1953  STALINE, des massacres de masse à la mort solitaire (2)

Publié le par Bernard Gasnot

1953  STALINE, des massacres de masse à la mort solitaire (2)
1953  STALINE, des massacres de masse à la mort solitaire (2)
1953  STALINE, des massacres de masse à la mort solitaire (2)
1953  STALINE, des massacres de masse à la mort solitaire (2)

Nous sommes maintenant début 1953. Staline, désormais, terrorise et humilie son entourage et jusqu’à ses plus anciens et fidèles collaborateurs. Il poursuit par ailleurs son idée de complot fomenté par des médecins criminels et confie une « enquête » à un dénommé Semion Ignatiev, vieux fonctionnaire discipliné mais peu versé dans les investigations policières. Celui-ci arrête les suspects mais reconnait piteusement : « Aucun médecin n’avoue ». Staline (selon Khrouchtchev) lui répond alors de trouver des preuves « au plus vite sous peine d’avoir la tête… tranchée ! » Torturés, certains médecins « avouent » et la Pravda (« La Vérité » en russe) « dévoile » alors un complot « juif-nationaliste-bourgeois-international lié à une organisation créée par la CIA » (comme cela, il y en a pour tout le monde). Staline suit de très près l’« instruction » de cette affaire.

 

28 février 1953

 

Pourtant, le samedi 28 février 1953 va être son dernier jour de travail effectif. Les évènements qui vont suivre restent, aujourd’hui encore, entourés de quelques zones d’ombres. Nous disposons cependant de trois témoignages qui nous font entrevoir les grandes lignes du drame :

·         Celui de Nikita Khrouchtchev (tout proche du sommet de l’Etat mais, à l’époque, simplement chargé des questions agricoles après une semi-disgrâce) dans ses Mémoires(1971)

·         Celui d’Alexandre Rybine (le garde du corps de Staline) dans son livre « Aux côtés de Staline » (1988)

·         celui de Svetlana Allilouïeva (la propre fille de Staline, âgée à l’époque de 27 ans) dans son livre de 1967 « Vingt lettres à un ami ».

 

Apparemment, donc, Staline travaille tard dans son bureau le samedi 28 février 1953. En début de soirée, il décide de se faire projeter un film. Il aime bien cela. Il y convie (c’est habituel, également) :

 

·         Lavrenti Beria (le chef de la Police politique)

·         Gueorgui Malenkov (un proche de Beria, qui participa aux « purges » de 1937 et assuma divers missions de confiance sur le front durant la guerre) et le maréchal Nikolaï Boulganine (ministre des Forces armées)

 

Après cela, toute cette compagnie va dîner dans la datcha (résidence secondaire à la campagne) personnelle de Staline située à Kountsëvo…

Selon Khrouchtchev, « Staline, assez ivre, s’était montré d’excellente humeur. Rien n’avait mal tourné ». Dans ses mémoires, Khrouchtchev précise en effet que « Les dîners chez Staline ne se terminaient pas toujours sur une note agréable… » : un euphémisme, sans doute. Selon lui, les agapes s’achèvent au petit matin du dimanche, vers 5 ou 6 heures et tout le monde va se coucher, bien content d’un dénouement sans incident. Pour Alexandre Rybine, le garde du corps de Staline, en revanche, la soirée est sobre : les convives ne boivent que « des jus de fruits » et partent vers 4 heures. Quoiqu’il en soit, c’est certain, tout le monde se couche, à commencer par le « patron »…

 

1er mars 1953

 

