Les côtés ténébreux de Mère Teresa

Publié le par Bernard Gasnot

L’impact de l’oeuvre de Mère Teresa n’a pas de frontières géographiques ni religieuses. Dans les quatre parties de ce texte, nous tentons de comprendre ce phénomène. Nous présentons d’abord la méthode utilisée pour colliger les informations disponibles, puis nous évoquons quelques repères biographiques qui permettent de comprendre sa mission et la contribution des medias a` sa popularité´.

Identifier quatre pierres d’achoppement sur le chemin de sa canonisation : son opinion religieuse plutôtˆ dogmatique, sa manière de soigner les malades, ses choix politiques et sa gestion douteuse des montants d’argent qu’elle a recus

, nous abordons quelques elements de sa vie relatifs à` sa béatification, dont sa « nuit de la foi »,

L’exorcisme dont elle a été´ l’objet ainsi que la validité´ du miracle qui lui a été´ attribue´. En conclusion, nous nous interrogeons sur les raisons pour lesquelles les critiques dont elle fait l’objet ont été´ ignore par le Vatican

.

En cherchant de la documentation sur le phénomène de l’altruisme dans le cadre d’un séminaire sur l’éthique, l’un de nous est tombe´ sur la vie et l’oeuvre de Mère Teresa,

L’une des femmes contemporaines les plus encensées par catholique mais aussi les plus célèbres de notre temps et universellement célébrée pour son action missionnaire

auprès des démunis (Tucker, 2000). Sa réputation est telle qu’il n’est pas rare d’entendre, a` propos d’une personne tres charitable, qu’elle est une véritable Mère Teresa. Bref, elle

fait désormais partie de l’imaginaire collectif. Une telle unanimité´, ou` le doute n’est pas permis, nous a semblée suspecte. Dans ce contexte, la suggestion d’Orwell (1949) a`

l’effet que « les saints devraient toujours être considérés coupables jusqu’a` preuve du contraire » nous est apparue pertinente. Nous avons voulu y voir de plus près

.

Les résultats de notre enquête permettront de comprendre le point de départ, puis l’expansion de cette popularité´ tout en évaluant l’écart entre la personne réelle et le personnage construit de Mère Teresa. Pour ce faire, nous présenterons d’abord la méthode utilisée pour colliger les données avant d’évoquer quelques elements biographiques concernant son parcours personnel et son oeuvre. Nous ferons ensuite état d’un certain nombre de problèmes dont le Vatican n’a pas tenu compte dans le processus de sa béatification : un dogmatisme excessif notamment a `l’égard de l’avortement, de la contraception et du divorce, sa manière pour le moins discutable de soigner les malades, ses contacts politiques douteux et sa curieuse gestion des faramineuses sommes

d’argent qu’elle a reçu. Par la suite, nous analyserons quelques elements entourant sa béatification, parmi lesquels sa « nuit de la foi » et la validité´ du miracle qui lui a été´

attribue´.

En conclusion, nous nous interrogerons sur les raisons qui ont pu conduire à` une telle unanimité´ quant a` la sainteté´ de Mère Teresa.

Pour colliger les informations disponibles sur Mère Teresa, nous avons consulté´ les bases de données bibliographiques suivantes : ATLA, Francis, Social Sciences Abstract,

Psyc INFO, Psycritiques, Web of Science, ainsi que les moteurs de recherche Google Scholar, Google Books, Memento et Amazon. Cinq types de documents ont pu ainsi être consultés, que nous avons classées ainsi par ordre d’importance : les articles publiés dans Les revues scientifiques, les chapitres de livres, les monographies, les sites Internet, les articles de journaux et des magazines. Pour les monographies, nous avons en outre consulte World Cat, Books in Print, ainsi que le catalogue de la Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ). Dans tous les cas, nous avons utilisé´ le mot clé´ : Mother

Teresa ou Mère Teresa. Cette façon de faire nous a donné´ accès à` 502 ouvrages consacrés a` la vie et l’oeuvre

de Mère Teresa. L’analyse des ouvrages a été´ effectuée en deux temps. Nous avons d’abord consulte´ les biographies autorisées (Chawla, 1992 ; Le Joly, 1977 ; Spink, 1997). Puis, comme la lecture de tous les autres ouvrages s’avérait évidemment impossible, sinon inutile, nous avons lu, soit des comptes rendus desdits ouvrages publiés dans des revues, soit des résumés dans Worldcat, Google Books, Books Review Digest, Books in Print ou Amazon, soit leur quatrième de couverture. Nous avons ainsi eu accès a` 287 des 502 ouvrages. Compte tenu du fait que 38,8 % (195 ouvrages) de la

liste initiale sont des doublons, les 287 ouvrages consultés constituent un échantillon éminemment représentatif des ouvrages a` propos de Mère Teresa (96 %)

. Deux juges indépendants ont classés ces ouvrages en cinq catégories : biographie, hagiographie, critique, livre pour enfants, et autres. Leur degre´ d’accord, calcule´ selon la formule accords/accords désaccords, a été´ de 88,5 %. Les désaccords ont été´ résolus en demandant un troisième avis ou à la suite de discussions. Les résultats sont présents Six constats se dégagent de la lecture.

Premièrement, deux catégories cumulent 88,1 % des ouvrages publiés a` propos de Méré Teresa : les hagiographies

(n ¼ 153 ; 53,3 %) et « autres » (n ¼ 100 ; 34,8 %). La catégorie « autres » comprend essentiellement des méditations, des prières et des réflexions de mère Teresa elle-même

ou cosignées par ses hagiographes, des narrations d’expérience vécues en sa compagnie et des recueils de photos.

Deuxièmement, comme on dispose de peu de biographies

et d’un nombre encore plus limite´ d’ouvrages critiques, on peut douter d’avoir un portrait réaliste du personnage vu l’absence d’objectivité´ chez les hagiographes, dont les ouvrages sont définis comme suit : rédaction des vies des

saints et biographies excessivement élogieuses

Troisièmement, notons le petit nombre de biographies compare´ aux 153 hagiographies.

Quatrièmement, aucun ouvrage n’a été´ publie´ au cours des vingt premières années de son oeuvre (de 1948 a` 1969). Il faut attendre 1969, année de parution du film de Malcolm

Muggeridge, Something Beautifull for God, pour que débute la carrière mediatique de Mère Teresa, ainsi que la publication d’ouvrages a` son propos.

Cinquièmement, nous avons découvert sur le tard la publication de livres pour enfants. Une recherche plus

approfondie devrait permettre d’en recenser plus que douze.

Sixièmement, nous avons répertorié´ cinq ouvrages critiques dont trois avant sa béatification. Par ailleurs, en plus d’informer sur le nombre d’ouvrages consacrés a` un sujet précis, la banque de données World Cat indique le nombre de bibliothèques ou` les ouvrages sont disponibles a` travers le monde, ce qui fournit un indice de leur popularité´ et de leur

accessibilité´. L’objectif de WorldCat de constituer un répertoire mondial doit cependant être nuance´ par le fait que près de 80 % des bibliothèques qui s’y retrouvent sont situées

aux E´ Etats-Unis. En date du 6 aout 2012, WorldCat comprenait 502 ouvrages consacrés à `mère Teresa.

A`titre d’exemple, parmi les dix ouvrages en téte de liste, il y a six hagiographies occupant respectivement la 1ere position (2 290 bibliothèques) ainsi que les 4e, 5e, 6e,

9e et 10e positions (entre 1 188 et 937 bibliothèques). Les 2e (2 108 bibliothèques) et 7e (1 075 bibliothèques) positions sont occupées par deux ouvrages de mère Teresa alors

que la 3e position (1 221) est occupée par une biographie. Par ailleurs, le premier ouvrage critique apparait en 14e position (693 bibliothèques).

