Les Indes sanglantes

Publié le par Bernard Gasnot

Les Indes sanglantes

En 1523, le dominicain castillan Bartolomé de Las Casas entreprend de raconter les atrocités qu'il a vues lors de la conquête des Amériques. Première traduction d'une oeuvre monumentale.

 

" Celui qui offre
un sacrifice de la substance
des pauvres est comme 
celui qui égorge le fils 
aux yeux du père."

En 1514, un clerc trentenaire installé à Cuba, Bartolomé Las Casas, comprend soudain que le génocide des Indiens mène l'Espagne et ses aventuriers à la ruine et à « l'enfer ». Il suit alors le capitaine Panfilo de Narvaez. Ce tueur et conquérant redoutable recherche à Cuba des indigènes en fuite. Dans Histoire des Indes, écrite par la suite, entre 1523 et 1560, c'est à cet instant que Las Casas devient véritablement acteur de son livre : le moment littéraire où l'aventurier, le mémorialiste et le théologien pamphlétaire se confondent ; le moment moral où la crise de conscience d'un homme anticipe celle d'un pays. Il débute page 153, livre troisième, de cette oeuvre pour la première fois traduite . Jusque-là, l'auteur ne s'est présenté que brièvement au livre premier, pour préciser qu'il avait célébré la première messe des Indes en 1510 à Saint-Domingue. Cette fois, écrit-il, le gouverneur de Cuba Diego Velázquez vante « un clerc, nommé le licencié Bartolomé de Las Casas, originaire de Séville, un des anciens de l'île Espagnole (Saint-Domingue), prédicateur, que Diego Velazquez aimait et qui, de l'avis de ce dernier, faisait beaucoup de choses bonnes, surtout par ses sermons. » Le gouverneur« ordonna au clerc Bartolomé de Las Casas d'accompagner (Narvaez), et je crois qu'il le lui demanda personnellement par lettre ».

Devenu plus tard frère dominicain (le grand ordre inquisiteur), théologien reconnu et proche de Charles Quint, Las Casas aurait voulu être le chroniqueur officiel de l'histoire de la conquête des Indes occidentales : il dénonce souvent les Histoires de ses concurrents mémorialistes, parce qu'elles furent écrites soit par des hommes à la solde de tel ou tel conquérant, soit par des « secondes mains » qui, contrairement à lui, n'ont pas vécu l'aventure et ignorent trop de ceux qu'ils décrivent. La mise en scène par lui-même sur le terrain du premier grand défenseur des Indiens est donc essentielle, car elle légitime son travail de chroniqueur-témoin. Il s'évoque à la troisième personne pour objectiver son travail : comme si l'ancien Las Casas, acteur, était un autre, l'un des colons dont il a recueilli le témoignage ou la confidence approximative (« et je crois »), mais aussi un homme touché par l'expérience directe.

Quatre siècles plus tard, Roland Barthes analyse ce dédoublement, si surprenant dans une oeuvre écrite si tôt (mais il est vrai qu'en ces temps inquisitoriaux, chacun se regardait volontiers agir et penser comme s'il était un autre) : « Parler de soi en disant "il" peut vouloir dire : je parle de moi comme d'un peu mort, pris dans une légère brume d'emphase paranoïaque ; ou encore : je parle de moi à la façon de l'acteur brechtien qui doit distancer son personnage ; le "montrer", non l'incarner, et donner à son débit comme une chiquenaude dont l'effet est de décoller le pronom de son nom, l'image de son support, l'imaginaire de son miroir. »

L'épopée magique et sanglante d'Histoire des Indes suit intimement l'existence de Las Casas. Elle débute par la vie et les voyages de Christophe Colomb ; raconte la conquête progressive des Antilles, de l'Amérique centrale, du Venezuela, de la Floride ; relate les préparatifs ambigus et les débuts de l'expédition mexicaine de Cortès, ce« malin », ce « rusé », dont il apprécie peu le réalisme politique ; et s'achève vers 1520, au moment où Las Casas, nommé responsable d'une tentative de colonisation pacifique, échoue à réformer les moeurs espagnoles à Saint-Domingue. Trois autres livres devaient suivre : il n'eut pas le temps de les écrire.

