Le village des damnés L’Histoire du déclenchement de la Guerre du Vietnam et de Jim Morrison 

Publié le par Bernard Gasnot

L’histoire étrange, mais néanmoins véridique, du Laurel Canyon et de la naissance de la génération hippie.

Avant qu’il ne devienne le Lizard King: l’amiral de l’U.S. Navy George Stephen Morrison et son fils, James Douglas Morrison, sur le pont de l’USS Bon Homme, en janvier 1964 :

« There’s something happening here
What it is ain’t exactly clear
»

« Je crois que de nos jours, surtout aux States, vous devez être un politicien ou un assassin ou quelque chose de ce genre pour devenir une vraie superstar »

Jim Morrison

Joignez-vous à moi, si vous en avez le temps, pour une petite ballade qui nous entraînera sur le chemin de la mémoire, en un temps, il y a de cela près de quatre décennies et demie, où l’Amérique avait pour la dernière fois envoyé des troupes en uniformes se battre pour imposer, au cours d’un conflit sanglant, la hmmm… « Démocratie » à une nation souveraine.

Nous sommes dans la première semaine d’août 1964, et des navires de guerre américains sous le commandement de l’amiral de la Navy George Stephen Morrison ont prétendument subi une attaque lors d’une patrouille dans le Golfe du Tonkin, au Vietnam. Cet événement, baptisé « l’incident du Golfe du Tonkin », va entraîner l’adoption immédiate par le Congrès américain de la Résolution du Golfe du Tonkin, qui était, de toute évidence, préparée à l’avance. Cette résolution va rapidement entraîner l’immersion de l’Amérique dans le bourbier Vietnamien. À la fin du conflit, plus de cinquante mille cadavres américains vont joncher les champs de bataille du Vietnam, du Laos et du Cambodge, aux côtés de millions de cadavres de sud-asiatiques.

Pour information, il apparaît que l’incident du Golfe du Tonkin diffère quelque peu des autres provocations supposées qui ont conduit ce pays à la guerre. Il ne s’agissait pas, comme nous l’avons vu à de nombreuses reprises, d’une opération « sous faux drapeau » (en d’autres termes, une opération lors de laquelle l’Oncle Sam s’attaque lui-même, puis pointe un index accusateur vers quelqu’un d’autre). Il ne s’agissait pas non plus d’une attaque délibérément provoquée, comme nous avons, là aussi, pu le constater à de nombreuses reprises par le passé. En réalité, le Golfe du Tonkin est une « attaque » qui n’a jamais eu lieu. Il est maintenant très largement admis, en dehors des cercles officiels, que l’incident a été entièrement inventé (il est en revanche tout à fait possible que l’intention des militaires américains était de provoquer une réponse défensive, qui aurait alors été présentée comme une attaque-surprise contre les navires américains. Les navires en question étaient en mission de collecte de renseignements, et se comportaient d’une façon très provocante. Il est tout à fait possible que, les forces vietnamiennes ne répliquant pas comme prévu, l’Oncle Sam ait décidé de se comporter comme si elles l’avaient tout de même fait).

Malgré tout, les USA allaient bombarder le Vietnam Nord aveuglément au début du mois de février 1965, et ce sans déclaration de guerre préalable ni raison valable pour entrer en guerre. Le mois de mars de la même année marquait le début de la tristement célèbre « Operation Rolling Thunder ». Au cours des trois années et demie suivantes, des millions de tonnes de bombes, de missiles, de roquettes, d’armes incendiaires et d’agents chimiques allaient être déversées sur le peuple vietnamien, au cours de ce qui ne peut être décrit autrement que comme l’un des pires crimes contre l’humanité jamais perpétré sur cette planète.

C’est également en mars 1965 que le premier soldat américain en uniforme posa officiellement le pied sur le sol vietnamien (bien que des unités des forces spéciales, présentées comme des « conseillers » et des « formateurs » s’y trouvaient depuis au moins quatre ans, et probablement depuis plus longtemps). Dès le mois d’avril 1965, 25 000 gamins américains en uniforme, dont la plupart étaient de grands adolescents à peine sortis du lycée, se retrouvaient à patauger dans les rizières du Vietnam. À la fin de l’année, le contingent américain se montait à 200 000 hommes.

