1933 SALAZAR, le dictateur de glace... et de feu 1

Publié le par Bernard Gasnot

1933  SALAZAR, le dictateur de glace... et de feu 1
1933  SALAZAR, le dictateur de glace... et de feu 1
1933  SALAZAR, le dictateur de glace... et de feu 1
1933  SALAZAR, le dictateur de glace... et de feu 1
1933  SALAZAR, le dictateur de glace... et de feu 1
1933  SALAZAR, le dictateur de glace... et de feu 1
1933  SALAZAR, le dictateur de glace... et de feu 1

 

Imaginez un dictateur. Mais pas un militaire, un civil. Il est issu d’un milieu pauvre mais est pourtant brillamment diplômé. Il n’a développé aucune idéologie de masse ni aucun embrigadement systématique de la population mais, pourtant, il va exercer 36 ans (officiels) de pouvoir personnel, féroce et sans partage.

 

Imaginez-le son pays à la tête d’un empire colonial, même après les décolonisations des années 1960. Et pourtant, l'homme n'a jamais développé aucune idéologie expansionnisme, militariste ou agressive. C'est un dictateur presque « pacifique » dont le pays va traverser la Seconde Guerre Mondiale sans participer à aucune opération militaire, en toute neutralité, et va se retrouver pourtant habilement en 1945 du côté des... vainqueurs et va bénéficier ensuite du soutien bienveillant des démocraties européennes.

 

 

 

Avouez que vous avez du mal à vous représenter ce tour de force politique !

 

Voilà pour l'homme politique. Mais l'homme tout court ? Imaginez-le apparemment entièrement dévolu à l’administration de son pays et à sa population, travaillant d’arrache-pied de l’aube au crépuscule dans un bureau modeste, soucieux de la paix et de la stabilité de sa société : une sorte d’ascète paternel, discret et investi d’une mission quasi-immanente qui lui a fait renoncer à toute famille pour mieux se dévouer à la tâche immense et altruiste de la pérennité de sa patrie. Non, c’est trop, là ! Cet homme-là n’a jamais existé, pensez-vous…

 

Détrompez-vous.

 Cet homme, au nom très facile à retenir mais que la mémoire collective connait peu ou mal, c’est SALAZAR (rien à voir avec la gare…) Antonio de Oliveira Salazar, c’est le nom complet, en fait : un homme d’état portugais et son l’intéressante trajectoire. Il s’agira d’une histoire étrange, dont les zones d’ombre seront autant explorées que les faits traditionnellement baignés par la lumière et qui recèlent, derrière une ennuyeuse austérité de façade, quelques passages plus croustillants… Tout cela, bien sûr, l’on s’efforcera de le mettre en perspective avec l’actualité de l’époque pour mieux comprendre comment Salazar s’inscrivit, ou pas, dans son époque.

 

Voyons cela en divisant notre chronique selon le plan suivant :

-          1889 – 1910 : une enfance et une adolescence sous le signe de la religion

-          1910 – 1926 : l’ascension d’un universitaire charismatique

-          1926 – 1933 : razzia sur le pouvoir

-          1933 : la mise en place du « salazarisme »

-          1930 – 1950 : un ilot de stabilité au milieu des tribulations mondiales

-          Début des années 50 : premières fissures, derniers feux

-          Années 50 - 60 : du déclin inéluctable à la fin rapide

 

1889 – 1910 : Une enfance et une adolescence sous le signe de la religion

Au XIXème siècle, le Portugal connait des crises depuis, en gros, les années 1820, avec l’affrontement récurrent de deux tendances prônant toutes deux la monarchie constitutionnelle mais au profit de classes dirigeantes différentes : les « chartistes » (classes possédantes agricoles et commerçantes) et les « septembristes » (classes moyennes, artisans et militaires). A partir de 1852, les conflits internes s’apaisent pour une vingtaine d’années durant lesquelles une classe moyenne se développe, accède aux études universitaires et commence à contester, à partir de 1870 l’ordre établi existant, globalement dominé par l’Eglise et l’aristocratie terrienne. Ce mouvement dit de la « génération de 70 » s’effectue sous l’influence des changements survenus à l’étranger. A cette époque, la France met ainsi en place un régime républicain qui laïcise le pays à marche forcée (1882 : vote des lois Jules Ferry sur l’enseignement primaire et les écoles normales ouvertes aux femmes) tandis que, en Angleterre, la loi de 1870 a déjà réorganisé l’enseignement primaire et celle de 1875 a entériné le « droit de coalition » (syndicalisme).

