Les causes de la guerre de Sécession  11 et 12

Publié le par Bernard Gasnot

Le flot d’immigrants venus d’Europe, en augmentant la pression pour la mise à disposition de nouvelles terres, accéléra la colonisation de l’Ouest. La population croissante des territoires qui s’y trouvaient allaient inévitablement conduire à leur organisation en États. C’était suffisant pour relancer la controverse autour du statut de l’esclavage dans ces futurs membres de l’Union. Depuis l’admission de la Californie en 1850, on comptait seize États libres pour quinze esclavagistes, et les défenseurs de « l’institution particulière » du Sud étaient déterminés à rétablir l’équilibre. Toutefois, leurs opposants étaient aussi déterminés qu'eux, et leur influence allait croissante. C’est dans ces conditions que l’administration Pierce nouvellement élue allait connaître son premier défi.

L’avenir d’un territoire

Un des problèmes posés par l’annexion de la Californie était l’extrême difficulté qu’il y avait à rejoindre la côte Pacifique à partir des régions peuplées de l’est du pays. Le tracé le plus direct passait à travers les Montagnes Rocheuses, à travers lesquelles plusieurs pistes avaient été ouvertes. Mais ces dernières étaient longues et difficiles, et elles serpentaient à travers un territoire immense et presque vide. Il n’était possible de les emprunter qu’à la belle saison, les chutes de neige hivernales bloquant les cols. Il convenait d’ajouter à ce tableau la présence d’Amérindiens occasionnellement hostiles. Tant et si bien qu’il était plus simple et plus rapide de faire le voyage en bateau. Deux routes principales étaient possibles. La première, dangereuse du point de vue de la navigation, faisait le tour complet du continent américain via le cap Horn et ses redoutables tempêtes. La seconde pouvait sembler beaucoup moins difficile : par bateau jusqu’au Nicaragua, où une voie ferrée permettait de passer d’une côte à l’autre sans trop de difficultés. Néanmoins, les voyageurs n’en étaient pas moins exposés à un autre risque : les moustiques qui infestaient la région véhiculaient de nombreuses maladies mortelles, dont la malaria et la fièvre jaune.

Aussi longtemps qu’un transit facile et rapide n’était pas possible d’une extrémité à l’autre de la nation, l’accomplissement de la « destinée manifeste » des États-Unis demeurait plus nominal que réel. Le moyen le plus sûr pour y remédier était la construction d’un chemin de fer transcontinental. Un chantier pharaonique, mais qui permettrait aussi bien de relier l’Atlantique au Pacifique en quelques jours, que d’accélérer le peuplement du Far West par les Blancs. L’administration Pierce allait prendre le problème à bras le corps, en premier lieu sur la question du tracé de la future voie ferrée. À cette occasion, elle ne tarda pas à buter sur les intérêts divergents de chaque État. Si un parcours méridional semblait plus facile à réaliser, l’État du Missouri entendait bien promouvoir un parcours plus septentrional au départ de St-Louis, ce qui lui permettrait de profiter des retombées économiques afférentes. Dans cette optique, il fut proposé d’organiser un nouveau territoire à l’ouest du Missouri, le Nebraska, afin d’accélérer le peuplement de cette région.

Le statut de l’esclavage dans ce territoire allait déterminer celui qu’il aurait ensuite au sein de l’État qui en serait issu, et le problème qui avait mené aux compromis de 1820 et 1850 se posa derechef. Ce qui était d’ores et déjà certain, c’est que cette fois, Henry Clay ne règlerait pas la question : « le Grand Négociateur » était mort le 28 juin 1852, après avoir marqué la vie politique états-unienne pendant quatre décennies. Théoriquement, la zone concernée, puisque située au nord du parallèle 36°30’, se trouvait toujours sous le régime du compromis de 1820, et l’esclavage y était par conséquent prohibé. Mais ceux qui favorisaient l’expansion de « l’institution particulière » ne l’entendirent pas de cette oreille. Lorsque la Chambre des représentants vota le texte de loi autorisant la création d’un territoire du Nebraska où l’esclavage serait purement et simplement interdit, le Sénat bloqua le projet, et aucun progrès ne fut réalisé pendant tout le reste de la session parlementaire de 1853.

