Les causes de la guerre de Sécession 9 et 10

Publié le par Bernard Gasnot

Le compromis de 1850 et la loi sur les esclaves fugitifs firent passer au premier plan la question de l’esclavage. Celle-ci, bien qu’éclipsée par les questions d’équilibre des pouvoirs et d’expansion territoriale, n’avait pas pour autant disparu du débat public. Le sentiment abolitionniste avait continué à se diffuser – dans le Nord, mais pas seulement. Une partie des Sudistes était même loin d’y être imperméable, en particulier dans le Haut-Sud, où les esclaves étaient proportionnellement moins nombreux et où les plantations, principalement de tabac, étaient moins exigeantes en main-d’œuvre que celles de coton du Vieux Sud. Toutefois, une série d’événements allait conduire à une radicalisation des discours, aux conséquences in fine funestes.

Peurs primales

L’abolition progressive de l’esclavage dans le Nord avait considérablement accru la population de Noirs libres aux États-Unis, et celle-ci tripla entre 1790 et 1810. Il fallait ajouter à cela l’impact des idées abolitionnistes, aux racines assez largement religieuses, sur une partie des planteurs du Haut-Sud, et qui conduisit certains d’entre eux à affranchir spontanément tout ou partie de leurs esclaves. Toutefois, pour la majorité des Américains, abolitionnistes ou non, cette population afro-américaine libre était considérée comme un problème. Ces personnes ne jouissaient pratiquement d’aucun droit civique, et leurs chances d’intégration dans la société états-unienne étaient minces. Paradoxalement, les métis affranchis de la Nouvelle-Orléans, dont certains étaient devenus riches et influents, étaient bien mieux intégrés que les Noirs libres qui vivaient dans le Nord – même si l’exemple de la cité louisianaise constituait, dans le Sud, l’exception plutôt que la règle.

Il convient de rappeler ici que dans bien des cas, l’abolitionnisme n’impliquait pas l’abandon des préjugés racistes ayant cours au XIXème siècle. La présence des Noirs libres au sein de la société américaine était redoutée pour des raisons économiques et sociétales. Économiques, parce que les Blancs, et notamment les couches populaires, estimaient que les Afro-Américains tiraient les salaires vers le bas. Sociétales, parce que l’égalité était perçue comme conduisant inévitablement au métissage – et donc à la décadence, puisque le Noir était considéré comme bestial et « inférieur ». Pour ces raisons, plusieurs abolitionnistes influents, dont Henry Clay, fondèrent en 1816 l’American Colonization Society. Le but de cette dernière était de solutionner le problème en favorisant l’installation des anciens esclaves en Afrique. La colonie ainsi créée allait devenir en 1847 une nation indépendante, le Libéria. Cependant, la colonisation fut globalement un échec : il n’y avait alors au Libéria que 3.000 colons afro-américains, contre plus de trois millions de Noirs aux États-Unis.

Un autre événement exacerba les peurs. En 1831, un esclave du comté de Southampton en Virginie, Nat Turner, organisa une révolte. Esclave lettré en qui ses maîtres plaçaient une grande confiance, Turner était un fanatique religieux sujet à des « expériences mystiques » qu’il finit par interpréter comme un message divin l’invitant à tuer tous les Blancs. Enrôlant quelques dizaines de fidèles, il déclencha son insurrection le 21 août, tuant sans distinction hommes, femmes et enfants – une soixantaine de victimes en tout. La révolte fut écrasée par la milice virginienne et les troupes fédérales dès le lendemain et une cinquantaine de rebelles, dont Turner, furent pendus, mais la répression extrajudiciaire fut bien plus dure. Des dizaines voire des centaines de Noirs, le plus souvent sans lien avec Turner, furent lynchés – des atrocités dont nombre de journaux, y compris sudistes, dénoncèrent les excès.

L’État de Virginie réagit à ces sanglants événements en votant une loi interdisant à quiconque d’apprendre à lire non seulement aux esclaves, mais également aux Noirs libres et aux métis. Elle fut par la suite imitée par les autres États esclavagistes. Ces lois rencontrèrent une forte opposition car elles choquaient non seulement les abolitionnistes purs et durs mais également l’esprit philanthropique de la bonne société américaine. Même en Virginie, des propriétaires d’esclaves ou des enseignants y désobéirent ouvertement, et parmi eux un certain Thomas J. Jackson – qu’on ne surnommait pas encore « Stonewall » – qui allait paradoxalement devenir un des plus célèbres défenseurs de la cause sudiste trente ans plus tard. La rébellion de Nat Turner n’était pas la première révolte d’esclaves, mais elle renforça les esclavagistes dans l’idée que les Noirs représentaient un danger que seule la servitude permettait de contrôler.

