Les causes de la guerre de Sécession  13 et 14 et fin

Publié le par Bernard Gasnot

En ayant la faiblesse d’accéder aux demandes de la minorité esclavagistes pour sauvegarder l’assise électorale du parti démocrate dans le Sud, Franklin Pierce renforça la conviction, parmi beaucoup de Nordistes jusque-là modérés, que le gouvernement fédéral était désormais aux ordres d’un « pouvoir servile » (Slave Power) qui ne défendait que son intérêt propre. Les velléités d’expansion territoriale que résumait le manifeste d’Ostende s’ajoutaient au Fugitive Slave Act et à la loi Kansas-Nebraska, alimentant ainsi l’influence croissante des abolitionnistes sur l’opinion publique nordiste et la montée en puissance du parti républicain. Les quatre années de la présidence Pierce élargirent comme jamais la faille que la crise de nullification avait ouverte vingt ans plus tôt entre le Nord et le Sud.

L’agression contre Charles Sumner

La situation au Kansas provoquait des séances plus qu’animées au Congrès, les adversaires de l’esclavage donnant toujours plus de la voix contre les ingérences missouriennes dans le territoire. Le sénateur du Massachusetts Charles Sumner fut le plus virulent : le 20 mai 1856, dans un discours interminable (il avait commencé la veille) intitulé « Le crime contre le Kansas», il s’en prit vertement à son homologue de Caroline du Sud Andrew Butler, qui avait aidé Stephen Douglas à rédiger la loi Kansas-Nebraska. Sumner décrivit Butler par le biais d’une métaphore particulièrement injurieuse, le comparant à un homme hypnotisé par une maîtresse qu’il désigna ainsi : « je veux parler de cette traînée, l’esclavage » (I mean the harlot, slavery). Le surlendemain, Preston Brooks, représentant de la Caroline du Sud et neveu de Butler, entreprit de venger l’honneur de son État et de son oncle en frappant violemment Sumner à la tête à coups de canne, et ne s’arrêta que lorsque celle-ci se brisa – quand bien même Sumner était alors déjà à terre dans une mare de sang.

L’incident suscita l’indignation des Nordistes, qui voyaient là une atteinte intolérable à la liberté d’expression perpétrée au cœur même du Capitole, et réjouit les Sudistes qui estimaient que l’outrage commis par Sumner à leur endroit avait ainsi été justement réparé. Il creusa le fossé entre les deux camps : pour les Nordistes, en plus d’avoir le mauvais goût d’être partisans d’une institution a minima discutable, les Sudistes étaient également désormais des brutes plus promptes à se battre qu’à débattre – une image en contradiction avec le savoir-vivre et le code d’honneur dont se revendiquait non seulement l’aristocratie terrienne du Sud, mais également, dans une large mesure, toutes les couches de la société sudiste. Cette culture sudiste commune – véritable ébauche de conscience nationale – explique en grande partie pourquoi des paysans trop pauvres pour posséder des esclaves, et qui n’avaient aucun intérêt direct au maintien de « l’institution particulière », allaient pourtant rallier les vues de la minorité sécessionniste.

L’agression de Sumner eut lieu juste avant que les deux principaux partis tinssent leurs conventions respectives en vue de désigner leurs candidats à l’élection présidentielle de 1856. Le parti américain des Know-Nothings avait déjà choisi le sien. Les nativistes avaient largement bénéficié de l’implosion du parti whig lors du passage de la loi Kansas-Nebraska. Les whigs qui n’avaient pas rejoint le parti républicain naissant s’étaient majoritairement ralliés au nativisme. Parmi, l’ancien président Millard Fillmore fit office de figure de proue. S’il ne rallia au final qu’un seul État, le Maryland, il conquit plus de 20% des suffrages populaires, en particulier dans le Sud où il représentait la seule alternative crédible au candidat démocrate. Dans le Nord, Fillmore fut surtout populaire dans les villes de la côte atlantique, les plus concernées par la question de l’immigration. Les Know-Nothings avaient pris soin d’éluder la question de l’esclavage, même s’ils n’étaient pas foncièrement hostiles à l’institution particulière – ne serait-ce que parce que les Noirs libres étaient perçus comme tirant les salaires vers le bas de la même manière que les immigrants.

