2 L’extermination de malades et handicapés mentaux sous le régime national-socialiste

Publié le par Bernard Gasnot

Le bureau central de la « T4 », créé sous l’appellation trompeuse de Reichsarbeitsgemeinschaft Heil-und Pfleganstalten (« Communauté de travail du Reich pour les établissements thérapeutiques et hospitaliers »), chercha, après la suspension de l’« Aktion T4 », à réaffirmer son contrôle sur les formes décentralisées d’élimination des patients. Il identifia les directeurs d’établissements prêts à participer à de nouvelles mesures d’« euthanasie » et livra également les médicaments létaux nécessaires (morphine et scopolamine) aux établissements choisis ; mais il ne réussit pas à obtenir la reprise des exécutions centralisées de patients.

L’intensification de la guerre aérienne contre les villes allemandes entraîna une hausse considérable des besoins en lits d’hôpitaux pour les civils des régions d’Allemagne de l’Ouest et du Nord de l’Allemagne lourdement bombardées. Cette hausse atteignit un point culminant dans le courant de l’été 1943. Dès le 24 août 1941, jour de la suspension de l’« Aktion T4 », Karl Brandt, le responsable de l’« euthanasie » au sein de la chancellerie du Führer et, à partir de 1942, son commissaire général aux Affaires de santé civiles et militaires, avait été chargé de trouver des hôpitaux de remplacement dans les villes particulièrement touchées par les bombardements aériens et d’inclure les établissements psychiatriques dans ce programme. 

 En collaboration avec Herbert Linden, chargé des établissements psychiatriques du Reich et conseiller au ministère de l’Intérieur, qui était également lié de près au bureau central de la « T4 », Karl Brandt fut chargé de préparer la prompte évacuation, si besoin était, des internés en psychiatrie des territoires d’Allemagne du Nord, de Rhénanie, de Westphalie et du grand Berlin menacés par les raids aériens, afin de faire de la place à des hôpitaux d’urgence et auxiliaires destinés aux patients de médecine générale et aux victimes des bombardements. L’initiative de ces transferts était confiée aux autorités sanitaires municipales et régionales ainsi qu’aux Gauleiter, désireux de se débarrasser du plus grand nombre possible de malades chroniques, et donc des patients psychiatriques, de leur secteur de responsabilité.  Les malades mentaux occupant l’échelon le plus bas de la hiérarchie des soins médicaux, toutes les pressions allaient dans le sens de leur élimination. Les régions et les établissements d’accueil d’Allemagne du centre, de l’Est et du Sud ainsi que ceux qui étaient situés dans les territoires occupés de Pologne réglèrent le problème de surpopulation à leur façon. Quand les patients psychiatriques ne mouraient pas de faim et de négligence, les médecins et le personnel soignant les tuaient en leur administrant une dose excessive de médicaments ; ce fut le cas à Kaubeuren-Irsee en Souabe, à Meseritz-Obrawalde en Poméranie, à Tiegenhof dans la Pologne occupée, à Wiesengrund (Dobrany) ou Kosmanos dans la Tchécoslovaquie occupée en 1938. Pour la seule Rhénanie, environ 8 000 internés en psychiatrie furent déplacés entre 1943 et 1944, et la plupart perdirent la vie. Après avoir servi de lieu de gazage en 1941 dans le cadre de la « T4 », Hadamar en Hesse reprit du service en 1942 sous la direction de l’Association régionale d’Assistance publique en tant qu’établissement de mise à mort : on y tuait désormais dans le cadre d’un fonctionnement apparemment normal, par administration excessive de médicaments. À la suite d’un accord passé avec la « T4 » et le ministère de l’Intérieur, on transféra à Hadamar des patients d’Allemagne du Nord, de Rhénanie, d’Alsace-Pays de Bade et du Brandebourg pour faire de la place à des hôpitaux d’urgence. Sur les 4 861 patients accueillis à Hadamar, 4 411 soit 91 % furent tués avant le 26 mars 1945.   Le nombre de patients d’institutions éliminés sur le seul territoire du Reich allemand (Autriche exclue) après l’arrêt prétendu de l’« opération d’euthanasie » en août 1941 est évalué à 90 000 environ. 