La matinée du dimanche 1er mars se passe. Staline dort toujours et vers midi, précise Rybine, le personnel de service de la datcha commence à s’inquiéter car Staline ne reparaît pas. On s’inquiète. Doit-on le déranger ? C’est hautement périlleux car personne n’entre jamais dans les appartements privés de Staline sans y avoir invité : c’est strictement interdit. Alors on attend. L’après-midi se passe dans la perplexité. Vers 18 h 30, la lumière s’allume enfin dans le bureau du dictateur. Mais Staline n’appelle toujours pas. L’inquiétude grandit. A son domicile, Khrouchtchev a attendu aussi. Toute la journée du dimanche, il pensait recevoir un coup de téléphone. Mais rien ne s’est passé. En soirée du dimanche, Khrouchtchev finit par aller se coucher. A 23 heures, ce dimanche 1er mars, à la datcha de Staline, toujours rien n’a bougé. Ses proches collaborateurs commencent à s’alarmer. L’arrivée du courrier quotidien en provenance du Kremlin donne, enfin, un prétexte pour frapper à la porte de la chambre. Pour Rybine (présent sur les lieux) c’est le « commissaire pour la datcha » Lozgatchev qui trouve Staline étendu près de son bureau, conscient mais incapable de parler et à peine de bouger.

 

Selon Khrouchtchev, c’est au contraire la vieille domestique de Staline (« pas très intelligente mais honnête et très dévouée ») qui le trouve en bas de son lit, en train de dormir par terre.  Quoiqu’il en soit, tous les deux s’accordent à dire que les gardes soulèvent alors Staline pour l’allonger sur le canapé. Dans la datcha, c’est à la fois le désarroi et le branle-bas de combat. On ne sait que faire. Alors on téléphone au vieux Ignatiev, lequel téléphone à Malenkov. Mais Malenkov ne veut (surtout pas) prendre d’initiative et (surtout pas) celle d’appeler un médecin car Staline a formellement interdit qu’un médecin s’approche de lui sans l’accord de Béria (chef de la police politique) ! Malenkov appelle donc Beria mais celui-ci est introuvable. Il appelle alors Boulganine puis Khrouchtchev qu’il parvient, enfin, à alerter. C’est la bureaucratie stalinienne. Et le temps passe. Khrouchtchev arrive en voiture quelque temps plus tard. Pour Khrouchtchev, Staline a toutes les apparences d’un ivrogne en train de cuver sa vodka… Il décide de laisser prudemment ce dernier en cet « état si peu présentable » et repart chez lui se coucher. Tout cela lui semble terriblement banal (ou du moins Khrouchtchev tente-t-il d’accréditer cette thèse car cela l’exonère de toute responsabilité et lui donne les apparences de la bonne foi).

 

Entre-temps, Beria a, enfin, été informé. Selon Rybine, il arrive à son tour dans la nuit du dimanche 1er au lundi 2 mars, à 3 heures du matin, en compagnie de Malenkov. Pour Beria aussi, Staline a trop bu et il est simplement en train de dormir. Il reproche aux gardes d’avoir fait des histoires pour rien. Il repart se coucher à son tour, mécontent.

 

2 mars 1953

 

Au matin du lundi 2 mars 1953, cette fois, le personnel de la datcha de Staline (sa maison de campagne) s’inquiète réellement de le voir dormir depuis près de douze heures. Le doute sur son état de santé n’est plus possible. Tous les membres éminents du Bureau politique reprennent alors la route de Kountsëvo où ils arrivent tous peu ou prou vers 9 heures du matin, accompagnés de médecins et suivis de Svetlana, la fille de Staline. Il faut se rendre à l’évidence : Staline a fait une attaque cérébrale. Cela fait déjà une dizaine d’heures et c’est seulement maintenant qu’on commence à lui prodiguer quelque soin. Il est sans doute trop tard. Staline n’a pas été à proprement parler été victime d’un complot mais, à l’évidence, nul n’a vraiment fait preuve d’empressement pour juguler le drame en cours…

 

Le maître du Kremlin commence son agonie.