Affrontements judiciaires

Cette réaction entraîna inévitablement une radicalisation croissante du discours de certains abolitionnistes, auxquels une succession de feuilletons juridiques donna autant de tribunes. En juin 1839, la goélette espagnole La Amistad quitta la Havane pour Puerto Principe, à Cuba, avec à son bord une cinquantaine d’esclaves. Ceux-ci avaient été récemment importés d’Afrique, en dépit d’un accord hispano-britannique interdisant à l’Espagne de se livrer à la traite des esclaves. Le 2 juillet, les esclaves parvinrent à se libérer, et prirent le contrôle du navire à l’issue d’un bref affrontement au cours duquel deux hommes furent tués de part et d’autre. Les mutins obligèrent les marins survivants à les ramener en Afrique, mais les Espagnols parvinrent à les duper et firent route vers le nord. La goélette fut finalement arraisonnée le 26 août au large de Long Island, dans l’État de New York, par un cotre du Revenue Cutter Service, l’organisme chargé de lutter contre la contrebande.

Le commandant du navire garde-côtes, le lieutenant Thomas Gedney, déposa aussitôt un recours, conforme aux usages du droit maritime, pour se voir attribuer une partie de la cargaison de l’Amistad – esclaves compris. L’officier espérait en retirer un substantiel bénéfice. Parallèlement, les propriétaires de la goélette et des esclaves essayèrent, respectivement, de les récupérer. De leur côté, des abolitionnistes du Connecticut vinrent en aide aux Africains, qui avaient été emprisonnés en attendant qu’on décide de leur sort. Leurs avocats portèrent plainte pour enlèvement, demandèrent leur libération pure et simple, et se lancèrent dans un imbroglio juridique qui dura un an et demi. Après être passée devant diverses juridictions locales et fédérales, l’affaire aboutit devant la Cour suprême des États-Unis en février 1841.

C’est l’ancien président John Quincy Adams qui assura la défense des Africains. Ses plaidoiries firent leur effet et le 9 mars, la Cour rendit un verdict favorable : les Africains transportés par l’Amistad n’avaient jamais été légalement esclaves. Leur mutinerie n’était donc qu’un acte de légitime défense contre un enlèvement et, de ce fait, ils furent déclarés libres. Ils furent ramenés en Afrique l’année suivante. Le lieutenant Gedney et son équipage furent dédommagés sur la base de la cargaison restante de la goélette, tout comme les propriétaires de celle-ci. Cette victoire juridique satisfit pleinement les abolitionnistes, mais suscita au contraire la réprobation des partisans de l’esclavage, qui déplorèrent le manque de protection de leur « institution particulière » par le pouvoir judiciaire.

L’inquiétude des esclavagistes grandit encore en novembre 1841, lorsqu’un autre navire transportant des esclaves, le brick Creole, fut le théâtre d’une mutinerie qui coûta la vie à un marchand d’esclaves. Le Creole emmenait 135 esclaves de Norfolk à la Nouvelle-Orléans, un commerce interne parfaitement légal aux États-Unis. Toutefois, les mutins parvinrent à prendre le contrôle du bateau et à rallier Nassau, aux Bahamas, où les autorités britanniques les accueillirent et les déclarèrent libres – y compris ceux qui avaient été impliqués dans la mort de leur geôlier. Les abolitionnistes enfoncèrent le clou en arguant que les esclaves du Creole étaient devenus légalement libres dès lors que le navire avait atteint les eaux internationales. Le représentant de l’Ohio Joshua Giddings tenta même de faire entériner cette affirmation par une série de résolutions que la Chambre des représentants, prudemment, refusa de voter.

Les partisans de l’esclavage allaient avoir leur revanche l’année suivante, à l’issue d’un autre feuilleton judiciaire. En 1832, une Afro-américaine du nom de Margaret Morgan s’était installée en Pennsylvanie, État libre, en provenance du Maryland, où elle était l’esclave d’un certain Ashmore. Morgan n’était pas une fugitive à proprement parler puisqu’elle jouissait d’une liberté de fait. Ashmore, toutefois, n’avait jamais régularisé cette situation par un affranchissement en bonne et due forme, et après sa mort, ses héritiers décidèrent de récupérer leur « bien ». En 1837, ils embauchèrent un chasseur d’esclaves dénommé Prigg, qui alla l’enlever avec ses enfants. Toute la famille fut vendue dans le Maryland… Mais Prigg, aussitôt qu’il remit le pied en Pennsylvanie, fut arrêté par les autorités locales.