 

Retrouvons-nous donc en 1889.

 

La dernière décennie du XIXème siècle va bientôt s’entamer. A cette époque, la démocratie est une idée répandue en Europe mais qui fait son chemin à travers des crises multiples où alternent révolutions populaires et retours à l’autoritarisme. C’est le cas pour la France qui connait, enune révolution qui met en place la IIème république, laquelle est liquidée trois ans plus tard, en 1851, par celui-là même qui a été élu à sa tête, Louis-Napoléon Bonaparte, qui se proclame empereur en 1852. Il faudra attendre qu’une défaite militaire survienne (2 septembre 1870, face à la Prusse de Guillaume 1er et de son chancelier Bismarck) pour que la « Troisième » (ouf !) république soit enfin proclamée.

 

Le 28 avril 1889, le personnage principal de cette chronique voit le jour à Vimieiro : un bled près du bourg de Santa Comba, dans la partie nord du Portugal, à environ 250 kilomètres de Lisbonne. Antonio est le premier garçon et le cinquième enfant après quatre filles. Sa mère, Maria do Regaste Salazar, a 44 ans. Elle tient une auberge où elle fait la cuisine. Son père, Antonio (le fils s’appelle donc comme le père), est le fermier de la puissante et ancienne famille aristocratique des Perestrelo.

 Antonio de Oliveira Salazar est donc issu d’un milieu modeste profondément conservateur et marqué par la religion catholique. En 1901, à l’âge de 12 ans, il entre au séminaire de Viseu sur recommandation du curé du village qui voit en lui un élément de talent. En octobre 1905, Antonio de Oliveira Salazar a 16 ans. Il se destine à la prêtrise. 

 

 

 

A cet âge, il fait la connaissance d’une camarade d’études de sa sœur Marta : une dénommée Félismina La jeune fille est, comme lui, issue d’une famille modeste : sa mère est domestique et son père est concierge de l’un des palais officiel municipaux. Félismina a deux ans de plus qu’Antonio. Elle aussi est fort pieuse mais elle se destine, pour sa part, à la profession d’institutrice. Cela vous parait anecdotique ? Pas tant que cela. Il vous faudra garder en mémoire les quelques informations qui vont suivre, lesquelles prendront une importance non négligeable quelque vingt ans plus tard. Antonio et la dénommée Félismina, qui ont de nombreuses affinités, vont correspondre tout au long de l’année scolaire 1905-1906. La jeune fille est même invitée à passer les vacances d’été 1906 dans la famille d’Antonio. L'épisode se reproduit l'année suivante, en 1907. Cette relation assez intime entre les deux adolescents, qui passent de longues heures ensemble dans la campagne, ne passe évidemment pas inaperçue dans le microcosme provincial portugais. Elle apparait vite carrément inconvenante, compte tenu du statut de séminariste d’Antonio. La famille de la jeune fille, de son côté, tente de mettre fin à cette relation ambiguë qui fait jaser dans la région. Sans réel succès car Antonio, comme Félismina, sont de nature apparemment sage mais plutôt entêtée. Les années d’adolescence d’Antonio sont, pour le Portugal dans son ensemble, plutôt agitée sur le plan politique puisque la monarchie constitutionnelle y est de plus en plus fortement critiquée. Ainsi, le 1er février 1908, le roi du Portugal Charles 1er et son fils aîné Louis Philippe de Bragance sont-ils brutalement assassinés à coups de revolver par deux révolutionnaires appartenant à l’organisation secrète de la Carbonaria. Leur successeur, Manuel II est le fils cadet du roi défunt, également blessé dans l’attentat.