Au même moment, en un autre endroit du monde, une nouvelle « scène » commence à prendre forme dans la ville de Los Angeles, en ces premiers mois de 1965. Des musiciens, des chanteurs et des compositeurs, comme mus par un joueur de flûte invisible, commencèrent à se rassembler dans une communauté isolée à la fois géographiquement et socialement, connue sous le nom de Laurel Canyon – une partie de L.A. fortement boisée, rustique et sereine mais néanmoins vaguement inquiétante, qui sépare le bassin de Los Angeles de la vallée de San Fernando. En quelques mois, le mouvement « hippie/flower child » prendra naissance en ce lieu, de même que le nouveau style musical qui va fournir la bande-son de la tumultueuse fin des années 60.

Un nombre troublant de superstars du rock vont émerger du Laurel Canyon entre le début des années 60 et le milieu des années 70. Les premiers à sortir un album seront le groupe The Byrds, dont la plus grande star s’avérera être Bill Crosby. Le premier titre du groupe, « Mr. Tambourine Man » sortit le jour du solstice d’été de 1965. Il sera rapidement suivi par le groupe dirigé par John Phillips, The Mamas and the Papas (« If You Can Believe Your Eyes and Ears » en janvier 1966), puis par Love et Arthur Lee (« Love » en mai 1966), Frank Zappa and the Mothers of Invention (« Freak out » en juin 1966), Buffalo Springfield avec Stephen Stills et Neil Young (« Buffalo Springfield » en octobre 1966), et The Doors (« The Doors » en janvier 1967).

L’un des premiers présents sur la scène de Laurel Canyon et du Sunset Strip fut l’énigmatique chanteur du groupe The Doors, Jim Morrison. Jim va très vite devenir l’une des figures les plus influentes, les plus iconiques, les plus encensées par la critique et les plus controversées à élire domicile à Laurel Canyon. Curieusement, l’auto-proclamé « Lizard King » aurait pu être célèbre d’une autre façon, bien qu’aucun de ses biographes n’ait jugé bon de mettre en relation ce point avec sa carrière ou sa mort prématurée: il s’avère qu’il est le fils de l’amiral George Stephen Morrison, que nous avons mentionné précédemment.

Ainsi donc, pendant que le père conspire activement pour fabriquer de toutes pièces un incident qui sera utilisé pour accélérer de façon décisive le lancement d’une guerre illégale, le fils prend position pour devenir l’une des icônes du mouvement « hippie »/anti-guerre. J’imagine que tout ceci n’a rien d’inhabituel. Après tout, le monde est petit, comme chacun sait. Et ce n’est pas comme si l’histoire de Jim Morrison était la seule dans ce genre.

Au cours des premières années de son apogée, la figure tutélaire de Laurel Canyon était l’excentrique Frank Zappa. Bien que lui et les diverses versions de ses Mothers of Invention n’atteindront jamais le succès du fils de l’amiral, Frank sera une personnalité extraordinairement influente auprès de ses contemporains. Cloîtré dans une demeure nommée la « Log Cabin » [cabane en bois] – située en plein cœur du Laurel Canyon, au croisement du Laurel Canyon Boulevard et de la Lookout Mountain Avenue – Zappa deviendra l’hôte de virtuellement tous les musiciens qui passeront par le canyon dans la deuxième moitié des années 60. Il va aussi découvrir et faire signer de nombreux artistes de scène dans ses différents labels basés au Laurel Canyon. La plupart des performances de ces artistes mettait en scène des personnages étranges au passé trouble (en particulier Captain Beefheart et Larry « Wild Man » Fischer), mais certains d’entre eux, dont le rocker psychédélique et shock-rocker Alice Cooper, vont accéder au statut de superstar.

