2 Les malades mentaux en France sous l’occupation nazie.

Publié le par Bernard Gasnot

 Chapitre 2

 La nouveauté de la situation ne peut expliquer cette passivité et cette inertie ; elle aurait dû au contraire motiver à une action de la collectivité  soignante pour tenter de répartir la misère commune que tous déploraient sincèrement et là nous pouvons les croire. Sur un plan général, les collectivités  sont moins bien armées que les familles pour réagir et s’organiser pour gérer la pénurie. Alors que la population découvre peu à peu  des systèmes  d ‘approvisionnement extra - officiels qui annoncent  les colis familiaux, ces colis familiaux qui vont littéralement  sauver le pays, il n’ y a pas création de circuits parallèles dans la plupart des Hôpitaux Psychiatriques  saufs, notable exception, pour ceux tenus  par des congrégations religieuses. Pour les responsables administratifs des hôpitaux, serviteurs de l’État par leur statut, il convenait d’abord de se conformer à la Loi qui fut d‘ emblée très sévère pour les transgressions des règles du ravitaillement, règles vitales pour la survie de tous. Le marché noir sera même un temps puni de mort, retrouvant les vieux réflexes des temps pénuriques  et des grandes catastrophes. 

Les réactions et démarches locales des médecins chefs de service

 Ce corps des psychiatres publics  est un corps de notables serviteurs de l’État sans expérience de la revendication ; il est, globalement, respectueux des pouvoirs en place. Tous se diront atterrés et nous n’avons aucune raison de ne pas le croire. Daumezon - un des chefs de la résistance psychiatrique, fondateur du syndicat des Médecins des HP - conséquence lointaine mais directe d’un sursaut de dignité des psychiatres   - personnage exigeant, à la conscience sourcilleuse  et à ce titre peu suspect de complaisance parle en 1944 de “ l’amertume “ de ses collègues devant le drame qui s’abattit sur les malades mentaux internés. Nous ne connaissons que quelques-unes des actions locales de protestation, les plus marquantes  et aucune recension n’en a  été faite après la guerre - signe intéressant  de ce qui s’est joué dans l’ ” après-coup “ individuel et collectif et de l’occultation des faits  Il est difficile de s’en faire une représentation précise. Nombre de démarches alertant les pouvoirs publics ont été faites sans publicité   en fonction de la notoriété ou des relations établies avec les autorités locales  de tutelle avant les “ événements“. Il y a lieu de penser qu’assez nombreux ont été ceux qui se sont plaint de la situation faite aux patients sous leur responsabilité. Beaucoup de ces démarches furent gardées secrètes par discrétion ou par prudence.

La réaction la  plus connue et la plus flamboyante  est celle de Louis Le Guillant, premier au concours 1931, Médecin directeur de l’Hôpital Psychiatrique  de la Charité-sur-Loire et, comme tel, plus directement concerné par ce drame de la famine : il demande audience à son Préfet, représentant du Gouvernement dans le département et lui annonce tout à trac :
 
“ Monsieur le Préfet, “ vos “ malades mentaux ont perdu 7 tonnes de chair. “

Le  haut fonctionnaire de  protester, outré - oh paradoxe - de la façon de parler de ces “ choses “ mais sans vouloir prendre en considération l’atrocité des “ choses “ elles - mêmes !

“ Monsieur le Médecin Directeur vous avez de ces expressions ! “

“ Ce n’est pas mon expression qui est choquante, c’est la  mort de nombre de mes patients. “