 

L’information du « soviétique moyen », elle, a lieu dans la nuit du 3 au 4 mars 1953, Radio Moscou prépare l’opinion en annonçant, à la surprise générale du bon peuple : « Un grand malheur est tombé sur l’URSS, Staline vient d’être frappé d’une hémorragie cérébrale atteignant les régions vitales du cerveau ». Puis, plus aucune nouvelle n’est diffuée durant deux jours, pendant que la radio officielle diffuse des œuvres de J-S Bach. L’inquiétude s’abat sur la population. Mais, le pire n’étant jamais sûr, en Union Soviétique comme à l’étranger, on espère (sans savoir encore que c’est vain) de meilleures nouvelles. Ainsi en France, par exemple, le journal communiste français L’Humanité écrit-il encore, au matin du 5 mars 1953 : « Nous formons les souhaits les plus ardents pour que guérisse le guide génial des travailleurs du monde, l'architecte du communisme, le défenseur le plus sûr de la paix et de l'homme »... L'Humanité a même installé, rue du Louvre (où le siège du journal est à l’époque situé) un immense haut-parleur pour donner des nouvelles fraîches, heure par heure, aux prolétaires navrés : ce « fil-info » d’une époque où l’internet n’existait évidemment pas provoque alors un tel attroupement et de tels embouteillages qu'il faut… que la police intervienne pour faire éteindre et enlever le haut-parleur ! Encore un coup du capitalisme bourgeois, protestent les communistes, pour priver scandaleusement les travailleurs de l'information impartiale à laquelle ils ont droit...

 

 

 

 

 

 

Staline va glisser dans la mort durant un jour et demi, jusqu’au 5 mars en début de soirée. Selon sa fille « Son visage devint de plus en plus noir. L’agonie fut terrible. Il étouffait littéralement sous nos yeux. (…) Et soudain (…) il leva sa main gauche. On aurait dit qu’il indiquait quelque chose là-haut et qu’il nous maudissait. »

 

3, 5 et 6 mars 1953

 

Le 5 mars, en début de soirée (21 h 50), tout est consommé. Staline est mort.

 

Le 6 mars 1953, c'est désormais officiel : Staline est mort, « Le cœur (…) du sage éducateur et guide du parti communiste et de l’Union soviétique a cessé de battre le 5 mars à 21 h 50 ». Qui l’eût cru pour cet homme qui n’avait jamais préparé sa succession et ne cessait de répéter à ceux qui sont maintenant autour de son cadavre : « Que feriez-vous sans moi, vous qui êtes plus impuissants que des chatons aveugles tout juste venus au monde ? » Avec lui, toute une ère s’achève. En Union Soviétique, c'est la stupeur, la crainte et même une forme de nostalgie qui saisit l'homme de la rue, face aux angoisses d'un avenir inconnu qui s'annonce. Au XXIème siècle, rares sont les chefs d'état à mourir en fonction : Jean-Paul II en 2005 et Saddam Hussein en 2006 (excusez de la comparaison !). A l'époque de Staline, les dictateurs sont plus nombreux mais l'espérance de vie est beaucoup plus courte (surtout en cas de coup d'état) : Staline aura réussi à persister 24 ans. Certes, sans doute Staline avait-il sans doute fait perpétrer d’innombrables massacres, purges, déportations, exécutions, emprisonnement, tortures ? Mais sans doute cela indiquait-il que le pays était sans cesse sous la menace d’espions américains, capitalistes, chinois ou juifs et que le sagace Staline l’en avait protégé. Quant aux massacres de masse des années 30, ils avaient été remplacés, dans la mémoire collective, par le souvenir des violences, plus terribles encore, commises par l'envahisseur allemand durant la Seconde Guerre Mondiale.