Zappa et certains membres de son important entourage (la « Log Cabin » était dirigée comme une communauté hippie avant l’heure, infestée de parasites qui occupaient les diverses chambres de la résidence principale et de la maison d’invités, ainsi que les étranges grottes et tunnels situés dans le sous-sol de la maison; bien loin de la petite propriété désuète que son nom semble impliquer, la « Log Cabin » était une propriété caverneuse de cinq étages, avec un salon de plus de 600 mètres carrés orné de trois chandeliers massifs et d’une énorme cheminée allant du sol au plafond) allaient aussi avoir une influence décisive dans la mise en place du look et de l’attitude qui allaient devenir la marque de fabrique de la contre-culture « hippie » (bien que l’équipe de Zappa préférât le label « Freak »). Malgré tout cela, Zappa (né, curieusement, le jour du solstice d’hiver de 1940) n’a jamais caché le fait qu’il n’éprouvait que du mépris pour la culture « hippie » qu’il avait contribué à créer, et qui constituait son entourage immédiat.

Sachant que Zappa était, d’après de nombreux témoignages, un maniaque du contrôle, autoritaire et rigide, ainsi qu’un fervent supporter des menées militaires américaines en Asie du Sud-Est, il n’est sans doute pas surprenant de constater qu’il n’éprouvait aucune affinité avec le mouvement qu’il avait contribué à former. Et on peut probablement dire sans grand risque de se tromper que le père de Frank n’estimait pas beaucoup le mouvement hippie des années 60 lui non plus, sachant que Francis Zappa était, au cas où vous l’ignoriez, un spécialiste de la guerre chimique en poste à l’Edgewood Arsenal, comme il se doit. Edgewood est, bien sûr, le centre américain de la recherche sur les armes chimiques, ainsi qu’un complexe fréquemment cité comme étant l’un des principaux centres du programme MK-ULTRA. Étrangement, Frank a littéralement été élevé à l’Edgewood Arsenal, ayant passé les sept premières années de son existence dans les quartiers militaires de cette base. La famille a ensuite déménagé à Lancaster, en Californie, près de la base Edwards de l’US Air Force, où Francis Zappa a continué à s’occuper en travaillant sur des dossiers classifiés pour le compte du complexe militaro-industriel. Pendant ce temps, son fils se préparait à devenir une icône du mouvement peace & love. Une fois de plus, j’imagine que tout ceci n’a rien d’inhabituel.

Au fait, le manager de Zappa est un personnage mystérieux du nom d’Herb Cohen, qui a débarqué à L.A. en provenance du Bronx en compagnie de son frère Mutt, juste avant que la scène musicale et les clubs locaux ne commencent à monter en puissance. Cohen, un ancien U.S. Marine, a passé quelques années à voyager à travers le monde avant son arrivée sur la scène du Laurel Canyon. Étrangement, l’un de ses voyages l’amena au Congo en 1961, au moment même où le premier ministre de gauche Patrice Lumumba était torturé puis assassiné par notre CIA nationale. Pas d’inquiétude à avoir cependant; d’après l’un des biographes de Zappa, Cohen n’était pas au Congo pour y mener ce genre de mission malfaisante. Non, il était là-bas pour livrer des armes à Lumumba « dans le but de contrer la CIA », que vous le croyiez ou pas. Parce que, voyez-vous, c’est le genre de choses que faisaient les ex-Marines globe-trotters à cette époque (comme on va bientôt pouvoir le vérifier en examinant le cas d’une autre figure marquante du Laurel Canyon).

Intéressons-nous à présent à l’autre moitié de la famille royale du Laurel Canyon, en la personne de Gail Zappa, la femme de Frank, précédemment connue sous le nom d’Adelaide Sloatman. Gail est issue d’une longue lignée d’officiers de marine, y compris son père, ce dernier ayant passé sa vie à travailler sur des recherches top-secret sur l’armement nucléaire pour le compte de l’U.S. Navy. Gail elle-même a occupé un poste de secrétaire à l’Office of Naval Research and Development (elle a aussi déclaré lors d’une interview qu’elle « avait entendu des voix toute sa vie De nombreuses années avant leur arrivée quasi-simultanée dans le Laurel Canyon, Gail avait fréquenté une maternelle de la Navy en compagnie de « Mr. Risin Mojo » en personne, Jim Morrison (il se raconte que, alors enfants, Gail a donné un coup de marteau sur la tête de Jim). Ce même Jim Morrison a par la suite étudié au lycée d’Alexandria en Virginie, tout comme deux autres célébrités du Laurel Canyon: John Phillips et Cass Elliott.