Troisième enfant de Nikola et Drana Bojaxhiu, Agnès Gonxha (mère Theresa) nait le 26 aout 1910 a` Skopje dans l’actuelle Albanie, et décédera le 5 septembre 1997. Alors que la population de Skopje est majoritairement musulmane, la famille Bojaxhiu fait partie d’une petite communauté´ catholique fervente. Après le décès de Nikola en 1919, Drana continue d’élever chrétiennement ses enfants. Dès l’age de 12 ans, Agnès se montre fascinée par le travail des missionnaires au Bengale. Le 15 aout 1928, elle décide d’entrer au couvent

de l’Ordre des Sœurs de Lorette a` titre de missionnaire. Elle se rend d’abord a` l’abbaye de Rathfarnham en Irlande pour apprendre l’anglais pendant six semaines. Le 29 novembre

1928, elle quitte Dublin pour se rendre en Inde. Elle fait son noviciat a` Darjeeling ou` elle enseignera la géographie, puis l’histoire au collège Sainte-Marie a` des jeunes bourgeoises

Bengalies de 1931 a` 1948 (Clucas, 1988 ; Ghosha, 2006 ; Greene, 2004 ; Lapierre, 2003). A`

l’occasion de ses premiers vœux, le 24 mai 1931, elle prend le nom de mère Teresa, en l’honneur de Sainte Thérèse de Lisieux qui voyait dans les actes les plus banals une occasion de se sanctifier (Sebba, 1997). Agnès prononce ses vœux perpétuels le 24 mai 1937 (Spink, 1997).

Son chemin de Damas

L’année 1946 sera une année charnière pour mère Teresa (Alpion, 2007). De sante´ fragile depuis son enfance, elle fut, cette année la’, particulièrement malade. Le 10 septembre, en route pour sa retraite annuelle a` Darjeeling, elle est fiévreuse et souffrante. Selon ses propres termes elle reçoit alors, « l’appel dans l’appel ». « Je devais quitter le couvent et aider les pauvres en vivant parmi eux. C’etait un ordre. Ne pas obéir aurait été´ un échec de la Foi » (Clucas, 1988 : p. 35). Elle entend alors la voix du Christ et a` la faveur de visions, elle dialogue avec lui sur la croix (Van Biema, 2007) . Elle quittera son couvent le 16 Aout 1948 après avoir obtenu le rarissime

statut de nonne indépendante. Encadre´ 1. L’appel a` mère Teresa « Ce jour-là`, d’une manière qu’elle n’expliquera jamais, la soif de Jesus d’aimer et sa soif pour les armes prit possession de son coeur et le désir de satisfaire cette

soif devint la motivation de sa vie ». Au cours des semaines et des mois suivants a` travers visions et messages intérieurs, Jesus lui aurait révèle´ son désir d’avoir « des victimes d’amour » qui « diffuseraient son amour sur les âmes ». Il la

suppliait : « Viens, sois ma lumière ». « Je ne peux y aller seul ». Il lui aurait fait part de sa douleur devant la négligence envers les pauvres, son chagrin d’être ignore´ d’eux et son immense désir d’être aime´ par eux. Il demanda a` Mère Teresa d’établir une communauté´ religieuse, les Missionnaires de la Charité´, dédiée au service des plus pauvres d’entre les pauvres. (vatican.ca)

Pour s’assurer de bien respecter l’invitation du Christ a` travailler auprès des « plus pauvres parmi les pauvres », elle suit une formation de base d’infirmière chez les sœurs

de la Mission médicale de Patna (Inde) (Chatterjee, 2003 ; Lapierre, 2003). Lorsqu’elle inaugure sa mission en 1949, un groupe de jeunes femmes se joint à` elle Emerge alors

l’idée de créer une nouvelle communauté´ religieuse correspondant a` son projet d’aider les plus démunis. Le 7 octobre 1950, le Vatican autorise la création de cette nouvelle

congrégation qui portera le nom de Missionnaires de la Charité´ (MC). Leur habit sera simplement compose´ d’un sari de coton blanc a` bordure bleue et d’une croix épinglée

sur l’épaule gauche. L’oeuvre de Mère Teresa connait des débuts modestes. Actives dans les bidonvilles, les religieuses visitent les familles, soignent les plaies des enfants, prennent soin des mendiants et des malades qui meurent de faim, etc. L’oeuvre prend rapidement de l’expansion : la congrégation reçoit de nombreuses postulantes et ses services s’adressent

a` une part croissante de la population. En 1952, la ville de Calcutta lui permet d’utiliser une maison adjacente au temple de Kaligat pour établir ce qui deviendra la « maison des mourants » dans laquelle on procure les derniers réconforts aux agonisants.

Selon Spink (1997), tout en recevant des soins appropriés a` leur état, ces personnes pouvaient mourir dans la dignité´ conformément au rituel de leur croyance religieuse. Nous verrons plus loin que tel n’etait pas toujours le cas.

Au cours du demi-siècle consacre´ aux plus pauvres parmi les pauvres, l’oeuvre des MC s’entend de Calcutta jusqu’au-delà` des frontières de l’Inde. Par exemple, trois autres congrégations religieuses voient le jour : Le mouvement Corpus Christi pour les prêtres en 1963, les Frères Contemplatifs en 1979 et les Peres Missionnaires de la charité´ en1984. Au moment de son décès, Mère Teresa aura ouvert 517 missions employant environ 4 000 personnes et ce, dans plus de 100 pays. Dix ans plus tard, en 2007, les MC

comptaient approximativement 5 000 religieuses et 450 frères œuvrant dans plus de 600 organismes (missions, écoles, refuges) dans 120 pays (Chatterjee, 2003), ce qui fait dire a`

Kwilecki et Wilson (1998) que les oeuvres de Mère Teresa ressemblent a` une entreprise.

Un excellent plan média vers la sainteté´

Mère Teresa n’est évidemment pas la seule personne mondialement connue pour avoir consacré´ une partie de sa vie au service de l’humanité´ ; pensons, par exemple,

au Dr. Schweitzer et a` Lucille Teasdale en Afrique, a` l’abbé´ Pierre en France et a` soeur Emmanuelle avec les chiffonniers du Caire en Egypte. Comment des lors son immense notoriété´ a-t-elle pu se produire, alors que vingt ans après ses débuts (en

1948) a` titre de missionnaire, presque personne n’avait encore entendu parler de Mère Teresa ? A` cet égard, Hitchens (1995) est formel : grâce a` un excellent plan mediatique que Malcolm Muggeridge se chargera de mettre en route. Muggeridge etait un journaliste britannique connu pour son opposition a` l’avortement et a` la contraception. En 1924, l’occasion lui est donnée de réorienter sa carrière et de partir

en Inde enseigner l’anglais, métier qu’il exercera jusqu’en 1927 (Chatterjee, 2003). Au cours des huit années suivantes, il séjourne périodiquement en Inde a` titre d’éditorialiste rattache´ au Manchester Guardian.

Dans sa biographie, il avouera que ces années ont été´ les plus malheureuses de sa vie, en raison de l’anarchie et du climat libéral régnant à` Calcutta (Muggeridge, 1971). Dans ses écrits et ses déclarations télévisuelles, il associe l’idéologie libérale au terrorisme. Agnostique au départ, il témoigne, au cours des années 1950 et 1960, d’une ferveur religieuse grandissante ; il se convertira d’abord a` l’anglicanisme puis, en 1982, au catholicisme.