 Ce chiffre inclut les travailleurs forcés atteints de tuberculose ou de maladies mentales, principalement originaires de Pologne et d’Union soviétique. À partir de 1944, ceux qui étaient jugés définitivement inaptes au travail étaient transférés dans de prétendus établissements de soins, tels que Kaufbeuren ou Hadamar, où ils étaient systématiquement assassinés par médicaments.

 

La campagne d’« euthanasie » est étroitement liée au génocide des Juifs d’Europe. Dès le printemps 1940, on concentra les patients hospitalisés d’origine juive dans des établissements de regroupement et ils furent liquidés dans les installations de gazage de l’« Aktion T4 » sans distinction, uniquement à cause de leur origine. Leur élimination répondant à des motifs raciaux aussi bien qu’économiques, on peut interpréter l’assassinat systématique des patients d’origine juive comme un premier pas vers le génocide des Juifs d’Europe. 

 Les expériences d’extermination massive sur une échelle industrielle acquises dans le cadre l’« Aktion T4 » jouèrent un rôle décisif dans la genèse de la Shoah : ainsi, les trois camps d’extermination de l’« Aktion Reinhard », Bełżec, Sobibor et Treblinka, furent développés et administrés par quelque 120 hommes de la T4, parmi lesquels Christian Wirth, chef de bureau de plusieurs établissements de mise à mort de la T4, promu inspecteur de l’« Aktion Reinhard ». Celle-ci fit environ 1,6 millions de victimes, majoritairement des Juifs polonais, entre octobre 1941 et novembre 1943. Le sort, pendant la Seconde Guerre mondiale, des internés psychiatriques des pays d’Europe occidentale occupés par l’Allemagne, n’a pas encore été très étudié. S’agissant des Pays-Bas, des premières études ont été menées sur les patients qu’on laissa mourir de faim dans les établissements psychiatriques.   Dans la France occupée, régions soumises au gouvernement de Vichy comprises, le nombre de décès des patients d’asiles entre 1940 et 1944 dépassa statistiquement de 40 000 à 45 000 les chiffres prévisibles en temps de paix. Les causes de cette mortalité supérieure donnent pourtant lieu à des avis divergents : était-elle due à une privation délibérée de nourriture

Lafont, Max  L’extermination douce.

 

 ou à la situation alimentaire très dégradée du fait des conditions de la guerre et de l’occupation ? Isabelle von Bueltzinsloewen montre que malgré certains efforts des directeurs d’établissements et des préfets, le ravitaillement alimentaire des établissements psychiatriques devint de plus en plus précaire. En raison du rationnement, de la hausse des prix, des obstacles administratifs, du détournement de marchandises et de l’impossibilité de s’approvisionner au marché noir, les institutions n’arrivaient pas à assurer à leurs patients une alimentation suffisante : ceux-ci étaient désavantagés par leur isolement social, ce qui les condamna très souvent à l’épuisement et à la sous-nutrition. Parmi les principaux responsables de l’assassinat de patients sous le national-socialisme, il faut avant tout citer les deux hommes chargés de l’« euthanasie » par Hitler, le Reichsleiter Philipp Bouhler, chef de la chancellerie du Führer, et Karl Brandt, médecin personnel d’Hitler, puis commissaire général pour la Santé et les Affaires sanitaires. Philip Bouhler se suicida en 1945, mais Karl Brandt figura parmi les accusés du procès des médecins de Nuremberg en 1946 où il fut condamné à mort. Il a défendu en ces termes sa participation au programme d’« euthanasie » : selon lui, il ne s’agissait pas d’éliminer un être humain, mais « de le libérer de la souffrance qu’il subissait. » 

