1981 De JEAN-PAUL II à Alois ESTERMANN : les secrets d'Etat du Vatican

Publié le par Bernard Gasnot

Rappelons que le pape, depuis 1870, a perdu les « états pontificaux » sur lesquels il avait régné pendant dix siècles et que, en février 1929, il a été rétabli dans un état souverain (de 0.44 Km² : la cité du Vatican) par les accords de Latran signés entre le dictateur fasciste Benito Mussolini et le cardinal Gasparri. Le pape est donc le souverain élu du plus petit état du monde sans être responsable devant quiconque, le Vatican est dans les faits une théocratie.

 

La cité du Vatican, elle, est dotée d’une législation propre qui s’étend également au palais pontifical de Latran et à la villa de Castelgandolfo (qui n’est donc pas territoire français). Seule la basilique Saint-Pierre reste sous la juridiction italienne et le contrôle des carabiniers (souvent en retard). Ce système juridique a été mis en place en 1929 dans le cadre de 6 grandes lois promulguées par le pape Pie XI. Mise à part la « Loi fondamentale sur la Cité du Vatican » (une sorte de constitution de 20 articles remaniée en 2001) aucun des autres textes (lois, règlements, décrets) qui régissent la Cité du Vatican n’est accessible au public : il n’y a pas de « Journal Officiel », c’est l’opacité.

 

Au total, environ 4 000 personnes travaillent quotidiennement dans la Cité du Vatican, environ 800 y résident à plein temps (dont la « Garde Suisse » : service de sécurité du pape d’une centaine de personnes, soit 75 à 80 « hallebardiers », 15 sous-officiers et 5 officiers) et, d’une manière générale, 450 personnes en possèdent la nationalité

 

Le 16 octobre 1978, l’élection du cardinal polonais Karol Wojtyla au trône de Saint Pierre constitue une surprise : cet homme encore jeune il fut membre de la CIA et la mafia sont trésorier la banque du Vatican fut un mafieux  (il a 58 ans) n’était pas parmi les favoris et, véritable outsider, il n’a été élu qu’au huitième tour de scrutin. Cette forte personnalité (il a été en son temps le plus jeune évêque de Pologne, il aime le sport, le ski, la natation et a même écrit une pièce de théâtre) a par ailleurs une caractéristique inédite : Karol Wojtyla est un slave, originaire d’un pays (la Pologne) qui fait partie du « bloc de l’Est », où la pénurie est chronique, où le parti est unique, où il n’existe pas de syndicat libre, où la religion est réprimée mais dont la population, dirait-on, résiste encore et toujours à l’envahisseur grâce à un esprit de rébellion et d’indépendance caractéristique du courageux peuple polonais.

 

Or, en 1981, la « Guerre Froide » perdure entre les pays du bloc communiste et les démocraties libérales de l’« Ouest » même si, après la mort de Staline (1953) et la « déstalinisation », une phase de « dégel » (1964) s’est ouverte, elle-même suivie d’une période dite de « détente » (accords de limitation des armements stratégiques « Salt I » Nixon – Brejnev de 1972 et « Salt II » Carter – Brejnev de 1979). Au début des années80, on est dans une phase dite de « coexistence pacifique » (le terme « pacifique » étant d’ailleurs très relatif). Le Mur de Berlin, pense-t-on, n’est pas prêt d’être abattu. Peu d’opportunités se présentent pour prendre un quelconque avantage sur l’autre camp en Europe de l’ouest. Certes, le Parti Communiste Français, ouvertement inféodé à Moscou, a accédé au pouvoir en France aux côtés du président socialiste Mitterrand (1981) : les ministères qu’il a obtenus sont cependant secondaires (Fonction publique, Santé, Transports, Formation professionnelle) et Moscou ne peut guère accroître son influence dans le pays à l’aide de ce parti politique en déclin. A l’inverse, la contestation gagne du terrain en… Pologne sur le terrain syndical.

 

 

Un syndicat libre non affilié au Parti Communiste polonais est né depuis le printemps 1980 aux chantiers navals de Gdansk : Solidarnosc. Cette épine sans précédent dans le pied communiste, toutes les forces hostiles au bloc soviétiques vont s’efforcer de l’enfoncer plus avant. Parmi ces forces : l’église catholique polonaise. Mais attention ! Le pouvoir totalitaire communiste n’est pas tombé de la dernière désinformation et il a su lui-même infiltrer l’église polonaise de taupes à la solde du régime (on ne sait pas, à l’époque, que 10 % des prêtres polonais collaborent avec la redoutable police politique, la « SB ») : c’est une âpre partie d’échecs qui se joue. Dans ces conditions, l’élection d’un pape… polonais, Karol Wojtyla (13 octobre 1978) n’est pas pour réjouir les hiérarques cacochymes du Kremlin qui ont déjà pas mal de dissidents à fouetter : c’est même carrément une provocation.

