1 L’extermination de malades et handicapés mentaux sous le régime national-socialiste

Publié le par Bernard Gasnot

Entre 1939 et 1945, environ 300 000 malades et handicapés mentaux ont été assassinés sous couvert d’« euthanasie » dans les territoires allemands. Les opérations baptisées « Aktion T4 » et « Aktion 14f13 » constituent les aspects les plus connus de cette politique. Cet article retrace l’historique de la théorie des « vies indignes d’être vécues », décrit son application radicale et meurtrière du temps du national-socialisme dans le Reich allemand et dans les territoires occupés, distingue les différentes formes de mise en œuvre du programme d’« euthanasie », rappelle qui furent ses acteurs et leurs motifs, et s’efforce de préserver la mémoire des victimes.

Euthanasie », persécution de malades et handicapés mentaux, guerre et assassinat de malades.

Contexte et antécédents: les débats sur l'«euthanasie» en Allemagne à partir du 1895

Entre 1939 et 1945, environ 300 000 malades et handicapés mentaux, hommes, femmes et enfants, ont été assassinés dans les territoires allemands sous couvert d’« euthanasie » : ils ont été tués par inhalation de monoxyde de carbone dans des centres de mise à mort spécialement aménagés à cette fin, ou ont succombé à la privation de nourriture, à la négligence et à l’administration délibérée de doses excessives de médicaments dans des Heil- und Pflegeanstalten, des hôpitaux spécialisés dans l’accueil des handicapés. Dans les territoires occupés de Pologne et d’Union soviétique, ils ont été abattus par les commandos spéciaux et les commandos d’intervention (Sonder- et Einsatzkommandos) de la SS, gazés ou exécutés par d’autres moyens. Ces opérations d’extermination ont mobilisé des médecins, du personnel soignant, des administrateurs et des membres de la SS. Même si l’organisation et la responsabilité de ces assassinats ont pris des visages multiples, l’intention était identique : la suppression plus ou moins systématique des « vies indignes d’être vécues », sous prétexte de délivrer des malades prétendument incurables de leurs souffrances et de « purifier l’organisme du peuple de ceux qui ne représentent qu’un poids mort ». Aussi est-il impossible de comprendre l’assassinat des patients hospitalisés dans le Troisième Reich et dans les territoires occupés au cours de la Seconde Guerre mondiale sans tenir compte des débats autour de l’« euthanasie », la délivrance médicale de malades incurables, apparus à partir de la fin du XIXe siècle. 

En 1895, Adolf Jost, étudiant en philosophie, publia un ouvrage intitulé « Le droit à la mort » (« Das Recht auf den Tod »). L’individu devait, selon lui, pouvoir disposer en toute liberté de sa propre mort, si la maladie ou l’infirmité privait sa vie de toute valeur. S’y ajoutait le motif de la compassion, qui obligeait les médecins et la société à libérer ceux qui souffraient en leur accordant la mort :

« Quand nous voyons un malade incurable se tordre de douleurs indicibles sur sa couche, avec pour toute perspective celle, misérable, de longs mois de dépérissement, sans espoir de guérison, quand nous traversons les salles d’un asile et que la vision du fou furieux ou du paralytique nous emplit de toute la pitié dont l’homme est capable, cette idée ne peut que surgir en nous malgré tous les préjugés dont nous sommes pétris : “ces gens n’ont-ils pas droit à la mort, la société humaine n’a-t-elle pas le devoir de leur accorder cette mort avec le moins de souffrance possible ?” » 

L’ambiguïté de l’idée d’« euthanasie » apparaît ainsi déjà chez Jost : le droit de l’individu à la mort doit en même temps soulager la société de vies qui ne lui sont plus d’aucune utilité. Avant la Première Guerre mondiale, les débats sur l’« euthanasie » ne mobilisaient que quelques voix isolées, ainsi que des cercles marqués par l’idéologie du darwinisme social. Dans la misère de l’immédiat après-guerre en Allemagne, les concepts et les cibles se radicalisèrent. L’année 1920 vit la publication d’un texte de deux auteurs en vue, Karl Binding, spécialiste de droit pénal, et Alfred Hoche, psychiatre, sous un titre qui avait tout du programme : Die Freigabe der Vernichtung lebensunwerten Lebens –  « L’autorisation de détruire la vie indigne d’être vécue. » Ils posaient d’emblée la question suivante : « Existe-t-il des vies humaines qui ont si manifestement perdu les qualités de ce que le droit est tenu de protéger, que leur poursuite est durablement privée de toute valeur pour leur possesseur comme pour la société ? »