 

Agé de 19 ans seulement, pas préparé ni formé à sa charge, Manuel II ne parvient pas à contrôler la situation politique portugaise qui se caractérise par une agitation croissante. Cette quasi-anarchie marquera les années de formation d’Antonio, jeune homme (il a l’âge du roi), à la réflexion politique. Mais en est-il question, à ce moment, de politique, pour Antonio ? Pas du tout. Le jeune poursuit brillamment ses études religieuses, terminant même major de sa promotion en Théologie en 1908.

En 1910, à 21 ans, Antonio poursuit sa trajectoire vers une carrière ecclésiastique : il est admis dans ce qu’on appelle, à l’époque, les « ordres mineurs » (ce « rang » sera supprimé par le pape Paul VI en 1972). Les membres des ordres mineurs sont les laïcs qui aident le prêtre dans des fonctions bien définies et qui se destinent eux-mêmes à la prêtrise. Il est amusant de noter que les ordres mineurs comprennent, à cette époque, quatre types de fonctions : « le portier », « le lecteur », « l’acolyte » et « l’exorciste ». Des termes qui ont donc une origine religieuse mais qui, aujourd’hui, recouvrent, dans le langage courant, des sens assez différents... A la fin de l’été 1910, au plan national, une révolution contraint le roi Manuel II à l’exil : celui-ci se réfugie en Angleterre (car il est apparenté à la famille des « Saxe-Cobourg-Gotha » anglais, fondamentalement d’origine allemande mais qui, en 1917, durant la Première Guerre Mondiale, décidera de changer de nom pour devenir les « Windsor » : c’est la famille de l’actuelle souveraine Elisabeth II). 

 

 

 

Le 5 octobre 1910, la république portugaise est alors proclamée, avec des affiches étrangement proches du tableau de Delacroix, montrant des hommes en armes surmonté par une femme vigoureuse, seins nus et coiffée d’un bonnet phrygien ! La république, c’est un bouleversement pour le Portugal tout entier. A titre personnel, la vie de Salazar va également en connaitre un. 

 

1910 – 1926 : L’ascension d’un universitaire charismatique

Antonio Xavier Corte Real (dernier descendant de la prestigieuse famille Perestrelo qui emploie Antonio De Oliveira-père, en tant que fermier) donne en effet à ce dernier un conseil pragmatique. Selon lui, son fils Antonio n’a pas de vocation véritable pour la vie ecclésiastique. C’est un garçon intelligent, il faut qu’il aille étudier le droit où il a certainement de l'avenir. Cela sera coûteux ? Qu’importe : les Perestrelo l’aideront matériellement.

 

Ce conseil va changer la vie d’Antonio de Oliveira Salazar en particulier et du pays en général.A la rentrée universitaire d’octobre 1910, donc, Antonio renonce à poursuivre dans les ordres et entre à la prestigieuse université de Coimbra. Il se révèle un étudiant brillant au plan scolaire et il s’intègre facilement au plan social.

 

Catholique jesuite  convaincu, Antonio adhère en 1912 au club politique du « Centre Académique de Démocratie Chrétienne », lequel fustige la politique anticléricale du nouveau gouvernement républicain, inspirée par le modèle français (où la séparation de l’Eglise et de l’état a eu lieu en 1904). Ces Démocrates Chrétiens ne sont cependant pas partisans d’une restauration monarchique : ce qu’ils veulent, c’est que la vie politique du Portugal (et peu importe le régime politique qui gouverne) soit organisée sur la base des directives papales et notamment l’encyclique De rerum novarum (« A propos des choses nouvelles », si vous n’êtes pas des latinistes distingués). De quoi s’agit-il ? Quid ? (Là, vous comprenez ?) Il s’agit d’une condamnation par le pape Léon XIII, en 1893, des excès du capitalisme, accusé d’engendrer la misère et la pauvreté et de favoriser, du même coup, l’adhésion des masses aux idées socialistes, lesquelles sont évidemment d’inspiration athée. Dans cette encyclique, Léon XIII (qui est mort en 1903) se préoccupe donc de la question sociale avec le souci de ramener les brebis égarées du troupeau vers un mode de pensée et de vie plus chrétien. C’est ce texte et cette composante sociale du message ecclésiastique qui est à l’origine du syndicalisme chrétien et de la création d’organisations telles que la CFTC (le syndicat français, créé en 1919).