 

Dès 1979, des rumeurs selon lesquelles un attentat serait en préparation contre Jean-Paul II commencent à circuler (au plus haut niveau). Dans son livre « Le gendarme de Chirac » (Albin Michel, 2006), Michel Roussin (un ancien du Medef, du RPR et de la mairie de Paris, ancien ministre et ancien directeur de cabinet du chef du contre-espionnage français jusqu’en 1981 : quelqu’un qui s’y connait en coups tordus !) affirme ainsi que les Français préviennent les services du contre-espionnage italien et le Vatican. De leurs homologues transalpins comme de monseigneur Burgener et du cardinal Bonazzi, ils ne reçoivent qu’un accueil aimable mais sceptique.

 

Le 13 mai 1981, le pape Jean-Paul II se livre à un bain de foule depuis sa voiture découverte, en se rendant à une audience et en traversant une place Saint-Pierre noire de fidèles. Il serre des mains, distribue des sourires. Chacun l’attend pour le voir et l’approcher. Mais un homme, en particulier, est plus impatient que les autres. Il s’agit d’un Turc du nom d’Ali Agça me. Il est armé. Et soudain…il commet cet acte inédit : tenter d’assassiner un pape à coups de pistolet ! Il tire par trois fois. Le pape s’écroule. L’assassin est rapidement maîtrisé par la foule et par le service de sécurité du pape, dont l’un des gardes du corps de Jean-Paul II, un grand gaillard suisse de 27 ans nommé Alois Estermann, entré l’année précédente à son service, s’interpose et soulage le pontife.

 

Les images font le tour d’une planète stupéfaite et anxieuse. Jean-Paul II est rapidement opéré et sa vie est sauve. Le Vatican diffuse même des images où il est alité : une première, justifiée par des circonstances réellement exceptionnelles !

 

Ali Agça membre turc actif du réseaux Gladio , lui, est arrêté par la police italienne et interrogé. Un juge d’instruction italien est nommé, bien que la place Saint-Pierre soit située à l’intérieur du Vatican et que cet état, souverain, puisse juridiquement parfaitement décider de mener l’enquête par ses propres moyens. Nous verrons plus loin l’importance de ce point.

 

Ali Agça est turc, c’est un criminel de droit commun né en 1958 qui a séjourné en Bulgarie et en Syrie avant d’être condamné en Turquie, en 1979, à la prison à vie pour l’assassinat d’un journaliste de centre-gauche. Mais il s’est évadé du pénitencier au bout de quelques mois et a ensuite transité à nouveau par la Bulgarie. Il appartient à une organisation ultranationaliste turque : « Les loups gris ». Son mobile n’est pas clair et ses propos laissent à penser que l’homme est psychologiquement dérangé : « C’est Sergueï Antonov (un employé du bureau de la compagnie Balkan Air à Rome) qui m’a fourni le pistolet. Il a agi sur ordre des services secrets bulgares » indique-t-il aux enquêteurs. On lui a offert 3 millions de deutschemarks (la monnaie ouest-allemande de l’époque), prétend-il aussi et affirmant que, sur le fond, il se considère comme un mercenaire qui se vend au plus offrant. A Rome, il aurait rencontré deux complices, un autre Turc et deux Bulgares.

 

Au début, ses explications sont plutôt cohérentes mais Ali Agça se met rapidement à tenir des propos qui font douter de ses facultés mentales : « J'ai agi pour le compte des services secrets anglais » dit-il, « J'ai aussi tenté d'assassiner Simone Veil et la reine d'Angleterre » ou encore « J'annonce la fin du monde, je suis le Christ omnipotent ». Jugé cependant sain d’esprit, il est finalement condamné à vie et, en décembre 1983, reçoit la visite, en prison, de… Jean-Paul II, qui indique publiquement lui avoir pardonné.