« Papa » John Phillips va jouer un rôle majeur dans la dissémination de la contre-culture émergente au sein de la jeunesse américaine, un rôle probablement plus important que n’importe quel autre illustre résident du Laurel Canyon. Sa contribution a été de deux ordres: tout d’abord, il a co-organisé (avec Terry Melcher, l’associé de Charles Manson) le fameux Monterrey Pop Festival, qui, grâce à une couverture médiatique sans précédent, allait permettre à l’Amérique mainstream de réellement découvrir ce à quoi ressemblaient la musique et les vêtements du mouvement « hippie » émergent. Ensuite, Phillips est l’auteur d’une chanson insipide titrée « San Francisco (Be Sure to Wear Flowers in Your Hair) » qui allait rapidement se hisser au sommet des classements de vente de disques. Cette chanson, ainsi que le Monterrey Pop Festival, allait être un élément essentiel pour attirer tous les laissés pour compte du pays (dont une grande partie était composée d’adolescents fugueurs) à San Francisco, et ainsi créer le phénomène Haight-Ashbury et le fameux « Summer of Love » de 1967.

Avant d’arriver à Laurel Canyon et d’ouvrir les portes de sa maison aux futures stars, aux célébrités déjà installées, et aux tristement célèbres (comme le pré-cité Charles Manson, dont la « Family » a aussi passé quelque temps à la Log Cabin ainsi qu’à la résidence de « Mama » Cass Elliott, qui, au cas où vous l’ignoriez, était située juste en face de la maison d’Abigail Folger et Voytek Frykowski dans le Laurel Canyon, mais n’allons pas trop vite), John Edmund Andrew Phillips était lui aussi un enfant du complexe militaro-industriel, aussi choquant que cela puisse être. Fils du capitaine du corps des U.S. Marine Claude Andrew Phillips et d’une mère qui prétendait posséder des pouvoirs psychiques et télékinétiques, John a suivi les cours de plusieurs écoles préparatoires militaires d’élite dans la région de Washington D.C., avant d’intégrer la prestigieuse U.S. Naval Academy d’Annapolis.

Après avoir quitté Annapolis, John a épousé Susie Adams, descendante en ligne directe du « Père Fondateur » John Adams. Le père de Susie, James Adams Jr., a été impliqué dans ce que Susie a décrit comme des « barbouzeries avec l’Air Force à Vienne », que nous préférons appeler opérations d’espionnage secrètes. Susie elle-même a trouvé par la suite un emploi au Pentagone, en compagnie de la sœur aînée de John Phillips, Rosie, qui s’est rendue avec assiduité sur son lieu de travail pendant près de trente ans. La mère de John, « Dene » Phillips, a elle aussi passé la majeure partie de sa vie à travailler pour le gouvernement fédéral, à un poste non spécifié. Et le frère aîné de John, Tommy, était un ancien Marine couvert de cicatrices qui a trouvé un boulot de flic dans la police d’Alexandria, où il a fait preuve d’une propension à la violence dès qu’il avait affaire à des gens de couleur, comme le montre son dossier disciplinaire.

Évidemment, John Phillips, bien qu’ayant passé toute sa vie en compagnie d’employés de l’armée et des services secrets, ne trempait pas dans ce genre de choses. Ou c’est ce que nous sommes censés croire. Avant de devenir un musicien à succès, il semble que John Phillips se soit retrouvé, tout à fait innocemment, bien entendu, dans des endroits assez inhabituels. Un de ces endroits est La Havane, à Cuba, où Phillips est arrivé au moment culminant de la révolution cubaine. Pour information, Phillips a déclaré qu’il s’était rendu à La Havane en tant que simple citoyen, avec l’intention – vous allez adorer celle-ci – de « combattre pour Castro ». Parce qu’en ce temps-là, comme je l’ai souligné auparavant, beaucoup de gens voyageaient à l’étranger pour contrecarrer des opérations menées par la CIA, avant de s’établir dans le Laurel Canyon et de devenir membre de la génération « hippie ». Durant les deux semaines durant lesquelles a eu lieu la crise des missiles de Cuba, quelques années après la prise du pouvoir par Castro, Phillips traînait ses guêtres à Jacksonville, en Floride – juste à côté, simple coïncidence sans doute, de la base navale de Mayport.

