1Les malades mentaux en France sous l'occupation nazie

Publié le par Bernard Gasnot

Chapitre 1

Comment 40 000 malades mentaux - au minimum -  ont- ils pu mourir de faim essentiellement mais aussi de froid et de misère alors qu’ils étaient internés sous le régime de Lois françaises et ainsi placés sous la protection de la Médecine, de la Psychiatrie, de la Justice et, in fine, de l’État.  Devant l’acte abominable  que fut la mort  de ces patients  internés dans les hôpitaux psychiatriques français pendant l’occupation allemande, il convient d’établir, en fonction du contexte de l’époque, ce qui a pu sous-tendre une telle tragédie qui  dépasse l’entendement et qui pourtant exista bel et bien. Dans cette présentation,  nous aurons à peser les responsabilités respectives de la longue chaîne des autorités ayant eu à connaître de ce drame, non seulement celles du gouvernement de Vichy mais aussi celles du corps des administrateurs et des psychiatres des hôpitaux ayant directement en charge les malades sur le terrain, sans oublier le fait essentiel : l’occupation allemande dont les prélèvements massifs occasionnèrent une grave pénurie alimentaire.
 
Ces faits  amènent  naturellement à s’interroger sur leur origine et leurs éventuels sous-baissements idéologiques et notamment  sur l’influence des positions Nazies concernant  l’élimination des malades mentaux, position qui s’est traduite en Allemagne par les mesures typiques d’extermination que l’ on connaît. Trois dimensions nous sont apparues comme importantes et devant être étudiées avec le souci de les restituer dans les contextes historiques, économiques, idéologiques et sociologiques de l’époque. L’une circonstancielle représentée  par l’inscription dans le contexte précis de la défaite française de 1940 avec la situation qui en découla et  la sidération dépressive qui s’en est suivie. L’autre, structurelle, renvoyant à la place, à cette époque, de l’assistance psychiatrique  en France, sa médiocrité extrême et son corollaire, la  représentation de la “ folie”  dans l’imaginaire populaire.

La troisième étant l’influence directe et ou indirecte des doctrines nazies et de la complaisance éventuelle de Vichy - ce gouvernement “ croupion “ selon l’expression du Général De Gaulle - à des ordres ou à des souhaits de la puissance occupante.  Y-a-t-il eu, sur ce sujet, des diktats hitlériens calqués sur ceux qui furent sauvagement mis en œuvre dans les hôpitaux psychiatriques allemands Ceci étant posé nous rencontrerons des points devant être élucidés quelle qu’en soit la honte que l’on puisse éprouver à leur évocation.

Première interrogation

L’implication des Nazis dans la décision, voire la gestion, d’une extermination délibérée des malades mentaux en tant que tels  a- t- elle été directe, ordonnée ou coordonnée par eux? Les historiens ne retrouvent absolument  pas trace de pression allemande sur Vichy pour une éventuelle volonté exterminatrice des malades mentaux et rien ne plaide en ce sens. Cela est tristement corroboré, a contrario,  par l’extermination, ici au sens plein du terme, de quelques dizaines de malades mentaux Alsaciens. L’Alsace ayant été détachée de la France et rattaché autoritairement à l’administration  allemande, les lois hitlériennes s’y appliquaient - et là seulement - dans toute leur horreur. Le 5 janvier 1944 50 malades hospitalisés à Stéphansfeld (Alsace) furent déportés vers l’Asile d Hadamar en Allemagne pour y être exterminés : un seul est revenu  Il y a une  profonde différence - de nature comme de volume -  entre les méthodes allemandes et leur mode d’application  et les faits qui ont amenés la mort des malades mentaux en France, résultat comme nous le verrons d’une famine provoqué par l’occupation allemande.

Deuxième interrogation

A - t - il  existé - ou non - une détermination exterminatrice du gouvernement de Vichy alors qu’il était engagé dans un processus d’explications culpabilisantes de la défaite et qu’il gérait une pénurie alimentaire très grave ?  Là encore les historiens n’ont pas  retrouvé de textes ou de témoignages plaidant en faveur de cette hypothèse.

