Les causes de la guerre de Sécession 5 et 6

Publié le par Bernard Gasnot

L’économie sudiste atteignit des sommets, mais cette prospérité – au moins dans les vues de ceux qui en bénéficiaient le plus directement – reposait sur deux piliers : il fallait toujours plus d’esclaves, et toujours plus de terres. Que ce soit en voulant interdire le travail servile ou en empêchant de l’étendre dans les territoires nouvellement acquis dans l’Ouest, l’abolitionnisme menaçait l’un et l’autre. On comprend mieux, dès lors, pourquoi l’extension de « l’institution particulière » revêtait pour les partisans de l’esclavage – et du système économique, politique et social qu’il sous-tendait – un caractère crucial. À cela s’ajoutait des considérations d’ordre politique et institutionnel.

Un fragile équilibre

Comme on l’a vu, la constitution de 1788 dotait les États-Unis d’un pouvoir législatif bicaméral, avec un Sénat où les États étaient égaux entre eux, et une Chambre où ils étaient représentés proportionnellement à leur population. Moins peuplés que le Nord, les États esclavagistes du Sud étaient désavantagés sur ce plan. La règle des trois-cinquièmes avait permis de compenser cela, assurant un équilibre à la Chambre entre États libres et esclavagistes. Confrontés à la montée de l’abolitionnisme avec la vague d’abolition dans le Nord et l’interdiction de la traite, les partisans de l’esclavage voyaient dans l’équilibre des différentes institutions fédérales autant de garanties contre l’arrivée au pouvoir d’un président abolitionniste, et une tentative de sa part pour imposer aux États du Sud la fin de leur « institution particulière ».

Toutefois, la structure démographique du pays ne tarda pas à changer. La population passa de quatre millions d’habitants en 1790 à près de dix entre 1790 et 1820. Surtout, le Nord se peuplait légèrement plus vite que le Sud, d’autant que la large proportion d’esclaves dans ce dernier signifiait que, malgré la règle des trois-cinquièmes, les États libres, où l’esclavage était interdit, étaient en train de devenir majoritaires à la Chambre des représentants. Il restait néanmoins le Sénat, où c’était cette fois le nombre d’États qui prévalait, indépendamment de leur population. À mesure que les territoires de l’Ouest se peuplaient et accédaient au statut d’État, l’équilibre numérique entre ceux qui autorisaient l’esclavage et ceux qui l’interdisaient devint donc un enjeu politique majeur.

Outre le Vermont, détaché de l’État de New York en 1791, l’ancien territoire du Nord-ouest avait donné naissance à trois États libres, puisque le gouvernement fédéral y avait interdit l’esclavage en 1787 : l’Ohio en 1803, l’Indiana en 1816, et l’Illinois en 1818. Comparativement, les territoires situés au sud de la rivière Ohio ayant été rattachés à des États esclavagistes, ils pratiquèrent l’esclavage à leur tour. Ainsi naquirent le Kentucky, détaché de la Virginie en 1792, et le Tennessee, séparé du reste de la Caroline du Nord en 1796. Les terres annexées à la Géorgie, quant à elles, donnèrent lieu à la création de deux États esclavagistes : le Mississippi en 1817 et l’Alabama en 1819. Après l’intégration de ce dernier à l’Union, celle-ci comptait vingt-deux États, celui de la Louisiane – beaucoup plus petit que le territoire acheté en 1803 – l’ayant rejointe en 1812. Cette dernière pratiquait aussi l’esclavage, déjà en usage sous les Français et les Espagnols.

Toutefois, Nord et Sud étaient à égalité, car le New Jersey avait en quelque sorte « changé de camp ». L’esclavage y avait été aboli en 1804, selon une formule progressive inspirée de celles appliquées dans les années 1780 par les autres États abolitionnistes. Tous les enfants d’esclaves ayant vu le jour à l’intérieur de l’État après 1804 seraient considérés comme libres, mais astreints à servir comme « apprentis » chez le « propriétaire » de leurs parents jusqu’à 21 ans pour les filles et 25 ans pour les garçons ; ce système allait lui-même être supprimé en 1846. Ceux nés avant cette date demeuraient quant à eux esclaves en pratique, même s’ils étaient désormais désignés comme « apprentis à vie ». Au recensement de 1860, il restait dans le New Jersey dix-huit « apprentis à vie ».