Le refus du Sénat de valider une décision pourtant en parfait accord avec les dispositions précédentes déplut évidemment aux abolitionnistes et renouvela l’agitation à propos de l’esclavage : exactement ce que les démocrates avaient juré d’éviter lors de la campagne présidentielle. Par conséquent, Stephen Douglas proposa en 1854 d’appliquer à nouveau le principe de souveraineté populaire : ce serait aux habitants du territoire eux-mêmes de décider, lorsqu’ils seraient admis dans l’Union ultérieurement comme État. Le problème était que le Nebraska était relativement peu propice à la culture du coton, ce qui n’était pas fait pour attirer les propriétaires d’esclaves, et que les fermiers qui avaient commencé à le peupler étaient essentiellement des Nordistes, pour beaucoup hostiles à l’esclavage.

La loi Kansas-Nebraska

Curieusement, les premiers à le faire remarquer n’étaient pas des démocrates sudistes défenseurs acharnés de l’esclavage, mais des whigs. Ces derniers proposèrent donc à Douglas de modifier sa proposition de sorte qu’elle abroge explicitement le compromis de 1820. Leur calcul était purement politique : ils espéraient ainsi reconquérir l’électorat du Sud. La manœuvre s’acheva en désastre, faisant éclater le parti pour de bon. Les whigs abolitionnistes, de plus en plus nombreux, prirent leurs distances avec cette attitude et se rapprochèrent des free-soilers pour créer une nouvelle formation politique, cette fois résolument anti-esclavagiste : le parti républicain. Les whigs restants sombrèrent dans l’insignifiance, se ralliant soit aux démocrates, soit aux Know-Nothing – un mouvement qui élargit de manière considérable et inespérée la base électorale des nativistes.

Douglas accepta évidemment cette proposition, et obtint également le soutien du gouvernement pour son projet de loi, par ailleurs largement amendé. Pierce lui-même l’appuya par une déclaration affirmant maladroitement que le compromis de 1820 était déjà rendu caduc par celui de 1850 – ce qui était juridiquement faux puisque les deux accords portaient sur des zones géographiques distinctes. Cet impair fit chuter la popularité du président, discrédita Pierce jusque dans son propre parti et surtout, enflamma l’opinion publique nordiste contre une mesure à la légalité perçue comme discutable. Il fallut quatre mois d’âpres négociations et d’amendements pour arriver à faire voter la loi, baptisée « Kansas-Nebraska », mais celle-ci fut finalement ratifiée le 30 mai 1854.

Pour apaiser les abolitionnistes, il fut finalement décidé de créer non pas un, mais deux territoires, situés de part et d’autre du 39ème parallèle : le Nebraska au nord, et le Kansas au sud – d’où le nom de la loi en question. Dans les deux territoires prévaudraient le principe de souveraineté populaire, lui-même émanation du droit des États cher aux Sudistes. Le compromis de 1820 était abrogé et par conséquent, l’interdiction de posséder et d’exploiter des esclaves y était levée. La faille de cette loi résidait dans son contenu implicite. Le Nebraska était trop au nord pour accueillir des cultures cotonnières. Le Kansas n’était pas très propice non plus à cause de son climat continental, mais la vallée du fleuve Missouri, qui en traversait l’extrémité orientale, était en revanche susceptible d’accueillir des plantations. Dans l’esprit des législateurs, il était entendu que les propriétaires d’esclaves coloniseraient le Kansas et se désintéresseraient du Nebraska.

Néanmoins, les abolitionnistes ne l’entendaient pas ainsi. La loi Kansas-Nebraska était considérée par eux comme une intolérable reculade face à ce qu’ils appelaient le Slave Power, ce « pouvoir servile » que représentait l’influence des esclavagistes sur le gouvernement fédéral. L’engrenage amorcé par le compromis de 1850 avait commencé à se détendre. À mesure que croissait l’hostilité envers l’esclavage, les partisans de l’institution particulière réclamaient toujours plus de garanties en brandissant la menace du désordre, voire de la sécession ; menace à laquelle le gouvernement finissait par céder en accordant des concessions toujours plus importantes, lesquelles conduisirent inévitablement les abolitionnistes à y réagir en radicalisant leur action. Pour transformer le processus en spirale infernale, il ne manquait qu’un peu de violence, et elle n’allait pas se faire attendre longtemps.