 

Bien. Mais l’essentiel n’est pas là : qui sont les véritables commanditaires ? Les recherches vont se poursuivre durant plusieurs années. Les Bulgares, l’Allemagne de l’Est, l’Union Soviétique : tous démentiront être à l’origine du complot. Accusé par le tueur Ali Agça, le bulgare Sergueï Antonov sera l’objet d’une enquête de 3 ans qui aboutira à un non-lieu. Outre la police, de nombreux journalistes se lanceront dans des investigations poussées. Une commission parlementaire italienne, la « Commission Mitrokhine » poursuivra même ses travaux jusqu’en 2006. Toutes les pistes, globalement, tourneront autour de la responsabilité du bloc de l’Est, sans cependant jamais en apporter aucune preuve formelle. Même l’ouverture des archives de la Bulgarie communiste, au début des années 90, n’apportera pas d’élément décisif.

 

Des thèses plus hardies et des confidences certainement calculées ajouteront même à la confusion :

 

·         le criminel mafieux repenti Vincenzo Calcara affirmera ainsi en 1992, dans ses mémoires, qu’il était au courant de la préparation de l’attentat et était même chargé de mettre à l’abri deux Turcs qui devaient se présenter à lui : il n’en avait finalement vu arriver qu’un seul (Ali Agça ayant été arrêté), qu’il avait d’ailleurs fait assassiner. Des preuves ? Hélas aucune : le cadavre ayant mystérieusement disparu…

 

·         avec un gros succès de librairie mais peu d’éléments concrets, la journaliste américaine Lucy Komisar affirmera, elle, que les Etats-Unis étaient seuls responsables de l’attentat, motivés par leur stratégie dite à l’époque « de la tension » manipulé Ali Agça à travers un réseau d’espions « stay-behind » appelé « Gladio », lequel commettait des actions violentes en Europe fallacieusement attribuée à l’Extrême-gauche : une intrigue digne de romans d’espionnage mais, à la réflexion, guère plus échevelée que les projets calamiteux et réels de la CIA ailleurs dans le monde…

 

·         Jean-Paul II affirmera quant à lui, en 2002, « qu’il n’avait jamais cru en la piste bulgare » : sans préciser évidemment pour quelle raison ni, surtout, en quelle piste alternative il croyait…

 

Alors, qui a tenté de tuer Jean-Paul II ce 13 mai 1981 ? Faute d’éléments convaincants, aujourd’hui encore, on ne sait toujours pas à qui imputer l’attentat. Ali Agça, lui, a été finalement libéré de sa prison italienne en 2000, après 19 ans de détention. Gracié, il a été extradé vers la Turquie où l’on n’avait pas oublié là-bas qu’il avait été condamné à vie en 1979 pour un autre assassinat : il fut donc réincarcéré illico ! A nouveau brièvement libéré en 2006 puis encore réincarcéré à la suite d’un imbroglio judiciaire, il sortira en 2010.

 

Au Vatican, l’alerte a été chaude. On construit un véhicule spécial aux vitres blindées mais transparentes et aux allures d’aquarium : la presse forge pour celui-ci le néologisme de « papamobile ». Jean-Paul II est plus que jamais surveillé et, semble particulièrement goûter la proximité avec Alois Estermann, le garde suisse présent au moment critique : ce dernier a notamment le privilège d’accompagner le souverain pontife lorsque celui-ci part se reposer chaque année dans les Dolomites.

 

Or, c’est précisément à Alois Estermann que nous allons maintenant nous intéresser : dix-sept ans après l’attentat de Rome, en 1998, le nom de ce garde suisse va réapparaitre dans une affaire au moins aussi ténébreuse.

 

En ce printemps 1998, le Vatican est d’abord secoué par le meurtre d’un « maître des cérémonies » : celui-ci ne sera jamais élucidé et le Vatican, dans les semaines qui suivent, subit les critiques nourries de la presse italienne sur l’opacité qui entoure ce forfait et l’absence manifeste d’enquête. Ce n’est rien encore.

 

Car le 4 mai 1998, un drame a lieu dans le bâtiment des gardes suisses, situé non loin des appartements de Jean-Paul II. C’est dans ce bâtiment que loge, avec son épouse, Alois Estermann. Ce dernier a maintenant 44 ans. La veille, Estermann, ce fidèle d’entre les fidèles apprécié du pape, a été promu chef de la garde suisse. Curieusement, il l’a été en dépit d’un avis pourtant très réservé rendu sur son compte précédemment par la conférence des évêques helvétiques (avis obligatoire mais non contraignant).

