3 Les malades mentaux en France sous l’occupation nazie.

Publié le par Bernard Gasnot

Chapitre 1

 Le congrès de Montpellier.

Le congrès annuel des Médecins des Hôpitaux Psychiatriques se tient en 1942 à Montpellier dans le sud de la France. Cette vieille tradition du corps des Psychiatres renaît après les événements de 1940. C’est la première rencontre sur le plan national des acteurs principaux du drame qui a frappé et frappe les malades mentaux. Il mérite une étude particulière compte tenu de la place qu’on lui fera tenir bien après les faits et il prendra nous le verrons un relief important dans les études ultérieures sur ce sujet douloureux véritable mythologisassions. Premier point remarquable et surprenant : le thème du congrès va porter sur les problèmes alimentaires et il se terminera par la classique conférence magistrale qui porte sur la physiologie du goût. On croit rêver : le manque du tact le plus élémentaire eut commandé de ne pas aborder un tel sujet dans les circonstances que vivaient les pensionnaires des hôpitaux psychiatriques. Nous savons de source sure qu’il ne s’est pas agi d’un acte devant être interprété au deuxième degré et qui se serait voulu un défi au gouvernement responsable en dernier appel du scandale de la famine dans les Établissements psychiatriques.

Un certain nombre de communications à ce congrès sont dans le prolongement de celles que nous avons déjà mentionnées à la Société Médico Psychologique et se veulent scientifiques et tentent un abord pathogénique des phénomènes cliniques observés du fait de la famine. Une communication va passer inaperçue ou presque à laquelle, en récrivant l’histoire, on attribuera un rôle important. Son auteur, Balvet, est encore assez jeune dans le Cadre (nom du corps professionnel des Médecins des hôpitaux psychiatriques) ; il délivre une communication de haut niveau moral où il clame son désespoir devant la situation indigne des malades à lui confiés. C’est un cri de souffrance, un appel au secours qui relie la situation dramatique actuelle, qu’il évoque, avec la pauvreté des moyens que l’on consentait à la psychiatrie avant la guerre ; il établit donc une continuité entre les deux phénomènes ou les deux situations de fait. Ceci nous paraît absolument capital : la misère dénoncée avec courage par Blavet a préparé le terrain aux mesures inhumaines de l’occupation.

L’esprit de cette publication se situe bien dans la psychologie de la défaite. On y retrouve un arrière-fond de culpabilité et de désir de renouveau dans un contexte de rachat des erreurs du passé. Cette communication va être le point de départ d’une mythologie d’origine politique faisant du congrès de Montpellier le tournant et la prise de conscience de la résistance des psychiatres. Or Balvet lui - même signale formellement que son exposé tomba dans une indifférence presque complète. Je le cite :

“ Une chose dont je suis sûr c’est qu’il n’y eut aucun retentissement lors de la séance : il n’y a eu ni bravo ni chuchotement, c’est tombé comme cela. “

Ce qui est vrai - et les habitués des Conventions professionnelles le comprendront aisément - c’est que les échanges informels - ce que nous appelons le congrès parallèle - avec les discussions de couloirs ou dans les cafés environnants la salle des séances a donné l’occasion aux réfractaires de la pensée “ officielle “ de se rencontrer et de confronter leurs points de vue et qu’en ce sens Montpellier a été un moment important. Henry Ey, Daumezon, Bonnafé, Balvet pour ne citer que les plus agissants vont ainsi repartir de Montpellier avec une conscience plus nette de la révolte qu’il convient de mener et leurs engagements dans le mouvement global de la résistance date de cette époque.  En ce sens Montpellier a été l’occasion d’une prise de conscience, mais la présentation mythologique qui en a été faite ultérieurement est, elle, erronée : c’est beau ce congrès qui, à la voix de Balvet, se soulève et entame la lutte ! C’est ou ça aurait été beau mais cela n’a pas de réalité historique ; le commentaire de Balvet en fait foi. On comprend certes que dans l’après-coup, le corps des Psychiatres Français ait éprouvé le besoin d’une certaine réécriture de l’histoire, c’est humain, c’est banal ! Cette mythologisation de Montpellier - dont l’exploitation politique ultérieure doit être soulignée - répond aussi au silence persistant et récurrent qui s’établit en France sur ce sujet, silence qui fut difficilement tolérable à certains de ceux qui en avaient été les témoins.

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Évolution de la famine et de la surmortalité.