Le compromis du Missouri

En 1819, le Congrès autorisa le territoire du Missouri à se doter d’une constitution, en vue de son intégration prochaine à l’Union. Cette ancienne partie de la Louisiane française pratiquait donc l’esclavage, n’étant pas concernée par l’ordonnance du Nord-ouest. Les bords de la rivière Missouri, en aval de la ville de Saint-Louis, y étaient propices à l’établissement de plantations. Toutefois, le représentant James Tallmadge, de l’État de New York, ajouta au projet de loi un amendement interdisant l’importation de nouveaux esclaves dans le Missouri, et l’obligeant à adopter un processus d’abolition progressive de l’esclavage – condition sine qua none à son admission au sein de l’Union. Les représentants du Nord votèrent cette résolution en masse à la Chambre, mais devant le tollé suscité parmi les esclavagistes, le Sénat bloqua le projet.

D’âpres débats s’engagèrent alors, qui durèrent près d’un an, vacances parlementaires exceptées. D’une part, le succès de l’amendement Tallmadge au sein de la Chambre montrait clairement que les abolitionnistes, s’ils le voulaient, pouvaient y faire voter des lois les avantageant – les États du Nord y étant désormais majoritaires. D’autre part, leur volonté de faire du Missouri un État libre menaçait l’équilibre du Sénat, risquant de priver le Sud du principal contre-pouvoir à même de défendre ses intérêts. La situation était encore aggravée par la question du Maine. Il s’agissait de la partie septentrionale du Massachusetts, dont elle était séparée par le New Hampshire. La majorité de ses habitants étaient favorables à la création d’un État qui leur serait propre, et au début de 1820 un projet de loi fut déposé en ce sens.

Les semaines suivantes amenèrent finalement à la création d’un compromis. Les abolitionnistes obtinrent une avancée majeure : le gouvernement fédéral interdirait totalement l’esclavage au nord du parallèle 36°30’ de latitude nord. Le Missouri se trouvait au-delà de cette ligne, ce qui impliquait qu’il devait abolir l’esclavage lui aussi. Néanmoins, pour satisfaire les partisans de l’esclavage, il y fut fait exception. Le Missouri intègrerait l’Union en tant qu’État esclavagiste, ce qui permettrait de préserver l’équilibre entre Nord et Sud, sachant que le Maine serait lui aussi intégré, mais comme État libre. L’influence de l’ancien « faucon » de la guerre de 1812, Henry Clay, s’avéra déterminante. Le 6 mars 1820, le « compromis du Missouri » – également appelé « compromis de 1820 » – fut officiellement mis en vigueur par le président Monroe. Le Maine intégra l’Union cette même année, le Missouri en 1821.

Sur le papier, le compromis du Missouri paraissait donner l’avantage aux abolitionnistes. En effet, les territoires au sud du parallèle 36°30’ étaient limités par la frontière mexicaine, alors que les autres s’étendaient jusqu’à l’océan Pacifique. La frontière avec le Mexique venait de faire l’objet d’un traité avec l’Espagne, l’indépendance du pays n’étant toujours pas acquise malgré une lutte entamée en 1810. Tout au plus le territoire restant – l’Arkansaw, bientôt rebaptisé Arkansas – permettrait-il de former un ou deux États, ce qui n’était rien en comparaison des possibilités offertes par les vastes étendues situées au nord de la ligne du compromis. Seule consolation pour les esclavagistes : le même traité, dit « Adams-Onis », avait officialisé l’achat de la Floride à l’Espagne, au prix de cinq millions de dollars. Avant d’en faire un État esclavagiste, il faudrait toutefois y soumettre les Indiens Séminoles qui l’habitaient.

Par-delà les frontières

Dans les années qui suivirent, le principe de l’équilibre entre États libres et États esclavagistes fut respecté. L’intégration de l’Arkansas, en 1836, fut compensée par l’admission, l’année suivante, du Michigan. Mais les habitants du Sud, y compris les plus farouches partisans de l’esclavage, étaient bien décidés à ne pas se limiter aux frontières officielles des États-Unis. Appliquant leur vision de la « destinée manifeste », leurs entreprises expansionnistes visaient aussi à la constitution de ce que McPherson appellera plus tard « un empire pour l’esclavage ». L’idée n’était pas nouvelle. En 1806, Aaron Burr, le vice-président sortant, avait été suspecté de vouloir prendre le contrôle d’une partie du Texas, alors espagnol. Bien que cette incertaine et trouble affaire se doublait d’ambitions personnelles et de considérations purement états-uniennes, l’idée de s’installer dans un territoire étranger pour en faciliter le rattachement ultérieur aux États-Unis ne fut pas oubliée.

