Les rois fainéants étaient feignants

Publié le par Bernard Gasnot

Les rois fainéants étaient feignants
Les rois fainéants étaient feignants

Faux ! Car même s'il est vrai que les "rois fainéants" ne laissèrent guère leur empreinte dans l'Histoire, il convient de nuancer l'idée reçue selon laquelle ces souverains auraient été d'incorrigibles paresseux. Dans l'historiographie traditionnelle, l'on a coutume de baptiser "rois fainéants" les souverains s'étant succédés de la mort de Dagobert jusqu'à la chute de la dynastie mérovingienne (c'est à dire de 638 à 751, soit un peu plus d'un siècle).

Dagobert, par DUSEIGNEUR, château de Versailles, Versailles. Toutefois, il convient de préciser que cette appellation n'est pas contemporaine du règne de ces souverains. Ainsi, elle n'apparut que sous la plume d'Eginhard, biographe voire hagiographe de Charlemagne. A noter cependant que ce dernier acheva la rédaction de son ouvrage, Vie de Charlemagne, vers 830, soit une quinzaine d’années après la mort de ce souverain. A cette date, l'Empire franc était en proie aux troubles, en raison des conflits ayant éclaté entre les petits-fils de Charlemagne. L'objectif d'Eginhard était donc de rappeler aux descendants du défunt la grandeur du règne de leur aïeul. Afin de légitimer la prise de pouvoir des Carolingiens, mais aussi d'exalter le règne de Charlemagne, Eginhard entreprit donc de "noircir" le règne des derniers Mérovingiens. Voici donc ce qu'il écrivit dans le premier paragraphe de sa chronique : depuis longtemps déjà [la famille des Mérovingiens] ne faisait preuve d’aucune vigueur et ne montrait en elle-même rien d’illustre, si ce n’est le vain titre de roi. Le prince était réduit à se contenter de porter le nom de roi, d’avoir les cheveux flottants et la barbe longue, de s’asseoir sur le trône, et de représenter l’image du monarque. S’il fallait qu’il allât quelque part, il voyageait monté sur un chariot traîné par des bœufs et qu’un bouvier conduisait à la

manière des paysans ; c’est encore ainsi qu’il retournait d’ordinaire chez lui. La première chose à noter est qu'Eginhard ne précise pas la période à laquelle les Mérovingiens furent dépossédés de leur autorité par les maires du palais. Il n'est donc pas fait mention de la bataille de Testry (687), affrontement suite auquel Pépin de Herstal, aïeul de Charlemagne, s'empara du roi mérovingien Thierry III, ne lui conférant plus qu'une fonction symbolique. Ainsi, les derniers Mérovingiens n'abandonnèrent pas le pouvoir de façon spontanée, mais en furent dépossédés par les maires du palais. Par ailleurs, Eginhard explique que les "rois fainéants" se déplaçaient dans un chariot tiré par des bœufs, "à la manière des paysans". Toutefois, il convient de préciser que ce mode de locomotion, à l'époque, n'avait rien d'indigne ; au contraire, l'usage voulait que les Mérovingiens se déplacent de cette manière.

Un roi fainéant en voyage, par Paul Lehugeur, XIX° siècle.

A noter enfin que le biographe de Charlemagne indique que les "rois fainéants" arboraient une "barbe longue", ce qui peut sembler bizarre sachant que l'espérance de vie des derniers Mérovingiens ne dépassait pas la trentaine, dans le meilleur des cas. L'entreprise de dénigrement des derniers Mérovingiens, portant ses fruits, fut reprise des siècles plus tard par les historiens de la troisième république. Ces derniers, reprenant à leur compte les propos d'Eginhard, condamnèrent les "rois fainéants" autant qu'ils exaltèrent le règne de Charlemagne, présenté comme un des plus grands souverains que la France aie jamais connu.

Toutefois, il convient de modérer de tels propos, car Charlemagne était en réalité bien moins puissant que la plupart des rois Mérovingiens. Ainsi, autant Clovis nommait duc et comtes, et percevait les impôts ; autant Charlemagne faisait face à une noblesse qui avait obtenu l'hérédité de ses charges

Et les impôts ne rentraient plus, en raison du demi-siècle de troubles ayant agité le pays Par ailleurs, Eginhard raconte dans son récit que Charlemagne menait une vie de Cour modeste. Toutefois, cette simplicité ne fut vraisemblablement pas un choix mais une contrainte, ce souverain étant contraint de faire face à la turbulence de la noblesse. Au final, si l'on ne peut nier que les derniers Mérovingiens furent des souverains effacés, il convient de préciser qu'ils n'abandonnèrent pas le pouvoir de leur plein gré. Au contraire, il fut accaparé par les maires du palais, qui profitèrent de la turbulence des nobles pour accroitre leur autorité. Cette indépendance de l'aristocratie causa d'ailleurs bien des problèmes à Charlemagne quelques décennies plus tard.

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