 

Certes, sans doute Staline avait-il fait l’objet d’un culte de la personnalité éhonté et excessif. Mais on l'avait accepté, tant cela traduisait la nécessaire gloire qui devait lui être rendue au titre de la lutte implacable qu’il avait fait mener contre l’Allemagne hitlérienne pour libérer le pays. Staline était devenu un des vainqueurs de la guerre, aux côtés de Roosevelt ou de Churchill. Il était un des leaders de la planète, aux côtés de Mao. Il était le dirigeant du deuxième "Grand" depuis plus de trente ans et désormais le seul à tenir tête à l'impérialisme américain. Il était certes couvert de sang mais il était, aussi, couvert de gloire. Il incarnait le pays, sa résistance et sa survie celui-ci. En France, on salue le vainqueur de Stalingrad (1943) mais on reste critique quant aux terreurs de masse passées. A l’exception du Parti Communiste qui, évidemment, se répandent en louanges et en lamentations. Le PCF, réuni à Gennevilliers (banlieue parisienne populaire, l’actuel « 9-3 »), adresse un message au PC d’Union Soviétique où il qualifie Staline (entre autres) de « grandiose bâtisseur du communisme », d’« artisan prestigieux de la victoire, du socialisme et de la paix » et d’ « habile stratège de l’invincible armée soviétique qui, par ses exploits titanesques, libéra le pays du socialisme autant que la France du joug pesant de l’oppression hitlérienne ».

 

N’en jetez plus ? Si ! Maurice Thorez, secrétaire d’Etat du PCF, affirme, lui, que « stalinien est un titre d’honneurs et de gloire que nous nous efforçons de mériter ». D’ailleurs, aujourd’hui encore, on peut penser que les dirigeants du PCF le méritent toujours... Mais bon, revenons du côté des autres hommes politiques français où la tonalité est nettement plus réservée. Le 1er président de la IVème république, Vincent Auriol (socialiste) se contente d’adresser un bref télégramme de condoléances. Le chef de la SFIO (le PS de l’époque), Guy Mollet, de son côté, lâche que « Staline a fait un mal immense au mouvement ouvrier ». Une minute de silence se déroule à l’Assemblée nationale mais… pas au Sénat. On tergiverse même avant de mettre les drapeaux en berne sur les monuments publics et les administrations. Les communistes l’exigent à cor et à cris, tandis que les anciens combattants d’Indochine (où l’Union Soviétique soutint le Vietminh) s’y opposent bruyamment. En fait, en France (comme toujours), on se divise. Il est vrai qu’on n’a pas compris grand-chose au régime stalinien. Ainsi Edouard Daladier (celui dont on disait qu’il avait « sauvé la paix » en 1938 en acceptant, d’accord avec les Britanniques, qu’Hitler annexe la Tchécoslovaquie…) essaie-t-il de nouveau ses talents de visionnaire : « Staline était plutôt du côté de la paix » hasarde-t-il. Tandis qu’Edgar Faure, président du Sénat, affirme, sans rire, que « Staline paraissait le seul des grands dictateurs du monde à avoir résisté au péril de la griserie, de la mégalomanie et de l’hystérie » ! Jean-Jacques Servan-Schreiber, polytechnicien et futur fondateur du journal L’Express, prédit quant à lui que « le niveau de vie en URSS entre 1955 et 1960 devrait dépasser celui de la France »…

 

 

De façon grandiloquente, le magazine communiste France Nouvelle de mars 1953 l’affirme « Le cœur de Staline, (…) l’ami des travailleurs de tous les pays, a cessé de battre. Mais le stalinisme vit, il est immortel. » Et déjà, la politique, autant que la nature, ayant horreur du vide, à la tête de l’Union Soviétique, la lutte sera sans merci. Avec la mort de Staline, tout devient certes possible. Mais ses successeurs éventuels doivent d’abord désigner celui qui va se charger d’organiser la rupture tout en maintenant la continuité… Pas facile. Car le pays est en pleins blocages : les prix agricoles (prix d’achat de leur production payé par l’Etat aux kolkhozes et aux sovkhozes agricoles) n’ont par exemple pas été revalorisés depuis 1930 (ce qui n’incite guère à accroître la production), les ouvriers ne peuvent changer d’usine de leur propre initiative (sous peine de « travaux correctifs », voire d’emprisonnement), l’appareil carcéral est hypertrophié et mobilise des moyens importants (2,5 millions de détenus en 1953), ce qui prive de main d’œuvre de grands chantiers et de nombreux sites miniers, la production est planifiée souvent maladroitement, sans tenir compte des besoins réels tandis que les chiffres de production sont le plus souvent gonflés..