En 1821, l’Espagne reconnut finalement l’indépendance du Mexique. Le généralissime des armées indépendantistes, Agustin de Iturbide, fut proclamé empereur ; renversé deux ans plus tard, il fut finalement exécuté en 1824. La même année, le nouveau gouvernement se dota d’une constitution adoptant un système fédéral, les « États Unis du Mexique » – une appellation qui est encore aujourd’hui le nom officiel du pays. Cette constitution laissait une assez large autonomie aux États fédérés. Le Texas, pratiquement vide de colons, y fut amalgamé dans l’État de « Coahuila y Tejas ». La situation de la population hispanophone y était précaire, car les colons s’y trouvaient en butte à l’hostilité des tribus indiennes de la région, principalement les Comanches et les Apaches. Dès 1822, le gouvernement mexicain encouragea l’immigration vers le Texas afin de faire pencher la balance en faveur des colons. À l’instigation de Stephen Austin, l’immense majorité de ceux qui s’installèrent au cours des années suivantes vinrent des États-Unis voisins. Nombre d’entre eux y amenèrent aussi leurs esclaves.

Durant la même période, le Mexique resta confronté à une instabilité politique considérable. La présidence du pays changea de mains à quinze reprises entre 1824 et 1836. La politique du gouvernement s’orienta graduellement vers une plus grande centralisation et en 1834, la constitution de 1824 fut abandonnée, et l'esclavage aboli. À cette date, et en dépit de mesures restrictives, l’immigration états-unienne vers le Texas avait connu un tel succès que les anglophones y étaient à présent quatre fois plus nombreux que les hispanophones. Sous l’égide d’Austin, les anglophones réclamaient leur propre État et le retour à la constitution de 1824. En réaction, le nouvel homme fort du gouvernement fédéral mexicain, Antonio Lopez de Santa Anna, entreprit de désarmer les milices que les Texans avaient formées. Le 2 octobre 1835, les colons anglophones du village de Gonzales accueillirent un détachement de l’armée mexicaine à coups de canons, déclenchant ainsi la Révolution texane.

Plus nombreux, les Texans furent initialement victorieux et prirent le contrôle de l’essentiel de la région avant la fin de l’année. Parallèlement, leur insurrection avait suscité l’enthousiasme aux États-Unis, et de nombreux volontaires, en particulier sudistes, se dirigèrent vers le Texas pour leur prêter main forte. Toutefois, les Mexicains ne restèrent pas sans réagir et dès janvier 1836, Santa Anna lança une contre-offensive qu’il mena personnellement. Fin février, ses armées victorieuses s’emparèrent de la capitale texane, San Antonio de Bexar. La garnison de la ville, réfugiée dans la mission catholique d’Alamo, tint jusqu’au 6 mars, date à laquelle elle fut anéantie. L’épisode a depuis fait l’objet d’une abondante mythologie, qui occulte souvent le fait que bien des Texans se battaient non seulement pour leur indépendance, mais aussi pour l’expansion d’un système esclavagiste.

Poursuivant sur sa lancée, Santa Anna se lança dans une répression brutale qui suscita même la réprobation de certains de ses subordonnées. Le 27 mars, plusieurs centaines de prisonniers texans furent ainsi exécutés sommairement à Goliad. Toutefois, le sacrifice de ces forces avait permis aux Texans de concentrer ce qu’il leur restait de troupes sous le commandement de Samuel Houston. Alors que Santa Anna avait repris sa marche vers le nord, Houston l’attaqua par surprise à San Jacinto, le 21 avril 1836. L’affrontement à sens unique qui en résultat tourna rapidement au massacre : près de la moitié de l’armée mexicaine fut tuée en quelques minutes et l’autre moitié capturée, Santa Anna inclus. À la merci de ses adversaires, ce dernier dut reconnaître l’indépendance du Texas. Ainsi naquit la République du Texas, anglophone et esclavagiste. Toutefois, le parlement mexicain refusa d’entériner l’accord conclu par Santa Anna, posant les jalons d’une nouvelle guerre aux conséquences autrement plus importantes.

