Les causes de la guerre de Sécession 7 et 8

Publié le par Bernard Gasnot

Pendant que les États-Unis se déchiraient – encore seulement verbalement – au sujet des tarifs douaniers, la jeune République du Texas n’allait pas tarder à les courtiser. Si le père de l’indépendance texane, Stephen Austin, mourut en décembre 1836, le président texan Sam Houston proposa dès 1837 d’intégrer l’Union. Le pouvoir exécutif états-unien s’y montra favorable, mais le Congrès y demeura opposé, d’une part parce que les puissances européennes y étaient hostiles, et d’autre part parce que le Mexique avait clairement signifié que l’annexion du Texas par les Etats-Unis équivaudrait à une déclaration de guerre. La situation sur place demeurait tendue, Mexicains et Texans continuant à se livrer une série d’accrochages frontaliers entre 1839 et 1843.

La guerre de Monsieur Polk

Le président Tyler était un farouche partisan de l’expansion vers l’Ouest. Une de ses principales actions de politique étrangère fut de régler, au moins en partie, la question de la frontière entre les États-Unis et le Canada. Un traité de 1818 avait fixé celle-ci au 49ème parallèle nord, mais seulement sur une portion située entre les Montagnes Rocheuses et les Grands Lacs. En 1842, Tyler obtint la signature d’un nouvel accord, dit « Webster-Ashburton », qui régla la question de la frontière américano-canadienne aux environs des sources du Mississippi, à l’ouest des Grands Lacs, et avec l’État du Maine. Ce traité, en revanche, ne réglait pas la question du pays de l’Oregon, à propos duquel le Royaume-Uni et les États-Unis s’étaient entendus sur une sorte de condominium informel, toujours en 1818.

N’ayant pu obtenir entièrement satisfaction au sujet de l’Oregon, Tyler se retourna vers le Texas. En juin 1844, il soumit au Congrès un projet d’annexion que le Sénat rejeta largement. L’élection de Polk, en novembre, changea la donne. Le candidat démocrate avait clairement annoncé que l’annexion intégrale du Texas et de l’Oregon ferait partie de ses priorités. Sa victoire s’était assortie d’un triomphe démocrate aux élections parlementaires, si bien que le Congrès était à présent dans de bien meilleures dispositions par rapport au Texas. Tyler n’eut aucun scrupule à faire cause commune avec Polk, et renouvela sa proposition d’annexion avant même la prestation de serment de son successeur. Le 26 février 1845, le Congrès des États-Unis offrit à la République du Texas d’intégrer à l’Union, et celle-ci accepta. L’annexion fut proclamée officiellement le 29 décembre.

L’un des premiers actes de Polk une fois une fois l’annexion ratifiée dans les formes fut de montrer la souveraineté états-unienne sur le Texas en y envoyant près de la moitié de l’armée fédérale. Le Mexique n’ayant jamais reconnu officiellement l’existence d’un Texas indépendant, ce qui devait être la nouvelle frontière américano-mexicaine n’était bien sûr pas définie. Les Texans ne contrôlaient de facto que les régions situées au nord-est de la rivière Nueces, mais ils revendiquaient une étendue beaucoup plus vaste, dont la frontière suivait le cours du Rio Grande. Les États-Unis reprirent à leur compte ces revendications et installèrent leurs garnisons sur le Rio Grande, où elles ne tardèrent pas à affronter les troupes mexicaines. Le 26 avril 1846, un accrochage opposa fantassins mexicains et cavaliers américains. Seize de ces derniers furent tués et une cinquantaine d’autres capturés. Polk exploita l’incident pour demander au Congrès une déclaration de guerre en bonne et due forme, et l’obtint le 13 mai 1846.