 

Ainsi, alors que le pays possède la bombe A depuis 1949 et que sa production de charbon est passée de 166 millions de tonnes par an (mt / an) en 1940 à 301 mt / an en 1952, sa production d’hydrocarbure est encore insuffisante : 47,3 mt / an contre 31,1 mt / an en 1940. En matière agricole, c’est bien pire : l’élevage n’a même pas retrouvé son niveau de… 1916 tandis que la production céréalière est identique à celle de 1940 alors que le territoire s’est agrandi… Résultat : l’industrie manque de matières premières quand le pays en regorge tandis que le niveau de vie reste dramatiquement faible pour la population


Dès le 5 mars 1953, à 20 heures, une réunion du Comité Central du PC et des ministres décide d’une redistribution des postes. Je vous épargne la litanie des noms et des fonctions. Disons que, globalement, le pouvoir est désormais dans les mains d’un trio où domine Lavrenti Beria. Qui est-ce ?

Beria est l’ancien chef de la police politique de Staline : né en 1899, il est entré au parti Bolchevique dès 1917 et est entré rapidement dans la police politique : la Tcheka. A partir de 1931, il est chargé directement par Staline d’épurer le Parti Communiste et va être de toutes les arrestations, de tous les démantèlements de tous les « complots », de tous les procès, de toutes les exécutions collectives ou individuelles. C’était l’âme damnée de Staline, dont celui-ci, néanmoins, après la guerre, commence à se méfier. Pourtant, en 1953, qui, mieux que Beria, connait l’état (lamentable) réel dans lequel se trouve le pays ? Qui connait le mieux les arcanes du pouvoir, les leviers d’action, les dossiers les plus secrets sur tous les hiérarques de l’appareil d’Etat ? Qui pourrait lui disputer directement le pouvoir ?

 

Alors Beria, pour l’instant soucieux de ne pas apparaître à la première place, prend le Ministère de l’Intérieur sous la supervision de son ami Malenkov. Celui-ci reçoit la présidence du Conseil des Ministres et reste Secrétaire Général du Parti Communiste. Molotov redevient ministre des Affaires Etrangères. On va appeler ce trio la « troïka » : ça fait slave.

Au bout de 15 jours, les différents hiérarques s’inquiètent du poids de cette équipe. Malenkov accepte de quitter son poste de Secrétaire Général du PC pour y être remplacé par Nikita Khrouchtchev. Celui-ci va désormais contrôler les rouages de cette administration parallèle de l’Union Soviétique qu’est le PC. Beria, quant à lui, a décidé de se tailler une stature d’homme d’Etat en prenant, de façon surprenante, l’initiative d’une rupture brutale et rapide avec l’ère stalinienne. Lui, l’homme de la répression et de la « ligne du Parti », se mue presque du jour au lendemain en réformateur libéral de la société soviétique !

 

Dès le 26 mars 1953, Beria se livre à un décompte méticuleux des prisonniers du Goulag en avançant des chiffres dont je vous livre ceux qui m’ont semblé proprement incroyables : 5 526 402 détenus au total ; 590 000 condamnés à des peines de moins de cinq ans (changement de lieux de travail sans autorisation, petits larcins, hooliganisme) ; 438 788 femmes dont 6 286 enceintes et 35 505 détenues en camp en compagnie d’un enfant de moins de deux ans… Il propose une mesure acceptée dès le lendemain par le Praesidium du Soviet suprême : l’amnistie immédiate de 1 million de prisonniers. Dès le 4 avril 1953, la Pravda déclare « imaginaire » le complot des blouses blanches et dénonce les « méthodes d’enquêtes inadmissibles, strictement interdites par la loi soviétique » ! Du jamais lu. A tel point que la rédaction du journal est rapidement submergée de courriers de lecteurs incrédules et sincèrement indignés qui pensent qu’un nouveau complot est à l’œuvre, par lequel « les Juifs (…) ont soudoyé a nouvelle équipe » ! Ces lettres sont évidemment transmises au KGB qui, plus que jamais, surveille, l’état de l’opinion publique.