Les causes de la guerre de Sécession 6

En même temps que prenait fin le second mandat présidentiel de Monroe, s’achevait aussi « l’ère des bons sentiments » et la belle unanimité qui avait caractérisé la vie politique états-unienne au cours des années précédentes. La guerre de 1812 avait coûté très cher au gouvernement fédéral, et le pays était à ce point endetté que le président Madison avait dû, en 1816, faire exception à sa politique jeffersonienne en autorisant la réouverture de la Banque des États-Unis – une nouvelle fois en vertu d’une concession de vingt ans. Cette action avait rallié aux démocrates-républicains beaucoup d’anciens fédéralistes, mais ceux-ci n’avaient pas pour autant reniées leurs opinions sur la prééminence de l’État fédéral sur les États fédérés. À terme, les vieilles luttes revinrent sur le devant de la scène.

Mutations politiques

Lorsque se posa le problème de la succession de Monroe en 1824, la position de parti unique qu’était de facto celle du parti démocrate-républicain ne pouvait qu’attiser les rivalités entre ses membres, surtout si l’on songe à leurs opinions forcément très diverses. Au sein du parti, une nouvelle génération de politicienss’efforçait de concilier les idéaux jeffersoniens avec une forme de pragmatisme inspirée directement du programme appliqué par Hamilton pendant l’ère fédéraliste. On y trouvait notamment le secrétaire à la Guerre du gouvernement Monroe, John Calhoun, originaire de Caroline du Sud ; John Quincy Adams, le fils du deuxième président des États-Unis John Adams ; et enfin, le président de la Chambre des représentants, Henry Clay.

Ce dernier était le principale idéologue de cette « jeune garde ». Tout en adhérant à la doctrine traditionnelle des démocrates-républicains sur certains plans, comme par exemple les libertés individuelles, Clay avait adopté presque totalement le système hamiltonien en ce qui concernait la politique économique. La pérennisation d’une banque centrale était pour lui indispensable pour contrôler la dette nationale. En outre, le gouvernement fédéral devait s’assurer des revenus suffisants, par deux moyens : le protectionnisme douanier d’une part, et la vente, à des prix élevés, des terres appartenant au gouvernement dans les territoires de l’Ouest. Les fonds ainsi générés serviraient non seulement à entretenir des forces armées dignes de ce nom, mais également d’alimenter le développement économique par la construction d’infrastructures routières et de voies navigables.

Ces moyens de communication favoriseraient le commerce, mais également l’agriculture, en lui assurant des débouchés pour ses excédents de production. En outre, des tarifs douaniers élevés n’étaient pas seulement une source de revenus directs : en protégeant les manufactures locales de la concurrence des biens fabriqués en Europe, ils favoriseraient l’industrie américaine et son développement. Enfin, la Banque des États-Unis assurerait la stabilité financière du tout. L’ensemble de ces mesures formaient une politique cohérente, que Clay baptisa « système américain » – pour mieux se démarquer du « système britannique » cher à Hamilton, et dont Clay entendait se préserver des excès. Pour Clay, son système profiterait à tous, parce que les terres agricoles de l’Ouest pourraient vendre leurs surplus à l’Est, le développement des industries du Nord permettrait au Sud d’y vendre son coton, et le Nord lui-même pourrait vendre ses biens manufacturés au Sud et à l’Ouest.

Cette politique était trop proche de l’idéologie fédéraliste pour ne pas éveiller la méfiance de la « vieille garde » démocrate-républicaine. Pour beaucoup de ses membres, Clay se trompait quand il estimait que son système bénéficierait à l’ensemble du pays. Pour eux, le protectionnisme douanier pénaliserait les exportations américaines de grain, de coton ou de tabac, puisque les partenaires commerciaux des États-Unis relèveraient leurs propres tarifs douaniers en représailles. De surcroît, l’essentiel du potentiel industriel du pays se situait dans le Nord, le reste du pays étant à peu près dépourvu des matières premières nécessaires – charbon et fer. À l’inverse, les exportations assuraient au reste du pays, et notamment au Sud, une véritable manne financière qui rendait superflu le développement d’une industrie domestique. Pour ses détracteurs, le « système américain » pénalisait le Sud au profit du seul Nord.

