1953  STALINE, des massacres de masse à la mort solitaire (1)

Publié le par Bernard Gasnot

 « La mort d'un seul homme, c'est une tragédie. La disparition de millions de personnes, c'est de la statistique. » dit un jour Staline. Lequel s’y connaissait. Notamment en statistiques…

1 Et le bougre semble avoir raison : c’est bien une tragédie que semble vivre le peuple russe en ce matin du 6 mars 1953. Radio Moscou a en effet fait part, à quatre heures du matin, d’un communiqué de l’Agence Tass qui annonce le décès du… « Guide du parti communiste et de l’Union Soviétique, le camarade Iossif Vissarionovtich Staline ». Le désarroi semble frapper une population soviétique qui, depuis  près de trente ans, vivait sous la férule du Maître du Kremlin. Staline (« l’homme d’acier ») est mort. C’est le moment pour vos chroniques historiques préférées de parler de la vie du camarade Staline, de ses turpitudes, des aveuglements de ses thuriféraires et des appétits féroces de ses contempteurs (que de mots savants, aujourd’hui !) en focalisant leur éclairage sur les derniers moments de l’existence du « Petit père des peuples ». Ah bon, et pourquoi ? Aurait-on tué Staline ? Ou se serait-on simplement contenté de le laisser mourir ? Pour quelles raisons et au profit de qui ?C’est ce que nous allons voir en actionnant notre fabuleuse (quoiqu’habituelle) machine à remonter le temps.

 

1917

 

En 1917, la Russie (138 millions d’habitants) est en crise. La révolution emporte un régime tsariste autocratique à bout de souffle, incapable de se réformer de l’intérieur, honni par ses excès (dont Raspoutine a été emblématique) et discrédité définitivement par les défaites militaires face à l’Allemagne. C’est d’abord un régime d’inspiration libérale et composé de conservateurs démocrates qui se met en place. Mais les gouvernements provisoires successifs peinent à prendre des mesures rapides et tangibles : ils n’ont pas de programme d’action immédiate. Or, les aspirations du peuple, trop longtemps contenues, sont désormais immenses et intenses : la paix pour les soldats, le partage des terres pour les paysans, la rénovation de « la gouvernance d’entreprise » (dirions-nous avec des mots d’aujourd’hui) pour les ouvriers. Chaque tendance révolutionnaire va tenter de profiter de la situation. Or, dans un climat de défiance généralisée vis-à-vis des élites, l’idée d’un gouvernement du peuple plus direct fait rapidement son chemin : « Tout le pouvoir aux soviets ! » (Assemblées d’ouvriers). Avec quelque 150 000 adhérents à l’automne 1917 et des cadres bien entrainés, le Parti Bolchevique n’a pas été compromis dans tous ces gouvernements, contrairement aux autres mouvements révolutionnaires. Dans la nuit du 24 au 25 octobre 1917, les Bolcheviques déclenchent une insurrection bien planifiée et parfaitement exécutée à Saint-Pétersbourg et prennent le contrôle du Palais d’Hiver, siège du gouvernement. Déterminés, sans scrupules, excitant à la haine sociale et aux exécutions sommaires, les Bolcheviques n’ont qu’un seul but : conserver le pouvoir par tous les moyens. S’ils se veulent « l‘avant-garde de la classe ouvrière russe », celle-ci est en réalité trop peu nombreuse et trop peu instruite pour former le gros de leurs bataillons. Qu’importe, ils agiront seuls. Rarement, dans l’histoire, une minorité aussi peu représentative des intérêts qu’elle prétend défendre aura pris le pouvoir de cette façon. Ils mettent fin, par tous les moyens, à toutes les organisations de pouvoir concurrentes, nettement moins bien organisées : partis, associations, syndicats, soviets, comités de quartier, comités d’usine… Au mieux, ils les noyautent, au pire, ils assassinent leurs dirigeants. Tous les moyens sont bons, y compris les alliances temporaires avec les mafias locales comme l’enrôlement de crapules de droit commun et même de tueurs.