L’opinion publique autant que la classe politique étaient cependant loin d’être unanimes sur l’utilité de cette guerre. Les démocrates, en particulier ceux du Sud, voyaient dans ce conflit une occasion d’étendre encore plus le territoire national en général, et celui où l’esclavage avait cours en particulier. Ils soutinrent donc la guerre avec enthousiasme. Ceci suscita l’hostilité à la fois des abolitionnistes, inquiets de voir la guerre fournir un prétexte pour étendre l’institution qu’ils abhorraient, et des whigs, qui par doctrine politique favorisaient le développement économique plutôt que l’expansion territoriale. Les uns comme les autres dénoncèrent un conflit tenu pour injuste et considéré comme le résultat d’une décision personnelle du président, qui avait lui-même mis tout son prestige dans la balance pour convaincre le Congrès de ratifier la déclaration de guerre. Par dérision, ils surnommèrent le conflit contre le Mexique « la guerre de Monsieur Polk ». Parmi les opposants à la guerre figurait un jeune whig fraîchement élu représentant de l’Illinois, Abraham Lincoln.

Une invasion soigneusement préparée

Le président Polk, en réalité, était loin de vouloir se contenter du seul Texas. Il lorgnait aussi sur le Nouveau-Mexique et la Haute-Californie, deux territoires dont le contrôle permettrait aux États-Unis de satisfaire à leur « destinée manifeste » en atteignant enfin l’océan Pacifique. Il savait pertinemment que l’annexion du Texas entraînerait une guerre avec le Mexique, et que celle-ci serait l’occasion rêvée de parvenir à cette fin. Durant toute l’année 1845, il avaitplanifié sa stratégie avec soin. Un an avant la déclaration de guerre, il avait demandé à un jeune officier du corps des ingénieurs topographes de l’armée, John Charles Frémont, de monter une expédition à travers les Rocheuses vers la Californie. Sous couvert d’exploration, il s’agissait en fait d’aller y fomenter une révolte de la population anglophone vivant dans le nord de la Californie. Frémont connaissait bien la région, ayant déjà mené auparavant deux expéditions cartographiques et scientifiques dans le Far West. Il y avait ouvert plusieurs pistes permettant de traverser les Rocheuses, gagnant ainsi le surnom de Pathfinder, « l’Éclaireur ».

Parallèlement, une escadre de la marine américaine, sous les ordres du commodore John Sloat, ferait le tour du cap Horn pour aller rejoindre les côtes californiennes, où ses équipages et ses fusiliers marins prêteraient main forte aux agissements de Frémont. Dans le même temps, une colonne de l’armée, sous le commandement de Stephen Watts Kearney, devrait se tenir prête à occuper la haute vallée du Rio Grande, où se trouvait la majeure partie des villages du Nouveau-Mexique. Elle devrait ensuite pousser son avantage jusqu’en Californie, à travers le désert de Sonora. La modeste armée professionnelle des États-Unis, toutefois, n’était pas suffisamment nombreuse pour espérer vaincre l’immense Mexique à elle seule. Il faudrait la renforcer en mobilisant la milice des États et en levant des régiments de volontaires, des opérations faisant partie des prérogatives du président, mais qui prendraient nécessairement du temps.

Carte générale des opérations de la guerre américano-mexicaine, 1846-48.

Les premières unités formées iraient donc renforcer les troupes d’occupation du Texas, commandées par Zachary Taylor, afin d’assurer le contrôle américain sur les régions revendiquées. Dans un deuxième temps, cette armée devrait opérer dans le nord du Mexique. Elle n’aurait toutefois pas les moyens d’aller menacer Mexico : les hauts plateaux semi-arides du centre du Mexique n’étaient absolument pas propices au ravitaillement d’une armée en territoire hostile. Aussi incomberait-il au général en chef de l’armée, Winfield Scott, de concentrer une autre armée à la Nouvelle-Orléans. De là, le reste de la marine la transporterait jusqu’à Veracruz, d’où elle marcherait sur Mexico pour dicter au gouvernement mexicain les conditions de Polk. Parallèlement, quelques navires légers aux ordres de Matthew Perry – l’homme qui allait, quelques années plus tard, obliger le Japon à ouvrir ses ports au commerce états-unien – devraient opérer contre le reste des ports mexicains sur l’Atlantique, d’autres opérations du même genre étant prévues sur la côte Pacifique.