Ces démarches locales  n’ont souvent pas  entraîné de mesures adaptées, mais il faut  se remettre dans le contexte de famine généralisée frappant par exemple les  enfants dont la croissance fut sérieusement perturbée (Hazemann 1945) et l’on imagine les tollés qui  auraient pu  accompagner  des mesures concernant les Malades Mentaux    de la part  de citoyens souffrant eux - mêmes et leurs proches de la faim  et ignorant des conséquences dramatiques liées à la vie collective des Asiles. On ne doit pas  sous - estimer la crainte que demander des suppléments pour les aliénés n’eut  déclenché en un effet pervers une réaction en sens inverse soutenue par la population luttant pour nourrir ses enfants. Les attitudes que nous avons signalé  qui ont consisté, à trouver localement - et discrètement -  des sources de ravitaillement par des  démarches personnelles (Ferdière à Rodez.) ne sont pas faciles à recenser pour salvatrices qu’elles aient été, peut - être plus efficaces que des protestations verbales... Elles semblent avoir été assez nombreuses mais aucun chiffre ne peut être avancé.  Ces efforts sont très probablement une des  origines des disparités de sur mortalité que nous avons relevé et qui sont si frappantes.

Il ne faudrait pas croire que seuls les psychiatres ou certains d’entre eux ont tenu à réagir. Le Pouvoir judiciaire était tenu par la Loi de visiter chaque année l’hôpital de sa juridiction  L’auteur tien à livrer ici une anecdote personnelle et ignorée de tous. Un des plus hauts magistrats de France lui a confié, vingt-six ans après les faits, que  jeune substitut du Procureur de la République et comme tel chargé de réprimer oh combien sévèrement le marché noir, il avait été tellement  bouleversé par le spectacle effroyable des malades lors de la visite légale  annuelle de l’Hôpital qu’il avait “ donné  ordre “ au directeur de l’hôpital de “ faire du marché noir “ ! Trente ans après il n’était pas encore revenu de la réaction qui avait été la sienne, si contraire à l’éthique traditionnelle de sa fonction de Procureur. C’est dire  que ceux qui voyaient étaient bouleversés  et c’est l’occasion de souligner que les asiles étaient fermés au public qui ignorait le drame qui s’y déroulait. Une intervention individuelle très particulière a un grand intérêt politique pour notre étude et nous y reviendrons.

  Réactions collectives

Ce sont  celles  qui se manifestèrent par le canal - assez naturel - de la  vénérable institution de la Société Médico Psychologique, société savante et compassée. Celle - ci tenait séance tous les premiers mardis du mois en la salle de l’Académie de chirurgie à Paris. Les premières traductions officielles concernant  les restrictions alimentaires  et leurs tragiques conséquences  ont lieu sous forme  de communications “ scientifiques”  ou à caractère  soi - disant tel à partir d’avril 1941. On peut s’en étonner - à juste titre d’ailleurs. N’était- il pas plus urgent et plus important  de dénoncer la cause et non les effets ! Les phénomènes liés à la famine - appelons- la par son nom -  inconnus des médecins avant ces tragiques événements - pouvaient justifier des tentatives d‘ explications pathogéniques. Les œdèmes et leurs mécanismes ont particulièrement  retenu les intérêts de certains psychiatres  et l’on peut comprendre leur  besoin de connaître  les mécanismes en jeu dans leur apparition.

 Ces communications  vont, a posteriori, beaucoup choquer  et être l’objet d’interprétations diverses et contradictoires : mépris du malade, insensibilité médicale etc. On peut  comprendre ces réactions sévères même si le cadre d’une société savante  prêtait plus à ce genre de  considérations  qu’à des prises de position clairement protestataires. S’agissait- il d’une démarche   qui ne s’intéressait  pas à l’homme mais aux symptômes, témoignant  d’une incapacité à    situer le problème dans sa vraie dimension ? S’agissait- il d’une  défense évitant, par un abord parcellaire technique   le   problème éthique et moral ? S’agissait- il au contraire d’une façon détournée de parler du problème scandaleux de l’alimentation des aliénés sous le masque de l’objectivité froide de la Science. Ce  serait une   stratégie pour “ en parler “ sans se démasquer par crainte d’éventuelles   représailles, hypothèse non dénuée de fondement, 78 000  Français payeront de leur vie leur révolte contre la politique de Vichy !  .