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À ce procès, Karl Brandt se posa en idéaliste mu par des intentions humanitaires,  , Karl Brandt.et affirma que l’application opérationnelle du programme d’« euthanasie » était du ressort de Philipp Bouhler et de la chancellerie du Führer. Le service « euthanasie » de la « T4 » était dirigé par Viktor Brack, un ingénieur en sciences économiques, étroitement lié au Reichsführer SS Heinrich Himmler. Viktor Brack fut lui aussi condamné à mort au procès des médecins de Nuremberg et exécuté, comme Karl Brandt, en 1948. L’appareil de la « T4 », dont le siège se trouvait au 4 Tiergartenstrasse à Berlin, comprenait entre 60 et 80 personnes : médecins, personnel administratif, personnel technique et chauffeurs. Ses établissements de mise à mort employaient deux médecins chacun, du personnel soignant, du personnel administratif et de bureau, des employés d’état-civil, des chauffeurs, des gardiens et des hommes chargés de brûler les cadavres, les Brenner, soit entre 60 et 100 individus au total. Le personnel était essentiellement recruté par la « T4 », lorsqu’il n’était pas mobilisé par les Gauleiter du NSDAP, et jouissait de nombreux privilèges : ses membres évitaient ainsi d’être envoyés au front et bénéficiaient de sorties et de manifestations spéciales.

Les 42 experts médicaux, parmi lesquels de célèbres professeurs de psychiatrie, relevaient du service médical de la « T4 », dirigé jusqu’en 1941 par le professeur Werner Heyde de Wurtzbourg, auquel succéda le professeur Hermann Paul Nitsche. On trouvait dans les rangs des experts de la « T4 » de farouches partisans de « l’hygiène raciale », des carriéristes opportunistes et ambitieux, comme Friedrich Mennecke, directeur de l’asile psychiatrique d’Eichberg, et des employés consciencieux habitués à obéir et à accomplir leur devoir, à l’image du directeur de l’asile d’Eglfing-Haar, Hermann Pfannmüller. Devançant les ordres, celui-ci proposa à ses autorités de tutelle, le gouvernement de Haute-Bavière, une « vraie mesure d’économie » : « Il me semble opportun de faire savoir ici ouvertement et avec une parfaite clarté qu’il est indispensable que nous, médecins, dans le cadre du traitement médical des vies indignes d’être vécues, nous tirions les ultimes conséquences dans le sens de l’élimination. » De nombreux psychiatres avaient le sentiment de participer, à travers le programme d’ « euthanasie », à une grande « œuvre de libération ». Parmi les doyens de la « T4 », Hermann Paul Nitsche ou Valentin Falthauser de Kaufbeuren étaient intervenus sous la République de Weimar pour appuyer les tentatives de réforme de l’assistance publique, de l’aide aux familles et des libérations anticipées en psychiatrie. 

 Le professeur de Heidelberg dont nous avons déjà parlé, Carl Schneider, avait pris position dans les années 1930 en faveur d’un traitement actif des patients et de l’ergothérapie. Pour lui – comme pour nombre d’autres psychiatres de la « T4 » – traitement et extermination n’étaient pas antinomiques. Les économies réalisées grâce à la liquidation des incurables devaient permettre d’assurer des soins intensifs aux patients curables grâce aux méthodes modernes des thérapies de choc (thérapies par coma insulinique, par cardiazol ou électroconvulsivothérapie) et à l’ergothérapie. Dans un mémorandum consacré à l’état de la psychiatrie rédigé en 1943 par Carl Schneider, Hermann Paul Nitsche et Ernst Rüdin, on peut lire ceci : « Mais les mesures d’euthanasie rencontreront elles aussi une compréhension et une approbation d’autant plus générales que l’on aura établi et reconnu qu’en l’occurrence, et en présence de maladies mentales, on a épuisé toutes les possibilités de guérir les malades ou d’améliorer suffisamment leur état pour qu’ils puissent être affectés à une activité économiquement utile, dans leur métier ou sous quelque autre forme. » 