Quoiqu’il en soit, passons à présent à l’une des étoiles les plus précoces et les plus brillantes du Laurel Canyon, Mr. Stephen Stills. Stills aura l’insigne honneur d’être le membre-fondateur de deux des groupes les plus appréciés du Laurel Canyon: Buffalo Springfield, et, inutile de le préciser, Crosby, Stills & Nash. De plus, Stills est l’auteur de ce qui constitue peut-être le premier, et sans doute le plus durable des hymnes de la génération des années 60, « For What It’s Worth », dont les premières lignes apparaissent en ouverture de cet article (le single suivant de Stills aura pour titre « Bluebird », ce qui, coïncidence ou pas, se trouve être le nom de code original assigné au programme MK-ULTRA).

Avant son arrivée dans le Laurel Canyon, Stephen Stills était (*bâillement*) un produit de plus d’une famille de militaires de carrière. En partie élevé au Texas, le jeune Stephen a passé de larges portions de son enfance à El Salvador, au Costa Rica, dans la Panama Canal Zone, et dans diverses autres locations en Amérique Centrale – aux côtés de son père qui, à n’en pas douter, participait à la propagation de la « démocratie », avec cette touche américaine si sympathique, auprès des masses mal lavées de cette partie du monde. Comme c’est le cas avec le reste des membres de notre galerie de personnages, Stills a été éduqué dans des écoles sur des bases militaires, et dans des académies militaires d’élite. Parmi ses contemporains du Laurel Canyon, Stills passait pour un individu à la personnalité agressive et autoritaire. Rien d’inhabituel dans tout ceci, bien entendu, comme nous avons pu le voir pour le reste de nos protagonistes.

Il y a toutefois un aspect encore plus curieux de l’histoire de Stephen Stills: par la suite, Stephen dira à qui voulait l’entendre qu’il avait servi sous les ordres de l’Oncle Sam dans les jungles vietnamiennes. Ces contes sont universellement rejetés par les chroniqueurs de cette période comme autant de délires causés par la drogue. Il sera prétendu qu’une telle chose ne pouvait être possible, puisque Stills est apparu sur la scène du Laurel Canyon au moment même où les premières troupes en uniforme foulaient le sol vietnamien pour la première fois, et qu’il est sans cesse resté dans la sphère publique par la suite. Et il est vrai que Stephen Stills n’a pas pu servir aux côtés des troupes en uniforme au Vietnam; mais il y a un fait indéniable qui est passé sous silence, qui est que des milliers de « conseillers » – autrement dit, des membres de la CIA et des forces spéciales – ont écumé ce pays pendant de nombreuses années, et ce bien avant l’arrivée officielle des premières troupes au sol. Ce qui est également passé sous silence est que, considérant son passé, son âge, et la chronologie des événements, Stephen Stills a non seulement très bien pu opérer au Vietnam, mais il aurait sans doute été un candidat de premier choix pour ce genre de mission. Après quoi, bien entendu, il aurait pu rapidement devenir – dites-moi si vous avez déjà entendu ceci auparavant – une icône de la peace generation.

Une autre de ces icônes, et l’un des résidents les plus flamboyants du Laurel Canyon, est un jeune homme du nom de David Crosby, le membre-fondateur d’un des premiers groupes du Laurel Canyon, The Byrds, ainsi que, bien entendu, de Crosby, Stills & Nash. On ne sera pas surpris d’apprendre que Crosby est le fils d’un diplômé d’Annapolis et officier de renseignement durant la seconde guerre mondiale, le major Floyd Delafield Crosby. Comme d’autres dans cette histoire, Floyd Crosby a passé beaucoup de temps à voyager autour du monde, à la fin de sa carrière. Ces voyages l’ont amené dans des endroits comme Haïti, qu’il a visité en 1927, pile au moment où le pays se trouvait être, simple coïncidence bien entendu, occupé militairement par les U.S. Marines. L’un des Marines qui assurait cette occupation était d’ailleurs un personnage que nous avons déjà croisé auparavant, le capitaine Claude Andrew Phillips.