La politique prônée par Clay et ses partisans posait d’autres problèmes, plus idéologiques ceux-là, aux démocrates-républicains les plus conservateurs. En effet, la vente à des prix élevés des terres fédérales pénalisait la colonisation de l’Ouest, car elle en limitait l’accès aux acheteurs les plus aisés. C’était là favoriser les capitalistes et les spéculateurs, précisément l’effet pervers que Jefferson dénonçait en son temps lorsqu’il s’opposait à Hamilton. L’ironie de la chose était que Jefferson lui-même, et à sa suite nombre de ses partisans, était un planteur et un grand propriétaire terrien. Mais pour les démocrates-républicains du Sud, il fallait que tout citoyen puisse être propriétaire de sa terre. C’était le seul moyen d’en faire un homme libre, dont l’opinion politique ne serait pas soumise au clientélisme d’un employeur capitaliste. Peu importait que les grandes plantations ne laissassent aux petits paysans du Sud que des miettes à peine suffisantes à leur survie. Autre paradoxe, du reste, car cette situation rendait justement les « petits Blancs » dépendants de l’aristocratie terrienne sudiste, seule à même de leur acheter leurs excédents agricoles.

Le « tarif des abominations »

La frange conservatrice du parti démocrate-républicain finit par se regrouper derrière Andrew Jackson, qui avait vaincu les Anglais à la Nouvelle-Orléans en 1815. Après ses victoires, ce militaire natif du Tennessee s’était lancé dans une série de campagnes contre les tribus indiennes du Sud. Usant tour à tour de la force et de la négociation, il parvint à les obliger à céder une grande partie de leurs terres, ce qui le rendit populaire auprès de ses concitoyens. Il se signala également par sa rudesse. Quand il apparut que de nombreux esclaves de Géorgie s’enfuyaient pour se réfugier sous la protection des Séminoles de Floride, il n’hésita pas à envahir ce territoire, avant même que le traité Adams-Onis en ait entériné officiellement la cession par l’Espagne. Sa brève carrière politique, menée au moment où le Tennessee était devenu un État, était relancée et en 1823, Jackson devint sénateur.

À ce stade, les dissensions au sein du parti démocrate-républicain étaient devenues palpables. Au travers du débat autour du « système américain » de Clay, c’était le vieil affrontement entre les partisans d’un pouvoir fédéral fort et ceux des droits des États qui refaisait surface. Les démocrates-républicains étaient aussi divisés en vue de l’élection présidentielle de 1824 qu’ils avaient été unis autour de James Monroe, quatre ans plus tôt. Une convention nomma William Crawford, un conservateur, comme candidat à la présidence, mais elle avait été boudée par la majorité des délégués du parti. Les ambitions personnelles de chacun exacerbaient la situation. Clay se présenta à l’élection, mais également Adams, bien que les deux hommes eussent un programme similaire. Quant à Jackson, il dénonça la nomination de Crawford comme illégitime et posa lui aussi sa candidature, avec le soutien de son État et de la délégation démocrate-républicaine de Pennsylvanie.

Andrew Jackson joua de la popularité que lui avait conférée sa carrière militaire. Se présentant comme un homme du peuple, il s’érigea en défenseur des valeurs jeffersoniennes, en les mâtinant de populisme. Aux yeux de beaucoup de ses contemporains, il personnifiait d’une certaine manière la petite paysannerie sudiste, pauvre, incapable de se payer le moindre esclave, mais attachée à sa terre, à son existence rurale, et hostile à l’industrialisation comme au capitalisme. Cette attitude lui valut le mépris de ses adversaires, dont beaucoup avaient au contraire une vision élitiste du gouvernement et craignaient, à l’instar jadis d’un Hamilton, les errements des masses ignorantes. Surnommé par ses détracteurs King Mob, « le roi des foules », Jackson recueillit les fruits de sa stratégie en enlevant douze États. Crawford, assez populaire dans le Sud, lui en ravit deux. Adams gagna dans les sept États du nord-est, tandis que Clay recueillit davantage de suffrages dans l’Ouest (trois États).