Les plus faibles ayant disparus d‘une part, les améliorations au ravitaillement d‘autre part se conjuguèrent pour faire diminuer la mortalité dans les Hôpitaux psychiatriques à partir de 1943. La normalisation des récoltes et les “ combines “ - le fameux “ système D “ français -  une prise de conscience de l’atroce condition des malades mentaux  aussi - du moins on peut l’espérer -  ont contribué à cette décrue. C’est une décision apparemment banale du gouvernement de Vichy qui paradoxalement fut dans sa simplicité naïve l’élément le plus efficace pour sauver la population Française de la famine. Chaque famille fut autorisée de recevoir par la poste un colis “ familial “ mensuel muni d’une étiquette spéciale délivrée par les autorités. De très nombreux français avaient encore des racines paysannes et s‘abouchèrent avec des cultivateurs qui, moyennant finance, leur envoyaient ce fameux colis. Cette pratique est à distinguer radicalement du véritable marché noir, quasi industriel, qui fut puni de mort (en théorie) par la justice de Vichy. Cela suffit à expliquer que la sur mortalité de la population générale a été très nettement plus faible que celle des internés, même compte tenu des 68 000 morts civils liés aux nécessaires bombardements des Alliés en vue de la Libération.

 Mais par quelle aberration les responsables de certains Hôpitaux Psychiatriques (Le Vinatier - Lyon) ont-ils pu continuer à vendre à l’extérieur leur production agricole après la défaite. Certes les textes officiels du Gouvernement enjoignaient de livrer tous les produits alimentaires aux services officiels du ravitaillement que, dans l’urgence, les Directions aient mis leurs produits à la disposition des services officiels chargés de nourrir la population c’est un réflex que l'on peut comprendre : la solidarité avec le corps de la Nation jouait. On aboutissait à des situations kafkaïennes. Ainsi à Lyon un malheureux pharmacien (Revol) s’échinait à fabriquer artisanalement du sérum à partir de sang bovin pour apporter quelques protéines aux malades internés pendant que le directeur administratif vendait les produits de la ferme du même hôpital, du moins dans la première année de la pénurie, la plus meurtrière hélas! 
 

Réflexions sur ce drame.

Ce que nous avons rapporté sur le comportement de Vichy en tant que Gouvernement ne relève pas d’un plan, fut- il caché, pour éliminer les malades internés : tous les historiens  sont unanimes sur ce point capital.

 Il s’est agi d’un lâche désintérêt autant que d’une mauvaise gouvernance. Certes la pénurie qui frappait toute la population rendait la réceptivité des services officiels français moins perméables aux besoins des malades mentaux mais quand même... N’empêche, Vichy savait ce qui se passait et n’a pas pris de mesures, même limitées si ce n’est que fort tardivement - décembre 1942. Mais saurait- on jamais si confrontés dramatiquement à la famine de la population tout entière et même si la ration des “fous“ était la même que les autres citoyens, les gouvernants n’ont pas eu  la lâche pensée que “ ceux - là “ ne valaient pas la peine et que ce sentiment subconscient, en tout cas non – formulé,  fut à l’origine de cette inertie et de cette passivité !

Les structures administratives hospitalières subirent passivement la situation. À de notoires exceptions près elles firent preuve de la même inertie et de la même passivité dans des conditions certes extrêmement difficiles qu’il n’est pas question de passer sous silence. La présence sur le sol de la Patrie des soldats ennemis ne facilitait pas les protestations visibles, mais n’explique pas entièrement cette passivité et cette indifférence apparente devant ces morts innocentes.On voit bien là que le malade mental est et demeure un “ aliéné “ c’est-à-dire un étranger enfermé dans une différence qu’on espère, qu’on voudrait être radicale et qu’ il est peu ou prou exclu de la communauté nationale, au moins dans les circonstances extrêmes. 
 

Le silence post - événementiel.

La guerre finie la nourriture des malades revint ce qu’elle était c’est à dire  d’une qualité médiocre et le silence tomba sur ce passé. On en parlait certes dans les services comme d‘ une chose affreuse mais  contre laquelle on n’avait rien pu  et qui avait été noyé dans les atrocités de la guerre et les malheurs de chacun. Les acteurs du drame ne cachaient pas la réalité de ce qui s’était passé  pendant cette triste période de notre histoire. Quels problèmes et quelles questions soulèvent ce silence récurrent ! Un silence assez identique s’est établi pendant des années autour du souvenir des déportations raciales de plus de 75 000 juifs résidant en France dont nombre de familles assimilées de longue date. NON ! On n’en parlait pas et ils (les victimes) n’en parlaient pas.

Seuls les déportés - résistants (70 000) avaient droit - épisodiquement - à des témoignages ou à des prises de parole. L’épuration des tenants de Vichy avait eu lieu et un certain consensus s‘était établi pour ne pas remuer le passé, trop riche en drames de toutes sortes et impliquant, à des registres divers, trop de gens. L’époque avait été si troublée, les limites et les normes  avaient été si bouleversées et  les chiffres des victimes se comptaient dans tous les camps par millions due le don d ‘indignation s ‘ était émoussé !Il fallut attendre la sortie d‘un film “ Le chagrin et la Pitié “  en 1969  pour que commencent à être évoqués plus clairement puis étudiés  avec sérieux les abominations de l’occupation. Sa diffusion à la télévision publique eut les effets d’un électro - choc et les langues se délièrent, non pas que les faits fussent niés : ils étaient enfouis et les acteurs n’en parlaient pas.