Le « Kansas sanglant »

Aussitôt après l’adoption de la loi Kansas-Nebraska, plusieurs organisations anti-esclavagistes commencèrent à financer le départ vers le Kansas de colons abolitionnistes. L’idée était simple : prendre les esclavagistes à leur propre piège en retournant contre eux le principe de souveraineté populaire. Il suffisait en effet que les abolitionnistes dépassent en nombre leurs adversaires pour doter le Kansas d’institutions anti-esclavagistes, et le faire admettre ultérieurement dans l’Union en tant qu’État libre. Une société fut spécifiquement créée dans ce but. La New England Emigrant Aid Society – « Société d’aide à l’émigration de Nouvelle-Angleterre » était animée notamment par le révérend Henry Ward Beecher – le frère de Harriet Beecher Stowe à qui l’on devait La case de l’oncle Tom.

De manière plus inquiétante, anticipant de futurs affrontements avec les colons originaires du Sud, une large part du financement destiné à cette émigration fut consacrée à doter chaque homme d’un fusil – ce qui fut fait en toute légalité puisque la détention d’armes était un droit garanti par la constitution. En quelques mois, plusieurs centaines d’abolitionnistes armés firent route vers le Kansas. Pour ne pas attirer trop l’attention, ces armes étaient transportées dans des caisses portant l’estampille « bibles ». La ruse, toutefois, ne tarda pas à être éventée, et il devint vite évident que les « bibles de Beecher », comme on les appelait, étaient en réalité de modernes fusils Sharps à chargement par la culasse.

Largement exagéré par voie de presse, ce mouvement déclencha la panique des propriétaires d’esclaves du Missouri. À la question générale de l’esclavage s’ajoutaient des considérations plus locales. En effet, le Missouri était déjà ce qu’on nommait alors un « État-frontière », c’est-à-dire un État esclavagiste attenant à un ou plusieurs États libres. Il était encadré par l’Illinois à l’est et l’Iowa au nord, un voisinage qui favorisait la fuite de nombreux esclaves. L’ajout d’un troisième État libre à l’ouest ne ferait qu’aggraver le problème, un risque que les Missouriens n’étaient pas disposés à courir. Quelques-uns tentèrent bien de s’installer au Kansas, mais il apparut vite qu’ils ne seraient pas assez nombreux pour compenser l’arrivée des colons abolitionnistes. On en vint ainsi à des moyens moins légaux.

Lorsqu’en novembre 1854 une élection fut organisée pour désigner un délégué du Kansas au Congrès, les habitants esclavagistes du Missouri traversèrent massivement la frontière pour faire tourner le scrutin en leur faveur, avec succès. La fraude était patente : on dénombra plus de 6.000 suffrages exprimés pour moins de 3.000 inscrits ! La même manœuvre se répéta en mars 1855 lors de l’élection de l’assemblée territoriale. Les représentants ainsi « élus », siégeant à Lecompton, commencèrent à doter le territoire d’une législation favorable à l’esclavage. Ce à quoi les abolitionnistes du Kansas réagirent en formant leur propre « assemblée fantôme » établie à Topeka. Fait sans précédent dans l’histoire des États-Unis, il y avait à présent deux législatures sur un même territoire, chacune d’entre elles travaillant à son propre projet de constitution.

C’est dans ce climat d’extrême tension, à l’automne 1855, que vint au Kansas un abolitionniste convaincu – pour ne pas dire fanatique – en provenance de l’État de New York, un certain John Brown. Ce dernier était persuadé que seule la lutte armée pourrait venir à bout de l’esclavage. Peu de temps après, l’assassinat d’un colon abolitionniste par un Missourien déclencha une vague de violences, et des bandes armées ne tardèrent pas à s’affronter de part et d’autre de la frontière orientale du Kansas, détruisant les propriétés privées et, à l’occasion, exécutant sommairement un militant du camp adverse. Le sommet fut atteint le 21 mai 1856, lorsque des Missouriens armés mirent à sac la ville de Lawrence, bastion abolitionniste, pour réduire au silence les journaux qui y paraissaient.

En représailles, John Brown monta quelques jours plus tard une expédition punitive à Pottawatomie Creek avec quatre de ses fils – Brown eut en tout vingt enfants de ses deux épouses successives, soit douze garçons et huit filles – et quelques partisans. Enlevant cinq militants esclavagistes, il les fit assassiner à l’arme blanche dans la nuit du 24 au 25 mai. Les affrontements se poursuivirent durant l’été : la ferme de Brown fut incendiée, deux de ses fils capturés et un autre tué, mais Brown parvint à capturer un nombre conséquent de « bandits frontaliers » missouriens. Il fallut envoyer sur place d’importants détachements de l’armée fédérale pour rétablir l’ordre, et un semblant de paix revint sur le Kansas en septembre 1856. À la même époque, Brown était reparti dans l’Est, avec d’autres projets en tête. Malgré cela, la violence continua à se manifester sporadiquement dans le territoire jusqu’en 1859, date à laquelle une soixantaine de personnes, en tout, avaient trouvé la mort.