Mais David Crosby est bien plus que le fils du major Floyd Delafield Crosby. Il s’avère que David Van Cortland Crosby est le rejeton des familles Van Cortlandt, Van Schuyler et Van Rensselaer, dont les liens sont très étroits entre elles. Et bien que vous vous dites sans doute « les familles Van quoi? », je peux vous assurer que si vous entrez ces noms dans Wikipedia, vous allez passer un bon bout de temps à mesurer tout le pouvoir amassé par ces familles depuis plus de deux siècles et demi. On se bornera à dire que l’arbre généalogique des Crosby contient une liste réellement vertigineuse de sénateurs et de membres du Congrès, de membres des sénats et assemblées d’état, de gouverneurs, de maires, de juges, de membres de la Cour Suprême, de généraux de la révolution et de la guerre civile, de signataires de la déclaration d’indépendance, et de membres du Congrès Continental. Je me dois aussi d’ajouter – pour ceux d’entre vous ayant un appétit pour ce genre de choses – qu’on y trouve aussi quelques francs-maçons de haut rang. Stephen Van Rensselaer III, par exemple, fut le Grand Maître des maçons de New York. Et si tout ceci n’est pas suffisamment impressionnant, la New England Généalogique Society nous apprend que David Van Cortland Crosby est aussi le descendant en ligne directe des « Pères Fondateurs » et auteurs des Federalist Papers, Alexander Hamilton et John Jay.

S’il y a effectivement, comme beaucoup en sont convaincus, un réseau de familles d’élite qui a mis en oeuvre les principaux événements survenus aux plans nationaux et planétaires depuis très longtemps, alors on peut dire sans grand risque de se tromper que David Crosby est un membre de sang de ce type de clan (ce qui pourrait bien expliquer, maintenant que j’y pense, pourquoi sa semence est si activement recherchée dans certains milieux – parce que, soyons honnête, la raison ne peut en être ni son talent, ni son apparence physique). Si l’Amérique était une monarchie, David Crosby serait probablement un duc, ou un prince, ou quelque chose dans ce genre (je ne sais pas vraiment comment fonctionnent toutes ces conneries). Mais à part ça, il s’agit d’un type tout à fait banal et ordinaire, qui est juste devenu, presque par hasard, l’une des étoiles les plus brillantes du Laurel Canyon. Et qui, je suppose qu’il convient de l’ajouter, avait aussi une véritable passion pour les armes à feu, en particulier pour les armes de poing, dont il a possédé une importante collection sa vie durant. D’après ses proches, il était extrêmement rare de ne pas voir Mr. Crosby se trimballer avec un flingue (John Phillips possédait lui aussi des armes à feu, et en portait parfois sur lui). Et d’après Crosby lui-même, il a en une occasion déchargé une arme à feu sur un autre être humain au cours d’une crise de rage. Tout ceci faisait de lui, bien entendu, un choix évident pour devenir le porte-drapeau de tous les Flower Children.

Quelques années plus tard, une autre star est apparue sur la scène du Laurel Canyon, l’auteur-interprète Jackson Browne, qui – êtes-vous aussi lassé que je le suis moi-même? – est le produit d’une famille de militaires de carrière. Le père de Browne a été assigné à la « reconstruction » de l’Allemagne d’après-guerre, ce qui signifie qu’il était très probablement un employé de l’OSS, le précurseur de la CIA. Comme les lecteurs de mon livre Under standing the F-Word s’en souviennent peut-être, l’implication américaine dans la reconstruction de l’Allemagne d’après-guerre consistait essentiellement dans le maintien de la plus grande partie de l’infrastructure nazie, tout en protégeant les criminels de guerre de poursuites éventuelles. C’est dans ce contexte que Jackson Browne vit le jour dans un hôpital militaire à Heidelberg, en Allemagne. Environ deux décennies plus tard, il émergea comme… oh, et puis, peu importe.