En mars 1968, Olivier Hunkin, responsable de la télévision religious affairs programme a` la BBC, demande a` Muggeridge de préparer l’entrevue d’une soeur indienne

en visite a` Londres pour l’émission religieuse Meeting Point. Au cours de cette première rencontre au Holy Child Convent de Londres, Mère Teresa d ecrit en détail son travail auprès des orphelins de Calcutta. A la suite de cette entrevue, les spectateurs envoient 61 000 $ a` sa congregation. Il est difficile de mesurer l’impact de cet évènement sur la missionnaire mais, chose certaine, un lien étroit se tisse entre sa visibilité´ et les dons pécuniaires, comme il arrive souvent dans de telles situations. De son cote, le journaliste propose a` ses patrons de la BBC de filmer Mère Teresa sur le terrain

(Greene, 2004). Ce voyage en Inde débouchera sur le film Something Beautiful for God (1969), puis a` la publication du livre éponyme (1971). Pendant le tournage, Muggeridge

demande a` son cameraman, Ken Macmillan, de filmer l’interieur de la maison des mourants même si la lumière est insuffisante. A cette occasion, Macmillan recourt a`

une nouvelle pellicule Kodak qu’il n’avait jamais utilisé´ auparavant. Au montage, on découvre que l’interieur de la maison est éclaire´. Il n’en faut pas plus pour que Muggeridge

crie au miracle (voir dans l’Encadre´ 2 les témoignages contradictoires de Muggeridge et de Macmillan).

. A propos de la lumière dans la maison des mourants

La déclaration de Muggeridge (1971/1973) Je ne trouve rien d’étonnant a` ce que cette lumière impressionne une pellicule photographique absolument convaincu que cette luminosité´, techniquement inexplicable, est en fait la lumière de Bonté´ a` laquelle fait allusion Newman dans son hymne Ainsi, cette lumière traduit parfaitement l’atmosphère` de ce lieu ; c’est une clarté´ extérieure et visible qui manifeste l’amour omniprésent, interieur, invisible de Dieu. C’est la` précisément le sens des miracles : révéler l’intime re ´alite´ de Dieu dans le visible de la Création. Je pense que Ken a enregistré´ le premier miracle photographique authentique. La déclaration de Macmillan

Dans Something Beautiful for God, il y a un épisode ou` nous avons été´ conduits dans un bâtiment que Mère Teresa appelait la maison des mourants. Peter Chafer, le réalisateur, a dit : « Il fait tres sombre là-dedans. Tu crois que tu peux faire quelque chose ? » Or la BBC venait de nous remettre une nouvelle

pellicule Kodak, que nous n’avions pas eu le temps d’essayer avant de partir, alors j’ai dit a` Peter : « Bon, on peut toujours essayer ». Nous avons donc tourne´ avec cette pellicule. Quand on a regardé´ les rushs dans les studios d’Ealing

on pouvait voir le moindre détail. Et j’ai dit : « C’est renversant, c’est extraordinaire ». Et j’allais ajouter : trois hourras pour Kodak. Mais je n’ai pas eu le temps, parce que Malcolm, assis au premier rang, a pivote´ et dit : « C’est

la lumière divine ! C’est Mère Teresa. Tu vois bien que c’est la lumière divine, mon vieux ». Et trois ou quatre jours après, des reporters de quotidiens londoniens me téléphonaient pour me dire des choses du genre : « On a appris que vous veniez de rentrer d’Inde avec Malcolm Muggeridge et que vous avez

été´ témoins d’un miracle ». Ici, deux étincelles étaient réunies pour allumer une auréole autour de Mère Teresa : un journaliste qui promeut les valeurs de l’aile droite catholique et une religieuse qui vient de découvrir le caractère rentable des médias de masse. Quelle aubaine pour Muggeridge ! Tout est en place pour la promotion de son film en Angleterre

et aux E´ Etats-Unis ou` apparait le « premier miracle photographique » attribue´ a` la présence de Mère Teresa. Il n’en fallait pas plus pour attirer les foules . . . et faire

de Mère Teresa une véritable sainte mediatique sur la scène mondiale. Vérification faite auprès de Ken Macmillan, celui-ci nous a personnellement confirme´, dans un courriel date´ du 22 mars 2011, que la luminosité´ obtenue etait bien due à la nouvelle pellicule Kodak.

Le Prix Nobel de la paix, un accélérateur vers la sainteté´

Le Prix Nobel de la paix attribue´ a` Mère Teresa en 1979 constitue un jalon important de sa route mediatique vers la sainteté´. Williams (2002) a note´ un changement notable dans

l’attitude, le discours et l’apparence de Mère Teresa avant et après son obtention du Prix Nobel de la paix. Avant, dans les toutes premières photos, et même au cours du tournage

du film de Muggeridge, la missionnaire apparait d’étendue, souriante et sans prétention. Son langage corporel est ouvert. Au cours des années suivantes, son image change radicalement. Elle apparait maintenant tendue et imposante ; ses mains sont jointes et souvent entourées d’un chapelet et ce, même lorsqu’elle est photographiée avec des enfants. Qu’elle regarde un enfant dans un berceau ou une statue de Marie, elle a la même posture étudiée, rigide et artificielle. Sur ses

premières photos, on voit son regard ; par la suite, on la voit de profil, regardant le sol comme dans une posture d’humilité´. Son discours est tout aussi étudié´. Après 1979, ses propos ne laissent plus voir la moindre détresse. Du matin au soir, son discours fait constamment référence a` Dieu ou a` un membre de la Sainte Famille.

A` propos de son travail auprès « des plus pauvres parmi les

pauvres », elle répète a` qui mieux-mieux en pointant son index vers le ciel : « Je fais tout cela pour Lui » (Williams, 2002). Enfin, on peut supposer que de 1948 a` 1961, alors qu’elle est encore a` l’abri des médias, Mère Teresa faisait preuve d’un grand dévouement auprès des plus démunis

de Calcutta. Lorsque par la suite, elle parcourt le monde pour recevoir ses nombreux prix il est clair, contrairement à` ce que les médias continuent de véhiculer, que le travail auprès des pauvres doit etres accompli par les MC en son absence. Ce qui fera d’ailleurs conclure a` Williams (2002) que,

paradoxalement, ses nombreux voyages sur les cinq continents étaient essentiels pour promouvoir son image de sainte vivante .Ces visites se terminaient d’ailleurs toujours par des séances de photos accompagnées de déclarations pieuses a` propos « des plus pauvres parmi les plus pauvres » adressées aux journalistes et aux dignitaires présents. Le fait d’etres partout a` la fois laisse l’impression qu’elle est citoyenne du monde, au-delà` des races, des nationalités et des idéologies politiques. Qui plus est, lorsqu’elle parle de son travail, personne ne semble mettre en doute ses propos même lorsqu’elle se contredit ou fait des déclarations bizarres. A

sa décharge, il faut néanmoins reconnaitre que dans la culture religieuse catholique, il incombe aux supérieurs d’une communauté´ religieuse de visiter les différentes maisons

de sa communauté´.

Quatre reproches adressés a` Mère Teresa

Comme on a pu le constater, ce qu’on a ecrit a` propos de Mère Teresa est largement

favorable, voire dithyrambique. En fait, les quelques ouvrages critiques a` l’égard de sa personne et de son oeuvre ont reçu peu d’attention de la part des médias et de la population bien que lesdits ouvrages soient tout a` fait accessibles en librairies et en bibliothèques. Aux yeux d’Hitchens (1992, 1995, 1996a, 2009), critique le plus connu de la religieuse, le fil conducteur de la notoriété´ mondiale qui a valu a` Mère Teresa de son

vivant le statut de sainte relèverait de l’immense valeur que prend le don de soi dans l’imaginaire populaire, et cette notoriété´ pourrait bien, au départ, s’etres élaborée à son

corps défendant. Toutefois, a` notre connaissance, Mère Teresa n’a jamais démenti les propos de Muggeridge (1971) quant au prétendu miracle qui se serait produit lors du

tournage de Something Beautiful for God, propos a` l’origine de sa notoriété´. Les critiques d’Hitchens se retrouvent dans son ouvrage, The Missionnary Position – Mother Teresa in Theory and Practice (1995) et traduit en français sous le titre Le mythe de Mère Teresa (1996c). L’ouvrage n’est pas passe´ totalement inaperçu. Si certains se sont efforcés d’en faire une critique dite objective (par exemple Fosl, 1996 ; Loudon, 1996), d’autres ont plutôt d’écrié´ l’ouvrage a` coup

d’arguments ad hominem (par exemple Donohue, 1996 ; Leys, 1997), ce qui ne favorise guère le débat. Hitchens a aussi produit un documentaire intitule´ Hell’s Angel (L’ange de l’enfer) garni de passages videos qui présentent Mère Teresa et plusieurs de ses déclarations. Grosso modo, les critiques a` l’endroit de Mère Teresa sont de quatre ordres : religieux, médical, politique et financier.