Les médecins de la « T4 » ne furent cependant pas les seuls dont la participation au meurtre des patients fut dictée par l’idéologie de l’« élimination des vies indignes d’être vécues ». Le personnel immédiatement impliqué dans les assassinats eux-mêmes avait, lui aussi, assimilé la thèse de l’infériorité des individus en question, tant sur le plan de « l’hygiène raciale » que sur celui de l’économie. C’est ainsi que Georg Frentzel, qui participa en tant que membre de l’Einsatzkommando 8 à l’élimination des patients psychiatriques de Moguilev en Biélorussie, déclara lors de la procédure d’enquête menée contre lui en RDA : « En raison de leur maladie, ces gens-là possédaient des “patrimoines génétiques” malsains, et étaient donc inférieurs, inaptes au travail, tout en représentant des bouches inutiles. »  

Les victimes

Les victimes de l’« euthanasie » nationale-socialiste faisaient partie des membres les plus faibles de la société. Leur maladie psychiatrique ou leur handicap mental auraient dû leur valoir soins et soutien, alors que, de facto, ils furent arrachés à leur environnement familier, interné pendant des années voire des décennies et souvent coupés de leurs proches. Il s’agissait de femmes, d’hommes et d’enfants, du nourrisson au vieillard, issus de toutes les couches de la société. On a pu établir que la répartition par classes sociales des victimes de l’« Aktion T4 » reflétait celle de l’ensemble de la population du Reich allemand et que les membres des classes inférieures n’étaient pas surreprésentés. 

 

 Les femmes étaient majoritaires (54 %) par rapport aux hommes (46 %). En raison de leur sexe, elles couraient plus de risques d’être sélectionnées pour l’élimination. 82 % des victimes de la « T4 » étaient célibataires, divorcés ou veufs, une proportion nettement supérieure à celle de la population totale : du fait de leur internement en institution pendant des années souvent, voire des dizaines d’années, de nombreuses victimes de la « T4 » étaient isolées socialement

 

Deux groupes furent particulièrement menacés par les sélections opérées dans le cadre de l’« Aktion T4 » : d’une part, les malades de longue durée atteints d’une affection chronique et diagnostiqués « schizophrènes », ceux qui avaient été déclarés en « phase terminale » et présentés comme des « cas arrivés à échéance » pour lesquels aucune thérapie ne se justifiait plus, et ceux que l’on tenait pour « inutilisables » parce qu’ils n’accomplissaient aucun « travail productif » dans les établissements ; de l’autre, ceux qui avaient fait l’objet d’un diagnostic de « débilité », dont le déficit d’intelligence était considéré comme particulièrement marqué et qu’on appelait des « morts cérébraux ». Les patients internés sur ordre de la justice en raison d’actes délictueux se trouvèrent, eux aussi, au cœur du processus de sélection au début de l’« Aktion T4 » : ils furent déportés directement depuis certains établissements comme Bedburg-Hau ou Waldheim dans des établissements de mise à mort ; par la suite, ils bénéficièrent d’une chance de survie grâce à leur productivité souvent bonne et à partir de 1944, ils furent envoyés en camps de concentration à des fins de « destruction par le travail. »

 Dans le courant de la guerre, le cercle des victimes des mesures d’« euthanasie » pratiquées dans les établissements psychiatriques s’élargit. De plus en plus, les personnes âgées à l’esprit confus, les victimes de bombardements par exemple, les orphelins confiés à l’assistance publique et les travailleurs forcés atteints de maladies organiques ou psychiques furent envoyés dans des établissements psychiatriques où ils moururent de négligence, de faim ou d’excès de médicaments. Malgré la négation de toute individualité humaine caractéristique du programme d’extermination mis au point par les organisateurs de la « T4 », chaque victime possédait son histoire personnelle, à l’image de Benjamin Traub de Mülheim an der Ruhr. Issu d’une famille de prédicateurs baptistes, il arriva à 16 ans, après une grave crise psychique, dans l’établissement psychiatrique de Bedburg-Hau. Son état s’améliora passagèrement et il réussit à maintenir des liens avec sa famille. Il fut assassiné le 13 mars 1941 dans la chambre à gaz d’Hadamar.