Troisième interrogation

La famine étant en cause dans le décès des malades internés, les mesures de restrictions alimentaires ont- elles été spécifiques ou particulièrement draconiennes pour les Malades mentaux, internés  ou pas? 

C’est l’interrogation essentielle

Quatrième interrogation.

Et si oui ces décisions étaient- elles en relation avec des perspectives eugéniques?

Cinquième interrogation ;

Enfin   pourquoi et comment les restrictions alimentaires qui ont frappé l’ensemble de la population française ont- elles été plus dramatiques pour les malades internés? les faits eux-mêmes, soulignant le silence dont ils furent entourés pendant leur survenue puis durant le temps très long qui fut nécessaire, après la guerre, pour qu’ils viennent à la connaissance du public et soient l’objet d’études historiques valables.

 

Mise en perspective

Une telle tragédie mérite  d’abord d’être mise en une perspective historique pour en comprendre la genèse et  peut - être prévenir d’autres drames.

La première de ces mises dans le contexte nous semble  devoir être celle de la représentation  de la folie - et donc du fou - dans la société, cette société précise où se sont   produits ces crimes. Il s’agit d’une perspective  générale, mais qui nous semble essentielle pour comprendre comment ces faits révoltants ont pu se dérouler. Dans cette optique on peut dire que la représentation de la folie dans l’esprit du public d’une part et les mesures d’assistance aux malades mentaux d’autre part constituent un couple dialectique indissolublement lié. Que les patients soient correctement  traités en des établissements modernes, que le personnel soit bien formé aux relations thérapeutiques mais aussi qu’il soit attentif aux  choses de la vie collective, que ces mesures d’assistance donnent des résultats que voisins et voisines puissent constater  et voilà des conditions qui donneront - autant et si ce n’est plus que de longs discours -  une réputation acceptable à la maladie mentale.

Que la psychiatrie ait su donner d’elle - même et de son objet une bonne image, claire, compréhensible et véridique, qu’elle ait su informer positivement les médias et voilà les pouvoirs publics et la population prêts à accepter des dépenses conséquentes pour aider les patients. Inversement que la misère des hôpitaux psychiatriques soit aveuglante, que les conditions de traitement et de vie y soient ignobles et c’était le cas en 1940  et qu’en regard la psychiatrie tienne un discours abscons ou reste passivement silencieuse     ,  il  se constitue alors un couple infernal l’un entraînant l’autre dans une spirale   qui débouche sur une vision très négative de la Maladie mentale. Le “ fou " est considéré comme un être à part et son enfermement tenu pour définitif et les Médecins des Hôpitaux psychiatriques s’adaptent à la chronicité des psychoses, considérée comme une évolution inéluctable. Les chefs de service sont peu nombreux et, serviteurs de l’État, ils sont contraints d’accepter les conditions détestables qui sont déjà celles de leurs patients : cette position habituelle de capitulation  explique en partie la timidité initiale  de leurs réactions lorsque celles - ci eussent été absolument nécessaires.

On peut et l’on doit  souligner que cette génération de psychiatres, par ailleurs assez passifs, n’envisageait  pas d’abandonner leurs échecs  et  de les confier à quelque institution de rejet. L’unicité du champ de la psychiatrie était régulièrement proclamée comme une parade aux tentatives -  rares et marginales (Édouard Toulouse 1930) - de distinguer les malades guérissables des autres aliénés et de rejeter ceux - ci dans des établissements qui n’auraient pu être que des mouroirs. Le consensus - très fort - était donc à l’opposé de mesures ségrégatives et sélectives ; c’est la seule bataille - défensive - que les psychiatres de l’époque de l’entre - deux guerres ont menée avec une cohésion certaine.

Toujours pour situer le contexte des faits qui nous concernent  mais cette fois sur un plan théorique  nous devons nous intéresser à la sensibilité éventuelle du corps médical français aux doctrines et théories eugéniques ce qui constituait notre quatrième interrogation de départ.