Une option religieuse plutôt dogmatique

Mère Teresa s’est toujours fermement opposée a` l’avortement, a` la contraception et au divorce. Par exemple, en novembre 1995, les Irlandais doivent se prononcer par referendum sur l’abrogation ou non de la loi interdisant le divorce. Forte de son pouvoir mediatique, Mère Teresa incite fortement la population a` voter « non ». Par contre, en avril 1996, Daphne Barak, une journaliste du Ladies Home Journal, lu par des millions de femmes américaines, l’interroge a` propos du divorce imminent de Lady Diana. Mère Teresa n’hésite alors pas a` affirmer « C’est bien que ce soit fini. Personne n’etait vraiment heureux ». Sauf erreur – et convenons que cela est plutôt surprenant – aucun media n’a relevé´ ces déclarations contradictoires qui suggèrent une double morale, l’une prêchant l’obéissance aux lois ecclésiales pour les gens ordinaires et une autre, plus indulgente, pour

les princesses (Hitchens, 1995, 1997). L’une des plus surprenantes déclarations médiatiques de Mère Teresa concernant l’avortement accompagne sa réception du Prix Nobel de la paix en 1979 (voir l’Encadre´ 3).. Extrait du discours de Mère Teresa a` l’occasion de la réception du Prix Nobel de la paix en 1979

Dans son discours de remerciements, elle affirme une fois de plus son opposition farouche a` l’avortement qu’elle considère comme le plus grand ennemi de la paix. Etranges propos non seulement excessifs, mais carrément naïfs. D’ou` deux questions.

D’abord, quelles sont les raisons exactes pour lesquelles on lui a décerné ce Prix Nobel de la Paix ? Puis, en quoi l’avortement est-il le plus grand ennemi de la paix ? Pour peu qu’on y réfléchisse, s’opposer a` l’avortement ne peut qu’encourager l’accroissement de la misère a` Calcutta. On peut également se demander en quoi interdire une interruption de grossesse aux femmes bosniaques violées par des Serbes mérite un Prix Nobel pour la paix. De plus, Mère Teresa n’a jamais caché´ son opposition au concile Vatican II, au Pape Jean XXIII et a` la théologie de la libération. C’est avec soulagement qu’elle salue l’élection de Jean-Paul II. Un tel conservatisme salue´ par l’Eglise n’est pas négative en soi, mais élever sur les autels des personnes résolument conservatrices représente un message fort et univoque. La seconde remarque concerne sa manière de soigner les malades. Aux yeux de Mère Teresa, la pauvreté´, la souffrance et la mort sont de belles occasions de s’unir a` Dieu et de partager la passion du Christ (Mère Teresa, 1985) ; selon ses convictions spirituelles, la souffrance est une preuve de l’amour de Dieu (Le Joly, 1983). Pour Mère Teresa, le soin optimal qu’on puisse offrir réside dans la prière, activité´ primordiale des MC dont la journée débute a` 04h 30 par une heure et demie de prière suivie d’une messe, puis d’autres prières avant l’adoration du Saint Sacrement. Qui plus est, quand la cloche sonne pour annoncer la prière, les sœurs doivent, selon le témoignage de l’une d’elles, cesser immédiatement de s’occuper des malades et se rendre à la chapelle (Sebba, 1997). Bref, la priorité´ est toujours accordée à Dieu. De plus, comme on le verra plus loin, Mère Teresa pousse l’ascétisme a` un point tel que l’environnement médical et sanitaire est inapproprié´, voire inexistant dans certains cas. Tout se passe comme si sa mission essentielle consistait a` permettre aux personnes malades et souffrantes de ressembler au Christ et finalement, de s’assurer de le rejoindre rapidement dans l’au-delà’. Ce que confirme jusqu’a` un certain point sa joie de compter 40 000 baptêmes administres a` la maison des mourants indépendamment de l’appartenance religieuse de ces nouveaux chrétiens. Quand un pensionnaire est sur le point de mourir, une missionnaire lui demande s’il désire un « ticket pour le paradis ». Comme le concept de paradis est présent dans plusieurs religions, une réponse affirmative équivaut aux yeux des MC a` un consentement au baptême (Hitchens, 1995 ; Mère Teresa, 1985).

Des soins médicaux fondés sur le culte de la souffrance et la sujétion

La réputation de Mère Teresa s’appuie surtout sur les soins prodigués aux plus miséreux. Pourtant, sa celebre « maison des mourants » répond plutôt à` la description d’un mouroir

dont l’objectif apparait plus religieux que médical. Fox (1994), un médecin americain en visite a` Calcutta, observe deux catégories de personnes qui fréquentent le mouroir : deux

tiers d’entre elles n’ayant pu etres soignées ailleurs, espèrent y trouver un médecin ce jour-là` ; l’autre tiers agonise sans recevoir les soins appropriés. Au fil des ans, 86 170

personnes ont téte´ admises dont 34 815 sont mortes (Thomas, 2010). Fox note un déplorable manque d’hygiène dans les locaux, la rareté´ de soins réels, le peu de compétence médicale des soignantes, un régime alimentaire insuffisant et l’absence d’antidouleurs adéquate (Byfield & Byfield, 1997 ; Fox, 1994). Bref, selon Fox, les soins prodigués par les MC sont au mieux en-deca` des standards acceptables et au pire, barbares. Ce n’est pas tout. La manière de travailler des MC n’est pas sans danger : dans leurs maisons, les tuberculeux ne sont pas isoles, au risque de contaminer les autres.

L’Organisation mondiale de la Sante´ (OMS) craint même une épidémie (Williams, 2002). Les MC manquaient-elles a` ce point de ressources pour assurer un minimum de salubrité´ ?

Comme on le verra plus loin, ce n’est pas l’argent qui est en cause, mais une conception particulière de la souffrance et de la mort. Il s’agit moins de soulager les douleurs des mourants que de « promouvoir un culte fonde´ sur la mort, la souffrance et la sujétion » (Hitchens, 1996c : p. 49). En fait, Mère Teresa assimile la souffrance des pauvres a une grâce divine et les endroits ou` les soins sont prodigués s’apparentaient plus a` des lieux d’accueil et de prières qu’a` de véritables hôpitaux. « Lorsqu’un patient nécessitait une operation, on n’appelait pas le taxi (l’ambulance) pour l’envoyer a` l’hopital le plus proche, sinon il faudrait le faire pour tous les autres ! On le préparait a` mourir chrétiennement toujours sans antidouleur » Et pourtant, lorsque Mère Teresa elle-même eut besoin de soins palliatifs, ce n’est pas dans une maison de sa congregation, mais dans un hopital americain ultramoderne qu’elle les reçut.