L’élection présidentielle de 1856

La crise du « Kansas sanglant », comme l’intitulait la presse nordiste, fut l’occasion pour le président Pierce de saborder ce qui lui restait de crédibilité. S’en tenant aux apparences, Pierce considéra comme illégale et séditieuse l’assemblée « fantôme » réunie par les abolitionnistes du Kansas… même après qu’une commission d’enquête du Congrès eût démontré les fraudes massives qui avaient mené à l’élection de l’assemblée « légitime » esclavagiste. Ceci jeta le doute sur sa capacité à briguer sa propre succession, et ce jusque dans son propre parti. Lorsque la convention démocrate se réunit en juin 1856, il se retrouva en concurrence avec James Buchanan et Stephen Douglas. Buchanan eut d’emblée davantage de voix que Pierce et chaque tour de scrutin vit le soutien au président sortant s’émousser. Au quinzième tour, les délégués qui le soutenaient encore le lâchèrent complètement, reportant leurs voix sur Douglas et Buchanan. Ce dernier ayant l’avantage, les délégués démocrates le désignèrent finalement candidat à l’unanimité au dix-septième tour.

L’ancien ambassadeur à Londres était peut-être un personnage encore plus falot que Pierce. Il avait surtout pour lui d’être, comme son prédécesseur, « un Nordiste avec des idées sudistes ». Ce choix était confirmé par le candidat à la vice-présidence, un Sudiste défenseur de l’esclavage, John Breckinridge. Face à eux, les républicains montrèrent qu’il faudrait désormais compter avec eux. Ils choisirent comme candidat un des principaux protagonistes de la conquête de la Californie en 1846, John Frémont. Celui-ci mena une campagne vigoureuse contre l’extension de l’esclavage, qualifié dans ses discours de « relique de la barbarie ». Les démocrates le contrèrent avec peine, insistant sur le fait que l’arrivée à la Maison Blanche d’un abolitionniste ne pourrait qu’aboutir à une guerre civile. Ils enlevèrent 20 États, dont tous ceux où l’esclavage était pratiqué – hormis le Maryland qui échut à Fillmore, le candidat du parti américain – etBuchanan fut élu.

L’enseignement le plus important de l’élection était la division géographique du pays : c’était la première fois que les suffrages étaient répartis de manière aussi franche entre le Nord et le Sud. Une distribution qui n’échappa pas aux partisans de l’esclavage et leur tint lieu de sérieux avertissement. En effet, il aurait suffit que Frémont enlève la Pennsylvanie et y ajoute l’Illinois ou l’Indiana pour battre Buchanan. Pour ces deux derniers États, il s’en était fallu de quelques milliers de voix. Buchanan avait largement enlevé la Pennsylvanie, mais le fait qu’il était originaire de cet État n’y était pas totalement étranger. L’attitude radicale de Frémont avait fait le jeu de la rhétorique démocrate, lui aliénant les électeurs les plus inquiets. Mais que les républicains adoptent une position plus modérée, et l’élection de 1860 serait sans doute une toute autre histoire.

Ce constat attisa les pires craintes des esclavagistes les plus radicaux, qu’on surnommait les « mangeurs de feu » - ce qui allait bien tant à leur rhétorique enflammée qu’à leurs prises de position sans compromis, l’un de ces politiciens ayant même été jusqu’à prénommer, à l’époque de la crise de nullification, l’un de ses fils States Rights. Leur raisonnement était le suivant : la Chambre des représentants était majoritairement nordiste et le Sénat l’était également désormais (il le serait d’autant plus après l’admission en tant qu’États libres du Minnesota en 1858 et de l’Oregon l’année suivante). La seule garantie qui leur restait résidait dans les efforts du pouvoir exécutif pour maintenir l’Union intacte. Qu’un abolitionniste soit élu président et ce verrou sautait, laissant les États esclavagistes virtuellement sans défense institutionnelle.

Le seul recours entrevu par les « mangeurs de feu », en pareil cas, était donc la sécession : quitter l’Union pour ne pas risquer de se voir imposer des restrictions quant à l’esclavage – sachant que dans leur logique, toute restriction était vue comme le premier pas vers l’abolition. La sécession n’était plus seulement un moyen de pression mais devenait une fin en soi. En outre, elle relevait selon ses promoteurs du légitime « droit à la révolution » que la déclaration d’indépendance de 1776 avait explicitement établi. Mais ses opposants avaient eux aussi des arguments juridiques majeurs à faire valoir : la permanence et l’inaliénabilité de l’Union, affirmées par la Constitution fédérale de 1788.

