aime la trahison, pas les traîtres »

le décor qui va servir à cette tragédie qui durera de mars à août 1944. Tragédie avec ses traîtres qui conserve leurs seules initiales. Traîtres français qui faisaient dire au responsable de la Gestapo de Périgueux : « J’aime la trahison, pas les traîtres ». Et ces femmes, jeunes pour la plupart, celles qui partiront le dimanche 13 août avec les derniers « Bicots » et celles qui permettront à la « France Virile » de se révéler. L’occupant qui trouvait dans cette collaboration les ainsi les moyens de s’exonérer des intolérables exactions, en juin 1944, par une lettre du Colonel Sternkopf, commandant l’état-major de liaison dénonçait au préfet de la Dordogne désemparé : « les abus innombrables commis par les auxiliaires nord-africains ». Le vent tournant, les mouches changeant d’âne, un membre de la Légion des Volontaires Français, mouvement pro-allemand déclarait le 18 juillet 1944 : « Ce sont des tueurs professionnels et salariés, des pilleurs, mais ce qui est lamentable, ils connaissent des succès féminins étonnants… Une nuée de femmes mariées et de jolies filles sont à leur chausse parce qu’ils paient de cinq manières différentes avec une générosité folle : en argent comptant, en bijoux, en provisions de bouche, en vêtements et line, en objets ; c’est un gaspillage fou et une débauche crapuleuse… »

l’ensemble des lieux et évènements où la Phalange nord-africaine a sévi, la façon dont elle a été utilisée par les allemands. Sur ce dernier point, on pourrait presque trouver l’occupant plus complaisant ; c’est oublier que le système de celui-ci reposait sur une collaboration efficace de l’État de Vichy et de malfrats cupides, de sinistres, avides et égarés français. Sans ces derniers, l’occupant n’aurait pu mettre à moindre frais le pillage de la France. Tout au long du récit des exactions qui nous amène quasiment dans tous les coins, même les plus reculés de la Dordogne, on dresse pas seulement un état clinique de ses cinq mois terrifiants, il nous donne l’envie de vomir. Cette tourbe n’est plus humaine ; elle est un ramassis de l’indicible condition humaine qui transpire une sueur aigre et fétide ; elle prospère dans les situations exceptionnelles où se côtoient la bassesse la plus immonde et la grandeur la plus générosité. Sauf que, dans ce récit, la grandeur est absente. Ce serait même le contraire. Il est vrai que, comme le traduit si bien le film de Louis Malle Lacombe Lucien, la ligne jaune est une question de circonstances ; mais pas seulement. 5

 

L'ancien théâtre de Périgueux, aujourd'hui place André Maurois, vu de la Poste hérissée de protections et où siégeaient la Kommandantur

Le mur de l’épuration

 

 

Femmes tondues à Bergerac en septembre 1944      6

A la sortie de la guerre il y eut des procès. Les premiers furent ceux des femmes qui avaient succombé aux « Bicots ». Patrice Rolli nous replonge dans le climat de vengeance populaire qui régnait à Périgueux. A ce moment là, le simple fait d’avoir bu un verre avec l’un d’entre eux entraînait une condamnation à 10 ans de travaux forcés ! C’est le 11 octobre 1944 que le premier membre de la Phalange, Mohamed Aboudi, est condamné à mort par la Cour martiale de Périgueux. Le lendemain « Jo la panique » est fusillé au stand de tir. Alexandre Villaplane sera jugé à Paris en décembre 1944 et condamné à mort avec trois autres comparses. « Enfin, le procès d’une quarantaine d’ancien membres de la Phalange nord-africaine, c’est à dire peu par rapport aux 200 hommes au minimum qui y avaient appartenu, eut lieu à Paris au mois de juillet 1947. Les peines prononcées le 26 juillet 1947 furent les suivantes : 23 ex-membres de la Phalange furent condamnés à une peine de prison ferme ; deux autres membres furent condamnés par contumace ; enfin, huit autres furent acquittés. » Le cofondateur de la Phalange, Mohamed El Maadi fut condamné par contumace aux travaux forcés en 1953. Il serait mort en Égypte quelques années plus tard. Certains surent se tirer d’affaire par la pirouette d’aides plus ou moins avérées avec la Résistance ou encore en retournant dans le monde obscur de la canaille de l’après-guerre et même à l’étranger. 

Ce thème de l’épuration, en Dordogne, est un mur solide derrière lequel se cachent des secrets de famille qui sont les futurs chantiers des historiens.

Commenter cet article