Pourtant, la constitution fédérale garantissait le droit de propriété, y compris celle des « personnes astreintes au travail » – l’euphémisme qui, dans la constitution, servait à désigner les esclaves. Cette protection fut confirmée par une loi de 1793 : tout esclave en fuite capturé sur le territoire états-unien, fût-ce dans un État libre, devait légalement être rendu à ses propriétaires. Or, la Pennsylvanie, dominée par la communauté religieuse abolitionniste des Quakers, avait voté en 1826 une loi interdisant qu’on vienne y chercher, que ce soit ou non par la force, toute personne de couleur – y compris si ces personnes étaient des esclaves en fuite. Prigg avait été emprisonné en vertu de ce texte. Ce dernier contredisait la loi fédérale à ce sujet, et l’avocat de Prigg se servit de cette contradiction pour demander l’acquittement de son client. L’affaire fut portée devant la Cour suprême, et celle-ci décida en 1842 que la loi fédérale primait sur celle des États fédérés, en vertu de l’article VI, alinéa 2 de la constitution – la fameuse « clause de suprématie ».

La montée de l’abolitionnisme

Prigg et ses supporters esclavagistes obtinrent donc gain de cause. La logique de ces derniers n’en était pas moins paradoxale. Ils étaient généralement prêts à se réfugier derrière le droit des États pour éviter tout coup de force du gouvernement fédéral qui viserait à abolir l’esclavage ou à limiter son extension, mais à l’inverse, ils ne détestaient pas invoquer un pouvoir fédéral fort pour faire respecter les lois qui leur étaient favorables… fût-ce au détriment des droits des États libres. L’arrêt Prigg, toutefois, n’avait pas été rendu à l’unanimité, et plusieurs juges avaient donné des opinions divergentes, certains estimant que la loi de 1793 ne devait pas pour autant empiéter sur la législation interne des États. Ces dissensions alimentèrent le débat juridique autour de la question, jusqu’à ce que le compromis de 1850 n’impose le durcissement de la législation fédérale par le biais du nouveau Fugitive Slave Act.

Ce dernier contenta pleinement les partisans de l’esclavage, car combinée à la jurisprudence Prigg, il protégeait solidement l’institution servile. Mais en réalité, ce succès eut pour eux des conséquences désastreuses. La loi sur les esclaves fugitifs fut jugée particulièrement inique aussi bien par les abolitionnistes, qui se voyaient forcés de faire le jeu d’une institution qu’ils abhorraient, que par beaucoup de citoyens du Nord en général, qui la considéraient comme une intrusion dans leur liberté de choix personnelle. Son application allait confronter de nombreux nordistes, jusque-là sans hostilité particulière vis-à-vis de l’esclavage, aux drames humains générés par l’institution particulière du Sud en général, et par l’application de la loi en particulier : de fait, cette dernière autorisait ni plus ni moins n’importe quel citoyen du Sud à venir, sur simple déclaration de sa part, enlever en toute légalité et sans possibilité d’appel une personne noire (qu’elle fût ou non véritablement esclave en fuite) vivant dans le Nord – et ce au mépris des lois locales interdisant l’esclavage. Pour beaucoup d’indécis, la loi sur les esclaves fugitifs fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase.

Le durcissement de l’attitude des Sudistes vis-à-vis de leurs esclaves qui marqua les deux décennies consécutives à la rébellion de Nat Turner fit le jeu des abolitionnistes. L’influence de ces derniers grandit dans les années 1840, engendrant la naissance d’une formation politique au programme spécifiquement abolitionniste, le parti de la Liberté. Son candidat James Birney obtint 2,3% des voix aux élections présidentielles de 1844, un résultat qui était loin d’être négligeable. La création du Free Soil Party quatre ans plus tard le priva de sa base électorale et il devint rapidement insignifiant, mais le parti de la Liberté avait posé un jalon important en faisant de l’abolition de l’esclavage un thème significatif de la politique nationale états-unienne. Les idées abolitionnistes furent également aidées par la parution en 1845 des mémoires de Frederick Douglass, un jeune esclave échappé du Maryland quelques années plus tôt. L’ouvrage devint vite un best-seller, et Douglass l’une des principales figures du mouvement pour l’émancipation des Noirs.