L’arrêt Dred Scott

Une fois en place, l’administration Buchanan s’efforça de régler la crise au Kansas, en ayant toujours à l’esprit la nécessité d’éviter l’implosion du pays en se conciliant les esclavagistes les plus radicaux. En 1857, la législature « légale » du Kansas élabora un projet d’institutions baptisé « constitution de Lecompton », du nom de la localité où elle se réunissait. Favorable à l’esclavage, ce texte reçut le soutien du président Buchanan, pressé de faire entrer le Kansas dans l’Union en tant qu’État esclavagiste. Le vote de ratification fut purement et simplement boycotté par les abolitionnistes, mais le Congrès refusa de valider le scrutin et demanda la tenue d’un nouveau référendum. Cette fois-ci, ce furent les partisans de la constitution de Lecompton qui s’abstinrent en signe de protestation, et elle fut rejetée pour de bon. C’est seulement en 1859 que des élections vraiment libres purent être organisées au Kansas ; une constitution prohibant l’esclavage fut alors adoptée et validée par la Chambre des représentants. Le Sénat allait cependant faire barrage jusqu’en 1861, et c’est seulement à cette date que le Kansas intégrerait l’Union comme État libre. Même le principe de la souveraineté populaire était désormais impuissant à soutenir l’esclavage.

Dans le même temps, un feuilleton juridique allait déchaîner les passions, toujours avec l’esclavage pour thème. En 1830, un esclave du nom de Dred Scott fut « acheté » dans le Missouri par un médecin militaire, le docteur Emerson. Scott servit comme domestique auprès d’Emerson durant sa carrière, et le suivit au fil de ses affectations dans plusieurs territoires où l’esclavage était théoriquement interdit. Quand Emerson mourut prématurément en 1843, sa veuve hérita de tous ses biens, y compris de Scott, qui offrit alors de racheter sa liberté ainsi que celle de sa femme et de sa fille. Après le refus de la veuve Emerson, l’esclave l’attaqua en justice en 1846, considérant que ses séjours dans des territoires libres l’avaient affranchi de fait. Soutenu par des associations abolitionnistes qui lui fournirent des avocats, Dred Scott porta son affaire de tribunal en tribunal, un marathon juridique de plus de dix ans. Finalement, elle fut amenée en 1857 devant la plus haute juridiction, la Cour suprême des Etats-Unis.

Cette dernière débouta le plaignant dans un jugement – « l’arrêt Dred Scott » –aux conséquences légales considérables. En effet, la Cour estima – dans la droite lignée du concept de droit des États – que le Congrès n’avait pas le pouvoir constitutionnel d’interdire l’esclavage dans les territoires, ce qui impliquait que toutes les dispositions précédentes en ce sens étaient nulles et non avenues. Ainsi, Scott ne pouvait arguer de son séjour dans le territoire du Wisconsin, par exemple, pour obtenir sa liberté. De plus, il fut considéré que changer de juridiction n’annulait pas la propriété privée : de fait, un propriétaire d’esclaves venant s’installer avec ceux-ci dans un territoire libre ne cessait pas de les détenir – ce qui questionnait implicitement jusqu’à la validité des lois interdisant l’esclavage dans le Nord. Enfin, les juges estimèrent que Scott n’avait de toute façon pas le droit d’ester en justice puisque les habitants d’origine africaine, qu’ils soient ou non des esclaves, n’étaient pas des citoyens américains. Ironie du sort, Dred Scott fut affranchi « à l’amiable » peu après la décision de la Cour. Il mourut de la tuberculose l’année suivante.

L’arrêt Dred Scott fit le bonheur des partisans de l’esclavage, qui voyaient là une preuve de la légitimité constitutionnelle tant de leur désir d’étendre leur institution particulière que de leur doctrine de droit des États en général, et une invitation à réclamer toujours plus de concessions. Persuadés par le jugement de la Cour suprême qu’ils pourraient in fine obtenir tout ce qu’ils voudraient, certains Sudistes allèrent même jusqu’à considérer qu’il faisait sauter toute restriction au fait de posséder des esclaves sur toute l’étendue du pays – un discours qui gagna en popularité dans le Sud. Mais ces vues extrêmes firent aussi le jeu des abolitionnistes. Pour eux, il était désormais clair que deux des trois pouvoirs, l’exécutif et le judiciaire, étaient noyautés par le Slave Power.