 En tout état de cause, les victimes de la « T4 » souffraient souvent d’angoisses et vivaient dans un monde à eux, comme Leopoldine de Vienne, télégraphiste de 35 ans, tuée dans la chambre à gaz de Hartheim, en Haute-Autriche. La photographie prise avant sa mort trahit la profonde agitation existentielle qui avait déjà déterminé une vie confinée dans l’asile psychiatrique de Steinhof à Vienne.  Certains se sentaient peut-être bien dans le cocon de leur institution, à l’instar de Wilhelmine Haussner, admise à 5 ans pour agitation et retard mental dans l’établissement catholique de Schönbrunn en Haute-Bavière où elle recevait fréquemment la visite de sa famille. Elle dut quitter Schönbrunn en 1941 et fut transférée dans le cadre d’un transport collectif dans l’établissement d’Eglfing-Haar, où elle fut assassinée en 1942 dans le « service pédiatrique » par un excès de médicaments.  Certains cherchaient au contraire à échapper aux horreurs de l’asile, comme l’actrice Emmy R. de Hambourg incarcérée pour avoir tenu des propos désobligeants sur le régime nazi et qui, jugée pénalement irresponsable, avait été internée à Eglfing-Haar. En 1944, elle fut transférée dans le bâtiment d’affamement pour femmes, où elle mourut de privation de nourriture  Grigorij S. faisait partie des travailleurs forcés assassinés dans le cadre de la campagne d’« euthanasie ». Originaire d’Ukraine, il avait dû travailler dans l’usine d’IG-Farben. Atteint de tuberculose, il fut conduit à Hadamar le 2 mars 1945 et tué quelques jours plus tard par médicaments. 

 

Les réactions des proches et de la société, la résistance.

Malgré tous les efforts des autorités pour entourer l’« Aktion T4 » du plus grand secret, les familles concernées et les milieux ecclésiastiques furent rapidement informés des vraies causes du nombre considérable de morts survenues parmi les patients d’hôpitaux psychiatriques. Dans quelques cas, les proches réussirent à sauver in extremis un membre de leur famille de la chambre à gaz. La mère d’Alfred N. d’Ulm, qui souffrait des suites d’une blessure à la tête reçue pendant la Première Guerre mondiale, adressa un télégramme à Adolf Hitler pour demander que son fils quitte le centre de mise à mort de Grafeneck et regagne l’asile de Schussenried. Sa requête fut acceptée

 Mais toutes les lettres de protestation et toutes les tentatives pour faire libérer des proches menacés et les ramener chez eux furent loin de connaître un tel succès. Un pourcentage bien supérieur de proches apprit la nouvelle du décès de leur parent sans réagir officiellement. À l’autre extrémité du spectre de réactions, on trouve les déclarations de proches qui apprirent avec soulagement que leur parent était « enfin libéré de ses souffrances », voire qui encouragèrent des mesures en ce sens. Les parents de Katharina W. de Prusse orientale écrivirent ainsi le 23 août 1941 à l’établissement de transit de Zschadrass, en Saxe :

 

 « Nous avons reçu hier votre dépêche nous annonçant la disparition de notre chère fille unique, Katharina, qui en réalité était déjà morte pour nous depuis 22 ans, car savoir qu’un membre aimé de la famille est interné comme malade mental incurable dans une institution est plus douloureux que sa mort. Par conséquent, nous sommes évidemment très peinés, mais nous estimons surtout que la mort de notre fille lui aura enfin apporté la délivrance. »   Dans l’ensemble, les assassinats de patients ont inspiré aux familles un large éventail de réactions allant de la protestation à l’acceptation et même à l’approbation. Il est malheureusement impossible, en l’état actuel de la recherche, de donner des indications quantitatives concernant cette diversité de réactions.  S’agissant de l’« euthanasie des enfants », nous disposons aussi bien de protestations de parents que de prières insistantes pour que leur enfant handicapé soit délivré. Le père de Heinz F., 2 ans, écrivait ainsi le 25 octobre 1941 au directeur du service pédiatrique d’Eichberg :