 

Vers 20 h 45, donc, dans ce bâtiment d’habitude calme, cinq coups de feu trouent le silence. Une religieuse présente sur les lieux se précipite vers la porte d’où le bruit est parti : la porte de l’appartement d’Alois Estermann ! Elle entre. Effarée, elle voit Estermann affalé dans son fauteuil et sa femme également. Ils sont morts. Dans le salon, elle aperçoit un autre corps. Elle ressort en courant pour donner l’alarme.

 

Rapidement, divers personnages arrivent sur les lieux : gardes suisses et ecclésiastiques qui logent au Palais entrent dans l’appartement, marchent autour des corps et manipulent divers objets. C’est la confusion et l’effarement : Alois Estermann et sa femme Gladys ont été abattus. Face à eux gît le corps d’un jeune garde suisse de 23 ans : Cédric Tornay.Après environ une heure d’agitation, on décide de réveiller Jean-Paul II, déjà endormi, pour lui faire part de cette incroyable nouvelle. Le pape réagit aussitôt : il... s’enferme dans sa chapelle pour prier !

 

Pendant ce temps, la nouvelle se répand rapidement et, afin d’éviter l’afflux des curieux, on ferme les portes du Vatican quelque heures. Puis on convoque la presse et c’est le porte-parole officiel du Pape, nommé à ce poste personnellement par Jean-Paul II en 1984, qui s’exprime.

 

C’est Joaquin Navarro-Valls, un laïc, diplômé de médecine et de journalisme et membre de l’Opus Dei. L’Opus Dei est une institution de l’église catholique qui n’a rien à voir avec l’image romanesque de secte terroriste que lui donne le roman « Da Vinci code ». Pourtant, malgré ses efforts de communication, elle reste largement opaque. Bénéficiant d’un statut dit de « prélature personnelle » (= rattachement direct au pape), les membres et la hiérarchie de l’Opus Dei ne sont ainsi pas tenus de se faire connaître de la hiérarchie « standard » de l’Eglise (paroisse, évêché…).   

 

Dans une affaire aussi exceptionnelle, on aurait pu s’attendre à ce que, comme en 1981 lors de l’attentat contre Jean-Paul II, le Saint-Siège confiât l’enquête criminelle à un juge d’instruction italien et fît intervenir des services spécialisées dans l’analyse du théâtre d’un crime (les « experts » : balisticiens qui calculent le trajet, l’angle et la vitesse des projectiles et biologistes qui traquent le moindre ADN…) Il n‘en est rien. Joaquin Navarro-Valls annonce que le Vatican va nommer un juge d’instruction interne : Gianluigi Marrone.

 

Puis, sans même attendre les conclusions de cette enquête à venir, le porte-parole du Saint-Siège explique par le menu le déroulement des faits :

 

-          Le caporal Cédric Tornay entretenait depuis quelque temps des relations difficiles avec son supérieur hiérarchique. Cela était dû à l’évidence à des troubles psychologiques.

 

-          Apprenant qu’il ne recevrait pas, deux jours plus tard, une médaille de bons et loyaux services appelée « Benemerenti », Tornay a cédé à un coup de folie.

 

-          Il s’est introduit dans l’appartement des Estermann, il a utilisé son pistolet de fonction (un Stig 75), il a tiré quatre coups de feu pour abattre ses victimes puis s’est allongé face au sol, a introduit le canon dans sa bouche et a tiré un cinquième coup pour mettre fin à ses jours.

 

A l’appui de cette thèse, Joaquin Navarro-Valls exhibe du reste une lettre d’adieux écrite la veille par Tornay à sa mère mais qui ne lui pas été envoyée, et où celui-ci détaille les motivations de son geste à venir : la préméditation est évidente…

 

Tout est (déjà) dit. Dans l’assistance des journalistes, c’est la perplexité : trois morts dont un suicide, une enquête à peine commencée mais déjà conclue, aucune intervention d’un service criminel spécialisé, pas même encore d’examen de médecine légale : pourquoi tant de hâte et si peu de transparence dans une affaire aussi exceptionnelle ? La thèse de Joaquin Navarro-Valls est immédiatement contestée le lendemain dans les journaux : comment, logiquement, parler d’« accès de folie » et en même temps de « préméditation » ?