 

1917 - 1921

 

De 1917 à 1921, la Russie est livrée à une guerre civile dans laquelle les Bolcheviques écrasent progressivement toute résistance : le démographe Alain Blum évalue les victimes a 80 millions. A cette date, face aux menaces de famine, le gouvernement stoppe temporairement une collectivisation impossible à mettre en œuvre en raison de la désorganisation générale. Il autorise un retour limité à une économie de marché, la NEP (Nouvelle Politique Economique) : agriculture, commerce et artisanat privés sont de nouveau tolérés. La situation se stabilise progressivement. Cette parenthèse « capitaliste » va durer jusqu’en 1928.

 

En 1923, il y cinq grandes personnalités qui ont « fait » la révolution russe :

·         Lénine (Wladimir Ilitch Oulianov) le psychopathe, le bourreau, un schizophrène : fils d’inspecteur des écoles et de médecin, ancien opposant autrefois déporté en Sibérie (1897 – 1900), à l’origine de l’insurrection armée de 1917, c’en est la figure emblématique.

·         Trotsky (Léon Davidovitch Bronstein) : fils de paysan juif aisé, deux fois déporté en Sibérie et évadé, compagnon de la première heure de Lénine, c’est le réorganisateur de la puissante Armée Rougeet  fils de satan(lenine) .

·       Nicolaï Boukharine : fils d’instituteur, c’est le théoricien de la révolution et du communisme. Il est pourtant favorable à la NEP, qu’il juge nécessaire.

·         Zinoviev (Grigori Ievseïevitch Radomylsiy) : issu de la petite bourgeoisie juive, il est l’un des deux lieutenants préférés de Lénine, qu’il a rencontré, comme Trotsky, dès 1902.

·         Kamenev (Lev Borissovitch Rosenfeld) : également issu de la petite bourgeoisie juive, c’est le compagnon de route de Zinoviev depuis plus de vingt ans avec lequel il forme le tandem le plus proche de Lénine.

 

1924 - 1933

 

Mais Lénine meurt en 1924.  Le dénommé Joseph Vissarionovitch Djougachvili, authentique révolutionnaire de la première heure, lui-même plusieurs fois déporté et évadé de Sibérie (il y a gagné son surnom de « Staline », « l’homme de fer ») ne fait à ce moment-là pas partie des « héritiers » préférés de Lénine, loin de là. Lénine met d'ailleurs en garde le Comité Central. Si il juge qu’être « brutal peut être une qualité », Staline l’est exagérément tout en étant par ailleurs trop « capricieux », ce qui ne peut être la marque de quelqu’un susceptible d’exercer la lourde responsabilité de conduire le peuple vers le paradis socialiste. 2

 

 

 

Et pourtant, au fil des années, Staline, apparatchik cynique, rusé, dénué de scrupules, habile dans les manœuvres de division de ses adversaires et dans les campagnes de calomnies et d’intimidation, parvient à concentrer de plus en plus de fonctions. Et pour affaiblir ses adversaires, il fait systématiquement planer sur eux le soupçon de « droitisme » et de « réaction » : il les diabolise idéologiquement pour mieux dissimuler ses ambitions personnelles. A partir de 1929, Staline a ainsi évincé (de façon plus ou moins « définitive ») tous les compagnons de route du bolchevisme originel : Trotsky a été expulsé en 1929, Zinoviev et Kamenev sont désormais exclus du Parti… A cette date, Staline devient le véritable maître de l’URSS. Il enracine définitivement deux institutions déjà mises en place mais qui, sous son impulsion, vont devenir emblématiques de l’Union Soviétique : le plan quinquennal et… le Goulag.

Dans le cadre du premier, dès 1930, Staline lance la collectivisation forcée des terres avec le sympathique slogan « Liquidons les koulaks [les paysans aisés qui s’y opposent] en tant que classe ! » : près de 3 millions d’entre eux sont chassés de leurs fermes, 1,7 million est déporté dans les camps et 30 000 sont fusillés. En 1932, Staline planifie une pénurie alimentaire destinée à affamer les paysans d’Ukraine : un génocide qui ne dit pas son nom et fait 6 millions de victimes.