Un affrontement inégal

Les opérations sérieuses n’attendirent pas la déclaration de guerre formelle pour commencer. Le 3 mai 1846, une armée mexicaine de près de 6.000 hommes mit le siège devant le fort Texas, une installation que les Américains avaient hâtivement construite à l’embouchure du Rio Grande. Taylor, avec moins de 2.500 soldats, marcha malgré tout au secours du fort, et le général mexicain Mariano Arista partit à sa rencontre avec le gros de ses troupes. Le 8 mai, les Américains remportèrent un premier succès à Palo Alto, grâce à une tactique développée par le major Samuel Ringgold et baptisée « artillerie volante » : amenant leurs canons au plus près de l’adversaire, les artilleurs américains purent l’accabler d’un feu meurtrier qui l’obligea à reculer – au prix cependant de la vie de Ringgold. Le lendemain, Taylor renouvela ses assauts à Resaca de la Palma. Cette fois, c’est la cavalerie qui se montra décisive. Lorsqu’un régiment de dragons états-unien trouva une faille dans la ligne des Mexicains et captura leur artillerie, ceux-ci refluèrent de l’autre côté du Rio Grande, abandonnant le siège du fort Texas et se retirant vers Monterrey.

Progressivement renforcées, les troupes de Taylor prirent l’offensive durant l’été. Marchant sur Monterrey, elles s’en emparèrent le 24 septembre après une nouvelle victoire. Les succès de Taylor irritèrent Polk, car le général était un whig notoire et chaque bataille remportée accroissait son prestige politique. Le président lui ponctionna donc une partie de son armée pour qu’elle renforce celle que Scott était en train de former. Qu’à cela ne tienne, Taylor avait d’autres projets. Il persuada John Wool, qui devait initialement marcher sur Chihuahua depuis San Antonio, de se joindre à lui, et leurs forces combinées occupèrent Saltillo. Pendant ce temps, les Mexicains n’étaient pas demeurés inactifs. Redevenu président après des fortunes diverses, Santa Anna rassembla ses meilleures troupes à Mexico pour les emmener vers le nord. Son armée de 16.000 hommes faillit surprendre celle de Taylor, qui en comptait moins de 5.000, à Buena Vista, le 22 février 1847. Mais la supériorité technique et tactique des Américains leur donnèrent de nouveau l’avantage, et les Mexicains durent battre en retraite après deux jours de bataille. Cette nouvelle victoire porta Taylor au pinacle, et quelques mois plus tard, le général rentra au pays avec les plus hautes ambitions politiques.

Parallèlement, la campagne du Nouveau-Mexique s’était déroulée sans accrocs ou presque. Dès le 15 août 1846, Kearney s’était emparé sans combattre de Santa Fe. Ignorant que Wool avait rejoint Taylor au lieu de marcher sur Chihuahua, il ordonna à Alexander Doniphan d’aller l’y rejoindre, tandis que lui-même marcherait vers l’ouest en deux colonnes. Celle de Philip St.George Cooke s’empara de Tucson le 16 décembre, tandis que Kearney lui-même fonçait droit sur la Californie. Doniphan, quant à lui, s’empara de Las Cruces après avoir battu les Mexicains à El Brazito le jour de Noël 1846. Sa progression vers le sud fut cependant retardée par une révolte dont l’épicentre se situait à Taos. Dès janvier 1847, les colons hispanophones et les Indiens Pueblos se soulevaient contre l’occupant, et c’est seulement en juillet que les Américains rétablirent leur contrôle sur le Nouveau-Mexique. Doniphan n’atteignit Chihuahua qu’en février 1847. Faute du soutien de Wool, il s’y retrouva avec moins de 1.000 hommes contre 4.000 Mexicains, ce qui ne l’empêcha pas de remporter une nette victoire sur la rivière Sacramento, le 28 février. Il s’empara de Chihuahua dans la foulée.