 Sur le plan national,  la  Société Médico Psychologique ne se contente pas - enfin -  d’écouter les communications dites scientifiques. Sous la pression de ses membres - il faut le souligner-elle décide en une  séance historique du 27 octobre 1941 d’une démarche “ discrète “ (le terme est celui utilisé par le Président et les  Secrétaires de la Société) dénonçant la situation  auprès des autorités de tutelle, le Ministère de la Santé, sous forme d’une motion rédigée en un comité secret.  Le caractère secret de la rédaction et de la suite qui y fut donnée a fait soupçonner très ultérieurement  les rédacteurs d’une trop grande timidité.  On doit en tout cas relever hautement le terme de “ discret” ; s’il est un sujet sur lequel il ne fallait pas se contenter d’être discret c’est bien celui des malades internés mourant de faim ! Il témoigne d’un défaut  d’appréciation de la gravité de la situation des  patients.  La démarche a été faite, cela est attesté  et les suites  en ont été nulles : c’est hélas certain.

 Faut- il l’attribuer à la peur des représailles devant une protestation.  Le danger d’attirer l’attention du gouvernement ne doit pas être surestimé, le courage d’un psychiatre, Frantz Adam, va le démontrer d’une façon éclatante. Mais le péril ne doit pas non plus être évacué et les réactions de la part d‘un gouvernement ouvertement autoritaire pouvaient faire naître une certaine crainte. La France est de plus  occupée par son ennemi “ héréditaire “ dont on connaît la violence des réactions.  La première communication de Frantz Adam le 28 avril 1941 va droit au but et de façon magistrale comme son titre l’annonce crânement :

“ Des moyens de sauvegarder l’existence de nos malades chroniques en période de carence alimentaire.

Cet homme brave, ancien combattant de la guerre 1914 - 1918, très estimé dans le cadre des Médecins des Hôpitaux psychiatriques a  le courage de dire le vrai  et sans détours devant cette même Société Médico -psychologique au printemps 1941 (très tôt donc). Ses propos par leur hauteur de vue méritent d’être cités.

“ Je m’excuse, Messieurs, d’abaisser le niveau de vos savantes discussions... en venant vous entretenir de questions qui en des temps normaux paraîtraient d’intérêt bien secondaire puisqu’il va s’agir du régime alimentaire de nos malades. Mais nous vivons une époque difficile, cruelle même où le faible risque d’être sacrifié. Or pour nous Français qui, quelles que soient nos préférences philosophiques, nos croyances métaphysiques nos origines raciales elles - mêmes, demeureront pétris de culture gréco - latine et profondément empreints d‘ humanisme chrétien

; pour nous dont la conscience n’est pas et ne saurait être asservie, le principe de la conservation de l’être humain est un impératif qui demeure intangible... 

Nos malades meurent de faim et il n’y a qu’une chose qui compte : les nourrir... “

ll plaide alors avec courage, fougue et lucidité pour supplier que quelque chose soit fait et recommande de passer aux actes, “ par des moyens qui sont à la portée de tous “ recommandant par exemple des choses pratiques comme de “ mettre en culture toutes les terres des Établissements d’hospitalisation. “

. Cela monte clairement qu’un homme courageux pouvait parler et dire hautement sa révolte et montrer des pistes de solutions pratiques à explorer. Pour cela Adam ne fait confiance qu’à lui - même et aux responsables des Hôpitaux Psychiatriques motivés par les psychiatres.
 
Le 22 juin 1942 lors d’une séance de la même Société Médico Psychologique le Docteur Ceillier est catégorique :

“ Il suffirait de peu de choses pour que les malades ne meurent plus ! Augmenter de quelques calories, en  protides  surtout, les rations, à l’instar de ce qui semble se passer dans les hôpitaux généraux. “ Ce fait - ignoré par beaucoup de chefs de service présents - que les malades des hôpitaux généraux bénéficient de suppléments alimentaires enflamme la salle. Ils sont nombreux à intervenir dans une discussion un peu désordonnée, mais où la colère s’exprime plus ouvertement : Adam et Ceillier ont fait école.  Le refus d’une quelconque distinction fonde la protestation qui doit être rédigée :

“ Nos malades sont comme les autres : ils guérissent aussi ! Faisons le savoir ! Ils doivent avoir les mêmes droits  “

 Clame le Professeur Heuyer, affirmation reprise par nombre de participants à cette séance, mettant à mal les affirmations d’eugénisme rampant.