Ils alertèrent leurs concitoyens du danger encouru par la démocratie américaine, et du risque toujours plus grand de voir une minorité de quelques 350.000 propriétaires d’esclaves imposer ses vues sur un pays de 30 millions d’habitants. Jouant de la peur des Nordistes de voir l’esclavage étendu jusque chez eux, les républicains gagnèrent en audience dans les quelques États qui leur avaient manqué pour remporter l’élection présidentielle de 1856. À l’inverse, le parti démocrate commença à imploser. Les démocrates nordistes avaient bien du mal à justifier auprès de leur électorat des positions de plus en plus extrêmes de leurs homologues du Sud. En résumé, les positions se radicalisaient encore davantage de part et d’autre, alimentant la spirale infernale, et la nation était toujours plus divisée.

Les causes de la guerre de Sécession 14

La controverse engendrée par l’arrêt Dred Scott ne fit pas démarrer le mandat de Buchanan sous les meilleurs auspices. Si la nouvelle administration put régler – non sans mal – la crise au Kansas, et fut globalement moins maladroite que celle de Pierce dans son attitude vis-à-vis de l’esclavage, elle ne put enrayer la radicalisation des positions des uns et des autres – et encore moins leur diffusion de plus en plus large au sein de l’opinion publique. Tiraillé entre son attachement à l’Union, la logique de son parti, et le noyautage de son cabinet par des partisans de la sécession, Buchanan n’avait pas l’envergure nécessaire pour faire face à une telle crise, et la fin de son mandat allait le voir complètement dépassé par les événements. Il ne manquait plus grand-chose pour aboutir à la guerre civile : un peu de violence, et l’élection d’un républicain à la magistrature suprême. L’une et l’autre n’allaient pas se faire attendre très longtemps.

Les débats Lincoln-Douglas

Au sein du Congrès, contrairement aux représentants qui sont élus pour deux ans, les sénateurs sont désignés pour des mandats de six ans, leurs sièges étant renouvelés par tiers tous les deux ans. Les années paires sont donc toujours années d’élections : législatives pour la Chambre des représentants, législatives partielles pour le Sénat, et présidentielles une fois sur deux. 1858 ne fit pas exception à la règle, apportant aux républicains une victoire historique à la Chambre : avec 116 sièges sur 238, ils n’obtinrent certes qu’une majorité relative, mais la complicité de certains démocrates nordistes hostiles à l’extension de l’esclavage leur permit de diriger de facto la Chambre. Toutefois, c’est la campagne pour l’élection sénatoriale partielle qui allait attirer l’attention du public.

Un des sièges à renouveler était celui de Stephen Douglas dans l’Illinois. Le père de la loi Kansas-Nebraska achevait son second mandat dans une position difficile. Fidèle jusqu’au bout à la doctrine de la souveraineté populaire, il avait accepté le rejet de la constitution de Lecompton par les électeurs du Kansas, au grand dam de Buchanan et des démocrates sudistes. Il restait néanmoins une figure emblématique du parti démocrate dans le Nord. L’homme qui se présenta contre lui sous l’étiquette républicaine était un avocat renommé de l’Illinois, Abraham Lincoln. Élu représentant de cet État en 1846, cet ancien whig n’avait accompli qu’un seul mandat avant de retourner à son métier, son hostilité à la guerre contre le Mexique lui ayant coûté cher sur le plan politique. La naissance du parti républicain sur une base abolitionniste, en 1854, lui avait donné l’occasion de revenir sur le devant de la scène.

Lincoln marqua ses contemporains par son éloquence à l’occasion d’un discours qu’il prononça le 16 juin 1858, à l’occasion de son investiture par les délégués de son parti. Il y définit comme suit ce qui allait être la base de son argumentaire durant la campagne : « Une maison divisée contre elle-même ne peut rester debout [NdA : A house divided against itself cannot stand en anglais]. Je crois que ce gouvernement ne peut demeurer perpétuellement à demi esclave ou à demi libre. Je ne m’attends pas à ce que l’Union soit dissoute – je ne m’attends pas à ce que la maison s’écroule – mais je m’attends à ce qu’elle cesse d’être divisée. Elle deviendra intégralement l’une ou l’autre. Ou bien les opposants de l’esclavage en arrêteront la diffusion, et le contiendront jusqu’à ce que l’opinion publique comprenne qu’il est en route vers son extinction finale. Ou bien ses défenseurs le répandront, jusqu’à ce qu’il devienne légal dans tous les États, les anciens autant que les nouveaux – dans le Nord autant que dans le Sud. »