 

Plus qu’un dégel, c’est la fonte des glaces. Bientôt la débâcle complète ?

 

Le 14 mai 1953, les restrictions de résidence et de circulation pesant sur des dizaines de millions de soviétiques sont levées. Beria reconnait que ces mesures prises en 1933 étaient justifiées par la nécessiter de « nettoyer [certaines grandes villes] des individus non occupés à un travail socialement utile » mais il stigmatise que, encore en 1953, 340 localités et des zones frontalières sur une profondeur de 15 à 500 kms soient encore concernées par ces mesures où les habitants ont besoin d’un passeport. Auprès de l’appareil d’Etat soviétique, Beria dénonce aussi la brutalité de la « russification » des cadres des différentes « républiques socialistes soviétiques »(rappelons que l’Union Soviétique rassemble à l’époque les pays baltes aujourd’hui indépendants ainsi que le périmètre de la CEI de 2008 : Biélorussie, Ukraine, Ouzbékistan, Tadjikistan, etc…) Il n’hésite pas à dénigrer le « chauvinisme grand-russe ». Beria va même jusqu’à envisager publiquement la normalisation des relations de l’URSS avec le Vatican et sort de prison le chef de l’Eglise « uniate » (l’église russe catholique mais à la liturgie « orientale » c.-à-d. proche de celle des orthodoxes). Le 2 juin 1953, en Conseil des Ministres, et malgré l’opposition de Khrouchtchev, Beria fait aussi adopter des réformes spécifiquement destinées à la RDA (la République Démocratique Allemande, régime communiste depuis que l’Allemagne est séparée en deux états – 1949 -) : il entend freiner la collectivisation des terres agricoles et la constitution de coopératives pour ne pas « susciter le mécontentement de la paysannerie » et est désireux de renoncer à toute mesure « répressive non indispensable » ! Surpris, les dirigeants communistes allemands protestent contre cette évolution ! Mais Beria leur impose la série de mesures. A tort. Le 16 juin 1953, les ouvriers berlinois descendent dans les rues pour protester contre le pouvoir en place. Dès le lendemain, le mouvement de protestation s’étend à tout le pays. Aux slogans d’abord économiques succèdent bientôt des slogans politiques et même (c’est inouï) des protestations contre la présence militaire soviétique ! C’en est trop. Le régime allemand réprime les manifestations dans le sang.

 

 

 

Dès lors, Nikita Khrouchtchev parvient à convaincre les autres hiérarques soviétiques que Beria constitue une menace pour la stabilité du pays. Le 26 juin 1953, en pleine réunion du Praesidium du Soviet suprême et sur un rapport présenté par Malenkov, Beria est arrêté ! Il est accusé de vouloir « démembrer l’URSS et restaurer le capitalisme ». Il est convaincu (dans la plus pure tradition… stalinienne) d’« activités criminelles contre le Parti et contre l’Etat, dans l’intérêt du capitalisme étranger ». Il est mis au secret pendant six mois. En décembre 1953, il est discrètement exécuté. Comme les vulgaires traîtres, espions et ennemis du vrai socialisme qu’il n’avait cessé de traquer durant toute sa vie…  Du fond de sa retraite de Colombey-les-deux-Eglises, le général De Gaulle, temporairement retiré des affaires malgré lui, laisse tomber à son vieux compagnon de Résistance, Louis Terrenoire : « Cet évènement confirme que la Russie ne peut connaître qu’un seul régime : celui de la dictature tempérée par l’assassinat… »

 