De son côté, Frémont arriva en Californie en décembre 1845 et entreprit aussitôt d’encourager les colons anglophones à s’y révolter. Il y parvint et le 15 juin 1846, ceux-ci proclamèrent une « République de Californie » indépendante. Le mois suivant, les navires de Sloat parvinrent en vue des côtes californiennes et le 9 juillet, les marines occupèrent Yerba Buena, la ville qui allait ensuite devenir San Francisco. Quelques jours après arrivèrent d’autres navires, aux ordres du commodore Robert Stockton. Celui-ci amenait la nouvelle de la déclaration de guerre et remplaça Sloat, entreprenant sans plus attendre la conquête du reste de la Californie. Le 13 août, il occupa Los Angeles, mais d’assaillants, les Américains devinrent bientôt assiégés. La région étant pratiquement vide de détachements militaires mexicains, la population hispanophone de Californie ne put compter que sur elle-même pour résister à l’invasion – ce qu’elle fit courageusement, s’organisant en milices montées qui obligèrent la garnison états-unienne de Los Angeles à se retrancher dans un fortin.

Face à la détermination des Californios, comme on les appelait, Stockton dut se résoudre à évacuer complètement Los Angeles fin septembre, ce malgré l’arrivée de Frémont par voie terrestre. Les 8 et 9 octobre, les Mexicains infligèrent même une cuisante défaite à un détachement de marines bien supérieur en nombre à Dominguez Rancho. Toutefois, la colonne Kearney approchait, menaçant les arrières mexicains. Le 6 décembre, les Californios lui infligèrent de lourdes pertes à San Pasqual, mais ils ne purent que retarder l’inévitable. Kearney rejoignit Stockton et Frémont dans les premiers jours de 1847, et leurs forces combinées triomphèrent les 8 et 9 janvier lors des batailles de Rio San Gabriel et La Mesa. Au lendemain de ses succès, les Américains entrèrent dans Los Angeles, pour de bon cette fois. Le 13 janvier 1847, les Californios signèrent un armistice à Cahuenga, abandonnant le contrôle de la Haute-Californie à leurs adversaires. À la fin de l’hiver 1847, en dehors de quelques opérations mineures et de la révolte de Taos, les opérations dans le nord du Mexique étaient pour ainsi dire terminées.

La « cession mexicaine »

Au même moment, l’armée du général Scott était enfin prête à lancer son offensive. Forte de 12.000 hommes, elle débarqua à Veracruz le 9 mars 1847, et s’empara de la ville après un siège de trois semaines. Sa base de ravitaillement désormais assurée, Scott se mit aussitôt en route vers l’intérieur des terres. Aussitôt qu’il avait appris la nouvelle du débarquement, Santa Anna avait ramené ce qui restait de son armée pour faire face à cette menace. Ses 7.000 hommes installèrent une série de redoutes le long d’un défilé à Cerro Gordo, annulant le faible avantage numérique – Scott avait emmené avec lui 8.500 soldats – des Américains. Toutefois, une reconnaissance effectuée par un capitaine du génie, un certain Robert E. Lee, permit à ces derniers de découvrir un passage non gardé à travers la montagne. Les Américains s’abattirent sur le flanc des Mexicains le 18 avril. Pris entre deux feux, les hommes de Santa Anna furent écrasés. Près de la moitié d’entre eux fut capturée, et le reste s’enfuit vers Mexico. L’armée de Santa Anna n’échappa à l’anéantissement que grâce à la résistance du bataillon San Patricio, une unité constituée en majorité d’émigrants irlandais et de déserteurs catholiques de l’armée américaine.

La progression de Scott ne fut plus contestée jusqu’à son arrivée aux abords de Mexico, quatre mois plus tard. Pendant que Santa Anna s’escrimait à reconstituer une armée digne de ce nom, il laissa une force avancée de 5.000 hommes que les Américains écrasèrent lors de batailles de Contreras et Churubusco, les 19 et 20 août. À cette occasion, ceux-ci capturèrent plusieurs dizaines de San Patricios qui, jugés pour trahison, allaient être pendus le mois suivant. Une brève suspension d’armes suivit ces affrontements, mais l’étau se resserrait inexorablement sur la capitale mexicaine. Le 8 septembre, Scott remporta une nouvelle victoire à Molino del Rey. Cinq jours plus tard, son armée prit d’assaut la forteresse de Chapultepec, qui domine la ville, avant de s’emparer d’une des portes de la capitale. Au cours de ces combats, un officier d’intendance eut l’idée singulière de hisser un canon au sommet d’un clocher, ce qui donna aux artilleurs états-uniens un avantage certain. Ce jeune homme entreprenant s’appelait Ulysses Grant. Comme lui, ou Lee à Cerro Gordo, beaucoup de futurs généraux et dirigeants de la guerre de Sécession s’illustrèrent tout au long du conflit.