Trois bénévoles des centres des MC ont signalé´ leur exaspération devant le peu de moyens a` leur disposition. Entre autres, Mary Loudon, bénévole a` la maison des mourants de Calcutta, se révoltait de l’absence d’antidouleurs autres que l’aspirine et de ne disposer que de seringues non seulement rincées a` l’eau froide mais déjà` utilisées, observation confirmée par Dumais-Lvowski (2011) qui a travaillé´ a` la maison des mourants. Elgy Gillespie, bénévole dans un centre pour sidéens a` San Francisco, rapporte que les patients en relative bonne santé´, sans occupation et coupés de l’extérieur (pas de TV, pas de visites, etc.), déprimaient lamentablement

Suzan Shield, elle-même ex-missionnaire de la congregation pendant neuf ans et demi, rapporte un fait plutôt surprenant. Les MC venaient d’acquérir pour un dollar un bâtiment abandonne´ destine´ aux pauvres du Bronx (New York). Alors que l’installation d’un ascenseur défraye par la ville de New York faisait partie des plans de l’architecte, Mère Teresa, qui exigeait l’obéissance totale aux règles qu’elle édictait, s’y opposa ; le projet dut etres abandonne´, les handicapes ne pouvant y séjourner. Que les bâtiments associes a` l’oeuvre de Mère Teresa présentent le moins de luxe possible afin que les sœurs qui y travaillent vivent en fonction de leurs vœux de pauvreté´, cela peut a` la limite se comprendre. Par contre, n’y a-t-il pas une contradiction patente a` prendre une décision au détriment des malades et des handicapés, alors que le but même de l’organisation est de leur venir en aide ? Pour sa part, MacIntyre a voulu savoir comment on s’occupait des enfants a` l’orphelinat Daya Dan de Calcutta, et les résultats de son enquête l’ont littéralement scandalise On y accueille des enfants de six mois a` 12 ans tres mal en point, affames et, dans tous les cas, visiblement en détresse. Certains enfants sont déposés sur des cabinets de toilette pendant plus de vingt minutes sans surveillance, d’autres dorment colles les uns contre les autres, d’autres appellent a` l’aide. Au total, même si la vie de ces enfants eut été probablement plus difficile dans la rue, l’insalubrité´ des lieux et le manque de moyens du personnel sans doute plein de bonne volonté´ restent un affront a leur dignité´.

Doit-on comprendre que dans l’esprit de Mère Teresa, il ne s’agit pas de guérir les malades ni même de tenter de soulager leurs souffrances au sens médical du terme mais d’assujettir leur esprit au sens mystique qu’elle attribue elle-même a` la souffrance et la mort? D’ailleurs, on peut lire sur les murs de la maison des agonisants : « Aujourd’hui, je vais au ciel ». Et la mère fondatrice explique : « Il y a quelque chose de tres beau à voir les pauvres accepter leur sort, a` le subir comme la passion du Christ. Le monde gagne beaucoup a` leur souffrance a` ses yeux, la pauvreté´ et la misère sont les conditions de la sainteté´.

Des choix politiques douteux et des fréquentations suspectes

Chatterjee (2003) relevé plusieurs grandes occasions ou` Mère Teresa aurait pu et sans doute duˆ faire preuve de compassion et offrir un soutien monétaire. Au cours des années

1990, une douzaine d’inondations majeures surviennent en Inde. En 1995, l’une d’elle fait 200 morts et plus de trois millions de sans-abri dans l’ouest du Bengale. Quelques

mois plus tard, une autre inondation fait a` nouveau 200 000 sans-abri. La seule organisation qui n’intervient pas est celle de Mère Teresa (Chatterjee, 2003), alors que son organisme

a largement les moyens financiers d’aider ces victimes. La religieuse semble aisément substituer la prière et le pardon a` des actions directes et urgentes. Deux exemples.

Dans la nuit du 2 au 3 décembre 1984, une usine de l’Union Carbide explose a` Bhopal: 2 500 personnes meurent et des milliers sont empoisonnées. Mère Teresa se rend sur les lieux et distribue des médailles de la Sainte Vierge, ne trouvant rien de mieux a` dire : «[qu’ il s’agit d’un accident et [qu’] il faut pardonner ». Tout le monde sait, par ailleurs, qu’il s’agit la` de pardonner a` une cupide négligence de la sécurité´ au nom du profit (Prashad, 1997). Dans le même esprit, le pape Jean-Paul II en rajoute, voyant dans cette affaire un triste évènement qui résulte de l’effort des hommes pour concourir au progrès (Jones, 1988). D’autre part, en 1995, a` la veille de Noël, 360 enfants et 50 adultes périssent dans un incendie au Nord de l’Inde. Trois jours de deuil national sont décrètes. L’offre humanitaire de Mère Teresa et de ses missionnaires se limite encore à la prière.

On peut penser que la mission de Mère Teresa etait de témoigner de sa foi et de répandre la religion catholique a` travers le monde en valorisant la pauvreté´, plutôt que

de faire prévaloir le droit et la justice dans ses zones de mission comme le font d’autres chrétiens ailleurs. C’etait son droit, bien sur, mais, encore une fois, a` quel titre lui décerner le Prix Nobel de la paix et l’enlever sur les autels ? Sa réputation d’héroïne dévouée aux plus pauvres lui a rapporte´ des millions de dollars qui ont plutôt servi a` la construction des maisons pour les sœurs de sa congregation dans 120 pays. Soutenir que Dieu aime les pauvres et que c’est en aimant ces derniers qu’on s’approche de Dieu prêche finalement en faveur du maintien de la misère, une vision qui relève d’une bien étrange théologie et d’une spiritualité´ pour le moins contraire a` l’humanisme .A la limite, travailler a` contrer la misère revient a` travailler contre Dieu. De la` a` conclure que sa campagne est religieuse et que les pauvres en sont l’instrument, il n’y a qu’un pas. Sa prétention a` se situer au-delà` du politique lui permet de fréquenter une foule de personnages influents dont quelques-uns soumettent leur population a` des régimes tyranniques. Parmi les plus célèbres donateurs, on compte Lady Diana, Ronald et Nancy Reagan, Yasser Arafat, Fidel Castro, le maire Giuliani de New York, Bill et Hillary Clinton, etc

Pour Mère Teresa l’argent n’a visiblement pas d’odeur. Par exemple, elle n’a aucune difficulté´ a` côtoyer le magnat de la presse britannique, Robert Maxwell, accuse´ d’avoir détourné´ le fond de retraite de ses employés pour financer le Mossad (Thomas, 1999). Par ailleurs, Charles Keating, en plus de lui

offrir l’usage illimité´ de son jet prive´, lui fait don de 1 250 000 $, des argents provenant de caisses d’épargnes américaines, voles a` de petits épargnants (Chatterjee, 2003). Aussi, Paul Turley, procureur general americain du district de Los Angeles, lui demanda-t-il de rendre l’argent vole´. Non seulement elle refuse, mais elle envoie une lettre au juge, siégeant au proces de Keating, pour plaider en faveur de ce généreux donateur, un ami des pauvres (Chatterjee, 2003). Quant au procureur, il ne recevra jamais de réponses et Mère Teresa a gardé´ l’argent. Il y a tout de même une certaine ironie a`, d’une part, célébrer la beauté´ de la pauvreté´ et a` cesser de la considérer comme un malheur (Prashad, 1997) et, d’autre part, a` miser sur l’argent des riches pour continuer à`s’occuper spirituellement « des plus pauvres parmi les pauvres ». Sa naïveté´ politique n’a visiblement pas de limite. En 1981, Mère Teresa n’hésite pas à se rendre en Haiti pour recevoir des mains du couple Duvalier la Legion d’honneur, la plus haute distinction du pays, accompagnée d’une bourse substantielle. A cette occasion, elle affirme sans ambages que Jean-Claude Duvalier (Bébé´ doc) et sa femme Michele non seulement « aiment les pauvres », mais sont « adores d’eux »

Pourtant, chacun sait que Bébé´ doc a fait sa fortune sur le dos des ouvriers haïtiens pendant que ses milices armées assassinaient ou torturaient les opposants au régime.