Comme dans toute l’Europe du Sud la pensée  eugénique est restée  marginale et  sans influence perceptible en France. On est très  loin  de l’emprise  eugénique  dans l’Europe du Nord en général,  en Suède et en Allemagne en particulier. Rappelons que la Société Eugénique Allemande avait une audience considérable - même bien avant l’avènement du nazisme - et avait largement recruté chez les psychiatres allemands  - y compris Mayer - Gros, promis à un bel avenir après son exil de l’Allemagne. La pensée eugénique ne trouva dans la  psychiatrie française  pratiquement aucun tenant. Il faut dire que ce pays avait connu au siècle précédent la vague déferlante de la théorie de la dégénérescence  de Morel (1898) et les psychiatres français étaient en quelque sorte vaccinés.  Alexis Carrel, médecin biologiste, personnage nettement  à part dans le monde médical français mais auréolé d’un Prix Nobel de Médecine, avait  eu, avant-guerre, un succès littéraire avec un livre de vulgarisation “ L’homme, cet inconnu “ et son discours avait une coloration nettement eugénique  qui détonnait  avec la pensée médicale moyenne.

L’ascension au pouvoir des gens du gouvernement  de Vichy le propulsa un temps sous les feux d’une actualité qui ne se traduisit que  par un poste  honorifique. On pourrait  se demander si l’aura eugéniste si forte en Allemagne avait trouvé avec lui  son “ cheval de Troie “ auprès de l’entourage du Maréchal Pétain. L’étude des textes ne confirme pas son influence. Il y a  eu dans un but politique (1987) une diabolisation de Carrel dont l’eugénisme était certain mais dont l’influence sur les événements fut nulle (Rousso). Aucun texte officiel de Vichy   - texte important, bien entendu  - ne peut être tenu comme d’inspiration nettement  eugénique si l’on en excepte  des propos exaltant la force - virile, bien entendu - comme en commettent les gouvernements à tendance autoritaire, surtout si leur faiblesse est insigne...  Tout ce qui venait d’Allemagne - remarquable ou critiquable - était par principe suspect et le sentiment (on devrait  presque dire le réflexe) anti - allemand  fut, en France  une des constantes de la pensée populaire,  politique mais aussi scientifique jusqu’à la défaite de 1940. On conçoit donc que l’eugénisme vivace en Allemagne se devait d ‘ être déconsidéré en France.
 
Hitler est pour la majorité du peuple français  un fou vociférant et l’on comprend mal l’emprise qu’il semblait avoir pris sur le peuple allemand. La partie “ conceptuelle “du nazisme  - si l’on peut dire - n’est connue - vaguement  -  que par quelques rares élites qui ont parcouru Mein kampf avec stupeur.

 

La défaite et ses conséquences

Rentrons maintenant dans le contexte précis de l’instauration de la pénurie alimentaire qui fut celle de la France à partir de septembre 1940. Le fait capital auquel nul - à part de rares spécialistes - n’était préparé c’est la déroute des armées françaises submergées par un adversaire incomparablement mieux équipé. .L’ effondrement  si rapide de  l’armée qui avait vaincu l’ennemi vingt-deux   ans auparavant  est vécu comme  un phénomène inexplicable - si ce n’est par la trahison, mythe commun émergent lors de  tous les désastres nationaux. 120 000 soldats morts  en 45 jours  de combats attestent d’un résistance  réelle, mais sans efficacité tant la disproportion des forces était énorme.   En mai - juin 1940, à l’annonce de l’arrivée des ennemis,  la quasi-totalité de la population se jette sur les routes en longues colonnes désemparées où, mélangées avec les voitures à chevaux des cultivateurs, des femmes poussent des voitures d’enfants ou des bicyclettes où sont arrimées quelques hardes.  Ces processions inorganisées qui constituèrent le fameux “exode” étaient les cibles sans défense des attaques aériennes des aviations allemandes et surtout italiennes qui mitraillaient à basse altitude (straffings) tuant sans risque de très nombreuses  victimes civiles  et dispersant les familles éperdues. Affamée, ahurie par les bombardements, couchant dans les champs, la population française entrait de plain-pied dans  le malheur.  Que Pétain, haute figure de la guerre victorieuse de 14 - 18  ait été celui qui fit cesser le carnage lui valut et pour deux ans environ - jusqu’ à mi 1942 -  la reconnaissance éperdue des “ réfugiés “ qui avaient connu les misères de l’exode, c’est-à-dire la quasi totalité des Français.
 