Colomb ce "héros"

Las Casas a été témoin direct ou indirect de ce qu'il raconte. Aucun des protagonistes ne lui est inconnu: le monde de la conquête est petit. En 1493, à 9 ans, il assiste à l'entrée dans Séville de Christophe Colomb, retour de son premier voyage. C'est un magicien qui débarque. Sept Indiens ayant survécu à la traversée accompagnent le futur « Amiral » :« Je les vis moi-même, ils demeuraient près de l'arc aux statues, à San Nicolas. » Colomb apporte également « des perroquets verts, très beaux et aux couleurs éclatantes, et des guaizas, qui sont des masques de perles de coquillages, semblables à des masques d'or emperlé, et des ceintures de la même matière, le tout fabriqué avec un art admirable, avec une grande quantité d'échantillons d'or de grande finesse, et de nombreuses autres choses, jamais vues jusque-là en Espagne, et dont nul n'avait ou¥ parler ». Dans le premier livre d'Histoire des Indes, Las Casas raconte d'autant mieux et plus précisément l'épopée colombienne qu'il a récupéré le premier tome de ses journaux et sans doute fait main basse sur d'autres textes du navigateur.

Le père de l'écrivain, un marchand sévillan, a en effet suivi le Génois dans son second voyage de découverte (1493-1496) : les deux familles étaient liées. Cela explique peut-être le portrait trop flatteur que Las Casas fait de Colomb, aventurier sans scrupule et affamé d'or dont il fait un héros providentiel. Il y a là une contradiction avec ce que l'auteur va ensuite dénoncer : si la conquête a tourné aussi dramatiquement, c'est aussi parce que Colomb ne comprit pas, ou ne voulut pas comprendre, la valeur humaine de ce qu'il découvrait. Sa cupidité annonce celle des autres qui, lorsqu'ils n'accablent pas les Indiens, se trahissent et s'entre-tuent volontiers.

Le père de Las Casas avait offert à son fils, âgé de 10 ans, un esclave indien. En 1504, quand le jeune clerc s'installe à Saint-Domingue, il y bénéficie comme tout Espagnol d'une terre coloniale et d'un lot d'Indiens (encomienda) qu'il envoie, comme il se doit, travailler et mourir dans les mines d'or. En vingt ans, les indigènes de Saint-Domingue ont presque disparu. Las Casas quitte l'île en 1512 et s'installe avec un ami à Cuba, terre encore presque vierge. Les Espagnols, écrit-il, « ne sortaient d'un endroit que lorsqu'ils l'avaient détruit et en avaient tué les Indiens, et quand ils voyaient qu'ils ne s'enrichissaient pas, parce que Dieu, comme je l'ai dit, ne voulait pas qu'ils prospérassent grâce à tout ce qu'ils avaient volé et à tous leurs massacres, ils partaient voler et massacrer les gens un peu plus loin. »

Le style courant sur les 2 000 pages est là tout entier. La longue phrase espagnole méandreuse, comme chargée de fraises et d'armures, revient sans cesse, de manière circulaire, sur ses affirmations pour les reprendre, les rabâcher, les étoffer, et surtout les commenter. Le ton général est à la verve indignée et, implicitement, au repentir. On y sent l'haleine du prophète et le remords du pécheur. Dieu surplombe tout. L'avenir est sombre.

A Cuba, nul ne se préoccupe du sort des Indiens : c'est « à chacun selon sa soif d'or et la souplesse de sa conscience », qui semble grande. « Le père, écrit-il rétrospectivement de lui-même, commença à faire du profit et à envoyer certains de ses Indiens dans les mines, se souciant bien davantage de ces dernières que d'enseigner les premiers, alors que cela aurait dÚ être son activité principale ; mais à cette époque, le bon père était aussi aveugle en cette matière que les laïcs qu'il avait pour fils, bien qu'il ait toujours traité les Indiens de façon humaine, charitable et miséricordieuse, étant d'un naturel compatissant, et aussi à cause de la connaissance de la loi de Dieu. » Las Casas accorde des circonstances atténuantes à celui qu'il fut : il s'accuse d'homicide involontaire.

C'est en suivant Panfilo de Narvaez qu'il semble soudain ne plus supporter le génocide. Les Espagnols vont alors de village en village, comme des prospecteurs, armés d'épées, de mousquetons, de chiens de guerre, et de ce terrifiant animal : le cheval. En face, les Indiens n'opposent que l'angoisse, leurs corps nus et « des armes d'enfants. » Ils comprennent vite quel destin d'esclaves les attend. Ils se pendent par familles ou villages entiers. Un esclavagiste malin dit à certains qu'il veut se pendre avec eux : ils décident de ne pas se tuer, craignant de le retrouver dans l'au-delà. Et pendant ce temps, le jeune clerc baptise avec bonté les condamnés.