Les causes de la guerre de Sécession

La question du Kansas continua à empoisonner l’administration Pierce tout au long de son mandat, mais les troubles suscités par la question de l’esclavage dépassaient largement le cadre de ce seul territoire. En fait, ils s’insinuèrent presque partout dans la vie politique états-unienne. L’institution particulière du Sud provoquait systématiquement de vifs débats quel que soit le cadre dans lequel elle était abordée, qu’ils s’agissent des affaires internes, de la politique étrangère, des questions économiques, sociales ou juridiques. Tel un poison, l’esclavage rongeait la nation de manière toujours plus visible, jusqu’à la crise qui, tôt ou tard, allait enflammer les esprits. Les tentatives faites pour étendre l’esclavage en dehors des États-Unis n’étaient pas faites pour calmer le jeu.

Exporter l’esclavage pour assurer sa pérennité

Dans la même optique que celle qui avait mené à soulever le problème du statut du Kansas, le gouvernement Pierce avait aussi étudié la possibilité d’un tracé encore plus méridional pour le chemin de fer transcontinental à venir – une ligne qui relierait le sud de la Californie au Texas et au cours inférieur du Mississippi. Un tel trajet connecterait directement le Sud au Far West et à la côte Pacifique, constituant du même coup un axe qui faciliterait d’autant plus la colonisation de la région par des propriétaires d’esclaves. Pour cette raison, cette idée emportait l’adhésion d’une partie de l’opinion sudiste, menée par un entrepreneur ferroviaire de Caroline du Sud, William Gadsden.

Le problème était que la route la plus favorable à une liaison ferroviaire dans cette région ne passait pas entièrement par le territoire de la « cession mexicaine », mais plus au sud, au Mexique. Pierce décida donc d’acheter la région concernée au gouvernement mexicain, et nomma Gadsden ambassadeur à Mexico dans ce but. Le 30 décembre 1853, Gadsden signa un traité avec Santa Anna – qui était redevenu président du Mexique pour la onzième et dernière fois. Les États-Unis payaient cette fois au prix fort un territoire d’un peu moins de 77.000 kilomètres carrés : dix millions de dollars, soit environ 130 dollars au kilomètre carré, approximativement dix fois plus que l’indemnité versée contre la « cession mexicaine » en 1848. Cet « achat Gadsden » allait être ratifié par des deux parties en 1854.

Carte des acquisitions territoriales successives des États-Unis. L'achat Gadsden est figuré en ocre, au sud de l'actuel Arizona.

L’acquisition contre monnaie sonnante et trébuchante n’était pas le seul moyen envisagé par certains pour étendre le territoire des États-Unis. Quelques aventuriers entretenaient périodiquement des projets d’invasion qui tenaient davantage du roman que de la réalité. Une partie d’entre eux, pourtant, connut d’éphémères succès. L’instabilité quasi constante qui frappait les anciennes colonies espagnoles depuis qu’elles avaient accédé à l’indépendance, au début du siècle, fournissait un terreau favorable à ce genre d’entreprise. Un des inspirateurs en fut l’ancien vice-président Aaron Burr, suspecté en 1807 d’avoir voulu s’emparer du Texas, alors encore espagnol. Vers 1850, les aspirants conquérants étaient suffisamment nombreux pour qu’on ressuscite pour les désigner le terme de « flibustiers », initialement utilisé pour désigner des pirates. L’analogie était pertinente : il s’agissait ni plus ni moins de prendre un pays étranger « à l’abordage » en dehors de toute action étatique.

Aux États-Unis, une loi de 1794 – le Neutrality Act – interdisait aux citoyens américains de se livrer à ce genre d’activité. Toutefois, leurs actions s’avéraient populaires dans le Sud, et notamment parmi les plus virulents défenseurs de l’esclavage. Dans la mesure où les flibustiers s’en prenaient principalement à des pays d’Amérique centrale ou des Caraïbes, leur réussite était susceptible d’amener à la livraison, « clé en main » pourrait-on dire, d’un ou plusieurs territoires prêts à intégrer rapidement l’Union en tant qu’États esclavagistes – compte tenu de leur nature propice à la culture du coton, du tabac ou de la canne à sucre. L’existence de sociétés secrètes censées poursuivre ce but, tels par exemple les « Chevaliers du Cercle d’Or », alimentait les fantasmes et les peurs des abolitionnistes.