Les malades incurables qui en manifestaient le désir, les personnes inconscientes qui, si elles se réveillaient un jour, seraient condamnées à une misère sans nom ainsi que les « morts cérébraux », tous ces «  poids morts » qui croupissaient dans les établissements spécialisés devaient être libérés de leurs souffrances par la mort. Les « morts cérébraux » n’ayant ni la volonté de vivre, ni celle de mourir, les mettre à mort ne leur causait aucun tort. La dévalorisation de l’existence des êtres fragiles ayant besoin d’aide et de soins, inhérente à l’idée de « vie indigne d’être vécue », allait exercer des effets pernicieux. Et ce d’autant plus que des arguments économiques entrèrent en jeu pour justifier l’élimination sur ordre de l’État des patients considérés comme «  morts cérébraux » hébergés en institution. Hoche met dans la balance « l’énorme chapitre » que représentaient pour les ressources nationales les soins nécessaires à quelque 30 000 « idiots complets » et « existences poids mort », dont 3 000 à 4 000 « morts cérébraux »  – autant d’individus totalement improductifs

.

. Il en conclut qu’un jour peut-être, nous serons assez mûrs pour comprendre « que l’élimination des morts cérébraux ne représente ni un crime, ni une action immorale, ni une atrocité affective mais un acte utile et légitime. »

Les recommandations de Binding et de Hoche suscitèrent une vive controverse dans les milieux médicaux, juridiques et politiques de la République de Weimar. On vit dans cet ouvrage « le digne enfant de notre temps ambivalent »  et on s’offusqua étonnamment peu des termes péjoratifs utilisés pour désigner les malades et handicapés mentaux. Le sondage réalisé par le directeur d’un établissement d’éducation et de soins pour enfants arriérés de Saxe auprès des parents de ses pensionnaires au début des années 1920 est pour le moins instructif. Quand on leur demanda s’ils seraient prêts à accepter que l’on abrège sans souffrances la vie de leur enfant pour peu que les experts aient établi que celui-ci était incurablement « idiot », 119 répondirent « oui » et 43 seulement « non »c7

L’intensité et le radicalisme des débats sur l’euthanasie et la « destruction des vies indignes d’être vécues » sous la République de Weimar étaient de toute évidence liés à la situation socio-économique : ils refluèrent légèrement au milieu des années 1920 pour reprendre de la vigueur lorsque s’amorça la crise économique mondiale. Les coupes draconiennes opérées dans les prestations d’aide sociale et les mesures d’économie mises en place dans les établissements psychiatriques, qui se traduisirent par une baisse des indemnités et une réduction du personnel, des soins et du chauffage, aggravèrent les conditions de vie des malades et handicapés mentaux. Dans le même temps, les positions favorables à l’eugénisme et à « l’hygiène raciale » gagnèrent en influence : il convenait d’exclure de la reproduction les éléments génétiquement inférieurs de la population en les stérilisant et en les enfermant dans des établissements, afin d’éviter le déclin intellectuel, physique et social du peuple allemand

 

. À la veille de la prise de pouvoir par les nationaux-socialistes dans la République de Weimar économiquement et politiquement aux abois, les idées de « destruction des vies indignes d’être vécues » et l’eugénisme désormais scientifiquement établi entraînèrent une remise en cause du respect inconditionnel de la vie et de la dignité de l’individu. L’idée, inspirée par « l’hygiène raciale » et le darwinisme social, qu’il convenait de sacrifier les plus faibles pour mieux renforcer les éléments sains et solides exerça une séduction accrue auprès des médecins, des hommes politiques, des juristes, des économistes et des scientifiques.

Après l’arrivée au pouvoir des nationaux-socialistes en janvier 1933, « l’hygiène raciale » s’imposa comme la science par excellence en matière de politique démographique et sociale. Les soutiens de l’État et les prestations sociales, les prêts aux jeunes ménages par exemple, devaient être attribués en fonction de la « valeur raciale » des individus et des caractéristiques de leur patrimoine génétique ; en même temps la « loi de prévention de la progéniture porteuse de maladies héréditaires » définissait les éléments de la population à exclure de la reproduction par la stérilisation forcée. De 1934 à 1945, entre 350 000 et 400 000 personnes furent ainsi stérilisées contre leur gré, parce qu’elles souffraient de huit maladies considérées comme « héréditaires », dont « la débilité mentale congénitale », la « schizophrénie » et l’« épilepsie » 