Un interne de l’Hôpital psychiatrique de Lyon, Max Lafont fait très courageusement sa thèse sous la direction du professeur Colin à l’Université Claude Bernard le 12 octobre 1981 sur les phénomènes de famine dans l’hôpital de cette grande ville. Le silence retombe vite...Le très grand mérite de Max Lafont et de son maître Collin a été de lever le lièvre même si l’ouvrage qui en est sorti est entaché de prises de position contestables.  Cette thèse est éditée plus largement en 1987 sous le titre”  Extermination douce “ et va être l’objet d’une long article dans le journal le Monde le 10 juin 1987 qui s’en fait l’écho amplifié et va lancer une polémique ardente. La journaliste accuse sans retenue les psychiatres de l’époque des pires errements. Le rôle d’Alexis Carrel est surestimé et le personnage diabolisé au mépris de la réalité historique et Vichy accusé d’une extermination qui n’a pas voulu se donner comme telle.

Les psychiatres réagirent, mais surtout cela amèna les historiens de métier (Rousso, Quetel et Bonnet) à critiquer le travail de Max Lafont et l’article du Monde au nom du respect dû à la méthodologie des historiens et à s‘ intéresser au problème lui - même.  C’est ainsi qu’ils vont insister sur le contexte de pénurie alimentaire dégonflant le terme d’extermination au sens strict du mot affirmant que Vichy n’a pas eu la volonté consciente de supprimer les malades mentaux et qu’il n’y a eu à aucun moment l’intention de suivre l’exemple donné et appliqué par les nazis d’une extermination au sens plein du terme. Les historiens  minimiseront  les responsabilités du gouvernement de Vichy au motif qu’il n’avait pas de volonté ni de politique exterminatrice - ce qui est vrai - et qu’il était confronté à un problème général celui de la grave pénurie alimentaire né de la défaite - ce qui était vrai aussi : Vae victis répétons-le encore.  Un de ces historiens ira  jusqu’à défendre l’idée qu’il s’agissait plus d’une question institutionnelle de la psychiatrie que d’un problème politique. C’est  dédouaner bien   vite les politiques, les institutions ayant été mise de facto dans une situation intenable sans recevoir des pouvoirs publics les appuis matériels indispensables, même si ceux – ci faisaient   notoirement  et dramatiquement défaut. On peut a posteriori comprendre l’amertume des psychiatres laissés sans soutien face à leurs malades affamés. Leur faire porter la responsabilité de cette sur mortalité serait contraire à ce que montre la réalité  des faits. Leurs  actions pour minimiser les effets de la famine risquaient de surcroît d‘ être vains en regard de la pénurie générale, ce contre quoi ils ne  pouvaient rien, hélas.
 

Il n’y eut pas de cérémonies officielles, locales ou nationales de “ repentance “ comme il y en eut concernant les victimes des mesures de persécution raciales décrétées par Vichy à l’instar de la politique nazie.Seul Clermont, monstrueux hôpital psychiatrique proche de Paris et haut lieu de la sur-mortalité, érigea une stèle à la mémoire des malades morts de faim et de froid. Mais le drame inscrit dans les consciences eut des conséquences non négligeables dont bénéficièrent les survivants et leurs successeurs. Un syndicat des psychiatres des hôpitaux psychiatriques naquit à la Libération ; ce syndicat combatif avait en priorité dans ses statuts l’amélioration des conditions de traitement et de vie des malades mentaux.

Cet organisme combina d’une manière efficace l’action revendicative - toujours limitée pour un groupe professionnel aussi peu nombreux - et la collaboration avec les services ministériels en charge du problème, le Bureau de la Psychiatrie au Ministère de la Santé.Plus concrètement certains psychiatres français firent appel à un mouvement d’éducation populaire qui forma les infirmiers aux techniques d’animation de la vie collective. Les repas furent ainsi l’objet d’études sociologiques approfondies sur leur organisation, leur surveillance et leur dynamique psychologique et relationnelle : juste retour des choses. Plus généralement la place de la psychiatrie et des malades mentaux avait été cruellement marquée dans la société française faite d’indifférence - au mieux - et de rejet - au pire.

La médiocrité des conditions de vie dans les hôpitaux psychiatriques avant la guerre avait préfiguré l’absence de réponse humaine des autorités et de la population et, pendant la famine des hôpitaux psychiatriques, les circonstances tragiques conditionnaient le corps social à un égoïsme condamnable mais classique en un tel contexte.   La lutte continue contre toute mesure ségrégative frappant - ou risquant de frapper- les Malades mentaux qui caractérisa l’action psychiatrique de l’après-guerre en France et dont la politique d’assistance sectorisée (1) fut l’aspect positif  est ainsi, pour une part, une conséquence du sacrifice de ces 40 000 malades internés morts pendant  la guerre et du fait même de la guerre.  La phrase de l’Évangile doit nous revenir  lorsque on évoque l’inertie, la passivité de certains devant ces faits révoltants.              fin

“ Qui est- tu pour juger ton frère ? “

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