On a peine à imaginer  la sidération du peuple français lors de la défaite brutale ; ce terme psychiatrique s’impose pour décrire l’état de la France en juin 1940. Désarroi, deuils, tristesse, découragement, dispersions des familles, humiliations, 1 800 000 hommes prisonniers, omni présence de l’ennemi, la faim tout se conjuguait pour entraîner une réaction dépressive quasi générale qui  s‘abat sur le pays courbé sous le poids de la défaite, de ses causes et de ses conséquences au premier rang desquels le spectre de la famine. Ce sera un thème que le Maréchal Pétain, Vichy et ses zélateurs vont exploiter en cet automne 40 :

 “ Nous payons le prix de nos fautes et de la facilité d’avant - guerre. “

 Ce ne sont pas les responsables, politiques ou militaires qui sont coupables mais la population et le laxisme des mœurs. La souffrance est nécessaire à la rédemption, message que relaie les diverses autorités morales - religieuses entre autres.En ce vieux pays chrétien traumatisé, le message passe.


Les faits

Dans ce contexte de défaite, la récolte des moissons  n’avait  pu se faire en cet été tragique de  1940 du fait des combats  et cela constitue l’explication de la pénurie quasi totale des denrées alimentaires. Le rôle des Allemands dans l’apparition de la famine en France joue un rôle déterminant  par le biais  des conditions draconiennes des prélèvements  de denrées alimentaires imposées sans discussions et par la réquisition brutale des réserves de vivres. Vae victis. Vichy, première capitulation d’une longue suite, ne protestera pas efficacement ! Dès la fin juillet 1940 la pénurie alimentaire dans ce pays pourtant agricole se fait sentir dans la population urbaine générale comme dans les hôpitaux psychiatriques et le gouvernement instaure le1er août 1940 des cartes de rationnement dites cartes d’alimentation. En août 1941 ces cartes donnent droit à 1 200 calories - chiffre théorique ce qui permettait – théoriquement -  de recevoir:

Pain : 250 gr par jour
Matières grasses : 15 gr par jour 
Viande 150 gr par semaine
Fromage : 40 gr par semaine 
Sucre : 500 gr par mois.

Rappelons que les nutritionnistes estiment à 2 500 ou 3 000 calories (dont 90 grammes de protides) la ration nécessaire pour une activité normale!  Répondant  à notre troisième interrogation, il faut souligner  de suite le fait, capital pour notre propos, que Vichy n’établit pas de catégories spéciales pour les rations alimentaires des malades mentaux internés. Seul l’âge sert de critère : les enfants et les jeunes ont  droit à des rations supplémentaires de même que les travailleurs de force. À l’inverse les vieillards sont  soumis à des restrictions  plus sévères que les autres catégories de la population. Une disposition d’allocation supplémentaire à titre temporaire et quasi symbolique pour les malades des hôpitaux généraux est établie. Il faut cependant  expliquer pourquoi les hôpitaux généraux eurent droit à une dotation supplémentaire très faible d‘ailleurs et temporaire  - et pas les hôpitaux psychiatriques. Une explication fut donnée à l’auteur par une ancienne fonctionnaire du ministère de la Santé Publique. À cette époque, les hôpitaux psychiatriques ne relevaient pas de la Direction des Hôpitaux mais de celle de l’Hygiène Sociale au titre des fléaux sociaux (tuberculose, syphilis et maladies mentales) ce qu’avait décidé la direction des hôpitaux ne s’appliquait donc pas aux hôpitaux psychiatriques : qui dira les insondables mystères et arcanes  de l’Administration !