. Une vaste campagne de propagande en faveur de « l’hygiène raciale » devait légitimer cette politique de stérilisation aux yeux de la population, tout en dévalorisant massivement les individus considérés comme inférieurs, socialement et génétiquement. Malgré l’utilisation des termes d’« extermination » et de « purification de la population », il était rare que l’on formule explicitement l’exigence de « destruction des vies indignes d’être vécues ». Adolf Hitler n’avait l’intention de s’attaquer à la question de l’« euthanasie » qu’après le déclenchement de la guerre. Les établissements hospitaliers ayant poursuivi une rigoureuse politique d’économies dans les années 1930, les conditions de vie de leurs patients s’aggravèrent du fait de la surpopulation et des réductions budgétaires. On rencontre désormais dans certains dossiers de malades l’expression forgée par Binding et Hoche, de « vie indigne d’être vécue ». C’est ainsi que le médecin-chef de l’établissement psychiatrique de Wiesloch, le docteur Gregor Overhamm, note en 1938 à propos d’Adelheid B., 32 ans, fille d’un avocat juif et handicapée mentale : « Toujours effroyablement difficile et dérangeante. Vie indigne d’être vécue ! » 

 

 En juin 1939, on peut lire au sujet d’Helene N., 47 ans : « Toujours pareil. Morte cérébrale. Son dossier médical peut être clôturé, car aucune évolution future n’est possible. La seule entrée utile sera l’indication de la date de sa mort Cette déshumanisation des patients a contribué à ce qu’on leur applique le programme d’« euthanasie » national-socialiste.

Le crime : l’extermination de masse des patients hospitalisés

En octobre 1939, Adolf Hitler signa un document, antidaté du 1er septembre 1939, libellé en ces termes :

« Le Reichsleiter Bouhler et le docteur en médecine Brandt sont chargés, sous leur responsabilité, d’élargir les attributions de certains médecins à désigner nominativement. Ceux-ci pourront accorder une mort miséricordieuse aux malades qui auront été jugés incurables selon une appréciation aussi rigoureuse que possible. » 

L’agression contre la Pologne ne devait pas seulement marquer le début d’une « guerre vers l’extérieur », mais aussi d’une « guerre vers l’intérieur », ayant pour cible les éléments de la population considérés comme inférieurs pour des raisons raciales, génétiques ou sociales. Il s’agissait d’éliminer ceux qui n’étaient plus utiles à la communauté, ceux qui, en raison d’une maladie ou d’une particularité sociale, ne pouvaient plus accomplir un travail profitable. Pour éviter que cette élimination puisse apparaître à un regard extérieur comme un acte odieux et cruel, il convenait de la présenter comme la délivrance des souffrances. L’élimination des malades et handicapés mentaux était directement liée à l’agression contre la République polonaise : juste après le début de la guerre, des commandos spéciaux de la SS exécutèrent en Pologne occupée des patients allemands et polonais hospitalisés en les fusillant ou en les gazant, et évacuèrent certains établissements pour les mettre à la disposition de la SS et de la Wehrmacht. Entre octobre et décembre 1939, des patients d’établissements poméraniens furent également abattus dans une forêt proche de Neustadt, en Prusse occidentale, par le commando spécial Eimann de la SS, avant d’être enfouis dans des fosses communes. 

 Le commando spécial Lange, responsable de l’assassinat de patients à Warthegau, utilisait des chambres à gaz mobiles, un dispositif également employé pour éliminer les patients d’établissements de Prusse orientale entre mai et juin 1940. On évalue à quelque 1 600 le nombre de victimes de cette opération.   Au total, pendant l’occupation allemande de la Pologne, au moins 17 000 patients d’établissements psychiatriques polonais furent assassinés, sans tenir compte des victimes de la faim et du manque de soins. 

 

 L’élimination des patients d’hôpitaux psychiatriques se poursuivit aussi pendant la guerre contre l’Union soviétique, au cours de laquelle des commandos d’intervention de la SS et du SD, en collaboration avec la Wehrmacht, se livrèrent à des exécutions massives de patients d’hôpitaux psychiatriques ainsi que de Juifs, de Sinti et de Roms, de partisans et de « bolchevistes ». La Wehrmacht mit la main sur les locaux ainsi libérés et sur les stocks alimentaires disponibles. Un aperçu incomplet fait état de 17 000 personnes assassinées, mais leur nombre réel est nettement supérieur. 