 

Revenons à Antonio. Contre toute tradition locale, celui-ci va progressivement abandonner le nom de son père (« De Oliveira ») pour ne garder, comme nom d'usage, que celui de sa mère : « Salazar ». Nous n’en connaissons pas véritablement la motivation, au-delà des liens d’affection très forts qui semblaient l’unir à sa mère. Quoiqu’il en soit, « Salazar » : c’est ainsi que nous l’appellerons donc, dans la suite de cette chronique. Si les années d’étude de Salazar ne méritent pas d’analyse particulière, elles présentent un intérêt par le climat social et politique dans lequel elles se déroulent. La république portugaise proclamée en 1908, la situation politique se stabilise-t-elle ? Non point. Au contraire : les renversements des gouvernements successifs par les députés à un rythme soutenu, l’agitation révolutionnaire, les grèves ouvrières et même les assassinats politiques vont caractériser les premières années de la jeune république lusitanienne.

Durant les réunions politiques qui forment sa jeunesse, Antonio, de son côté, se révèle un orateur de talent. La prestance et le charisme de ce grand jeune homme mince aux traits réguliers lui donne une popularité certaine parmi ses condisciples. Salazar a de nombreux camarades sans avoir d’ami particulier véritable, hormis peut-être son condisciple Manuel Gonçalves Cerejeira (lequel deviendra par la suite, et comme par hasard… archevêque de Lisbonne). Salazar est un jeune homme, on l’a vu, qui répugne à se livrer. Cela vaut aussi sur le plan sentimental et, du côté des femmes, les relations qu’il entretient sont souvent significatives mais, là non plus, ne dépassent pas une certaine limite. De cette époque, on ne lui connait pas de petite amie attitrée.

 

En 1914, à l’heure où la Première Guerre Mondiale débute, Salazar a 25 ans, il est licencié en droit mais il se tourne vers l’étude de l’économie. 

 

 

 C’est un pays pauvre où la majorité des habitants sont analphabètes mais qui bénéficie, du fait de sa splendeur passée des XVème et XVIème siècles, d’un empire colonial africain non négligeable. Il ne fait pas partie de la Triple Entente (qui réunit la France, l’Angleterre et la Russie) et tente de rester neutre (comme l’Espagne) lorsque les hostilités démarrent. Mais cette neutralité est rapidement difficile à maintenir car le Portugal doit défendre, par la force, ses colonies africaines (le Mozambique sur la côte est, l’Angola au sud du continent) face aux tentatives germaniques d’élargir l’influence teutonne au-delà de ses possessions existantes : la Tanzanie (côte est), le Cameroun et le Togo (golfe de Guinée) et la Namibie (sud). Des combats, hors du « cadre juridique » global du conflit entre Triple Entente et Triplice s’engagent donc en Afrique, opposant les troupes portugaises et allemandes : une guerre totalement oubliée aujourd’hui. Finalement, le Portugal s’engage, à partir du 9 mai 1916, aux côtés de l’Entente. La défense de ses colonies est certainement sa principale motivation même si d’autres facteurs (maintien et même renforcement de sa place dans le concert général des nations, par opposition avec une Espagne restée frileusement neutre, légitimation de la toute jeune république grâce à un baptême du feu impliquant la communauté nationale) ont également eu un impact significatif sur la décision d’entrée en guerre. en soit, pour Salazar, la guerre est loin : en 1916, il a 27 ans, il est étudiant et n’est pas mobilisé. En 1917, il commence à donner des cours. En 1919, Salazar a 30 ans et il franchit une nouvelle étape dans sa carrière universitaire juridique : il passe du statut d' « assistant » (« Chargé de Travaux Dirigés » dirions-nous aujourd’hui) à celui de « professeur ». 