 

Quant au Goulag, sait-on que le mot est en fait un acronyme, celui de Glavonie OUpravlenie LAguereï ? Fins connaisseurs de la langue de Pouchkine que vous êtes, vous n’ignorez pas que cela signifie « Direction principale des camps »… De préférence en Sibérie, où le climat et les grands espaces se chargent de rectifier les consciences politiques. Staline sait, en réalité, que sa position reste fragile et c’est pourquoi, dès sa prise du pouvoir, il commence à voir des complots partout. S’agit-il d’une simple prudence, d’un début de paranoïa ou d’un prétexte pour éliminer ou dissuader préventivement tous ceux qui pourraient contester son nouveau pouvoir ? Sans doute les trois à la fois. Il faut dire que l’histoire russe se prête à ses inquiétudes : l’assassinat y est une vieille tradition russe qui contribue à éclaircir les rangs des prétendants : ainsi, en 1762, Catherine II accède par exemple au trône après avoir assassiné son mari Pierre III. Son fils Paul 1er sera, lui, étranglé en 1801 et le petit-fils de celui-ci, Alexandre II, sera abattu par des conjurés en 1881… Dès lors, à partir des années 30, par crainte d’attentats éventuels ou imaginaires, Staline ne voyage plus à l’intérieur du pays, sauf pour aller dans le Sud, sur la Mer Noire, en secret et sous haute surveillance dans un train blindé.

 

1934 - 1936

 

Le 1er décembre 1934, Serge Kirov, membre du bureau politique du Parti Communiste et maire de Leningrad, est assassiné. Staline en profite : il s’agit évidemment là d’un coup monté par les « zinovievistes » (partisans de Zinoviev) et les « trotskystes » (partisans de Trotsky, lequel a, à l’époque, déjà été chassé d’Union Soviétique depuis 1929 !) Dans la foulée, Staline déclenche alors une vaste « purge » dans les rangs du Parti et dans les milieux artistiques et culturels. En février 1935, le fumeux « complot des sept bibliothécaires du Kremlin » est "éventé" : des documentalistes auraient projet d’assassiner Staline… En août 1936, Zinoviev et Kamenev sont finalement arrêtés et exécutés. Au même moment débutent les fameux « procès de Moscou » qui se poursuivent jusqu’en mars 1938 : divers personnalités du régime « avouent » avoir reçu des ordres de… Trotsky (décidément véritable deus ex machina de la conjuration anti-stalinienne) pour faire sauter des usines ou dérailler des trains. Mais ils ne peuvent fournir de preuves car ils ont tous égaré leurs lettres de mission… Qu’importe, leurs « aveux » suffisent et le 11 juin 1937, huit chefs de l’Armée Rouge sont condamnés à mort. Parmi eux, le maréchal Toukhatchevski : un soldat qui avait bravement combattu durant la Première Guerre Mondiale et avait été détenu en captivité en Allemagne en compagnie d’un certain commandant De Gaulle, lequel avait profité de leurs longues heures de captivité pour lui apprendre le Français…  D’une façon générale, sur ces deux années, le spécialiste de l’Union Soviétique Nicolas Werth évalue à 700 000 le nombre des exécutions de « déviationnistes de droite », de « traîtres », de « gens du passé » (aristocrates, bourgeois, prêtres, koulaks…). Adolf Hitler, arrivé depuis un an au pouvoir, à l’époque, n’est en comparaison qu’un dictateur à la petite semaine… Entre le maître du Kremlin et le maître de Berlin, le début de la lutte va encore se faire attendre un certain temps. Elle n’en sera pas moins implacable.

 

1939 - 1942

 

Vu de l’étranger, son opposition de bonne heure au nazisme hitlérien (des communistes allemands persécutés trouvent asile à Moscou), l’entrée de l’Union Soviétique à la Société Des Nations en 1934 (ancêtre de l’ONU) et son engagement aux côtés des républicains espagnols (1936) rendent cependant Staline relativement fréquentable. L’est-il réellement ? Evidemment non. Il n’hésite pas à signer, en août 1939, un pacte de non-agression avec… l’Allemagne (pacte Molotov – Ribbentrop) : ce véritable pacte de sang lui permet de participer au dépècement de la Pologne (liquidant au passage tout une génération d’officiers polonais avec le mensonge d’état du massacre de la forêt de Katyn : 24 000 morts). Entre août 1939 et juin 1941, Staline livre alors à Hitler des céréales, des matières premières et aussi… les communistes allemands réfugiés à Moscou ! Voilà ce qui s’appelle donné des gages de bonne volonté.3

 

 