Dans un marais, près de Camaguey, ces Indiens ont sauvé quelques années plus tôt quatre conquistadors : l'un d'eux leur a laissé une image de la Vierge Marie qu'ils vénèrent. Las Casas a décrit au livre deux l'aventure de ces hommes. Après avoir traversé 120 kilomètres de marécages, assoiffés et affamés, un quarteron de survivants débouche dans un paradis rempli de milliers de poissons, de tortues, d'oiseaux :« Ils trouvèrent tant de pitié et un accueil si plein de compassion chez ces Indiens qu'aucun d'eux n'en aurait pu trouver un meilleur chez ses propres parents. »

Le mouvement rhétorique de l'écrivain est toujours le même: les Amériques étaient le paradis terrestre ; les Indiens, de nouveaux Adam dont les mœurs évoquent les vertus des anciens, des primitifs, et qu'il ne s'agit que de convertir. Les Espagnols ont tout saccagé par aveuglement et cupidité. Histoire des Indes conte un génocide réel, mais le fait en blanchissant le blanc et en noircissant le noir. Les maladies importées par les Espagnols provoquèrent largement le désastre indien : il en est fait à peine mention, peut-être par ignorance. La conquête devient finalement une seconde Genèse : une illustration de la dégradation du paradis par le chrétien et une image de sa perdition. L'Indien est l'homme avant la chute ; l'Espagnol, ce qu'il en reste après.

Le droit des Indiens

Les descriptions de la nature et des êtres ont une formidable puissance na¥ve : un véritable eden narratif accompagne celui des hommes. L'arrivée des conquistadors dans un lieu vierge rappelle les Aventures du capitaine Wyatt, ce merveilleux film avec Gary Cooper qui se déroule en Floride. Plus la description est enchantée, plus terrible est la suite. Las Casas défendra les Indiens sa vie entière, jusqu'à sa mort en 1566, à 82 ans. Mais, au fond, il se préoccupe peu de leur culture ; il les voit en catholique ; c'est au salut qu'il pense. Il décrit rarement leurs modes de vie ; il souligne plutôt leurs vertus chrétiennes ou les vices qu'ils n'ont pas. Il doit prouver qu'ils sont de futurs bons chrétiens. Ainsi écrit-il de longs paragraphes pour démontrer qu'on les accuse à tort d'être sodomites, péché majeur.

Las Casas est sans doute comme on l'a dit, avec les ambigüités qu'implique la fréquentation assidue des Grands, l'un des premiers« militants des droits de l'homme ». Il est aussi le père d'une lignée d'écrivains à la plume adamique : on trouve des échos de son chant au paradis perdu chez Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Le Clézio, ou même Lévi-Strauss (qui, cependant, critique sa vision béate et ethnocentriste des Indiens). Certains écologistes pourraient faire un bréviaire de ses descriptions enchantées. Quand Narvaez et lui parviennent au village des marais, ils découvrent une église couverte de belles cotonnades. Le cacique a fui dans la forêt avec l'image de la Vierge qu'on lui avait naguère donnée, de peur qu'on ne la lui reprenne. On le retrouve, le séduit, le convainc de revenir. Ces Indiens réjouissent Las Casas : « La dévotion qu'ils avaient tous, seigneur et sujets, pour Sainte-Marie, et son image était merveilleuse. Ils avaient composé des sortes de motets en couplets et des paroles à la louange de Notre-Dame, qu'ils chantaient pendant leurs danses, qu'ils appelaient areytos, et qui étaient doux et agréables à l'oreille. » Tout ce que les Ta¥nos touchent devient or ; tout ce que les Espagnols touchent devient sang.