En 1990, Mère Teresa est en voyage en Albanie. Elle n’a alors aucun scrupule a` déposer une couronne de fleurs sur la tombe d’Enver Hoxha qui exerça sur le pays un pouvoir dictatorial de 1945 a` 1985. Au cours de son règne, il a, entre autres méfaits, carrément vole´ les terres des paysans, sans les compenser, et a consacre´ la majeure partie des finances du pays au développement de l’arsenal militaire non sans savoir que les Albanais avaient le standard de vie le plus pauvre d’Europe (Wikipedia). Il aurait également fait plus de 32 000 prisonniers politiques. Lorsqu’elle dépose une autre couronne de fleurs a` Tirana au pied d’un monument a` la gloire de la grande Albanie, plusieurs Albanaises déclarèrent choques de la voir s’afficher aux cotes de la veuve de l’ancien dictateur et de garder le silence a` propos des violations des droits de l’homme dont celui-ci s’est rendu responsable (Hitchens, 1996a). Des arguments spirituels expliquent un tel laxisme : « C’est une perte de temps pour moi de dire au gouvernement quoi faire. Mon affaire, c’est l’individu ; je ne peux aimer qu’une personne a` la fois, et c’est le Christ » (La Croix, 5 avril 1980).

Ou` sont passés les millions ?

A la rigueur, on peut comprendre la simplicité´ que Mère Teresa impose aux MC dans le cadre de leur vie religieuse. Par contre, imposer de cette façon de vivre a` des personnes mourantes et a` des enfants qui nécessitent des soins alors que la congregation a reçu des millions de dollars pour ce faire se comprend moins bien et choque profondément l’éthique promue par la religion dont elle se réclame. Aussi, en 1998, Wuellenweber, journaliste du Stern, titrait-il « Mother Teresa : Where are the millions ? ». En effet, la plupart des comptes bancaires des MC étaient tenus secrets. Cependant, un responsable d’une banque interviewe´ a` ce sujet rapporte avoir gère´ des sommes de 3 000 000 $ par année jusqu’en 1981, année ou` Mère Teresa reprend le contrôle des finances. Par ailleurs, Suzan Shields, ancienne MC a` New York, a confié´ a` Wuellenweber que chaque soir, 25 Soeurs écrivaient des lettres de remerciements pour les dons recus dont certains s’élevaient a` 50 000 $. Selon Shields 50 000 000 $ reposaient dans le compte de banque de l’ordre. Elle évalue approximativement a` 100 000 000 $ la somme que les MC récoltaient annuellement pour leurs oeuvres. Chatterjee a trouvé´ des informations relatives aux transactions effectuées dans les comptes anglais et indien, l’Angleterre étant en effet l’un des rares pays ou` les MC ont autorisé´ la publication des informations bancaires. En 1990, le compte anglais s’élevait a` plus de 29 000 000 $, et dans le seul compte de Calcutta, selon le témoignage d’un comptable, environ 5,2 millions de dollars transitaient annuellement. En1991, les oeuvres de Mère Teresa ont récolté´ 5,3 millions de Deutschemark (3,8 millions $ Can) desquels a` peine 7 % ont servi aux oeuvres de la congregation.

A l’aide du ministère des Affaires intérieures de Delhi, Chatterjee (2003) a obtenu des informations sur les comptes bancaires en Inde : 3 500 000 $ en 1996–1997, 4 000 000 $ en 1997–1998 et 7 000 000 $ en 1998. Ces sommes proviennent a` la fois des bourses données a` l’occasion des nombreux prix attribués a` Mère Teresa et de dons privés provenant de citoyens anonymes ou de personnes connues, dont 50 000 $ de Yasser Arafat en 1990. Quand on considère la somme faramineuse de ces avoirs et, du même souffle, le caractère parcimonieux de la gestion des oeuvres de Mère Teresa, on peut se demander ou` sont passés les millions destinés aux plus pauvres parmi les plus pauvres ? Des dizaines de milliers de dollars ont certainement été´ dépenses en frais de déplacement. Par exemple, en 1990–1991, le cout des voyages des Soeurs s’élevaient à` environ 25 000 $. On sait également que 2 500 000 $ à été´ dépose´ dans le compte des MC de l’Institut pour les oeuvres de religion (IOR) du Vatican en 1993.

L’operation a téte´ renouvelée en 1995 pour la somme de 1 876 826 $. Pendant toutes ces années, on peut penser que les MC ont déposé´ des sommes considérables a` l’IOR. En revanche, Chatterjee affirme que seuls 448 000 $ américains ont été´ annuellement distribues aux oeuvres de Calcutta dans les années 1990. De plus, comme les gouvernements locaux assumaient les frais des bâtiments occupés par les pauvres de Mère Teresa, rien n’explique donc les conditions de vie médiocres et l’absence de soins adéquats. Pourtant, Mère Teresa affirmait en 1994 : « comme MC, nous nous engageons a employer chaque dollar que nous recevons selon les intentions du donateur, c’est -a`- dire en faveur des plus pauvres des pauvres que nous servons puisque tout ce que nous recevons leur est destiné´ ») Si tel avait été´ le cas, « avec cet argent, on aurait pu doter toute une partie de l’Inde d’un système de soins de santé´ moderne et gratuit. Les MC ont préfère´ disperser parmi la pauvreté´ du monde entier de petits orphelinats, des mouroirs le tout conçu selon la manière dont les riches s’imaginent le rôle des pauvres sur terre, et surtout pas ‘matérialiste’ » (Hitchens, 1995).

La béatification de Mère Teresa

On le sait, la béatification est le premier pas vers la canonisation. Le fait que Mère Teresa ait été´ rapidement béatifiée après sa mort surprend compte tenu des critiques dont elle fait l’objet. Examinons brièvement certains elements de sa vie et le miracle qui lui ont valu d’être déclarée bienheureuse par Jean-Paul II le 19 octobre 2003.

Les hagiographes à` l’œuvre

Sans remettre en cause la démarche du postulateur de Mère Teresa, le père Kolodiejchuk, celui-ci avait de la matière pour alimenter son dossier si on se base sur les nombreux ouvrages

consacres a` la religieuse avant son proces (n ¼ 193), dont 101 hagiographies. Or, comme le rappellent Perrot, Rist et Sabelli (1992), « l’hagiographie a ses règles, voire ses

stéréotypes : l’exemplarité´ de la vie des saints ne peut se satisfaire des conditions moyennes ni des existences banales. Il faut des circonstances exceptionnelles et des actes extraordinaires qui expriment la puissance de Dieu » A` cet égard, le Jésuite Edward Le Joly peut être considère´ comme l’hagiographe officiel de Mère Teresa dans la mesure ou`, a` la demande de celle-ci, il rapporte les souvenirs dont elle a bien voulu lui faire part. Dans son ouvrage, qui a reçu l’imprimatur, Le Joly (1977) a modelé´ son propos selon les règles de l’hagiographie qui privilégient certains traits des personnes réputées saintes : « la modestie des origines, l’ignorance du savoir selon le siècle et la solitude » (Perrot et al. 1992 : p. 165), illustrant ainsi parfaitement ce que Bourdieu

(1986) appelle « l’illusion biographique ». Le Joly raconte donc que Mère Teresa est d’origine paysanne, alors que dans les faits son père est un entrepreneur prospère de Skopje. Il prétend ensuite qu’elle n’a reçu qu’une piètre formation, alors qu’elle enseigna l’histoire et la géographie pendant 17 ans

et dirigea de plus le College Ste-Marie de Calcutta. Enfin, soutient-il, en quittant sa congregation, la religieuse serait tombée dans la plus entière solitude, alors que la porte de

son ancien couvent lui est toujours restée ouverte. Fait des plus étranges, méme si Hitchens (1992, 1997, 2003) a été´ consulte´, est-ce pour respecter les règles de l’hagiographie

que des propos n’ont pas été´ considères par le postulateur ?

En plus des écrits hagiographiques, ce dernier a pu faire valoir les nombreux prix recus par Mère Teresa (voir

Annexe 1) dont trois attribues par le Vatican : celui de la paix Jean XXIII en 1971, le prix Mater et Magistrat en 1974, et le prix Pacem in Terris en 1976, recus tous trois des mains de Paul VI. Un tel soutien moral peut laisser penser que les prises de position de Mère Teresa a` propos de l’avortement, du divorce et de la contraception avaient l’heur de plaire a` l’aile conservatrice de l’Eglise catholique.