Un autre livre allait exercer un impact considérable sur la perception de l’esclavage par l’opinion publique nordiste. Il s’agit d’un roman d’abord publié à partir de 1851 sous forme de feuilleton dans un journal, puis édité pour de bon en 1852 : La case de l’oncle Tom de la militante abolitionniste Harriet Beecher Stowe. Bien qu’il s’agisse d’une fiction, l’ouvrage livre à travers l’histoire de son héros une description réaliste et très crue de la condition servile, basée sur des enquêtes poussées et des témoignages d’anciens esclaves. Il rencontre aussitôt un succès phénoménal et se vend à 300.000 exemplaires pour la seule année 1852. La case de l’oncle Tom sublime les contestations de la loi sur les esclaves fugitifs et dans les années qui suivent, l’opposition à l’esclavage devient de plus en plus forte et répandue dans le Nord. De véritables filières d’évasion voient le jour – surnommées le « chemin de fer clandestin » – permettant aux esclaves en fuite de se réfugier dans le Nord, et la fracture géographique du pays autour de la question de l’esclavage se précise.

L’application de la loi sur les esclaves fugitifs, que le président Fillmore appuyait autant qu’il pouvait pour assurer la pérennité du compromis de 1850, donna lieu à plusieurs incidents violents au cours des premiers mois, et il y eut parfois mort d’homme. Ceux qui résistaient aux agents fédéraux assistant les propriétaires d’esclaves venus récupérer leurs « biens » purent souvent compter sur la bienveillance des tribunaux locaux, qui les condamnaient à des peines très légères ou les acquittaient purement et simplement. Plusieurs États, en particulier dans le nord-est du pays, adoptèrent de nouvelles lois annulant les dispositions du Fugitive Slave Act ou en compliquant singulièrement l’application. Les abolitionnistes s’organisèrent pour mettre les fugitifs à l’abri en les évacuant vers le Canada, où les autorités britanniques se refusaient à toute extradition.

Les causes de la guerre de Sécession (10/14)

Dimanche, 15 Juillet 2012 11:20 | Eginhard |

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Bien que l’agitation autour du Fugitive Slave Act ait fini par s’atténuer, les partis démocrate et whig n’en héritèrent pas moins d’une situation délicate alors qu’approchait l’élection présidentielle de 1852. En suscitant au sein des deux grands partis états-uniens des clivages géographiques plutôt que purement politiques, la polémique au sujet de l’esclavage ébranlait les fondations du second système bipartite. Alors que le pays traversait une série de mutations sociales décisives, l’émergence de nouveaux mouvements de plus en plus radicaux allait générer des tensions croissantes.

Immigration et nativisme

L’esclavage n’était pas la seule source de tension. En 1845, l’Europe fut frappée par une épidémie dePhytophthora infestans, une moisissure plus connue sous le nom de « mildiou de la pomme de terre ». Probablement venue des Amériques, la maladie détruisit la majeure partie des récoltes de patates en l’espace de quelques mois. Ceci eut des conséquences catastrophiques en Irlande. Les terres y étaient concentrées entre les mains de la noblesse anglaise ayant colonisé l’île, et celle-ci orientait les cultures vers l’exportation afin d’en tirer de substantiels bénéfices. Les menus lopins que leurs fermiers irlandais se voyaient laissés pour leur propre subsistance étaient presque totalement consacrés à la pomme de terre, qui présentait le meilleur rendement pour nourrir la population de l’île. L’apparition du mildiou fit chuter la production irlandaise de pommes de terre de près de quinze millions de tonnes en 1844, à un peu plus de deux millions en 1847.

L’Irlande se trouva brusquement acculée à la famine, une situation d’autant plus invraisemblable qu’elle continuait dans le même temps à exporter du blé. Cette crise de subsistance eut des effets démographiques majeurs. D’un peu plus de huit millions d’habitants en 1841, la population de l’île, alors en pleine croissance, chuta à six millions et demi en 1851. À la faim s’ajouta bientôt une épidémie de typhus en 1847 : au total, on estime à environ un million de décès la surmortalité engendrée par la famine. Réduits à la misère, les survivants se voyaient le plus souvent expulsés de leurs terres lorsqu’ils ne pouvaient plus en payer les fermages. Face à cette situation, la seule issue fut d’émigrer. En quelques années, deux millions d’Irlandais quittèrent leur pays, principalement pour l’Amérique. La majeure partie d’entre eux s’installa aux États-Unis. Des armateurs souvent sans scrupules affrétèrent pour les y emmener des bateaux mal entretenus, à bord desquels le taux de mortalité pouvait être effarant – à tel point que ces embarcations furent surnommées coffin ships, les navires-cercueils.