Pour l’heure, le pouvoir est pris par Nikita Khrouchtchev et ses amis. De nouveau, De Gaulle commente, dans son style lapidaire et imagé : « Si Staline c’était Dostoïevski, Khrouchtchev, c’est Gogol ». Il fait là, on le comprend, référence à la stature de héros national que Dostoïevski (1821 – 1881) eut à la fin d’une vie marquée par la prison, le drame et la tragédie, en étant acclamé notamment en raison de ses positions enflammées sur le « génie » russe et sur le rôle messianique qui devait être celui de la Russie dans le monde, laquelle était intrinsèquement chargée de lui faire découvrir le vrai bonheur. A côté de cette dimension épique, la vie de Nicolas Gogol (1809 – 1852) apparait d’une ampleur infiniment moindre, marquée par l’incompréhension de ses contemporains, les tracasseries de la censure et les scandales d’œuvres drolatiques ou grotesques qui choquèrent souvent simplement le conservatisme du public : plus de pittoresque que de souffle, quoi.

 

Bien, mais quoiqu’il en soit, c’est lui qui va engager la « déstalinisation » (sans que ce mot n’apparaisse jamais).

Il met fin à la guerre de Corée dès juillet 1953. Cela constitue le premier acte de pacification entre l’Est et l’Ouest  même si, en fait, cela qui fige définitivement la partition entre la Corée du Nord et la Corée du Sud autour du 17ème parallèle, encore valable en 2008.  Toute en procédant à la création du Pacte de Varsovie (version communiste de l’OTAN, crée en 1949), il signe avec les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France un traité restituant sa souveraineté à l’Autriche (mai 1955)

 Dans la foulée, il rétablit les relations avec la Yougoslavie de Tito (mai 1955) « traître » honni par le régime soviétique sous Staline

 En septembre 1955, il accueille à Moscou le chancelier allemand (de République Fédérale d’Allemagne) Konrad Adenauer et, à cette occasion, libère 10 000… prisonniers de guerre allemands qui restaient détenus depuis 1945 !

 Surtout, en février 1956, il stupéfie le monde en dénonçant officiellement le culte de la personnalité et les méfaits du stalinisme dans un rapport lu en 1956 au XXème congrès du Parti Communiste d’URSS. Le nom de « goulag » même est abandonné (mais pas les installations !) Assimilée à la peur, à la destruction et l’oppression, la page de l’ère stalinienne semble tournée.

 

 

 

Aujourd’hui, pourtant, reconnaissons que, dans l’imaginaire collectif, c’est Hitler et non Staline qui incarne la figure absolue du Mal, de la violence, de la haine et de la destruction. Pourquoi ?

 

On peut tenter là plusieurs explications :

 

Staline fait partie des vainqueurs de la Seconde guerre Mondiale et, qu’on le veuille ou non, ce sont les vainqueurs, et non les vaincus, qui écrivent les manuels d’histoire. Ainsi, alors qu’Hitler a fait l’objet, à juste titre, d’une diabolisation largement popularisée, Staline n’a fait l’objet que d’une condamnation tardive, partielle et, le plus souvent grâce aux travaux d’historiens, de journalistes ou d’intellectuels : d’une forme d’élite, quoi.

 

Visuellement, avec sa physionomie de campagnard géorgien (casquette de feutre sur la tête, vareuse à l’aspect grossier, moustache fournie, bouffarde pittoresque et pommettes rieuses), Staline incarne un personnage d’une simplicité rassurante, saluant presque paternellement les populations. Rien à voir avec la physionomie peu avenante de Hitler, sa mèche plaquée, sa moustache agressivement taillée en carré, la raideur martiale de son salut, bras tendu, et la brutalité qui se dégage de son uniforme nazi. Là où Staline parle, même s’il emploie des mots durs, Hitler s’emporte, hurle, vocifère, invective : c’est mauvais pour l’image. Et ce sont les images qui restent dans les livres d’histoire…