Parallèlement, Staline est parvenu à faire assassiner Léon Trotsky, réfugié au Mexique (20 août 1940). Beau succès. On l’a compris, Staline est un personnage sans scrupule, guidé par les seuls intérêts pratiques de ses calculs. Toutefois, Staline a devant lui Adolf Hitler. Et si l’est est un Tsar en matière de cynisme et de brutalité, l’autre est certainement, en ce domaine, un véritable Führer... D’ailleurs, sans prévenir, le 22 juin 1941, ce dernier, désormais maître de l’Europe de l’ouest, se retourne et lance ses chars d’assaut… sur la Russie ! La lutte sera âpre, sans merci. Les horreurs commises par les troupes allemandes en Russie seront indicibles. La lutte titanesque et enragée entre la Wehrmacht et l’Armée Rouge trouvera son apogée avec la bataille de Stalingrad (ancienne Tsaritsyne, débaptisée en 1925 et devenue aujourd’hui Volgograd, sur la Volga) : un nom et un lieu symboliques autant pour Hitler que pour Staline.

 

Qui des deux va l’emporter ?

 

1942- 1944

 

Du 23 juillet 1942 au 2 février 1943 (Von Paulus se rend le 31 janvier mais les dernières troupes se rendent le 2 février), les troupes allemandes de la VIème armée de Von Paulus font tomber sur la ville de Stalingrad un déluge de fer et de feu. Elles trouveront face à elles la résistance acharnée de soviétiques « motivés » par « l’ordre n°227 » de Staline connu sous le nom de « Pas un pas en arrière ! » : des mitrailleuses soviétiques seront installées pour abattre les soldats de l’Armée rouge qui, montés à l’assaut mais ne pouvant franchir les tirs de barrage, auraient l’idée (saugrenue) de faire mouvement en arrière sans ordre préalable… Le film « Stalingrad » de Jean-Jacques Annaud (2001) en rend toute la terrible réalité.

 

Après plus de cinq mois d’une bataille de rues disputées mètre par mètre, sous le feu des lance-flammes et des tireurs embusqués et bien que les Allemands aient, pendant un temps, contrôlé près de 90 % de la ville, le rouleau compresseur soviétique encercle la ville. Pour les Allemands, c’est la reddition ou l’extermination jusqu’au dernier. Hitler fulmine mais le général Von Paulus choisit de se rendre. Bilan : près de 2 millions de morts en cinq mois (arrêtez un instant votre lecture pour prendre la mesure de ce chiffre pharamineux) mais une progression des armées allemandes définitivement stoppée à l’Est et un affaiblissement durable de l’appareil militaire germanique, ce qui pèsera d’autant sur la capacité de réaction du Reich au débarquement de Normandie de juin 1944. De ce côté-là au moins, Staline aura tenu ses promesses vis-à-vis de ses alliés (de circonstance) occidentaux… Simultanément, le chaos dû à l’invasion du territoire russe par la Wehrmacht donne l’occasion à Staline de poursuivre sa politique de déplacements de population : cette terreur permet de provoquer des morts par milliers du simple fait de l’épuisement des individus et des mauvaises conditions de transport : 900 000 Allemands de la Volga sont déplacés en 1941, 93 000 Kalmouks à la fin 1943, 521 000 Tchétchènes et Ingouches et 180 000 Tatars de Crimée au début 1944. Sans oublier les Grecs, Turcs, Kurdes ou Klemchines… « Une véritable orgie de crimes » nous dit l’historien Stéphane Courtois.

 

1944- 1948

 

En décembre 1944, lors d’un bref voyage à Moscou motivé par une irritation croissante vis-à-vis des « alliés » anglo-américains, le général De Gaulle, encore chef de la France Libre, rencontrera Staline pour la seule et unique fois. Il ne sollicitera rien ni ne recevra quoique ce soit mais il le qualifiera, dans ses notes de « dictateur tapi dans sa ruse ». Quoiqu’il en soit, Staline est, en 1945, l’un des grands vainqueurs de la seconde guerre Mondiale. L’œil pétillant, la moustache rassurante et la bouffarde sympathique, Staline apparait comme le leader incontesté de la patrie des prolétaires heureux, celui qui a vaincu l’hydre nazie et dont la figure tutélaire plane au-dessus des partis communistes d’Europe : surtout celle la partie d’Europe sur laquelle, depuis 1948, est tombé un « rideau de fer » (Winston Churchill)… Quoiqu’il en soit, en 1948, le monde entier fête joyeusement à Staline ses 70 ans et, de tous les pays, les ouvriers émus lui envoient des cadeaux personnalisés.