Parlons plutôt de trois autres vocalistes du Laurel Canyon, qui atteignirent des niveaux de célébrité et de fortune ahurissants: Gerry Beckley, Dan Peek et Dewey Bunnell. Individuellement, ces trois noms ne disent rien à la quasi-totalité des lecteurs; mais collectivement, ces trois-là vont, avec leur groupe America, sortir d’énormes hits au début des années 70 avec des titres tels que « Ventura Highway », « A Horse With No Name » et « The Tin Man », basé sur le magicien d’Oz. Je n’ai probablement pas besoin d’ajouter que ces trois jeunes gens étaient issus de la communauté militaire et du renseignement. Le papa de Beckley était le commandant de la défunte base l’USAF de West Ruislip, près de Londres, en Angleterre, qui était profondément impliquée dans des opérations de renseignement. Les pères de Bunnell et Peek étaient tous deux des officiers de carrière de l’Air Force, sous les ordres du papa de Beckley à West Ruislip, où les trois garçons se sont rencontrés pour la première fois.

Je suppose qu’on pourrait aussi évoquer Mike Nesmith des Monkees et Corey Wells de Three Dog Night (deux autres groupes du Laurel Canyon à l’immense succès), qui ont tous débarqué à L.A. peu après avoir servi dans l’U.S. Air Force. Nesmith est également l’héritier d’une fortune familiale estimée à 25 millions de dollars. Gram Parsons, qui a brièvement remplacé David Crosby dans le groupe The Byrds avant de créer The Flying Burrito Brothers, était le fils du major Cecil Ingram « Coon Dog » Connor II, un officier militaire décoré et pilote de bombardier qui a effectué plus de 50 missions de combat. Parsons était aussi l’héritier, par sa mère, de la colossale fortune familiale des Snively. Connue comme étant la famille la plus riche de la très sélecte enclave de Winter Haven, en Floride, la famille Snively était l’heureuse propriétaire de Snively Groves, Inc., qui détient environ un tiers de toutes les plantations de citronniers de l’état de Floride.

Et ça continue ainsi, au fur et à mesure qu’on déroule la liste des superstars du Laurel Canyon. Ce qu’on y trouve le plus souvent sont des fils et filles de la communauté militaire/du renseignement, et les fils et filles de familles extrêmement fortunées et privilégiées – et on trouvera très souvent les deux combinés dans un package bien pratique. De temps en temps, on tombera sur un ancien enfant-acteur, comme le susmentionné Brandon DeWilde, ou Mickey Dolenz des Monkees, ou le prodige excentrique Van Dyke Parks. On peut aussi rencontrer d’anciens habitués des asiles psychiatriques, comme James Taylor, qui a séjourné dans deux hôpitaux psychiatriques différents du Massachusetts avant de grimper sur la scène de Laurel Canyon, ou Larry « Wild Man » Fischer, qui a constamment séjourné dans des institutions de ce type pendant son adolescence, dont une fois pour avoir poignardé sa mère avec un couteau (une action qui a été joyeusement reproduite par Zappa sur la couverture du premier album de Fischer). Enfin, on peut aussi trouver le rejeton d’une figure du crime organisé, comme Warren Zevon, le fils de William « Stumpy » Zevon, un lieutenant du tristement célèbre parrain de L.A. Mickey Cohen.

Tous ces gens se sont rassemblés presque au même moment le long des routes étroites et sinueuses du Laurel Canyon. Ils venaient de tout le pays – malgré une surreprésentation notable de la région de Washington D.C. – ainsi que du Canada et de l’Angleterre. Ils sont venus alors même qu’il n’y avait, à l’époque, pas vraiment d’industrie de la pop musique à Los Angeles. Il sont venus alors même qu’ils n’avaient, en y repensant, aucune raison valable pour venir ici.

De nos jours, il serait bien entendu tout à fait normal qu’un aspirant musicien décide de s’aventurer à Los Angeles. Mais à cette époque, les centres de l’univers de la musique étaient Nashville, Detroit et New York. Ce n’est pas l’industrie qui a attiré la population du Laurel Canyon, voyez-vous, mais plutôt la population du Laurel Canyon qui a fait de Los Angeles l’épicentre de l’industrie de la musique. À quoi donc pouvons-nous attribuer cette concentration sans précédent de futures superstars de la musique dans les collines surplombant Los Angeles? Qu’est ce qui les a tous poussés à partir vers l’Ouest? C’est peut-être Neil Young qui a donné la meilleure explication lorsqu’il a répondu à un interviewer qu’il ne pouvait pas vraiment dire pourquoi il s’était rendu à L.A. aux alentours de 1966; les autres et lui « y sont juste allés comme des moutons de Panurge ».

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