Si Jackson était donc en tête, il n’avait pas la majorité absolue au collège des grands électeurs lorsque ces derniers se réunirent. Assez curieusement, les partisans de Jackson s’entendirent avec ceux d’Adams pour soutenir l’élection à la vice-présidence de John Calhoun, partisan d’une application modérée du « système américain ». En revanche, il n’y eut pas d’entente au sujet de la magistrature suprême. Jackson recueillit 102 voix – 29 de moins que la majorité absolue – Adams 82, Crawford 40 et Clay 37. Comme en 1800, c’était à la Chambre des représentants de départager le scrutin. Clay, qui détestait Jackson, se retira de l’élection et apporta son soutien à Adams. Leurs adversaires furent en revanche incapables de s’accorder malgré la mauvaise santé de Crawford, et John Quincy Adams devint le sixième président des Etats-Unis. L’influence de Clay sur l’issue du scrutin suscita les plus vives protestations de Jackson, qui cria à la corruption, mais aussi l’inquiétude de Calhoun, qui voyait là une ingérence factionnelle dans le processus démocratique.

Les droits de douane étaient alors traditionnellement révisés tous les quatre ans, l’année de l’élection présidentielle, et c’est finalement en 1828 qu’Adams fit voter par le Congrès un nouveau tarif douanier, très protectionniste. Celui-ci, surnommé « le tarif des abominations » par ses détracteurs, suscita une véritable levée de boucliers dans le Sud, et en particulier en Caroline du Sud – l’État d’origine de Calhoun. Le vice-président se brouilla définitivement avec Clay et Adams et rejoignit Jackson. Ce dernier se laissa porter par cette vague de mécontentement et constitua une nouvelle formation politique, le parti démocrate, dans l’optique de l’élection présidentielle qui devait avoir lieu cette année-là. En réaction, Adams se présenta à sa propre succession sous l’étiquette de « national-républicain » : c’en était fini du parti démocrate-républicain. Le ralliement de Calhoun à Jackson, qui en fit son propre candidat à la vice-présidence, s’avéra décisif et ce dernier remporta l’élection.

Crise de nullification

Paradoxalement, alors qu’il avait été élu en partie à cause de son opposition aux mesures protectionnistes d’Adams, Andrew Jackson ne fit strictement rien pour les abroger une fois au pouvoir. Outre son opportunisme – il n’avait pas digéré sa défaite de 1824 et avait cherché sa revanche à tout prix – une des raisons de cette inertie était que Jackson entendait maintenant profiter de la manne financière induite par les droits de douane élevés pour rembourser la dette nationale. En particulier, le nouveau système de fortifications côtières dont le pays venait de se doter avait coûté une fortune. Jackson ignora donc les demandes répétées de Calhoun qui, en retour, mena une campagne de plus en plus musclée axée autour du principe de « nullification » : selon lui, il était légitime pour un État fédéré de déclarer nulle et non avenue une loi fédérale, si l’État concerné la jugeait anticonstitutionnelle. La brouille entre les deux hommes étant consommée, Jackson ne retint pas Calhoun comme colistier à l’élection de 1832, qu’il remporta contre Clay.

Les partisans de la nullification faisaient valoir à l’appui de leur opinion un précédent juridique. En 1798, les fédéralistes alors au pouvoir avaient fait voter une série de lois baptisées Alien and Sedition Acts. Rédigées en réaction à la Quasi-guerre et à l’influence supposée de la France révolutionnaire sur les démocrates-républicains, elles limitaient sérieusement les libertés individuelles des citoyens américains, en particulier ceux nés à l’étranger. En ce sens, ces lois entraient en contradiction avec les amendements constitutionnels de la Déclaration des droits de 1791. Elles suscitèrent une forte opposition, et deux États, le Kentucky et la Virginie, passèrent des résolutions les proclamant anticonstitutionnelles et interdisant leur application sur leurs territoires respectifs. La Cour suprême des États-Unis n’avait pas, à l’époque, pour prérogative de juger de la constitutionnalité d’une loi, et l’affaire resta en suspens jusqu’à l’élection de Jefferson à la présidence. Une fois au pouvoir, les démocrates-républicains avaient fait rapidement abroger les lois incriminées, en 1802.