 Nous reviendrons sur l’importance qu’eut cette distinction réservée aux malades “généraux “, distinction qui polarisera la réaction des psychiatres en 1942. Le thème des bouches inutiles n’est jamais évoqué officiellement dans les textes, s’il est peut-être au tréfonds de l’inconscient collectif. Reste que le fait est patent : il n’y a rien à répartir si ce n’est la pénurie. La faim devient, chez presque tous, envahissante, accaparant et polarisant une notable partie de l’espace  et de l’activité psychique. La sensation de faim est présente chez les Malades mentaux et certains, curieusement,  s’en étonnent. Le présupposé de l’abolition des instincts essentiels chez les aliénés est ainsi battu en brèche : J. Vie et Marty parleront en avril 1941 de “ Résurgence de l’instinct alimentaire... “

D’autres noteront vite que les grands schizophrènes ne luttent pas et, passifs, seront les premières victimes. Dans les unités de soin sur-encombrées les repas deviennent des moments de lutte féroce, les plus forts ou les moins inhibés se taillant  lors de l’arrivée des chariots de nourriture des parts confortables sur le dos des plus faibles ou des moins motivés. Les symptômes graves ne tardent pas à apparaître chez les Internés et chez eux seuls car on ne rencontre pratiquement pas de tableau aussi dramatique dans la population générale. Inutile de préciser ici que les psychiatres français ne connaissaient pas les tableaux cliniques des famines et que leurs diagnostics restèrent, un temps court,  hésitants quant à la terminologie tout au moins. Le premier signe repéré  fut, après un amaigrissement considérable avec une asthénie intense, celui de diarrhées incoercibles qui, devant leur fréquence dans une même unité de soin, fit parfois évoquer  une épidémie et rechercher une étiologie infectieuse. Elles furent vite rapportées à un “ déséquilibre alimentaire “ dû à la présence trop importante, voire exclusive, de cellulose. Les œdèmes, souvent déclives, suivirent rapidement et leur importance posa aussi problème aux psychiatres quant à leur mécanisme physiopathologique, dus en fait à la quasi-absence de protides et de lipides. Le tableau d‘une cachexie gravissime vient compléter un syndrome “ diarrhée - œdèmes - cachexie - adynamie terminale “qui s’imposa comme référence diagnostic, souvent plus simplement étiquetée “ Cachexie œdémateuse. Notons que certains utilisèrent un temps, à tort scientifiquement, le “ Béri - Béri “ en rapport avec une avitaminose. Le retentissement psychologique et les liens avec la structure psychotique n’a été qu’effleuré par les auteurs de l’époque. La gravité de la situation somatique l’explique aisément.

 

Les chiffres

La surmortalité devient vite, très vite, une donnée évidente qui marque tous les contemporains, infirmiers et médecins. La médiocre condition physique antérieure a probablement joué un rôle dans cette fragilité de la population des internés. Elle s’installe dès la défaite - nous avons notés l’absence des récoltes en juin 40 - et va culminer en 1941. La surmortalité commence à décroître avec la fin de 1942, période où des circuits parallèles se mettent en place contre la volonté du Gouvernement et surtout des Allemands. Ce  fut immédiatement après la guerre qu’Henri Duchêne psychiatre attaché à l’Institut National d’Hygiène effectue, sous l’inspiration d’Hazeman, une étude sérieuse de cette sur-mortalité dans les Hôpitaux psychiatriques. Ayant comptabilisé les morts par année il compare ceux - ci aux chiffres de mortalité de l’avant-guerre, pris comme chiffres de référence. Il aboutit à un chiffre exorbitant de 40 000 morts “ en trop “, un chiffre de 48 000 sera avancé beaucoup plus tard par un historien .L’étude d’Henri Duchêne à la méthodologie simple mais rigoureuse évite le piège de voir attribuer à d’autres causes les décès de cette surmortalité. En ne se basant pas sur les diagnostics Duchêne étudie cette surmortalité comme un tout et renvoie les hôpitaux psychiatriques à leur passé comme à  un fait global. Sur la véritable flambée de tuberculose aiguës, type “ milliaire “ chez les malades et aussi chez le personnel jeune et non vacciné. Mais d’évidence, ces cas étaient en étroite corrélation avec les effroyables conditions de vie dans les HP au premier rang des quelles il faut placer la pénurie alimentaire, quantitative comme qualitative. Signalons pour être complet et précis que la tradition et l’usage ne voulaient pas - en ces années quarante - que les malades soient “ faits sortants “ avant leur probable exitus pour leur permettre de mourir au sein de leur famille, pratique courante au contraire dans les services de médecine générale ou de chirurgie. Les chiffres n‘ont donc pas été biaisé en ce sens et n’ont  pas permis une étude comparative aussi solide dans les hôpitaux généraux pour la même période. Donnons un exemple d’un cas extrême  et donc très  parlant. Dans un Hôpital, la mortalité est passée de 2,6 % avant-guerre à 32,4 % en 1941. Le médecin chef, le Dr Ceillier, poussera un véritable cri de détresse :