Le 15 septembre 1847, après de brèves escarmouches urbaines, Mexico était sous contrôle états-unien. Des négociations furent aussitôt entamées, mais la guerre n’était pas encore achevée. Les Mexicains tentèrent d’isoler les troupes qui occupaient Mexico en assiégeant Puebla, mais la petite garnison américaine laissée là fut dégagée par une expédition de secours le 12 octobre. Sur la côte pacifique, les navires de Stockton occupèrent Mazatlan le 11 novembre, et s’emparèrent des principales localités de la péninsule de Basse-Californie, jusqu’en février 1848. Le long du golfe du Mexique, les canonnières de Perry avaient bloqué dès le mois de juin les ports de Tuxpan et Villahermosa. Les derniers accrochages significatifs eurent lieu en mars 1848, bien que des opérations de guérilla se poursuivirent contre l’occupant jusqu’au mois d’août, alors que la paix avait déjà été signée depuis longtemps. La défaite du Mexique était écrasante : hormis la résistance inopinée des habitants hispanophones de Californie et du Nouveau-Mexique, l’armée mexicaine avait été vaincue presque partout – en dépit d’un courage indubitable et après être passée tout près de la victoire à plusieurs reprises.

Le succès des armes états-uniennes aiguisa l’appétit de Polk et des démocrates les plus expansionnistes. Ces derniers, sous l’impulsion du sénateur du Mississippi Jefferson Davis – qui avait pris une part déterminante à la victoire de Buena Vista, et s’était dépêché de rentrer au pays pour se faire élire – cherchèrent à faire étendre le territoire revendiqué au-delà du Rio Grande, certains militant même pour l’annexion pure et simple de tout le Mexique. Le plénipotentiaire américain à Mexico, Nicholas Trist, s’en tint aux buts de guerre initiaux, même lorsque Polk le rappela à Washington : il ignora simplement l’ordre du président. Le 2 février 1848, Trist signa avec une délégation mexicaine le traité de Guadalupe Hidalgo. En substance, celui-ci amputait le Mexique de la moitié de son territoire. Le vaincu reconnaissait la souveraineté états-unienne sur l’espace précédemment revendiqué par la République du Texas, et abandonnait le Nouveau-Mexique et la Haute-Californie – deux territoires formant ce qui serait appelé la « cession mexicaine ». En contrepartie, le Mexique recevait une « indemnité » de 21.500.000 dollars, soit environ dix dollars par kilomètre carré de territoire annexé.

Les causes de la guerre de Sécession 8

La somme versée par les États-Unis au Mexique visait surtout à apaiser les parlementaires hostiles à la guerre, en faisant passer l’annexion pour un achat plutôt que pour une conquête. La manœuvre réussit et, le 10 mars, le Congrès ratifia le traité de Guadalupe Hidalgo. Le parlement mexicain l’imita le 19 mai, mettant un point final à la guerre américano-mexicaine. L’indemnité payée au Mexique était une peccadille comparativement au pays de cocagne que la « cession mexicaine » allait s’avérer être. De l’or fut découvert en Californie dès 1848, entraînant l’année suivante l’arrivée des premiers colons de la « Ruée vers l’or ». Mais ces terres prometteuses n’allaient pas tarder à se muer en cadeau empoisonné pour la nation toute entière.

L’accomplissement d’un destin ?