 

 

 

Cette ascension et le prestige qui lui est attaché facilite sa fréquentation des femmes. Avec elles, il avoue aimer une forme de liaison romantique, le dialogue, l’attraction intellectuelle réciproque et, naturellement, l’admiration dont il fait l’objet. Mais jamais Salazar ne s’engage. Déjà, à cette époque, il ne partage pas son cœur. Il apparait même rétrospectivement comme un habile manipulateur, des femmes, des hommes, des amours, des amitiés et de la communication qu’il fait autour de tous ceux-ci. Ainsi, au début des années 20, laisse-t-il courir quelque temps la rumeur de son mariage avec la cantatrice et pianiste Gloria Castanheira Il la fréquente beaucoup et lui envoie des lettres très intimes. Mais pas trop… et ne s’engage finalement pas avec elle. Il faut dire que, à cette époque, Salazar poursuit simultanément d'autres entreprises de séduction : ainsi fait-il des avances à Maria-Laura Campos, la... propre nièce de Gloria Castanheira ! Mais elle a près de dix ans de moins que lui et l’éconduit sèchement ! Nous verrons que ce ne sera que partie remise… Salazar entame alors une nouvelle relation : il charme une jeune élève de l'école de chant de Coimbra, Aline, qui étonne son entourage en chantant à son soupirant des airs d'opéra... au téléphone. A celle-ci, qu'il décrit « très jeune si j'en regarde à la hauteur de ses jupes », il ne devrait évidemment pas s'intéresser (les jupes sont courtes pour les petites filles et se rallongent quand elles grandissent...). Mais, s’excuse Salazar : « de nos jours, on ne peut plus juger de grand-chose à la hauteur des jupes... »

 

Quelle époque, vraiment, que celle des « années folles », qui suit la Première guerre mondiale A l’évidence, Salazar est un homme qui a à cœur de maitriser déjà entièrement l’univers qui l’entoure. Or, « aimer » conduit forcément à consentir des concessions, à effectuer une part de reddition et à accepter une ouverture franche à l’autre. A cela, Salazar n’est guère enclin.L’écrivaine Diane Ducret saisit, d’un trait, la personnalité de Salazar en soulignant la tournure d’esprit foncièrement égocentrique de Salazar, laquelle se conjugue avec une apparence (faussement) extravertie (« Salazar est un Janus » [le dieu romain à deux visages, ndlr] écrit-elle).

 

 

 

Ainsi, alors qu’il a plus de 30 ans et qu’il s’affiche comme un ardent défenseur et promoteur du mariage et de la famille, l’ancien jesuite séminariste s’abstient (il le fera toute sa vie) de convoler lui-même en justes noces, alors même qu’il bénéficie de plusieurs sollicitations. Salazar garde, dans les faits, vis-à-vis des femmes, une réserve et une distance à l’évidence héritées de sa formation à la prêtrise où il était, évidemment, obligé de réprimer toute exubérance sentimentale, amicale ou amoureuse. Y a-t-il derrière tout cela une forme de misogynie cachée de la part de Salazar ? A priori, non. Ce n’est pas l’opinion générale. Salazar apprécie les femmes, c’est certain. Mais il ne les « aime » pas. Il ne leur donne que peu, il les « utilise », aux fins de sa satisfaction égocentrique pour l’instant, aux fins de renforcement de son influence politique, plus tard. Car le second visage de Salazar, à côté de son aptitude à conter fleurette aux représentantes du beau sexe, c’est son ambition politique. Au service de laquelle il met, donc, son entière personne.

 

En 1921, Salazar est élu député du Centre catholique. En réalité, la vie parlementaire l’intéresse peu. Il participe peu ou pas aux sessions de la chambre des députés. Il organise en revanche un réseau personnel d’influence et prône déjà des idées mêlant la distanciation vis-à-vis du parlementarisme, le paternalisme, le conservatisme social et une influence plus grande de la religion. L’ambiance générale du Portugal, à l’époque, ne lui donne pas entièrement tort : la jeune république se perd dans une anarchie parlementaire déconnectée de la population qui assiste, de loin, aux combinaisons politiciennes qui font et défont les gouvernements. Dans ce contexte, une faction de militaires portugais entend s’organiser pour mettre de l’ordre dans le régime. Par la force, s’entend. Le marasme économique va les y aider. 