“ La ration alimentaire est nettement inférieure à ce qui est nécessaire pour le maintien de la vie.

On ne pourra donc dire qu' " on " “ ne savait pas ;

Un établissement de l’Est du pays, plus touché  que le reste de la France, donne les chiffres de mortalité  moyenne suivants :

1929 - 1939 = 272 décès
1940 - 1945 = 645 “” “”
1945 - 1949 = 196 “” (introduction des antibiotiques)

Qu’e tel donne des résultats  globaux qui collent de très près à la réalité.

Années     Nombre de décès     nombre d‘hospitalisation

1940                    14 441                       106 327
1941                    23 577                        94 030
1942                    20 113                        78 493                                   
1943                    10 947                        65 983                       
1944                      7 594                        59 503

 

Un fait important :
Disparité des chiffres de la surmortalité

 
Si de 40 000 à 48 000 Malades Mentaux  sont morts  dans les Hôpitaux spécialisés, il y a des disparités notables dans les chiffres locaux  de cette surmortalité selon les hôpitaux psychiatriques : celle - ci est plus importante dans les établissements de l’Est de la France que  dans l’Ouest de celle-ci (Daumezon 1945) ce que le travail fondamental de Duchêne allait démontrer. Ceux de l’Ouest du pays sont les moins touchés ; souvent gérés par des congrégations religieuses, plus installées dans le tissu social,  elles surent créer des  filières occultes de ravitaillement et faire appel, entre autres  à la solidarité des familles rurales des malades ce qui était plus délicat pour des fonctionnaires, liés de ce fait aux directives de l’État.Des médecins directeurs ont su prendre l’initiative et le risque d’aller eux - mêmes chercher des compléments chez des paysans proches de l’hôpital. Mais on comprend aisément qu’il est infiniment plus difficile – et périlleux – de trouver les quantités considérables de nourriture nécessaires pour un hôpital de 600 ou 800 lits que de le faire pour une famille de 6 personnes.

La disparité de la surmortalité est considérable - et très surprenante : elle s’étage de 50 %  de la population d‘un établissement dans une zone très défavorisée à une élévation à peine sensible des chiffres de l’avant - guerre dans un autre.

Cela  prouve en tout cas qu’il était  parfois possible de “ faire quelque chose “ et que, à l’inverse, d’autres n’ont rien fait ou n’ont pu rien faire. Ces différences de chiffres montrent mieux que de longs discours là où on a su s’organiser et là où on est resté sans réactions efficaces. On note sans surprise que les Hôpitaux psychiatriques  proches des grandes villes - Paris, mais aussi Lyon et Marseille et les établissements de très grande taille -Clermont de l’Oise- ont payé un tribut particulièrement lourd (Max Lafont). Tragique exemple de l’inertie bureaucratique et de la passivité des responsables à tous les niveaux, il fallut attendre deux ans pour que soit prise  la mesure de bon sens de transférer des malades de ces hôpitaux structurellement  pénuriques dans des établissements mieux pourvus en nourriture. Ce chiffre effarant de 40 000 décès “ supplémentaires”  ne déclencha aucune polémique lors de sa publication. Il n’y eut pas de   contestation alors que les médecins chefs de services, acteurs du drame, étaient encore en fonction et auraient pu protester  ou s’expliquer s’ils en avaient eu envie. Il n’y eut pas non plus de  mouvements ou de manifestations  d’indignation, de pitié ou de culpabilité.