 Le Docteur Beaudoin, vieil habitué des couloirs ministériels, insiste avec force.

“ Il faut s’assurer que notre motion soit remise en main propre ! “

On voit poindre l’idée que bien informé le gouvernement ne saurait rester insensible et qu’il n’est que mal informé... ce qui reste à démontrer.

Or un fait bien établi vient définitivement éclairer ce point : Un psychiatre parmi les plus brillants de la psychiatrie française, le Docteur Sérieux à qui nous devons la description du “ Délire chronique d’interprétation de Sérieux et Capgras “ (variété de délire chronique à base essentiellement interprétative) avait une fille, elle - même psychiatre  des hôpitaux qui était mariée à un ministre technicien de Vichy, Monsieur Bonnafous. Elle fut l’interprète directe auprès de son mari de la situation catastrophique des malades internés.  Donc, au plus haut de la hiérarchie, Vichy savait et connaissait la situation. On ne peut savoir si c’est grâce à l’intervention de Bonnafous que fut rédigée et diffusée - enfin ! -  la Dépêche ministérielle du 4 décembre 1942 ou à l’action d’autres personnalités alertées par des psychiatres mais cette directive a existé et c’est pour nous un signe important.

La directive générale du 4 décembre 1942.

Cette directive affectait des bons spéciaux pour les pâtes alimentaires et les pommes de terre - éléments déterminants d‘un équilibrage des rations des malades internés. Des suppléments hebdomadaires de viande (90 gr) et de matières grasses (30 gr par semaine...) furent ainsi attribués par les Services de Santé aux hôpitaux psychiatriques. On ne peut scientifiquement savoir si ce sont ces modestes suppléments qui agirent pour ralentir la sur - mortalité ou si les améliorations légères de la situation alimentaire en général et les “ combines “ mises peu à peu en place, ça et là, jouèrent un rôle plus important.

Qu’importe d’ailleurs si cela a contribué peu ou prou (more and less)  à sauver quelques malades et ce qui compte pour ce qui dirige notre propos, c’est la valeur historique signifiante de cette directive générale. Il y a eu, c’est un fait indéniable, un texte de Vichy qui tentait très modestement et très tardivement (fin 1942) d’augmenter la ration dans les hôpitaux psychiatriques. La date compte ! Quel retard pour réagir à une situation si tragique ! N’empêche, on peut y voir l’absence d’une volonté caractérisée d’exterminer les malades mentaux et cela quel que soit le chagrin éprouvé  devant l’inertie, la passivité, la lenteur à réagir des autorités, on doit leur en donner acte.  En regard de cette directive générale issue du Ministère de la Santé un historien (Samuel Odier) n’a trouvé qu’un texte qui va dans un  sens différent. Le voici dans son intégralité :

“ Demandez à vos médecins de désigner les bénéficiaires par classement  basé sur la distinction ci - après : les malades récupérables, c ‘est à dire ceux qui, par un traitement approprié et un séjour de courte durée dans votre hôpital pourront être rendus à la liberté et reprendre leur place dans la société et leur activité antérieure. Ce sont ceux - là qu’il convient de ré alimenter.”

Mais ce texte émane d’une autorité subalterne et locale, le Secrétaire à la Santé de la XXII ème Région, cabinet du Directeur Général et il est adressé à un directeur d’hôpital en réponse à la supplique des médecins de cet établissement. On ne saurait le tenir pour représentatif d‘une position officielle du Gouvernement mais comme une réaction individuelle directement inspirée du “ Radeau de la Méduse “ ou du “ Sauvez les femmes et les enfants”.

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