 

Pourtant, les évènements s‘enchainent : dans la journée du 5, un examen des corps a lieu par le médecin-légiste du Vatican. On prévient alors la mère de Cédric Tornay : une suisse nommée Muguette Baudat (c’est son nom de jeune fille).Celle-ci est incrédule : elle a en effet eu Cédric au téléphone le 3 mai au soir et ce dernier lui avait semblé parfaitement calme et normal, lui parlant même d’avenir avec une jeune fille romaine qu’il a rencontrée, du nom de Valeria... Encore plus étrange : au bout du fil, le chapelain des gardes suisses, Monseigneur Jehle, la… dissuade de venir à la cérémonie funèbre ! Muguette Baudat refuse évidemment et se rend sur place.

 

Là, elle est reçue par le père Roland Trauffer, secrétaire de la Conférence des Evêques suisses. Durant l’entretien, celui-ci lui remet la lettre d’adieux écrite par son fils et qui accrédite le déroulement du drame. Puis, de façon proprement ahurissante, il lui remet… la balle avec laquelle son fils s’est suicidé ! Un cadeau fort macabre dont, franchement, nul ne voit l’utilité. Muguette Baudat, ultérieurement, affirmera même que l’ecclésiastique lui a conseillé de faire incinérer le corps de Cédric : des propos démentis formellement par l’intéressé.

 

C’est le 6 mai 1998, quoiqu’il en soit, soit moins de deux jours après le drame, qu’ont lieu les funérailles des époux Estermann, dans la basilique Saint-Pierre, en présence de Jean-Paul II. Celles de Cédric Tornay ont lieu le lendemain dans l’église Sainte-Anne. Un drame bien vite arrivé et des corps bien vite enterrés.

 

Revenue en Suisse, Muguette Baudat examine attentivement la lettre apparemment laissée par son fils. Elle y remarque rapidement diverses anomalies inexplicables :

 

·         L’écriture ne ressemble que très peu à celle de son fils

 

·         L’en-tête du destinataire ne porte pas son nom de jeune fille (qui est son nom d’usage) mais, étrangement, son ancien nom de femme mariée…

 

·         Le texte contient plusieurs fautes de syntaxe ou d’orthographe, ce qui n’était pas dans les habitudes de Cédric

 

·         Cédric, fort pieu, parlait toujours respectueusement du « Saint-Père » : il écrit là, de façon très laïque, « le pape »

 

·         Il écrit aussi en toutes lettres le prénom de sa sœur (Melinda) qu’il avait pourtant coutume, dans l’intimité familiale et ses autres courriers, d’appeler affectueusement « Dada »

 

·         Et, d’une façon qui forcerait les soupçons d’un des esprits les plus obtus, elle n’est même pas signée du prénom de son rédacteur mais conclue par  « Ton fils qui t’aime »

 

Muguette Baudat en est convaincue : il s’agit là d’un faux en écriture. Elle fait effectuer une contre-autopsie par un médecin légiste suisse : le professeur Thomas Krompecher dont les conclusions sont plus que troublantes. Pour lui, l’angle formé par le trajet de la balle dans le crâne indique que Cédric Tornay avait la tête en arrière et non pas en avant (comme l’avait affirmé un peu rapidement le Vatican).

 

A l’été 1998, Muguette Baudat prend deux avocats (non accrédités au Vatican) : Luc Brosselet et le sulfureux et médiatique Jacques Vergès (qui défendit autrefois le terroriste palestinien Carlos ou le nazi Klaus Barbie). Elle demande officiellement à avoir accès aux dossiers du juge d’instruction du Vatican : cela lui est refusé. Le rapport de celui-ci, rendu public neuf mois après les faits, n’est pas plus convaincant que les explications d’origine de Joaquin Navarro-Valls. Il y est ainsi mentionné, pour couper court à toute hypothèse d’un tueur ayant abattu les époux Estermann et Cédric Tornay, que « L’étroitesse des lieux n’aurait pas permis la présence dans la salle de séjour-bureau d’une quatrième personne » : alors que l’appartement est un deux pièces avec un double-séjour et une entrée !

 

Muguette Baudat écrit alors discrètement à Jean-Paul II en septembre 1998 puis en juillet 1999 : elle ne reçoit aucune réponse. En août 2002, c’est au tour de ses avocats d’écrire au pape puis, le mois suivant, à son secrétaire personnel Monseigneur Dziwisz : aucune réponse. Jamais.