 

 Il convient de distinguer deux programmes : 
1. Dans le cadre de l’« euthanasie des enfants » (Kindereuthanasie), on procéda au recensement des nouveau-nés et des enfants de moins de trois ans, physiquement ou mentalement handicapés, qui n’étaient pas confiés à une institution. Les enfants enregistrés dans ce cadre étaient internés, mis en observation, sélectionnés et mis à mort dans des « services pédiatriques spécialisés » (Kinderfachabteilungen).
2. L’« Aktion T4 » du nom du siège de l’organisation de mise à mort des patients situé au 4 Tiergartenstrasse de Berlin, avait pour objectif de recenser, de sélectionner et d’éliminer les malades mentaux. Internés dans des hôpitaux psychiatriques, ils devaient être assassinés au monoxyde de carbone dans des centres de mise à mort aménagés à cette fin. 
Les deux programmes, l’« euthanasie des enfants » et l’« Aktion T 4 » étaient organisés par la chancellerie du Führer, un service dirigé par Philipp Bouhler et placé sous les ordres directs d’Hitler, en collaboration avec le ministère de l’Intérieur du Reich.

La chancellerie du Führer reçut à la fin des années 1930 plusieurs requêtes de parents sollicitant une « mort miséricordieuse » (Gnadentod) pour leurs enfants lourdement handicapés. Parmi ces demandes, le « cas du petit Knauer » fit figure de précédent. Le père de ce nourrisson souffrant d’infirmités physiques et mentales s’était adressé à Adolf Hitler. Après un examen confié au médecin personnel de ce dernier, Karl Brandt, l’enfant fut « endormi » à la clinique pédiatrique de l’université de Leipzig. 

 

 À partir d’août 1939, tous les médecins et sages-femmes furent tenus de signaler au « Comité du Reich pour l’étude scientifique des maladies graves héréditaires et congénitales » les enfants mentalement ou physiquement handicapés, par l’intermédiaire des bureaux de santé locaux. Les formulaires relativement détaillés établis à cette fin étaient ensuite transmis aux trois experts du « Comité du Reich », parmi lesquels le directeur de la clinique pédiatrique de l’Université de Leipzig, le professeur Werner Catel. Ces experts décidaient du transfert des petits handicapés dans un « service de pédiatrie », où l’on promettait aux parents qu’ils seraient traités et soignés aussi bien que possible mais où l’on procédait en réalité à des sélections et à des mises à mort. Les enfants étaient généralement tués par une administration excessive de médicaments (luminal ou mélange de morphine et de scopolamine), ils mouraient de pneumonie, ce qui permettait de faire croire aux parents qu’il s’agissait d’une mort naturelle. À partir de mars 1941, les enfants et les adolescents de moins de 14 ans déjà en institution relevèrent, eux aussi, des attributions du « Comité du Reich » et furent condamnés à être éliminés dans les services pédiatriques. En tout, une trentaine de ces « services de pédiatrie » fonctionnèrent jusqu’à la fin de la guerre, également dans les territoires occupés de Pologne et de Tchécoslovaquie. 

 

 Il est difficile d’estimer le nombre d’enfants et d’adolescents handicapés assassinés dans ces services, mais on peut l’évaluer à environ 5 000. Dans certains services pédiatriques, les enfants étaient soumis à des expériences médicales avant leur assassinat, notamment à des essais de vaccins contre la tuberculose. La chancellerie du Führer créa deux centres de recherches sur les causes de la « débilité mentale » et de l’épilepsie, l’un à l’hôpital de Brandebourg-Görden, l’autre à l’hôpital de Wiesloch. Un vaste projet de recherches destiné à distinguer les causes héréditaires et non héréditaires du handicap mental mené à la clinique psychiatrique de l’université de Heidelberg sous la direction du professeur Carl Schneider coûta la vie à 21 enfants entre 1942 et 1944. 