Sa « nuit de la foi »

Un des elements les plus intrigants de la vie de Mère Teresa est sans doute sa « nuit de la foi ». De quoi s’agit-il ? Dix ans après sa mort, alors que Mère Teresa est déjà` béatifiée,

son postulateur publie plus de 40 lettres autographes adresse´es a` ses directeurs spirituels

(Mère Teresa, 2007), lettres dont elle aurait a` maintes reprises demande´ la destruction sans qu’on obtempère, son expérience appartenant dorénavant a` l’Eglise. Avant de fonder sa congregation, Mère Teresa aurait vécu un moment proche de l’extase, marque´ par le sentiment d’une profonde union avec Dieu. Or, d’après les lettres mentionnées, dont certains extraits sont parus dans Time du 3 septembre 2007 (Van Biema, 2007), cette période fut de courte durée puisqu’elle a passé´ ses cinquante dernières années dans un sentiment profond, douloureux et constant d’etres séparée de Dieu, sinon rejetée par lui, malgres´ un désir toujours croissant de son amour (De Gaulmyn, 2007).

Une expérience qui pourrait finalement la rapprocher des grands mystiques. Ces lettres sont reproduites dans les Actes de l’enquête diocésaine de l’archidiocèse de Calcutta sur la vie, les vertus et la réputation de sainteté´ de Mère Teresa (80 volumes de 450 pages chacun), remis a` la

Congregation pour la cause des saints, le 29 aoutˆ t 2001, afin de préparer le proces en béatification Rome voit dans les doutes de Mère Teresa dans enrichissant de sa personnalité

et, a` la limite, qui accentue son caractère de sainteté´. Jesus sur la croix n’a-t-il pas demande´ a` son père pourquoi il l’avait abandonné´ ? D’ailleurs, cette « nuit de la foi »,

cette impression de ne plus être aimée de Dieu, est un symptôme classique des grandes figures spirituelles dont Thérèse d’Avila et Jean de la Croix au XVIe siècle (Culligan,

2003 ; King, 2007 ; Zaleski, 2003).

Kolodiejchuk d’écrit lui-même l’interprétation qu’aurait donnée Mère Teresa de ces cinquante années de ténèbres spirituelles : « Elle a fini par comprendre que par ses propres souffrances, elle permettait a` l’agonie de Jesus sur la croix de se reproduire. C’etait sa manière de s’unir avec les plus grands pauvres de la terre, ceux que personne n’aime, dont personne ne s’occupe. Elle voulait vivre le rejet comme eux le vivent »

(Perreault, 2008).

Alléguant que la frontière est mince entre l’exaltation mystique et la pathologie, certains se sont interrogés sur la sante´ mentale de Mère Térèse´ évoquant l’expérience mystique, Hunt (2007) parle de « theopathie » s’apparentant a` la schizophrénie. Pour leur part, Culligan (2003) ainsi que Zagano et Gillespie (2010) procèdent a` une analyse

Théologique et psychologique en vue de comprendre les tenants et aboutissants de sa « nuit de la foi ». Par exemple, celle-ci pourrait relever d’un épisode dépressif ou, inversement, signaler un état dépressif cause´ par le sentiment d’etres abandonnée de Dieu, une épreuve

a` laquelle l’aurait soumise Dieu lui-même pour l’engager sur la voie de la sainteté´ ? En fait, nous sommes en présence de deux hypothèses contradictoires. Ou bien, son sentiment d’abandon de la part de Dieu correspond a` la véritable « nuit de la foi » telle que décrite par la théologie mystique. Ou bien, certains elements de son histoire personnelle plaident en faveur d’un diagnostic de dépression. Examinons les deux hypothèses

Dépression

Dans toutes ses lettres, Mère Teresa (2007) d’éploré la sécheresse, la noirceur, la solitude et la torture qu’elle éprouve devant l’absence de Dieu. L’extrait suivant en témoigne clairement : Seigneur, mon Dieu, qui suis-je pour que vous me rejetiez ? L’enfant de Votre amour – et maintenant devenue comme la plus haie – celle que Vous avez rejetée telle une indésirable. J’appelle, je m’accroche, je veux – et il n’y a personne pour me re ´pondre – personne a` qui me raccrocher. Je suis seule – indésirable, abandonnée. La solitude du coeur qui veut de l’amour est insoutenable. Cela fait mal sans cesse. Je n’ai pas la foi. Pour déterminer si les propos de Mère Teresa relèvent de la dépression, Zagano et Gillespie

se sont bases sur le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders

A la suite de leur analyse des elements sans doute partiels dont ils disposaient, les auteurs sont d’avis que le contenu des lettres de Mère Teresa (2007) ne permet pas de conclure a` un diagnostic de dépression puisqu’ils n’y ont décelé´ que deux symptômes de dépression majeure sur les cinq requis sur un total de neuf (le 7e : évaluation négative irréaliste de sa propre valeur ou sentiment excessif de culpabilité´ ; le 8e : difficulté

´ de penser, de se concentrer ou de prendre des décisions).

Méme si les états d’âme de Mère Teresa ne semblent pas correspondre entièrement au profil clinique de la dépression, Zagano et Gillespie (2010) se sont demande´ si certaines

expériences de sa vie ou le contexte social de son enfance n’auraient pas eu un impact décisif sur le développement de sa personnalité´. A` cet égard, Pargament (2007) utilise

le concept de lutte spirituelle (spiritual struggle) pour identifier chez un individu les signes d’un système spirituel sous haute tension. Ainsi, des expressions de douleur, de

colère, de crainte et de confusion associées a` la vie spirituelle traduiraient des efforts pour conserver ou transformer une spiritualité´ menacée par des évènements survenus

au cours de son enfance.

Une histoire de famille

Mère Teresa a collabore´ avec ceux qui voulaient faire connaitre son ordre et son travail, tout en s’opposant a` quelque révélation que ce soit sur sa vie personnelle ou sa famille. Cette consigne n’a pas empêché´ des auteurs (par exemple, Alpion, 2006 ; Porter, 1986) de scruter son enfance et de relever l’impact déterminant de la mort de son père quand elle avait neuf ans. Celui-ci etait un propriétaire terrien et un entrepreneur polyglotte influent, qui parcourait les régions méditerranéennes a` la recherche de contacts d’affaires ou politiques. Selon Alpion (2006), aux yeux des trois enfants de Nikola Bojaxhiu, leur père etait généreux, excellent conteur mais sévère. « Ne prenez jamais une bouchée de nourriture que vous n’êtes pas prêts a` partager », leur disait-il Nationaliste albanais, il s’opposa a` la formation de la Yougoslavie. En 1919, de retour d’un rassemblement politique a` Belgrade, il se plaint de graves maux d’estomac. La douleur est a` ce point intense que la mère d’Agnes lui demande d’aller chercher un prêtre. Celui-ci arrivera in extremis pour lui administrer les derniers sacrements. Admis a` l’hopital la journée méme, il meurt le lendemain. On apprend alors qu’il a été´ empoisonne´ par la police yougoslave. Sebba (1997) rappelle qu’une foule nombreuse assista a` ses funérailles, le considérant comme un héros. Pour comprendre un tant soit peu l’identité´ spirituelle de Mère Teresa, on ne peut faire l’économie de l’impact de cette tragédie sur sa vie psychique (Porter, 1986). Sebba (1997) assimile la détresse de la jeune Agnes à un traumatisme non résolu. Incapable de composer avec le meurtre de son père, Agnes se réfugie dans une relation enfantine avec Dieu a` titre de figure paternelle. Sa « nuit de la foi » symboliserait l’abandon tragique de son père. Ne sachant pas pourquoi son père l’avait abandonnée, elle ne comprend pas pourquoi Dieu l’a aussi abandonnée. En un mot, il est plausible de considérer que la « nuit de la foi » de Mère Teresa soit colorée par la mort tragique de son père. Plusieurs auteurs ont établi une relation entre l’expérience d’un deuil au cours de l’enfance et la vie mystique a` l’age adulte. C’est le cas notamment de Jean de la Croix (Aberbach, 1989 ; Brenan, 1973), Ignace de Loyola et Thérèse de Lisieux (Culligan, 1973 ; Foley, 2008 ; Meissner, 1992). Quoi qu’il en soit, on ne peut qu’être impressionne´ par les efforts de Mère Teresa pour se rapprocher de Dieu dans la prière. Enfin, doit-on conclure avec Kavanaugh et Rodriguez (1991), traducteurs de Jean de la Croix, que si les explications psychologiques permettent d’interpréter d’une certaine façon les « nuits de la foi », en fin de compte seules les explications théologiques doivent