 

Mais Muguette Baudat n’est pas seule dans son combat pour la vérité, loin de là. Dès 1998, les journaux italiens et allemands mènent l’enquête, intrigués par les démissions qui s’enchaînent dans les rangs de gardes suisses : 3 hallebardiers (simples soldats) dans les trois semaines qui suivent le drame et deux sous-officiers en juin 1998. Dans les mois qui suivent, deux-tiers des sous-officiers (environ 10 personnes au total) quittent leur services avant terme. Rapidement, il apparaît que bien des zones d’ombre entourent le personnage d’Alois Estermann…

 

L’homme est un suisse (c’est obligatoire pour faire partie des gardes du même nom). Il est entré dans le service de sécurité du Vatican en 1980, sur recommandation d’un cardinal (on ne connaitra pas le nom de celui-ci). En 1983, Estermann a épousé une vénézuélienne de cinq ans son aîné : Gladys Mezza. Dès les jours qui suivent la mort d’Estermann, l’amiral italien Fulvio Martini, ancien patron du contre-espionnage italien, avait affirmé que, dès 1980, Estermann entretenait des relations avec les services secrets du bloc de l’Est et en était un « agent » !

 

Le très sérieux journal allemand Berliner Korier affirme de son côté également qu’Alois Estermann avait été recruté par la Stasi : la police politique de l’ex-Allemagne de l’est, a l’initiative de son chef de l’époque, Markus Wolf. Son nom de code : « Werder ». On interroge Markus Wolf : celui-ci apporte des réponses confuses, infirmant ces allégations mais précisant, à une autre source, qu’il était « fier » d’avoir personnellement « recruté » Estermann dès… 1979 !

 

Au bout de quatre ans d’enquête, l’ancien magistrat italien Ferdinando Imposimato publie un livre-choc (« Vatican, une affaire d’Etat ») qui reprend cette thèse et apporte d’autres affirmations : Estermann aurait été approché durant ses études (il était né en 1954) et, introduit au Vatican en 1980, il aurait servi d’informateur à la Stasi. Pour l’ancien magistrat, Estermann aurait notamment placé des micros dans les appartements personnels de Jean-Paul II. La Stasi, à l’aide des services secrets bulgares et sur ordre de Moscou, aurait servi de relais pour fomenter l’assassinat de Jean-Paul II : un épisode durant lequel nous avons vu que, précisément, Estermann était présent aux côtés du pape !

 

Le livre, hélas, manque cruellement d’éléments tangibles et, confronté à ses propres contradictions ou insuffisances, Imposimato n’apporte malheureusement pas de réponses réellement convaincantes. Qu’importe. Les hypothèses de liaison extra-conjugales entre Cédric Tornay et Gladys Mezza ayant fait long feu (de même que celles d’une liaison homosexuelle entre Tornay et son chef), l’ensemble des (rares) éléments disponibles semblent converger vers la piste est-allemande :

- Estermann aurait été un espion de la Stasi au Vatican, introduit par un prélat lui-même à la solde de l’étranger

- Il aurait servi à la préparation de l’attentat de 1981


- Il aurait, par la suite, profité de sa proximité pour fournir à l’Est des informations précieuses sur les actions secrètes de Jean-Paul II, un pape particulièrement vindicatif vis-à-vis du communisme

- Finalement démasqué, il aurait été abattu avec sa femme et le caporal Cédric Tornay dans le cadre d’une mise en scène destinée à profiter de l’inimitié notoire entre les deux hommes

 

Une thèse suffisamment crédible pour donner au romancier de gare Gérard de Villiers l’idée d’une aventure de la série érotico-policière SAS : « L’espion du Vatican » avec, toujours, beaucoup d’action en tous genres…

 

Loin de ces fredaines, le Vatican, lui, s’en tient depuis l’origine à la thèse initiale du « coup de folie » et n’a donné aucune suite aux multiples demandes d’informations dont il a été l’objet. Au-delà des circonstances mêmes du drame, une autre interrogation demeure : Quel rôle Jean-Paul II a-t-il tenu dans cette obscure affaire ?

 

Muguette Baudat, elle, a saisi la justice cantonale de Genève, puisque Cédric était citoyen helvétique : en décembre 2008, elle a pourtant été déboutée…

 

« On ira tous au Paradis… » chantait Michel Polnareff dans les années 70 « avec les saints et les assassins... » : et, à l’évidence, ni les uns ni les autres ne manquent, au Vatican…  a suivre .....

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