  •  

L’« Aktion T4 » présentait le caractère d’une opération d’extermination massive niant l’identité des victimes.  À partir d’octobre 1939, les premiers formulaires destinés à la sélection des patients internés à éliminer furent envoyés par l’intermédiaire du ministère de l’Intérieur du Reich et des administrations hospitalières des Länder et des provinces : étaient concernés tous les patients hospitalisés depuis au moins cinq ans dans un établissement psychiatrique et qui n’étaient capables d’accomplir, au mieux, que des « tâches mécaniques », auxquels  s’ajoutaient les aliénés criminels et les patients qui n’étaient « pas de sang allemand ou apparenté. » 

On peut, à partir des indications portées sur ce formulaire d’une page, déduire les critères de sélection appliqués, lesquels concernaient l’appartenance raciale, l’incurabilité de la maladie (« durée du traitement en établissement »), l’absence de travail productif et l’existence d’un comportement « asocial » ou « criminel ». Pour des raisons d’opportunisme politique, on exempta provisoirement de ces mesures les gens atteints de maladies dues à la vieillesse, les anciens combattants de la guerre mondiale et les ressortissants étrangers. Une fois remplis, les formulaires étaient enregistrés et photocopiés au bureau « T 4 » de la chancellerie du Führer, avant d’être transmis à des médecins experts. Au nombre de quarante-deux au total, ils étaient chargés de décider de la vie ou de la mort des personnes concernées sur la seule foi des indications portées sur ce formulaire. Une croix rouge et c’était la mort, un trait bleu, ils avaient la vie sauve. La décision finale incombait aux experts en chef, parmi lesquels Herbert Linden du ministère de l’Intérieur du Reich et le chef du service médical de la « T4 », Werner Heyde. Grâce aux 30 000 dossiers médicaux de victimes de l’« Aktion T4 » parvenus jusqu’à nous, il a été possible de prouver que l’incapacité d’accomplir un travail productif était effectivement le critère de sélection déterminant de l’« Aktion T4 ». Par ailleurs, la durée d’hospitalisation, la nécessité de soins et le « comportement gênant » jouaient également un rôle. Seuls ceux qui fournissaient un travail productif avaient une chance d’avoir la vie sauve. 

 On dressait ensuite des listes de transport sur lesquelles figuraient les noms des patients sélectionnés pour la mort, listes qui étaient adressées aux établissements concernés par la voie hiérarchique. Quelques jours plus tard, les sinistres cars gris ou rouges de la « Société d’utilité publique pour le transport des patients » (Gemeinnützige Krankentransportgesellschaft) arrivaient pour transférer les patients dans l’un des six établissements de mise à mort aménagés à l’intérieur du territoire du Reich allemand : Grafeneck dans le Jura souabe, Brandebourg-sur-la-Havel, Sonnenstein près de Pirna en Saxe, Hartheim à proximité de Linz en Autriche, Bernburg sur la Saale et Hadamar en Hesse. Le processus de sélection fut modifié au cours même de l’« Aktion T4 » à la suite du transport, dans les premiers mois de l’année, d’un grand nombre de patients aptes au travail, qui montra la nécessité d’adapter plus finement le processus de sélection à l’objectif visé. On mit en place des commissions de médecins de la « T4 » dans un certain nombre d’établissements religieux et en Autriche, afin qu’ils sélectionnent les patients directement sur place. 

 

 

 Le système des établissements intermédiaires fut instauré à partir de l’été 1940 : les transports ne rejoignaient plus directement les centres de mise à mort, mais passaient par des établissements intermédiaires où les patients attendaient leur départ pour la mort pendant plusieurs semaines, plusieurs mois parfois. Ces étapes avaient l’avantage de dissimuler les itinéraires suivis par les transports ; situés à proximité des centres de mise à mort, ces établissements intermédiaires permettaient d’organiser avec plus de souplesse et d’efficacité le fonctionnement quasi industriel des centres de mise à mort. Certains des patients ainsi condamnés devinaient le sort qui les attendaient et résistaient ; on leur administrait alors des injections de tranquillisant pendant le trajet. À leur arrivée au centre de mise à mort, ils étaient accueillis par le personnel soignant local, qui leur demandait de se déshabiller avant de se présenter à tour de rôle aux médecins responsables ; ceux-ci vérifiaient l’identité de la victime et inventaient une cause plausible de mort pour le certificat de décès. Les victimes étaient photographiées avant d’être conduites par groupes dans les chambres à gaz déguisées en douches. Le médecin chargé de l’exécution ouvrait la valve des bonbonnes de gaz, et les émanations de monoxyde de carbone provoquaient la mort par asphyxie. Au bout de deux heures environ, on aérait la chambre à gaz et les Brenner, les « brûleurs », sortaient les cadavres, non sans arracher au préalable les dents en or de ceux qui avaient été marqués à cet effet. Il pouvait arriver que l’on sélectionne certains sujets à des fins de recherche scientifique. Les cadavres étaient brûlés dans un four crématoire situé à côté de la chambre à gaz. La fumée imprégnée de l’odeur des cadavres des établissements de gazage se voyait et se sentait dans tout le voisinage.