Quelques jours plus tard, sans raison apparente, les hommes de Narvaez sortent leurs épées et massacrent soudain des centaines d'habitants paisiblement assis autour de leurs cases. Las Casas court d'un moribond l'autre pour confesser les morceaux tandis que les Espagnols continuent d'éventrer, décapiter, livrer aux chiens« ces brebis et ces agneaux", "hommes et femmes, enfants et vieillards ». Quand Narvaez aperçoit le clerc au milieu des cadavres, il lui dit :« Que pense votre grâce de nos Espagnols et de ce qu'ils viennent de faire ? » Las Casas écrit :« Le clerc répondit, voyant devant lui tant de corps et de morceaux, et pour l'occasion cruel et plein de trouble : "Que je vous envoie tous au diable, eux et vous !" Narvaez avait négligemment observé ce massacre d'un bout à l'autre, sans bouger davantage que s'il eÚt été de marbre », paisiblement assis sur son cheval. Le prêtre décrit cette scène comme une hallucination trop précise, une sorte d'orgie macabre. Pour la première fois peut-être, on lit le détail d'un génocide. L'avoir vécu ne lui suffit pourtant pas. Ces scènes sont alors fréquentes. Puis c'est un prêtre et un intellectuel : il évolue par l'autorité et par les textes. Un père dominicain indigné lui refuse peu après la confession. Il commence « à considérer la misère et la servitude dont souffraient ces gens. »Il lit alors, écrit-il, un passage de l'Ecclésiastique : « Celui qui offre un sacrifice de la substance des pauvres est comme celui qui égorge le fils aux yeux du père. Un peu de pain est la vie des pauvres ; celui qui le leur ôte est un homme de sang. »  Peu après, il abandonne ses Indiens et ses terres, prêche aux conquérants leur indignité, puis retourne en Espagne afin d'expliquer au roi comment se comportent ses sujets outre-mer. Son argument est double : agir comme le font les Espagnols est indigne d'un chrétien ; et comment convertir des hommes que l'on tue si vite et qui n'ont qu'une dernière envie : ne pas rejoindre le ciel inventé par leurs assassins ? Les manoeuvres pour approcher du roi moribond, puis du cardinal-régent Cisneros, sont décrites avec une amertume comique. Elles indiquent à quel point Las Casas, lorsqu'il écrira son Histoire, connaît « la carte », comme disait Saint-Simon, et les complexes jeux d'ambitions castillans. Quand il parvient à parler au puissant évêque de Burgos, grand soutien de la conquête, celui-ci s'exclame :« Voyez ce plaisant niais ! »Histoire des Indes est plein de ces grandes petites scènes de comédie noire. Partout, en Castille, le discours colonial est déjà en place : si l'on exploite les Indiens, c'est pour leur bien. Ils sont un peuple mineur, incapable de vivre librement. Las Casas est horrifié par l'hypocrisie qui s'en dégage et sait le communiquer.

Mais, devenu lui-même homme de pouvoir, il veut aussi montrer que les monarques sont des hommes de bon coeur trompés par un entourage lié aux conquistadors. Les règnes de Charles Quint et de Philippe II infirment cette belle démonstration. L'Espagne du Siècle d'or n'est guère prête, au nom des droits de l'homme, fussent-ils contresignés par Dieu, à renoncer à un système qui provisoirement l'enrichit.

Le manuscrit de l'Histoire sera mis à l'écart pendant trois siècles, pour des raisons politiques puis littéraires (trop bavard, trop digressif). Il n'est pour la première fois publié qu'en 1875. Cependant, à la suite des premiers Dominicains de Saint-Domingue, et malgré son manichéisme répétitif, Las Casas a fissuré la bonne conscience espagnole. En 1524, le conseil des Indes est créé. Le Dominicain, lui, ne sera jamais heureux sur le "terrain" : aussi bien à Saint-Domingue que plus tard au Chiapas, dont il sera évêque, il échouera à réformer les moeurs locales. Les Indiens se révolteront. Les Espagnols voudront le tuer. C'est un homme de lettres, de cour et de débat : l'antithèse de Hernàn Cortès, dont la concubine est indienne et l'empirisme, imprégné de l'idée du métissage.

Les quarante dernières années de la vie du dominicain sont vouées à la défense écrite des Indiens. Aux controverses, mémoires, pamphlets, et à cette Histoire des Indes, grand-oeuvre inachevé : livre total, imparfait, apologétique, répétitif, politique, intime, contradictoire, où se mêlent l'anthropologie naissante, le récit biblique, la thèse théologique, le roman d'aventure, les rêves de pureté, l'autofiction, le duel intellectuel, et le travail sur lui-même d'un homme emporté par l'Histoire et ses cadavres.

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