« Nous avons encore une prière à vous adresser : en l’absence de toute chance de salut ou d’amélioration ou si le temps n’apporte aucune guérison, ne laissez pas notre cher petit garçon subir trop longtemps ses terribles souffrances. Quelques-uns seulement s’opposèrent à l’opération d’« euthanasie ». On peut mentionner Anna Wödl, une infirmière viennoise qui organisa une petite manifestation devant l’asile psychiatrique Am Steinhof ; le groupe de résistance locale constitué autour des frères Schuhmann qui dénonça dans des tracts les meurtres commis sous couvert d’« euthanasie » dans l’établissement de mise à mort de Hartheim ; ou Lothar Kreyssig, juge d’instance à Brandebourg, qui refusa le transfert des patients dont il avait officiellement la tutelle. Paul Braune, pasteur protestant et directeur des Hoffnungstaler Anstaltende Lobetal, rédigea en 1940 avec l’appui de Friedrich von Bodelschwingh, directeur de l’hôpital de Bethel, un mémorandum détaillé pour s’opposer à la mise à mort des patients internés, texte qu’il adressa à la chancellerie du Reich. Cette initiative lui valut d’être incarcéré pendant trois mois par la Gestapo. Alors que les représentants des églises protestante et catholique se contentaient généralement de démarches diplomatiques et officieuses en faveur d’une suspension ou d’une révision de l’opération d’« euthanasie », le sermon de protestation de l’évêque de Münster, Monseigneur Clemens von Galen, le 3 août 1941, joua un rôle décisif dans l’interruption de ces assassinats. 

 Il les décrivit en détail et les condamna dans son homélie : « Voilà, déclara-t-il, que l’on abandonne également le cinquième commandement: “Tu ne tueras point !”, et qu’on l’enfreint sous les yeux des autorités censées protéger le respect du droit et de la vie, en se permettant de tuer intentionnellement des êtres humains qui, même malades, sont innocents, simplement parce qu’ils sont “improductifs”, parce qu’ils ne peuvent plus produire de biens. Le texte de ce prêche fut dupliqué clandestinement et diffusé à travers tout le Reich allemand. L’évêque, très populaire dans la région de Münster, ne fut pas inquiété, mais ceux qui diffusèrent son sermon furent poursuivis et incarcérés. Du côté des psychiatres, nous ne connaissons aucun cas de résistance active contre l’« euthanasie », mais certains directeurs d’établissements se firent mettre à la retraite pour ne pas avoir à participer aux meurtres de patients. La justice allemande a couvert ces assassinats, alors même que la loi en vigueur rendait leurs auteurs passibles de poursuites pour homicide.