Même s’il avait espéré davantage, le président Polk avait atteint son but : les États-Unis s’étendaient à présent de l’Atlantique au Pacifique, conformément à l’idéal de « destinée manifeste ». Polk avait déjà réalisé l’autre partie de son programme expansionniste le 15 juin 1846, en signant avec le Royaume-Uni un traité réglant définitivement la question de l’Oregon. Ce fut un succès partiel, toutefois, car les États-Unis n’obtinrent pas la totalité de la région revendiquée. Les négociateurs coupèrent la poire en deux en prolongeant la frontière le long du 49ème parallèle jusqu’au Pacifique, à l’exception de l’île Vancouver qui demeura possession britannique. Le nord constitua la Colombie Britannique, tandis que le sud formait le territoire de l’Oregon. La gestion des négociations et de la guerre contre le Mexique, toutefois, avaient ravagé la santé de Polk, et quand vint l’élection de 1848, le président sortant renonça à briguer sa propre succession.

Le problème qui se posait à présent au gouvernement fédéral était de savoir quoi faire des immenses territoires récemment acquis, notamment en regard du statut qu’allait y avoir l’esclavage. Comme ce qui s’était produit trente ans auparavant au sujet du Missouri, la question de « l’institution particulière » du Sud revint sur le devant de la scène politique – mais cette fois, elle n’allait plus la quitter. Pour les abolitionnistes, l’annexion des territoires mexicains était non seulement le résultat d’une guerre injuste, mais elle était spécifiquement destinée à étendre la pratique de l’esclavage vers l’ouest. Même si Polk s’en est toujours défendu, c’était là une opinion partagée par une partie de l’opinion publique nordiste, que le soutien inconditionnel des partisans des plus virulents partisans de l’esclavage à la guerre contre le Mexique tendait à confirmer.

Depuis le compromis de 1820, le principe de parité entre États libres et esclavagistes avait été scrupuleusement respecté. L’admission au sein de l’Union de l’Arkansas, en 1836, avait été aussitôt contrebalancée par celle du Michigan, l’année suivante. Intégré directement comme État en 1845, le Texas avait été précédé de quelques mois par la Floride. L’un et l’autre pratiquant l’esclavage, on se hâta d’ajouter à l’Union deux États l’interdisant, l’Iowa en 1846 et le Wisconsin en 1848. Avec quinze États de part et d’autre de la ligne Mason-Dixon – surnom donné à la frontière séparant la Pennsylvanie du Maryland et, métaphoriquement, à la limite nord de l’esclavage aux États-Unis – le fragile équilibre était respecté, et le Sénat conservait ainsi, aux yeux des partisans de l’esclavage, sa fonction de dernier rempart contre toute tentative éventuelle de l’exécutif pour interférer avec l’institution servile.

Le problème du statut de l’esclavage dans les nouveaux territoires s’était posé avant même que le traité de Guadalupe Hidalgo n’en officialise la possession. Le représentant David Wilmot, démocrate mais adversaire de l’esclavage, avait déjà essayé en 1846 de faire voter une motion interdisant l’extension de cette pratique dans tout territoire qui serait acquis sur le Mexique. Adoptée par la Chambre, elle fut rejetée par le Sénat. D’autres parlementaires plus modérés proposèrent simplement d’étendre vers l’ouest la ligne du compromis de 1820 et d’autoriser l’esclavage au sud du parallèle 36°30’, mais cette idée fut également écartée, les partisans de l’esclavage faisant valoir que cette ligne, ayant été tracée alors que les territoires considérés n’étaient pas encore américains, ne pouvait s’y appliquer. Tant est si bien que lorsque fut signée la paix avec le Mexique, la question demeurait pendante.

Un problème insoluble

Le débat vint se greffer sur la campagne présidentielle de 1848, qui s’avéra particulièrement disputée. Nommant Lewis Cass comme candidat, le parti démocrate fit campagne autour du principe de souveraineté populaire : ce serait aux populations des futurs territoires et États de décider si oui ou non l’esclavage serait autorisé sur leurs terres. Le principal promoteur de ce concept était le jeune sénateur de l’Illinois Stephen Douglas. L’aile esclavagiste du parti poussa ce principe à l’extrême, considérant que le gouvernement fédéral ne devait en aucun cas prohiber l’esclavage dans les territoires – un désaveu flagrant du compromis de 1820. Ces revendications n’allaient pas sans susciter la désapprobation de certains démocrates nordistes, qui s’étaient montrés favorables à la « motion Wilmot » deux ans auparavant. Cass était suspecté de soutenir la cause esclavagiste, ce qui suscita des tensions au sein du parti – point de départ d’un malaise qui allait connaître son paroxysme douze ans plus tard.