Le flot d’émigrants irlandais vers les États-Unis ne se tarit pas, à tel point qu’au début du XXème siècle, la population de l’île était tombée à moins de cinq millions d’habitants. Les Irlandais ne furent pas les seuls à venir en masse en Amérique. La révolution de 1848 et la tentative manquée de création d’une Allemagne unie poussa les Allemands à quitter leur pays natal par centaines de milliers. « Ceux de 48 », comme on les appela, rejoignirent les Irlandais dans les quartiers industriels en pleine expansion des grandes villes états-uniennes. Les grandes villes de la côte Est, Boston, New York, Philadelphie ou Baltimore, virent leur population exploser. Entre 1830 et 1850, la population des États-Unis doubla presque, passant de 12,9 à 23,2 millions d’habitants. La majorité des nouveaux arrivants constitua un prolétariat urbain vivant dans une misère proche de celle qu’ils avaient voulu fuir. D’autres – surtout les Allemands – allèrent tenter leur chance vers l’ouest.

Ces immigrants furent catapultés au sein de la vie politique états-unienne, où leur arrivée créa aussitôt de sévères tensions. Certains partis politiques s’appuyèrent sur eux pour asseoir leur domination sur les grandes métropoles où ils étaient les plus nombreux. Ce fut le cas de la coterie de politiciens démocrates qui domina la ville de New York durant des décennies depuis l’immeuble de Tammany Hall. Les moyens employés étaient variés : corruption, fraude électorale, abus de biens sociaux. Ils pouvaient aller jusqu’à l’intimidation et même davantage encore. Dans l’ouest, les immigrants allemands exercèrent aussi une forte pression en faveur de la distribution gratuite des terres fédérales, et l’idée du Free Soil étendit peu à peu son influence grâce à eux.

L’arrivée massive de ces populations suscita une réaction tout aussi rapide. Elles s’attirèrent l’hostilité d’une partie de ceux qui, étant nés sur le sol des États-Unis, estimaient être de « vrais » Américains : blancs, anglo-saxons, protestants. Les nouveaux arrivants n’avaient vis-à-vis d’eux que peu de choses en commun. Les Irlandais n’étaient pas anglo-saxons et surtout, ils étaient majoritairement catholiques – tout comme une bonne partie des Allemands qui venaient en Amérique. Ceux qui étaient nés aux États-Unis – les « nativistes » – leur reprochaient de tirer les salaires vers le bas, au même titre que les Noirs libres du Nord, ce qui poussa Abraham Lincoln à résumer un jour leur philosophie politique par un sarcastique « tous les hommes naissent égaux, sauf les Noirs, les étrangers et les catholiques ».

Les nativistes organisèrent dès 1845 un Native American Party, qui deviendra simplement American Party en 1855. Leur organisation étant initialement secrète, ses membres étaient censés répondre « je ne sais rien » – I know nothing – si on les interrogeait à son sujet. De là le surnom de Know-Nothingqui leur fut rapidement donné, et qu’ils allaient par la suite récupérer pour en faire un slogan électoral. Ouvertement racistes – si tant est que ce mot puisse avoir un sens dans le contexte du XIXème siècle – et xénophobes, les nativistes recoururent fréquemment à la violence, et dans les années 1850, dans certaines grandes, villes, il devint rare qu’une campagne électorale ne soit pas marquée par des rixes, voire des émeutes. En poussant jusqu’à l’affrontement physique leur opposition aux immigrants et à leur utilisation par les partis traditionnels, les nativistes contribuèrent grandement à l’avènement d’une société oùradicalisation et violence politique devenaient plus banales.

L’élection présidentielle de 1852

Le parti nativiste présenta Jacob Broom comme candidat à la présidence en 1852. Il n’obtint que quelques milliers de voix, mais des circonstances favorables allaient, au cours des années suivantes, largement accroître l’assise électorale des Know-Nothing. D’une manière symptomatique des transformations politiques à venir, d’autres formations radicales, bien que généralement éphémères, virent le jour. Une minorité de démocrates contestèrent le candidat choisi par leur parti, et alignèrent George Troup sous l’étiquette du « parti des droits sudistes », avec un programme centré sur la défense et l’extension de l’esclavage. Des whigs du Sud soutinrent une plate-forme similaire et formèrent le « parti de l’Union ». Ce dernier, qui ne survécut pas davantage que le précédent à l’élection de 1852, soutint le secrétaire d’État sortant Daniel Webster qui, bien que nordiste, avait exigé une application scrupuleuse de la loi sur les esclaves fugitifs. Webster, toutefois, mourut quelques jours avant le scrutin, et ni lui ni Troup n’obtinrent un pourcentage significatif de voix.