 Le silence, un silence assourdissant.

 

Interprétation de la surmortalité  dans les Hôpitaux Psychiatriques

La question essentielle et cruciale est bien la suivante : y a-t-il  eu volonté délibérée  de faire disparaître des malades mentaux dans un plan concerté identique ou similaire au programme mis en œuvre par les Nazis en Allemagne.La réponse est formelle et tous les historiens en sont d’accord. Aucune mesure n’a été envisagée et à fortiori aucune directive gouvernementale n’a été promulguée en ce sens. Le fait que les rations officielles allouées aux Malades mentaux  aient été  les mêmes que celles de la population en général témoigne  d’une absence de volonté de se débarrasser des aliénés en spécifiant leur rationnement d’une façon particulière. Mais, s’il n’ y a eu pas de différences quantitatives ou qualitatives entre la ration de la population en général et celle les malades mentaux, comment expliquer la surmortalité des malades internés, très supérieure à celle de la population générale qui connut elle aussi une augmentation relative bien plus faible?

 C’est notre cinquième interrogation.

 Il faut d’abord souligner que les rations officielles étaient des rations de famine suivant l’expression du nutritionniste Trémolières (1945) et qu’il fallait peu de choses pour faire basculer de la pénurie à la famine et qu’une légère augmentation des rations eut évité nombre de morts par dénutrition.

Ce sont  très simplement - et très tragiquement - la nature même et les particularités  de la vie en collectivité qui  se sont chargé de faire basculer la faim en une famine. Ceux qui vivent en communauté sont plus que les autres désavantagés et, ici, en danger : les petits suppléments que grappillent les mères de famille sont impossibles à trouver ; de même  la discipline familiale ne joue pas lors des répartitions des plats.

Le contexte dans lequel le personnel  infirmier au premier chef fut confronté à cette famine doit être bien présent à l’esprit du lecteur, faute de quoi l’on s’expose à de redoutables contre-sens. Les pavillons de malades homogènes (agités, semi agités, chroniques, travailleuses etc...) avaient été conçus pour cinquante patientes  et hébergeaient en moyenne de  80 à 90 malades, voire 100. Dans ce surencombrement terrible, source de sur-contagion symptomatique il faut se rappeler les manifestations des psychoses chroniques avant les neuroleptiques (Delay, Deniker et Harl 1952) créant une ambiance infernale de cris, vociférations, agitation, rixes et disputes qui échappaient au contrôle d’infirmières peu formées  et peu nombreuses. Comme dans toute communauté le long de l’échelle des responsabilités et des acteurs dans le traitement de la nourriture, il y a eu des  risques de voir certains se servir au détriment des hospitalisés. Ces faits pour rares et limités qu’ils soient, couverts de plus par l’” omerta “, vont peser lourd pour des rations aussi minimes que celles des pensionnaires et leurs conséquences seront tragiques...  Plus importantes dans leurs effets ont été les déficiences de l’organisation et de la police de la distribution des repas. On enferme bien à l’heure des repas quelques malades dont la voracité et l’absence de sur - moi les pousse à se servir au détriment des plus faibles, mais ces mesures restent ponctuelles et tardives, à l’initiative souvent du personnel infirmier. Il faut souligner cette médiocrité des réactions à l’intérieur de certaines des institutions de soins. Certains chefs de service semblent n’avoir pas suffisamment mis le poids de leur autorité dans l’organisation - vitale - des repas. À l’époque s’occuper de ces détails  de la vie quotidienne n’était probablement pas tache assez noble pour être du ressort des psychiatres, du moins dans l’esprit de certains d’entre eux.

Il ne faut pas aller plus loin pour saisir un des faits essentiels. C’est l’inorganisation de la vie collective asilaire qui explique pour une part les décès dans le contexte que nous venons de silhouetter, l’essentiel demeurant le taux des rations alimentaires .

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