 

 

 

Il faut dire qu’il y a des exemples qui donnent à réfléchir, ailleurs en Europe. En 1921, en Italie, l’ex-socialiste Benito Mussolini crée le Parti National Fasciste et met en œuvre un activisme à base de mouvements paramilitaires structurés et violents, visant à réduire l’influence des syndicats, du Parti communiste et à exalter l’unité et le redressement de l’Italie. En 1922, avec la spectaculaire « marche sur Rome » de lui-même et de ses troupes, Mussolini devient chef du gouvernement, nommé par le complaisant et indécis roi Victor-Emmanuel III. En Espagne en 1923, le général Primo de Rivera a, lui, effectué un coup d’état et a instauré une dictature.

 

En 1925, en Italie, après 3 ans de mise en place et de montée en puissance d’un état policier répressif, Mussolini instaure la dictature en lieu et place de la monarchie : il devient le Duce (le « leader », le « chef » au sens latin de Dux, celui qui conduit, du verbe Ducere) du peuple italien. 1926 est ainsi une année, disons « contrastée » pour ce qui est des progrès de la démocratie, tant en Europe en général qu’au Portugal en particulier. Tout a semblé plutôt bien commencer. En avril 1926, l’Allemagne (la république « de Weimar » issue de la chute de l’empire en 1918) et l’Union Soviétique (de Staline) signent un pacte de non-agression (il sera réitéré quelques années plus tard entre Hitler et Staline – toujours là). En juin 1926, c’est un traité d’amitié qui est signé entre la république française (le gouvernement du « Cartel des gauches ») et la Roumanie (une monarchie constitutionnelle avec Ferdinand 1er à sa tête). En septembre, l’Allemagne adhère à la Société des Nations (la « SDN », ancêtre malheureux de l’actuelle ONU).

 

Ces bons sentiments ne sont en réalité que l’arbre de la démocratie qui cache la forêt de l’autoritarisme, qui croît, nous l’avons vu, rapidement depuis 1922 et l’arrivée de Mussolini au pouvoir en Italie. Ainsi, en mai 1926, le maréchal Hongrois Jozef Pilsudski effectue-t-il un coup d’état en Pologne et s’installe, de fait sinon de droit (il y a un président de la république fantoche) en tant que dictateur du pays.

 

1926 – 1933 : Razzia sur le pouvoir

Le 28 mai 1926, toujours, mais cette fois au Portugal, le général Gomes da Costa (à la manière de l’Italien Mussolini en 1922) « marche sur Lisbonne ». Il rallie l’essentiel de l’armée, effectue un coup d’état et, le 31 mai 1926, c’est le général Oscar Carmona qui devient chef de l’état. Le pouvoir est désormais aux mains de trois militaires (Gomez da Costa, Mendes Cabeçadas et Fragoso Carmona) qui mettent officiellement fin à la république pour instaurer (non sans un certain humour certainement involontaire) la « seconde république » : la dictature, quoi.

Ce changement de régime est favorable à Salazar : son réseau personnel a joué pleinement. Il a, ainsi, que le dit l’historien Yves Léonard « tissé sa toile ». Il devient ni plus ni moins que… ministre des Finances, le 12 juin ! Une ascension fulgurante et réellement impressionnante que l’homme n’hésite pourtant pas à négliger ouvertement ! Quatre jours à peine après avoir été nommé, Salazar… démissionne (le 17 du même mois) ! S’il le fait, c’est qu’il est un civil, qu’il manque du soutien d’un quelconque parti politique (on se souvient qu’il n’a pas exercé réellement son mandat de député entre 1921 et 1926) et qu’il a compris que les militaires entendent le contrôler étroitement. Salazar saura, par la suite, se souvenir de ce corporatisme et gardera toute sa vie une défiance vis-à-vis de l’armée.