Toutes ces morts donnaient lieu à des formalités administratives. 

 

 Une quinzaine de jours après l’exécution, la famille recevait une « lettre de condoléances » accompagnée d’un certificat de décès mensonger : « Nous avons l’immense regret de vous informer que…, qui avait dû être transféré dans notre établissement, le… par ordre ministériel conformément aux instructions du commissaire pour la défense du Reich, est mort subitement le… des suites de… En raison du caractère incurable de la grave maladie dont il était atteint, cette mort aura été une délivrance pour lui. » Pendant le délai séparant l’exécution de la victime et l’annonce de sa mort, qui durait généralement deux semaines, le service central de comptabilité de la « T4 » continuait à encaisser  le montant des frais d’hospitalisation. Ce programme de mise à mort permit ainsi de dégager plusieurs millions de Reichsmarks de bénéfices. Malgré toutes les mesures prises pour conserver le secret, les assassinats de malades éveillèrent l’inquiétude de la population. À la suite du sermon de protestation prononcé par l’évêque de Münster, Monseigneur von Galen, Hitler ordonna l’interruption des gazages effectués dans le cadre de l’« Aktion T4 ». Il craignait de toute évidence que la poursuite des opérations d’« euthanasie » dénoncées publiquement et très contestées n’aggrave encore le moral déjà bien bas de la population allemande en guerre. 

D’après des statistiques internes du bureau central, 70 274 pensionnaires d’établissements psychiatriques furent éliminés dans les six installations de gazage avant août 1941. Dans les régions précocement impliquées dans l’« Aktion T4 » – comme le pays de Bade, le Wurtemberg, la Bavière et l’Autriche –, la proportion des exécutions parmi les patients s’éleva à 50 %, voire davantage. L’arrêt de l’« Aktion T4 » relevait d’une décision tactique : la structure organisationnelle de la « T4 » resta en place, le recensement écrit des patients continua, l’« euthanasie des enfants » se poursuivit au même rythme jusqu’à la fin de la guerre, moyennant le relèvement à 16 ans de l’âge des enfants et des adolescents concernés. De même, les installations de gazage de Bernburg, Hartheim et Sonnenstein ne suspendirent pas immédiatement leur activité et furent encore partiellement utilisées jusqu’à la fin de 1944 pour l’élimination des détenus de camps de concentration inaptes au travail, malades et indésirables pour des motifs raciaux ou politiques, qui avaient été sélectionnés par les commissions d’expertise de la « T4 ». Cette opération appelée « Aktion 14f13 » a fait environ 20 000 victimes parmi les détenus originaires de différents pays entre 1941 et 1943. 

Dans le même temps, l’élimination des adultes internés en psychiatrie se poursuivit sous une forme décentralisée. Les patients ne furent plus exécutés à la suite du processus de sélection de la « T4 », mais de la décision des directeurs des différents établissements, qui les tuèrent en leur administrant des doses excessives de médicaments, en les laissant délibérément mourir de faim ou par manque de soins. Pour désigner cette forme d’assassinat, l’historiographie emploie la formule d’« euthanasie décentralisée » ou d’« euthanasie sauvage », soulignant ainsi que cette forme d’élimination des malades n’avait pas été organisée par le bureau central de la « T 4 » et que l’initiative et la responsabilité en incombaient aux autorités hospitalières des Länder et des provinces, ainsi qu’aux directeurs d’institutions. La décision de tuer tel ou tel patient était prise sur place. Dès l’époque de l’« Aktion T4 », on avait relevé une augmentation significative de la mortalité dans les établissements de certaines régions, en Saxe par exemple, par suite d’une alimentation insuffisante et d’une administration délibérément excessive de médicaments. Dans l’établissement Wehnen d’Oldenburg, l’affamement fut une méthode d’élimination décisive dès le début de la guerre. 

 Dans les institutions bavaroises, et plus particulièrement à Eglfing-Haar près de Munich et à Kaufbeuren, à la suite d’un arrêté du ministère bavarois de l’Intérieur, les directeurs d’établissements recoururent à partir de 1942 à la privation systématique de nourriture, ce qu’on appelait le « menu E », de Entzug, privation, dans des bâtiments d’affamement spécialement aménagés à  cette fin.  

Commenter cet article