Une partie des délégués quittèrent ainsi la convention démocrate pour aller fonder une nouvelle formation politique, le Free Soil Party – littéralement le « parti de la terre libre ». Ils désignèrent comme candidat l’ancien président Martin Van Buren. Ce n’était pas le premier parti spécifiquement abolitionniste, puisqu’un « parti de la Liberté » existait déjà depuis 1840. Mais le candidat de ce dernier, Gerrit Smith, ne réunit que 0,1% des voix lors du scrutin, tandis que Van Buren en recueillit plus de 10%. La notion de Free Soil véhiculait un double sens : la terre acquise devait non seulement être libre au sens où l’esclavage devait y être interdit, mais elle devait également être gratuite – autre sens du mot free en anglais. Les Free Soilers soutenaient une politique de distribution gratuite des terres fédérales : moyennant l’obligation de les mettre en valeur pendant une durée déterminée, les fermiers qui la revendiquaient en deviendraient légalement propriétaires sans avoir à l’acheter. Cette position rendit les Free Soilers influents dans les États du Midwest et, même si Van Buren n’en enleva aucun, son résultat en termes de vote populaire ne passa pas inaperçu.

Les whigs, pour leur part, choisirent pour candidat Zachary Taylor. Ils espéraient en cela éviter l’épineux problème de l’esclavage dans les territoires de la « cession mexicaine » en misant tout sur le prestige acquis par leur champion durant la guerre. Ils exploitèrent sans aucun scrupule la popularité de Taylor à l’échelle nationale, utilisant un épisode de la bataille de Buena Vista comme slogan de campagne : ordonnant à un jeune officier d’artillerie de repousser une attaque mexicaine en tirant des charges doubles de mitraille, Taylor s’y était écrié « Redoublez vos coups et faites pleuvoir l’enfer, Bragg ! » Le Bragg en question allait devenir, lui aussi, un protagoniste majeure de la guerre civile à venir – même si celle-ci n’existait alors guère que dans les sombres cauchemars des plus pessimistes.

Toujours est-il que la stratégie whig réussit : Taylor et Cass enlevèrent quinze États chacun, mais ceux du premier nommé étaient plus peuplés, et il fut élu. Il était le second whig à accéder à la magistrature suprême. Après George Washington, Andrew Jackson et William Harrison, les États-Unis s’étaient une nouvelle fois choisis un ancien général pour président. C’était la quatrième fois en soixante ans, et ce serait loin d’être la dernière. Malgré son prestige de meneur d’hommes, Taylor n’en allait pas moins devoir régler le gênant problème posé par le statut de l’esclavage dans les territoires de la « cession mexicaine ». Même s’il avait soigneusement évité la question durant sa campagne électorale, le nouveau président n’en avait pas moins des idées bien arrêtées à son sujet.

Le compromis de 1850

Peu après sa prestation de serment, Taylor suscita l’ire des démocrates, en particulier du Sud, en dévoilant ses vues. Il était, à titre personnel, assez mal disposé à l’égard de l’esclavage. Il souhaita d’emblée éviter toute controverse en n’accordant pas aux régions annexées le statut de territoire : elles seraient directement intégrées à l’Union sous la forme de deux États libres ! L’idée, qui remettait en cause le principe de parité suivi depuis 1820, n’était pas viable en tant que telle. Taylor l’amenda en réduisant sa proposition à un unique – mais immense – État libre, tandis que d’autres proposèrent de créer un ou deux États esclavagistes, au besoin en réduisant la taille du Texas. Aucun de ces projets n’aboutit et le débat se poursuivit tout au long de l’année 1849.