Là où Hitler et le régime nazi se distinguent par l’inquiétante mécanisation de sa politique génocidaire (pervertissant la croyance en un progrès industriel et technique libérateur), Staline construit des camps éloignés, perdus dans des immensités situées au milieu de nulle part et où personne d’autres que les prisonniers, n’entrera jamais. Car, et c’est là une différence fondamentale : alors que la libération des camps de la mort nazis fut abondamment médiatisée, notamment grâce aux services de cinématographie des armées américaines mais aussi aux récits des soldats qui les découvrirent (ex. Colditz de Michael Alexander, 1957 pour Dachau), nul ne « libéra » jamais aucun goulag sibérien, dont la description, forcément désincarnée, ne parvint aux occidentaux qu’avec les livres (épais et sans photo !) du dissident Alexandre Soljenitsyne dans les années 70… Ainsi tout le monde a vu (au moins une fois) les images du camp d’Auschwitz (avec le porche portant la devise « Le travail rend libre »). Mais qui a vu les camps de Vorkouta, de la Kolyma, de Kenguir (Kazakhstan) ou des îles Solovetski (avec leur devise « Par le travail, la liberté »…) ? Quant aux fosses communes dans lesquelles on enterra les dizaines de milliers de paysans fusillés dans les années 30, n’en parlons même pas…

 

Il y a là une injustice historique majeure qui bénéficie incontestablement à Staline. Enfin, et ce n’est pas la moindre des injustices, alors que le régime nazi  incarne, à juste titre, la barbarie par sa violence intrinsèque, il subsiste dans l’imaginaire collective une forme de préjugé positif, d’a priori favorable en faveur du socialisme, d’un système qui aurait libéré l’homme, aboli les distinctions sociales et favorisé l’épanouissement individuel au sein d’une communauté solidaire. Le stalinisme apparait donc comme une forme de perversion de cet idéal et la figure de Lénine subsiste comme celle d’un penseur génial et attentif au bien public, alors que tous les travaux d’historien comme de nombreux ouvrages de philosophes ont conduit à montrer que la terreur, le totalitarisme et l’oppression de la communauté sur l’individu étaient indissociables non seulement de la mise en pratique de l’idée communiste mais aussi du concept lui-même.

 

Alors, le stalinisme a-t-il définitivement disparu ? Pas sûr

 

Ainsi, peut-on constater de façon anecdotique, a-t-on pu plaisanter avec le régime communiste (« Le communisme est-il soluble dans l’alcool ? » : recueil de blagues et histoires drôles d’Europe orientale, compilées par Philippe Meyer et paru en 1979). On ne le fit jamais avec le régime nazi : les rares pièces de théâtre ou films tentant de dédramatiser, en la moquant, la personnalité d’Adolf Hitler ont tous fait l’objet d’une réprobation navrée. Malgré leurs millions de morts, le communisme et le stalinisme restent injustement empreints de moins de violence que le nazisme. Staline a fait école : le régime des Khmers Rouge du Cambodge et leur leaders Pol Pot ont, en 1975,  parfaitement compris comment terroriser une population, l’affamer et la priver d’élite. Il ne fut pas le seul et, à bien des égards, les milices Serbes de Bosnie utilisèrent contre les Bosniaques et les Croates, de 1992 à 1995, les mêmes techniques de terreur et d’assassinats collectifs que les Bolcheviques utilisèrent dans les campagnes en 1921 – 1921. Le régime nord-coréen est, quant à lui, le dernier de la planète à pouvoir, en 2008, supporter le qualificatif de « stalinien » : culte de la personnalité de son leader Kim Jong-Il, paranoïa de celui-ci et politique du secret concernant sa localisation ou sa santé, pénurie alimentaire entretenue par le refus de toute aide extérieure, etc…

 

Quant à l’un des nouveaux manuels d’histoire, autorisés en Russie pour la rentrée 2008 par le ministère de l’Education nationale du gouvernement Medvedev / Poutine, il qualifie Staline de « dirigeant efficace et fondamental ». Sur le plan factuel, tout au moins, c’est exact. Le cadavre du « Petit Père des Peuples », décidément, bouge encore.

 

 

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