Ce raisonnement pourrait passer pour un sophisme de la plus belle espèce – en l’occurrence un faux dilemme – si Lincoln ne l’avait pas basé sur deux faits indéniables qu’étaient la loi Kansas-Nebraska et l’arrêt Dred Scott. Pour lui, ces deux éléments fournissaient la preuve que les démocrates, en soutenant les partisans de l’esclavage, visaient simplement à légaliser l’institution servile dans tout le pays. Le discours dit de la « maison divisée » allait attirer sur lui – et, par conséquent, sur la campagne en Illinois – l’attention de la presse nationale. Lincoln et Douglas commencèrent d’abord par donner des meetings séparés dans les mêmes villes à un jour d’intervalle, puis acceptèrent de les transformer en débats où chacun prendrait tour à tour la parole. En tout, sept de ces débats eurent lieu, d’août à octobre 1858, toujours selon le même format : l’un des deux hommes s’exprimait pendant une heure, son adversaire lui répliquait pendant une heure et demie, avant que le premier orateur ne conclue en trente minutes.

Douglas contra Lincoln en jouant sur les craintes des électeurs. Il assimila ainsi Lincoln à ce que les démocrates appelaient les « républicains noirs », des partisans non seulement de l’abolition de l’esclavage, mais également de l’égalité de droits entre Noirs et Blancs. À une époque où la majorité des Américains concevaient leur nation comme exclusivement blanche, l’argument fit mouche – même s’il reposait sur une déformation grossière du discours de Lincoln. Les électeurs de l’Illinois – comme ceux du Midwest en général – voyaient les Noirs libres comme des concurrents dans l’attribution de nouvelles terres. Le candidat républicain récusa ces affirmations, répétant à plusieurs reprises qu’il ne se basait que sur la Déclaration d’indépendance de 1776, laquelle proclamait que tous les hommes étaient créés égaux, égalité qui impliquait pour eux le droit à la liberté.

Les sénateurs étant désignés au suffrage indirect (il faudra attendre 1913 pour que l’élection directe devienne la norme), le scrutin de novembre apporta une courte majorité aux démocrates et Douglas fut élu. Malgré tout, l’écart avec Lincoln avait été suffisamment resserré pour penser que l’Illinois, comme le reste du Midwest, était désormais en mesure de tomber dans l’escarcelle républicaine à la prochaine élection. Ses débats avec Douglas avaient surtout valu à Lincoln une notoriété considérable, ayant été largement couverts par la presse de tout le pays. Une compilation de ses discours allait d’ailleurs remporter un franc succès éditorial. De surcroît, la campagne de 1858 avait permis à Lincoln de clarifier ce qui allait être le programme républicain en 1860 : une position modérée, où il n’était plus question que de stopper l’expansion de l’esclavage sans l’abolir là où il était pratiqué. Lincoln considérant la disparition de l’institution servile comme inéluctable, sa fin ne serait alors plus qu’une question de temps. Le discours des démocrates, qui affirmait que l’élection d’un républicain à la présidence signifiait l’abolition et donc la guerre civile, s’en voyait rendu caduc.

John Brown et le raid sur Harper’s Ferry

Le 16 octobre 1859 à la tombée de la nuit, un groupe de 18 hommes armés pénètre dans la petite ville de Harper’s Ferry, dans le nord de l’État de Virginie ; à leur tête, John Brown. Le militant abolitionniste, parti du Kansas, a passé les deux années précédentes à parcourir le Nord plus ou moins clandestinement, afin de s’assurer financement, soutiens et préparation pour son projet : rien de moins qu’en finir définitivement avec l’esclavage en déclenchant une révolte armée de tous les Noirs du Sud. Le plan de Brown consiste à s’emparer de l’arsenal fédéral situé à Harper’s Ferry, qui renferme une manufacture d’armes légères, 100.000 fusils et des tonnes de munitions. Une fois ce succès assuré, pense Brown, les esclaves des alentours se soulèveront en masse ; le contenu de l’arsenal permettra d’en faire une armée qui, alimentée par les quatre millions de Noirs asservis que compte le pays, écrasera les forces esclavagistes à travers tout le Sud.

Afin de paralyser toute résistance, le groupe s’empare d’abord du chef de la milice locale et prend plusieurs autres otages. Puis il se dirige vers la gare, pour couper les lignes télégraphiques et isoler la ville du monde extérieur. Il y intercepte un train de la compagnie B&O (Baltimore and Ohio) qui faisait escale à ce moment précis. Ironiquement, la première victime du raid est un porteur de bagages de la compagnie ferroviaire, un ancien esclave affranchi qui est tué en tentant d’empêcher les hommes de Brown de prendre le contrôle du train. Mais de manière inexplicable, les assaillants laissent le train poursuivre sa route peu après. Celui-ci arrivera le lendemain matin à Washington, alertant les autorités fédérales.