Les nouveaux pirates

Le plus connu de ces flibustiers fut sans doute William Walker. Inspiré par le Français Gaston de Raousset-Boulbon, qui avait tenté de conquérir à son profit la province mexicaine de Sonora en 1852, Walker s’embarqua l’année suivante dans une expédition en Basse-Californie. Avec quelques dizaines d’hommes, il parvint à s’emparer de La Paz, puis d’Ensenada, proclamant la naissance d’une « République de Basse-Californie » dont il devint évidemment le président, en novembre 1853. En janvier suivant, Walker annexa unilatéralement Sonora. Toutefois, la réaction de l’armée mexicaine le força à rentrer aux États-Unis dès mai 1854. Il y fut jugé pour sa violation du Neutrality Act et… acquitté au terme d’un simulacre de procès, le jury populaire étant intégralement acquis à sa cause. À sa suite, son inspirateur Raousset-Boulbon allait tenter de nouveau sa chance. Mais le Français, vaincu et capturé, allait être fusillé par les autorités mexicaines.

Toujours en 1854, le début d’une guerre civile au Nicaragua allait offrir à Walker une nouvelle occasion. Engagé comme mercenaire par le chef rebelle Patricio Rivas, Walker débarqua au Nicaragua en mai 1855 avec, cette fois, quelques centaines de compagnons. Les Américains finirent par prendre le contrôle du pays, installant Rivas à la présidence pendant que Walker devenait chef de l’armée – et, en pratique, le véritable maître du Nicaragua. Le flibustier n’entendait pas s’arrêter en si bon chemin, mais son ambition scella sa chute : ses velléités de restaurer la République fédérale d’Amérique centrale, un État regroupant Nicaragua, Guatemala, Honduras, Salvador et Costa Rica, et dissout en 1838, suscitèrent l’inquiétude de ses voisins. Ceux-ci se lancèrent dans une guerre préventive en février 1856, à l’instigation du président costaricien, et les opérations tournèrent rapidement en défaveur des Nicaraguayens.

Walker tenta d’appeler les États-Unis à l’aide. Écartant Rivas pour se proclamer lui-même président en juillet 1856, il instaura l’anglais comme langue officielle dans l’espoir que l’opinion publique sudiste ferait pression en sa faveur. Une de ses premières mesures en tant que chef de l’État fut de rétablir l’esclavage, aboli en 1824. Ce mouvement le rendit effectivement populaire dans le Sud, mais cela ne suffit pas. L’administration Pierce ne tarda pas à lui retirer la reconnaissance officielle qu’elle lui avait accordée lorsqu’il s’avéra que sa situation militaire était sans espoir. En décembre, Walker dut abandonner Granada, alors capitale du Nicaragua. Le 1er mai 1857, il se constitua prisonnier à bord d’un navire de la marine des États-Unis qui le ramena à New York. Acclamé en héros, il put sans difficultés mettre sur pied une nouvelle expédition depuis la Nouvelle-Orléans.

Carte de l'Amérique centrale, ici en 1892 (cartothèque Perry-Castaneda).

Cette fois, le navire transportant Walker et ses compagnons fut arraisonné par un bâtiment de l’U.S. Navy peu après son départ, et les flibustiers furent ramenés à leur point de départ. Après s’être fait oublier pendant quelques temps, William Walker réunit de nouveau des soutiens après la publication de ses mémoires. Peu après, il trouva une occasion de retourner en Amérique centrale, cette fois au Honduras, sur l’appel de colons anglophones. Les choses, cependant, tournèrent mal, et Walker dut remettre sa personne à un officier de la marine anglaise. Malheureusement pour lui, le gouvernement britannique commençait à être sérieusement agacé par ses agissements, qui compromettaient les intérêts du Royaume-Uni dans la région. Au lieu d’être extradé vers les États-Unis, Walker fut livré aux autorités honduriennes, qui le firent fusiller le 12 septembre 1860.