En juillet 1832, Jackson consentit enfin à une révision des droits de douanes. Mais le nouveau tarif n’était que modérément moins élevé et ne satisfit pas les opposants au protectionnisme les plus farouches. Juste après la réélection de Jackson, Calhoun démissionna sans attendre la fin de son mandat, en signe de solidarité avec son État. Galvanisée par ses discours enflammés, la législature de Caroline du Sud se réunit en session extraordinaire et proclama la nullification des tarifs douaniers fédéraux sur son sol. Elle ajouta que toute tentative de faire appliquer ceux-ci par la force entraînerait la sécession : la Caroline du Sud quitterait l’Union et se considérerait comme indépendante. Jackson rejeta fermement cette démarche et fit voter une loi autorisant précisément l’usage de la force contre la Caroline du Sud, qui en retour commença à mobiliser sa milice. Mais dans le même temps, sous l’impulsion d’Henry Clay (qui mit ses préférences protectionnistes entre parenthèses pour sauvegarder l’unité du pays), le Congrès adopta un nouveau tarif douanier qui contenta les Caroliniens. La crise de nullification était terminée… mais elle n’était qu’un commencement.

Les partisans de Calhoun crièrent victoire : leur stratégie avait semble-t-il été payante et ils avaient obtenu satisfaction. La crise de nullification démontra aux autres États du Sud qu’ils pouvaient sortir vainqueurs d’une épreuve de force contre le gouvernement fédéral, et qu’ils y parviendraient sans doute encore mieux s’ils se soutenaient mutuellement – ce que ne manquèrent pas de faire remarquer leurs leaders politiques à leur électorat. Mais c’était là, d’une certaine manière, un trompe-l’œil : le gouvernement fédéral n’avait pas hésité à envisager le recours à la force et le Congrès l’y avait même autorisé, montrant ainsi sans équivoque que les institutions nationales considéraient la doctrine de nullification et la menace de sécession comme des fictions juridiques. Unefissure était apparue entre le Sud et le gouvernement fédéral. Il ne manquait plus grand-chose pour que cette opposition devienne un antagonisme entre le Nord et le Sud. La question des relations entre État fédéral et États fédérés divisait désormais le pays de manière non plus seulement politique, mais aussi géographique.

Le paysage politique américain continua pour sa part à se remodeler, débouchant sur ce qui sera baptisé ultérieurement « second système bipartite ». À l’issue de la crise de nullification, une coalition hétéroclite se constitua autour des nationaux-républicains, rejoints notamment par les partisans de la nullification et les nationalistes du parti anti-maçonnique. Le seul point commun de tous ces gens était leur opposition à Andrew Jackson, qui s’était comporté selon eux en tyran désireux d’imposer sa volonté personnelle, au mépris de la démocratie et des idéaux des « pères fondateurs » jadis en rébellion contre le roi d’Angleterre, un autre « tyran ». Ils créèrent donc en 1834 le parti whig, en référence au qualificatif dont s’affublaient les premiers révolutionnaires américains dans les années 1770. Pensant pouvoir utiliser les assises régionales de leurs différentes composantes, les whigs alignèrent pas moins de quatre candidats à la présidence en 1836, dans l’espoir de barrer la route au successeur désigné de Jackson, Martin Van Buren. Cette stratégie échoua complètement et le candidat démocrate fut largement élu.

Les whigs eurent leur revanche en 1840. Revenus à une organisation électorale plus classique, ils ne présentèrent cette fois que le seul William Harrison qui, aidé par les résultats économiques désastreux de l’administration Van Buren, remporta l’élection. Harrison représentait le courant des anciens nationaux-républicains, majoritaires au sein du parti whig, et entendait suivre une politique fédérale forte. Malheureusement pour les siens, il mourut un mois après sa prise de fonction, après qu’un banal rhume mal soigné eût dégénéré en pneumonie, puis en pleurésie, à cause de l’emploi du temps surchargé et épuisant du nouveau président. Son vice-président John Tyler lui succéda… mais c’était un ancien « nullificateur » et farouche partisan des droits des États, qui usa et abusa du veto présidentiel pour empêcher les whigs de voter les principales mesures de leur programme. Tyler fut exclu de son propre parti au bout de quelques mois, ce qui entraîna par la même occasion le départ des autres « nullificateurs » et la défaite du parti whig à la présidentielle de 1844, remportée par le démocrate James Polk. Whigs et démocrates continuèrent tout au long de ces années à s’affronter autour des droits de douane, mais c’est bientôt une toute autre question qui allait apparaître au premier plan de la vie politique états-unienne

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