Le débat sur l’esclavage et la césure territoriale de plus en plus marquée qui en découlait eurent un impact majeur sur les deux principaux partis politiques états-uniens, l’un comme l’autre s’efforçant de conserver une assise électorale d’envergure nationale pour remporter l’élection présidentielle. La convention démocrate qui se réunit à Baltimore en juin 1852 fut confrontée à l’épineux problème de savoir si elle devait désigner comme candidat un Nordiste ou un Sudiste. Entre les démocrates du Sud, dont les plus radicaux n’hésitaient pas à décrire l’esclavage comme un « bien positif » pour les esclaves et un rempart contre la misère qui s’abattait sur la classe ouvrière nordiste, et ceux du Nord qui peinaient de plus en plus à convaincre leurs électeurs qu’il était un « mal nécessaire », les divergences allaient croissantes. S’ils parvinrent à s’accorder sur un programme qui consistait essentiellement à tout faire pour préserver le compromis de 1850 et empêcher le retour de l’agitation autour de la question de l’esclavage, le nom du candidat qui devrait le porter restait sujet à controverse.

Les délégués des États du Sud soutenaient James Buchanan, tandis que ceux venus du Nord étaient eux-mêmes divisés entre Lewis Cass, William Marcy et Stephen Douglas. Lorsqu’on en vint au vote, Cass arriva en tête, mais sans obtenir de majorité suffisante. Les démocrates sudistes estimaient qu’un Nordiste comme Cass ne saurait pas défendre efficacement leurs intérêts et firent campagne contre lui. Au vingtième tour de scrutin, Buchanan se retrouva en tête, tandis que les délégués nordistes fluctuaient entre Cass et Douglas, votant tour à tour pour l’un ou l’autre. Ces manœuvres ne menèrent à rien et Marcy finit par se retrouver en tête. Mais brusquement, au quarante-neuvième tour, les délégués votèrent presque à l’unanimité pour un cinquième homme qui n’était même pas formellement candidat, Franklin Pierce. Ce personnage discret, mais affable et apprécié, était originaire du New Hampshire. Il était toutefois considéré comme « un Nordiste avec des idées sudistes », ce qui fit de lui le compromis idéal dans un vote qui semblait jusque-là irrémédiablement bloqué.

Les mêmes dissensions marquèrent la convention whig – tenue également à Baltimore. Millard Fillmore était candidat à sa propre succession, mais son soutien au compromis de 1850 et au Fugitive Slave Act était loin de faire l’unanimité. Les whigs nordistes lui préféraient Winfield Scott, l’autre grand vainqueur de la guerre contre le Mexique. Tout en alignant un candidat plus proche de leurs intérêts, ils espéraient par ce choix rééditer la stratégie qui leur avait permis de remporter l’élection de 1848 grâce à Zachary Taylor. La nomination du candidat du parti fut donc disputée, plus encore que pour les démocrates : Scott fut choisi après cinquante-trois tours de scrutin ! De manière assez ironique, les deux principaux aspirants à la présidence étaient d’anciens compagnons d’armes, puisque Pierce avait servi comme général des volontaires au Mexique, sous les ordres de Scott.

Le programme whig étant pratiquement le même que celui des démocrates, la campagne se focalisa sur la personnalité des deux candidats principaux et à ce jeu là, Scott perdit. Toujours commandant en chef de l’armée (un poste qu’il occupait depuis 1841), le général se montrait particulièrement rigide et attaché à un formalisme tout militaire, fidèle à son surnom – Old Fuss and Feathers, une expression qu’on peut traduire par « le Vieil Esbroufeur Emplumé ». Scott ne dissimulait pas non plus son hostilité à l’égard de l’esclavage, ce qui lui aliéna le Sud. A contrario, l’amabilité autant que le caractère faible de Pierce l’assuraient de ne pas se faire trop d’ennemis. Quant à John Hale le candidat free soiler, il subit un cuisant échec, l’acceptation du compromis de 1850 par son parti ayant été fatale à son assise électorale. Pierce fut élu largement, Scott n’enleva que quatre États et le parti whig sombra dans une crise qui allait lui être fatale.

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