Les insurgés marchent ensuite sur l’arsenal, surprennent et désarment aisément les rares sentinelles, et se rendent maîtres de lieux. Toutefois, l’accrochage à la gare a attiré l’attention de quelques civils, qui usent alors de leurs armes personnelles pour échanger des coups de feu avec les hommes de Brown. Ces derniers répandent le mot de leur raid à travers la ville pour pousser les esclaves qui s’y trouvent à l’insurrection, mais leurs espoirs sont déçus et seule une poignée vient se joindre à eux. Au lever du jour, les assaillants sont toujours dans l’arsenal alors qu’ouvriers de la manufacture, miliciens et habitants armés de la ville commencent à l’entourer. L’encerclement sera complet quand une compagnie de miliciens venus du Maryland tout proche occupera le pont enjambant le Potomac, coupant aux insurgés leur voie de retraite vers le Nord. Pris au piège, Brown et ses hommes se retranchent, avec leurs otages, dans un des ateliers de l’arsenal. Une fusillade intermittente a lieu toute la journée entre les assiégeants, qui sont « ravitaillés » par les saloons de la ville et sont pour la plupart ivres, et les assiégés. Plusieurs personnes sont tuées de part et d’autre, dont le maire de Harper’s Ferry et deux des fils de Brown.

Pendant ce temps, à Washington, le président Buchanan ordonne l’envoi de l’armée régulière pour reprendre le contrôle de l’arsenal. Celle-ci étant cependant de taille très modeste, peu de troupes sont disponibles. On constitue finalement une force d’intervention ad hoc constituée d’une compagnie de Marines et confiée à deux officiers de cavalerie tous deux originaires de Virginie, le lieutenant-colonel Robert Lee qui se trouvait là en permission, et le lieutenant James « J.E.B. » Stuart qui se porte volontaire. Transportés par chemin de fer, les militaires arrivent sur place dans la soirée. Le 18 octobre au matin, après que Brown ait refusé de se rendre, les Marines donnent l’assaut, enfoncent la porte de l’atelier en utilisant une échelle comme bélier, et maîtrisent les insurgés en quelques minutes. Brown, blessé à la nuque par un coup de sabre, est capturé. En tout, 17 personnes trouvent la mort.

L’activiste est aussitôt jugé dans un procès expéditif, et promptement condamné à mort. Le Sud réclame – et obtient – vengeance contre celui qui a osé vouloir dresser les esclaves contre leurs maîtres. Mais malgré son fanatisme et la violence de ses actes, John Brown est vu comme un martyr dans le Nord, notamment parce qu’il a été jugé par une cour virginienne alors qu’il a été arrêté sur une propriété fédérale – ce qui aurait dû normalement le conduire devant un tribunal fédéral, tenu par les Nordistes pour plus impartial – et parce qu’il a été condamné pour trahison alors qu’il n’était pas citoyen de l’État de Virginie. Brown est finalement pendu le 2 décembre 1859. Peu de temps après sa mort sera écrite en son honneur une chanson baptisée John Brown’s Body qui deviendra plus tard The Battle Hymn of the Republic, une des chansons de marche les plus populaires dans les armées nordistes.

La mort de John Brown fut à ce point séminale dans l’histoire de la guerre de Sécession qu’il en est parfois considéré comme le premier tué, ou que son raid sur Harper’s Ferry fut l’occasion des premiers coups de feu, symboliquement, du conflit. Division géographique, radicalisation des positions des uns et des autres, peurs réciproques, et maintenant violence : en cette fin d’année 1859, tous les ingrédients d’une guerre civile sont réunis. Il ne manque plus qu’un ultime déclencheur pour que le ressort se détende : ce sera l’élection présidentielle de 1860. Le matin de son exécution, Brown écrivit quelques mots auxquels la suite des événements allait donner une dimension prophétique évidente : « Moi, John Brown, je suis à présent convaincu que les crimes de cette nation coupable ne pourront plus être lavés que dans le sang. » Candeur ou hypocrisie, le militant abolitionniste ajouta « Je me suis, comme je le pense à présent, vainement flatté à l’idée de pouvoir y parvenir sans trop en faire couler. »

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