Pour l’heure, qu’importe : Salazar est considéré comme un spécialiste des finances, un technocrate, un « techno » dirions-nous dans la vie politique d’aujourd’hui. Il peut maintenant jouer un rôle critique sans prendre de risque politique. Il préfère attendre son heure et retourner enseigner l’économie à Coimbra. Cela va-t-il être un bon calcul ?

 

 

 

Oui, car le Portugal rencontre une crise économique profonde : endettement de l’état, poids des charges d’intérêt, baisse de la production, baisse des exportations, chute des réserves de change, effondrement de l’escudo par rapport aux devises (- 65 % de valeur-or entre 1891 et 1926 avant une nouvelle chute durant la dictature militaire), difficultés d’approvisionnement et inflation malmènent la population et contribuent au discrédit du gouvernement. Salazar, qui a des relais de presse, fustige le monarchiste Sinel de Cordes, en poste aux Finances du pays et qui, pour faire face à l’endettement excessif du pays, envisage de recourir à un emprunt international lui permettant de « restructurer » sa dette sous l’égide de la SDN (remplacez « Portugal » par « Grèce » et « SDN » par « FMI » et cela nous rappellerait presque le marasme grec de 2012 !…)Au bout de deux ans d’impérities qui achèvent de ruiner le pays, les militaires, en avril 1928, rappellent donc aux Finances… Antonio Salazar ! Celui-ci pose ses conditions : s’il a la main sur les Finances, il devra avoir aussi un droit de regard et de contrôle sur les dépenses des autres ministères (être aussi le ministre du Budget) avec, aussi, un droit de refus sur les dépenses à engager. Il revendique là tout bonnement les prérogatives d’un Président du Conseil (= chef du gouvernement, et avec les militaires, il y en a déjà trois). C’est pourquoi Salazar est nommé quatrième ( ! ) Président du Conseil portugais. 

 

En 1928, Salazar devient donc l’homme fort du gouvernement. Il partage pour l’instant le pouvoir. Cela ne va pas durer. Pour l’heure, il met en œuvre une réforme drastique des finances publiques (d’autant plus impitoyable qu’elle ne donne lieu à aucune manifestation populaire) : on coupe les dépenses, on baisse les salaires et les pensions, on augmente les impôts et on rembourse les dettes. Au bout d’un an (seulement) de cette marche forcée (auprès de laquelle les réformes grecques de 2012 font figure de laxisme somptuaire), l’équilibre budgétaire est rétabli ! Ce n’est plus de la rigueur, pas de l’austérité, c’est carrément de l’ascétisme en matière de finances publiques. Salazar montre, du reste, l’exemple en installant son bureau de ministre au 91 de la rue Duque de Loulé, à Lisbonne : une simple maison modeste et étroite. La presse qualifie Salazar de « magicien des finances ». De fait, Salazar fait travailler son cerveau mais également son corps : à titre personnel, il renoue avec la nièce de la cantatrice Gloria Castanheira, Maria-Laura, laquelle l'avait sèchement éconduit moins d’une dizaine d'années plus tôt. La trentaine, Maria-Laura est désormais mariée à Eduardo Rodriguez de Oliveira (ma parole, tout le monde semble s'appeler « de Oliveira » au Portugal !?) : un homme d'affaires habile et… volage.

 

Ça tombe bien. Maria-Laura, furieuse des aventures extraconjugales de son mari, se montre cette fois moins farouche avec Salazar. Elle se met à fréquenter le ministère des Finances de plus en plus souvent et apparaît même (avec audace) au bras du ministre en public. En 1929, elle divorce de son mari et se remarie bien vite avec… l'oncle de celui-ci. Quoique désormais installée à Madrid, elle s'arrange cependant pour effectuer des escapades régulières à Lisbonne, dans le quartier du Chiado où elle retrouve Salazar à l’hôtel Borges. Leur liaison secrète durera quatre ans.

 Mais pour l’heure, ce sont des préoccupations politiques qui accaparent l’essentiel de l’énergie de Salazar.

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