 

1950 - 1952

 

 5  Les années 1950 constituent alors l’apogée du pouvoir autocratique d’un Staline omnipotent, plus que jamais l’objet d’une paranoïa obsessionnelle. En 1951, Staline décide par exemple de faire arrêter divers médecins éminents (pour la plupart juifs) qui soignent la nomenklatura soviétique. Il les soupçonne de vouloir attenter à la vie de cadres du Parti Communiste au lieu de les soigner : une sorte de complot judéo-maçonnique revisité à la sauce stalinienne. Le 18 janvier 1951, seize étudiant(e)s et lycéen(ne)s sont aussi arrêtés pour avoir pris l’habitude de se réunir chez l’un d’entre eux afin de lire et de commenter des écrits de Lénine. On les soupçonne de préparer un attentat contre Staline et ses proches collaborateurs. Trois d’entre eux seront fusillés, le reste sera expédié au Goulag pour des peines comprises entre 10 et 25 ans.

 

Staline est désormais en plein délire. En 1952, son médecin personnel, Vinogradov, diagnostique chez lui les progrès inquiétants d’une artériosclérose du cerveau, laquelle provoque une dégradation de l’état de santé de son patient que ce dernier constate lui-même. Devant ce diagnostic, Staline s’alarme : il suspecte là (évidemment) une machination car Vinogradov lui conseille de… « cesser toute activité intellectuelle ». Or, Staline se souvient qu’il avait autrefois (en 1924) lui-même… forcé Lénine au repos (contre l’avis des médecins) : ce qui avait accéléré la dégradation des facultés de ce dernier et finalement abouti à sa mort. Staline se méfie : il soupçonne un complot, un complot de « blouses blanches »… Même si sa santé décline, Staline publie un livre fin 1952 : « Les problèmes économiques du socialisme en URSS ». Dans cet ouvrage, le génial visionnaire, décidément omniscient, prenant acte de la crise que traverse le monde rural, y préconise des échanges « en nature » entre le monde des villes et celui des champs. En clair : il faut favoriser le troc pour échanger des chaussures et des clés à molette contre des radis et des pommes de terre… Fort de ce fantastique bond en avant de la pensée macroéconomique, Staline réunit ses collaborateurs et leur demande leur avis. Tous approuvent sans réserve ce formidable produit de la pensée sociale-marxiste. Tous. Sauf deux.

 

Anastase Mikoïan (pourtant un bolchevique de la première heure et un compagnon de route de Staline dès la mort de Lénine) se tait ostensiblement. Viatcheslav Molotov, de son côté, « marmonne quelque chose d’indistinct » écrira plus tard le même Mikoïan dans ses Mémoires. Molotov est pourtant lui aussi un stalinien pur et dur, le n°2 du régime depuis les années 30 et 40 et qui a toujours participé activement aux purges, aux déportations et aux exécutions des années 30. Son dévouement au Petit Père des Peuples semble pourtant maintenant émoussé : il faut dire que, à ce moment et depuis 1949, l’épouse de Molotov est elle-même… au Goulag, accusée de liens avec des « nationalistes juifs antisoviétiques » !... Mikoïan l’écrira plus tard, toujours dans ses Mémoires : « Chacun était susceptible de se retrouver du jour au lendemain agent de tel ou tel pays impérialiste au gré de l’imagination fertile de Staline ».

 

De fait, à cette date, le Goulag compte 2,5 millions de détenus (à rapporter à environ 150 millions d’habitants, soit 1 détenu politique pour 16 habitants, dont la moitié de « droit commun » et l’autre de « politiques ») Alors, quelques jours plus tard, fin décembre 1952, Staline critique publiquement les deux susnommés et les accuse ouvertement de « déviationnisme droitier » et de « soumission servile à l’Amérique ». Il leur interdit de lui rendre visite. Ce n’est pas tout. Il fait arrêter le responsable de la Sécurité des dirigeants du Parti, Vlassik, d’autres membres éminents du Parti (tel Vorochilov) et renvoie même son secrétaire privé (depuis plus de vingt ans) Poskrebychev.

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