Cuba et le manifeste d’Ostende

L’Amérique centrale n’était pas le seul centre d’intérêt des flibustiers et de leurs soutiens esclavagistes. La vague de révolutions qui avait privé l’Espagne de son empire colonial lui avait laissé quelques miettes dans les Caraïbes. Porto Rico, et plus encore Cuba, aiguisaient la convoitise des partisans de l’institution particulière. Non seulement ces îles abritaient une agriculture de plantation similaire à celle du Sud, mais l’esclavage y était toujours pratiqué – il ne serait aboli qu’en 1863 à Porto Rico et 1866 à Cuba. Qui plus est, cette dernière était secouée périodiquement par des mouvements révolutionnaires, formant un terreau propice à la flibuste. Une de ces révolutions manquées, en 1848, entraîna la fuite aux États-Unis d’un de ces indépendantistes, Narciso Lopez.

Ce dernier organisa dès 1849 une expédition que le président Zachary Taylor fit intercepter par l’U.S. Navy. Sans se décourager, Lopez entreprit aussitôt l’organisation d’une nouvelle aventure. Comme les autres flibustiers, l’exilé cubain avait compris que ses meilleurs soutiens étaient à rechercher dans le Sud. Il sollicita de l’aide dans les milieux politiques de l’État du Mississippi. Le sénateur Jefferson Davis refusa de l’accompagner sur le terrain, mais son influence permit à Lopez d’obtenir le soutien du gouverneur du Mississippi, John Quitman, qui avait été général durant la guerre contre le Mexique. En mai 1850, Lopez débarqua à Cardenas avec pas moins de 600 flibustiers américains et exilés cubains. Toutefois, la population accueillit ses hommes en envahisseurs plutôt qu’en libérateurs, et l’expédition de Lopez dut rembarquer pour éviter l’anéantissement.

Les complicités de Lopez étant connues, Quitman et ses autres soutiens furent inculpés de violation du Neutrality Act, et le premier dut abandonner son poste de gouverneur – sans toutefois être condamné. Lopez fut laissé libre et, à l’instar de la plupart des autres flibustiers célèbres, ne se tint pas tranquille très longtemps. Le 12 août 1851, il débarqua de nouveau à Cuba avec 400 compagnons. Derechef, celui qui espérait soulever les Cubains pour sa cause n’obtint guère que leur hostilité. Mais cette fois, Lopez y ajouta une erreur sur le plan militaire, divisant ses maigres forces face à un ennemi supérieur en nombre. Encerclé et capturé, il trouva la mort de la même manière que bien des flibustiers, avant et après lui : devant un peloton d’exécution de la Havane, le 1er septembre 1851.

L’élection de Franklin Pierce, plutôt laxiste – pour ne pas dire bienveillant – à l’égard des intérêts esclavagistes en général, et des agissements des flibustiers en particulier, ranima les visées sur Cuba. John Quitman, nullement dissuadé par les conséquences de son échec précédent, se mit de nouveau en tête de s’emparer de la colonie espagnole. Associé à un ancien officier de l’armée régulière et futur général confédéré, Mansfield Lovell, Quitman se prépara pendant près d’un an. Son projet d’expédition, attirant les volontaires par centaines, fut en quelque sorte victime de son succès. Au printemps 1854, le gouvernement fédéral, craignant les répercussions internationales et déjà aux prises avec l’agitation générée par la loi Kansas-Nebraska, obligea Quitman à mettre un terme à l’aventure avant même qu’elle n’ait commencé. Cela ne l’empêcha nullement d’être élu représentant du Mississippi au Congrès en 1855, un siège qu’il allait conserver jusqu’à sa mort en 1858.

L’administration Pierce continua néanmoins à envisager sérieusement l’acquisition de Cuba. Quelques mois à peine après l’expédition avortée de Quitman, le secrétaire d’État William Marcy ordonna à ses principaux ambassadeurs en Europe – Pierre Soulé en Espagne, James Buchanan en Grande-Bretagne et John Mason en France – de se réunir pour discuter de la question à Ostende, en Belgique, en octobre 1854. Buchanan avait déjà proposé d’acheter Cuba à l’Espagne à l’époque où il était lui-même secrétaire d’État, sous la présidence de James Polk. Les trois diplomates conclurent que l’annexion de Cuba, sous une forme ou sous une autre, était absolument nécessaire et devait être prioritaire dans la politique étrangère des États-Unis. Le document ainsi rédigé, rendu public au début de 1855, fut rapidement surnommé « manifeste d’Ostende ». Vu comme servant uniquement les intérêts des propriétaires d’esclaves, il suscita un tel tollé dans le Nord que l’idée d’acquérir Cuba retomba rapidement au second plan.

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