Comme en 1820 et en 1833, c’est Henry Clay qui finit par proposer un compromis acceptable – lui gagnant pour de bon son surnom : the Great Compromiser, « le Grand négociateur ». La vieille figure emblématique du parti whig s’entendit avec le démocrate Stephen Douglas, mais ce ne fut pas du goût de tout le monde. Le projet allait en effet rencontrer deux opposants de taille : d’une part le président Taylor lui-même, qui demeurait campé sur ses positions, et d’autre part John Calhoun, toujours fidèle jusqu’à l’extrême à la doctrine du droit des États. Le sénateur de Caroline du Sud n’hésitait pas à brandir de nouveau la menace d’une sécession au cas où seraient admis de nouveaux États libres qui rompraient l’équilibre numérique au Sénat. Mais les deux hommes allaient disparaître rapidement : Calhoun mourut le 31 mars, Taylor le 9 juillet – ce dernier d’une gastroentérite aiguë peut-être causée par une consommation excessive de crème glacée lors du banquet donné à la Maison Blanche pour la fête nationale.

Les États-Unis après le compromis de 1850 (cartothèque Perry-Castaneda).

La voie était ouverte pour l’acceptation du compromis : le successeur de Taylor, Millard Fillmore, en était un fervent partisan. Le « compromis de 1850 » était en fait un ensemble de cinq lois qui furent signées en septembre. La première formalisait l’intégration de la Californie à l’Union en tant qu’État libre, et la seconde établissait deux territoires, l’Utah et le Nouveau-Mexique, qui règleraient eux-mêmes la question de l’esclavage dans leur juridiction selon le principe de la souveraineté populaire. L’Utah était peuplé principalement de Mormons, dont la position sur l’esclavage était mitigée. Ils finirent par l’autoriser en 1852, mais avec des restrictions bien plus grandes qu’ailleurs aux États-Unis, et l’esclavage n’y fit jamais souche. Le Nouveau-Mexique présentait un attrait bien plus important pour les esclavagistes : la haute vallée du Rio Grande était jugée particulièrement propice à la culture du coton, et des colons en provenance du Texas commencèrent à s’y installer, amenant à l’occasion leurs esclaves avec eux.

Ces promesses n’allaient toutefois jamais se concrétiser, la région étant plus aride qu’escompté initialement. Tant et si bien que ni la culture du coton, ni la pratique de l’esclavage ne prirent racine au Nouveau-Mexique au cours des années qui suivirent. En 1860, le recensement ne dénombrait pas un seul esclave dans tout le territoire. La troisième loi du compromis réduisait la taille du Texas – au profit essentiellement du Nouveau-Mexique – moyennant l’effacement de la dette que le Texas avait contractée auprès des États-Unis au cours des années précédentes. Pour contenter les abolitionnistes, la quatrième loi interdisait le commerce des esclaves – mais pas l’esclavage lui-même – dans le district de Columbia, le minuscule territoire comprenant la capitale fédérale Washington et ses environs immédiats, et qui était administré directement par le gouvernement fédéral.

Mais la cinquième, dite « loi sur les esclaves fugitifs » (Fugitive Slave Act), était à l’inverse extrêmement infâmante pour les adversaires de l’esclavage. Selon les termes de celle-ci, non seulement les esclaves en fuite ayant réussi à atteindre les États libres devaient être rendus à leurs « propriétaires » – sachant qu’une simple déclaration sous serment suffisait à établir ladite « propriété » – mais tout citoyen de ces États était tenu de fournir aide et assistance aux poursuivants des fugitifs. Toute aide aux esclaves en fuite – qui n’étaient par ailleurs pas autorisés à se défendre judiciairement – pouvait valoir au contrevenant jusqu’à six mois de prison et 1.000 dollars d’amende. Ce texte permit de calmer les velléités sécessionnistes des plus farouches partisans de l’esclavage : désormais minoritaires même au Sénat depuis l’intégration de la Californie, les États esclavagistes ne pouvaient plus être apaisés que par une législation qui leur était favorable. L’engrenage qui allait mener à la guerre civile était amorcé.

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