L’après-guerre : les réactions de la justice

Chargés de l’évaluation judiciaire des crimes nationaux-socialistes d’« euthanasie », les tribunaux américains et allemands prononcèrent des jugements sans équivoque dans les années d’après-guerre : il s’agissait du meurtre d’innocents et de crimes contre l’humanité. C’est ainsi qu’en 1947,  l’expert et directeur médical du bureau central de la « T4 » Hermann Paul Nitsche et d’autres médecins et membres du personnel soignant de Saxe furent condamnés à mort et exécutés à l’issue du procès de l’« euthanasie » qui se tint à Dresde. Néanmoins, à partir de 1948/1949, les assassins en blouse blanche purent compter sur une étonnante clémence, notamment de la part de la justice ouest-allemande, et un certain nombre d’entre eux furent disculpés, les tribunaux se retranchant derrière le problème moral complexe de l’euthanasie. En outre, les auteurs de ces crimes purent arguer de leur ignorance de l’illégalité de ces agissements ou de leur conflit d’obligations pour se justifier et obtenir un non-lieu. Certes, la « destruction de vies indignes d’être vécues » était contraire au droit, mais les médecins n’avaient pas pu, prétendaient-ils, prendre conscience de l’illégalité de leurs actions ou étaient restés à leurs postes pour éviter le pire et sauver une partie des victimes potentielles. Dans de nombreux cas, les enquêtes furent suspendues, ou ne furent jamais ouvertes. C’est ainsi que le professeur Werner Catel, un des principaux responsables de l’« euthanasie des enfants », ne fut pas inquiété et se vit même confier en 1954 une chaire de professeur de pédiatrie à Kiel. On doit à l’obstination du procureur général de Hesse, Fritz Bauer, que le parquet de Francfort ait entrepris au début des années 1960 l’examen judiciaire de l’ensemble des crimes d’« euthanasie » ; les principaux responsables n’en échappèrent pas moins à leurs responsabilités, le plus souvent parce qu’ils se suicidèrent ou n’étaient pas en état d’être jugés. Le traitement judiciaire des crimes d’« euthanasie » a connu son heure la plus noire avec le non-lieu prononcé en faveur de trois médecins des établissements de mise à mort de l’« Aktion T4 » par le tribunal du land, à Francfort-sur-le-Main en 1957. Leur manque d’expérience aurait empêché les médecins de déceler l’éventuelle volonté de vivre de leurs victimes, et ils avaient été convaincus de la légitimité de l’« euthanasie » dans le sens que lui donnaient Binding et Hoche. Le jugement en cassation prononcé par la Cour suprême fédérale en 1988 et qui n’a infligé que des peines remarquablement clémentes n’a pas redressé la situation.  L’indulgence de la justice ouest-allemande à l’égard des auteurs de ces crimes trouve un écho dans l’absence d’indemnisation des victimes de « l’hygiène raciale » et de la politique d’« euthanasie » nationales-socialistes. Ni ceux que la loi sur la prévention des maladies héréditaires avait privés de leur faculté de reproduction, ni les familles de victimes de l’« euthanasie » n’ont obtenu de compensation financière pour les souffrances endurées. Malgré l’adoption de mesures en faveur des cas les plus douloureux, les individus stérilisés de force et les familles des victimes de l’« euthanasie » ne sont toujours pas assimilés aux autres groupes persécutés sous le national-socialisme. 

L’héritage des victimes

Dans un climat d’absence de reconnaissance sociale et de stigmatisation persistante des malades et handicapés mentaux, les individus stérilisés de force et les victimes de l’« euthanasie » ont longtemps fait partie des victimes « oubliées » ou refoulées du national-socialisme, aussi bien dans la culture officielle de la mémoire qu’au sein même des familles concernées. Les nouvelles générations manifestent pourtant depuis quelques années une volonté croissante de conserver la trace des disparus de la mémoire familiale, d’étudier leur sort et de dénoncer les injustices subies. On peut mentionner à titre d’exemple les recherches réalisées par Sigrid Falkenstein sur la vie et l’assassinat de sa tante Anna Lehnkering, déportée en 1940 dans l’établissement de mise à mort de Grafeneck. 

 Le lieu de mémoire et d’information pour les victimes des assassinats d’« euthanasie » créé en 2014 sur le site historique de l’organisation des meurtres de patients au 4 Tiergartenstrasse de Berlin est un signe tardif de volonté publique d’honorer la mémoire des victimes de l’« euthanasie ». Ce centre complète la plaque commémorative apposée là depuis 1989 : une paroi de verre bleu évoque le souvenir des êtres assassinés et une exposition en plein air en accès libre propose des informations sur les antécédents, la mise en œuvre et les répercussions des assassinats de patients par le national-socialisme. Les textes sont également disponibles en langage simplifié, une version qui n’est pas seulement appréciée des mal-lisants. Reste le souvenir d’individus différents des autres qui ont souvent passé plusieurs dizaines d’années de leur vie dans des hôpitaux psychiatriques et ont cherché, autant que le leur permettait l’ordre institutionnel, à conserver leur dignité, comme ce cocher du Mecklembourg, Karl Ahrend, qui écrivait en 1933 à la direction de l’établissement psychiatrique de Berlin-Buch : « Malgré mon insignifiance, je continue à vivre en homme debout. » Il fut lui aussi, à 87 ans, une des victimes de l’« euthanasie » nationale-socialiste.  

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