primer ? Pour eux, la « nuit de la foi » est hors de tout doute un signe pour reconnaitre la demande que Dieu adresse au croyant d’abandonner son propre pouvoir au profit de la

prière, malgres´ les souffrances inhérentes au sentiment d’être abandonne´ et comme suspendu dans le vide. Culligan (2003) va méme jusqu’a` suggérer que la « nuit de la foi » est probablement l’épreuve spirituelle la plus douloureuse dans le cadre d’une vie de prières.

Un exorcisme

Quoi qu’il en soit, l’analyse de l’interminable « nuit de la foi » de mère Teresa sous un angle psychologique met en lumière la précarité´ de son équilibre psychologique. L’exorcisme auquel elle fit appel durant les dernières années de sa vie indique l’ampleur de son trouble interieur. En fait, c’est l’archevêque de Calcutta, Henry D’Souza, qui a fait cette révélation. La « cérémonie » eut lieu dans un hopital americain ou` lui-même et Mère Teresa étaient hospitalises en raison de problèmes cardiaques. « Parce que Mère Teresa se disait victime d’attaques démoniaques et demandait d’etres exorcisée, il fit venir un spécialiste. L’archevêque déclara qu’après l’exorcisme, Teresa dormit a` poings fermés (http://www.exorcisme.fr/teresa.html). Par ailleurs, Williams (2002) rapporte que l’archevêque D’Souza, probablement soucieux de la réputation de Mère Teresa, suggéra qu’une telle situation montrait toute l’humanité´ de celle-ci. « Elle n’etait pas possédée, l’humanité´ chez une sainte est tout a` fait normale. Il s’agit plutôt d’un signe de rapprochement avec Dieu » (p. 210). Deux professeurs de théologie de l’université´ Notre-Dame

(Richard McBrien et Scott Appleby) ne partagent pas ce point de vue. Pour eux, il y a exorcisme lorsqu’une personne croit qu’elle est réellement possédée du demon, ce qui

reste tres rarissime et n’est exercé´ qu’une fois toutes les explications physiques et psychologiques éliminées. Distinguer entre possession du demon et maladie mentale (psychose) se révèle d’autant plus complexe que, dans un cas, on est dans le domaine de la théologie, et dans l’autre, dans celui de la psychologie. Il n’est pas rare qu’on s’interroge sur la pertinence d’inclure la spiritualité´ dans le traitement psychologique (Sloan, Bagiella, & Powell, 2001), puisque le lien entre la croyance au demon et les problèmes de sante´ mentale apparait dans plusieurs cultures particulièrement tiers-mondistes (Noll, 1993). Pour l’Eglise, établir la distinction entre un problème psychique et une possession du demon est un défi d’autant plus difficile que les symptômes de la possession se retrouvent dans la psychose. A cet égard, l’évêque de Trois-Rivières, Mgr Veillette, est d’avis que « la personne qui fait appel à un prêtre dans l’espoir d’etres soustraite a` l’empire du demon ressent une profonde angoisse peu importe l’origine ou la cause de cette détresse bien souvent, on arrive a` faire prendre conscience a` la personne que ce qu’elle attribue au de mon relevé plutôt du domaine de la psychologie . . . » (L’égare´, 2010 ; voir aussi Galek & Porter, 2010 ; Rosi, 2003).

A` cet égard, Pfeifer (1994) à constaté´ que 37,6 % des patients de religion protestante (n ¼ 32) d’une clinique psychiatrique suisse attribuaient leurs problèmes (schizophrénie/psychose et troubles anxieux) a` des influences démoniaques. Parmi ceux-là`, 30,3 % souhaitaient un exorcisme pour etres délivres de leurs maux ; chez les patients des églises charismatiques (n ¼ 66), 70 % réclament d’etres exorcises. Bref, il y a de fortes chances que la demande d’un exorcisme chez Mère Teresa manifeste, en effet, la précarité´ de son équilibre psychologique.

Un miracle plus que douteux

Dans l’Eglise catholique, l’obtention du statut de saint nécessite la confirmation d’au moins deux miracles après la mort de la personne concernée, l’un pour la béatification et l’autre pour la canonisation. Les évènements qualifies de miraculeux par les hagiographes de mère Teresa ainsi que le miracle photographique de Muggeridge ne passent évidemment pas l’examen.

Méré Teresa a été´ déclarée bienheureuse par Jean-Paul II le 19 octobre 2003 a` la suite de la reconnaissance par le Vatican d’un miracle qui lui a été´ attribue´ au terme de l’un des proces en béatification les plus rapides de l’histoire de l’église catholique. En effet, on attend normalement cinq ans après la mort du candidat avant d’entreprendre les procédures. Toutefois, le postulateur de sa béatification, le père Kolodiejchuk, a pu exceptionnellement entamer les démarches avant le de la réglementaire habituel en raison de la grande popularité´ de Mère Teresa. A `cet égard, il confiait a` une journaliste : « le pape a permis une dérogation parce que la réputation de Méré Teresa etait déjà` solide et parce que les gens, y compris des non-catholiques, ont réclamé´ en tres grand nombre sa canonisation.

Il y a eu des demandes au Vatican. L’Eglise a voulu re ´pondre au sentiment populaire ». Impressionne´ par le dossier prépare´ par le père Kolodiejchuk,

le pape aurait méme pense´ la canoniser sans passer par la béatification, mais les évêques s’y sont opposes (Religious News Service and Catholic News Service, 2003). Faut-il rappeler ici que Jean-Paul II a procède´ a` plus de 600 béatifications et 300 canonisations pendant son pontificat, alors qu’au cours des quatre siècles précédents, seules 679 personnes ont été´ canonisées (Broch, 2000). Dans tous les cas, quoi de mieux que la canonisation d’un modèle pour revitaliser l’Eglise et inspirer les fidèles surtout a` l’heure ou` les églises se vident et l’autorité´ romaine Decline ? Par ailleurs, les diverses religions n’sont-elles pas intérêt à augmenter le nombre de leurs adhérents pour assurer leur influence ? Examinons d’un peu plus pres le miracle a` l’appui de la béatification de Méré Teresa, lequel, a fait l’objet d’une vive polémique en Inde (Ghosha, 2006). Prakash (2003) a recueilli le témoignage de la principale intéressée, Monica Besra, une villageoise d’une trentaine d’années du nord du Bengale occidental

Témoignage de Monica Besra (Prakash, 2003 : p. A6)

C’est Mère Teresa qui m’a guérie, j’en suis certaine . . . J’étais malade depuis un an . . . Je souffrais constamment de fièvre, de maux de tête et de vomissements, et j’avais surtout cette énorme boule dans le ventre qui me faisait atrocement mal j’ai eu beaucoup de mal a` aller jusqu’à` la chapelle pour assister a` la cérémonie, car a` cette époque je ne pouvais marcher seule. Quand je suis entrée, j’ai immédiatement été´ frappée par un rayon de lumières qui émanait du portrait de Mère Teresa. Je transpirais et mon coeur battait tres vite, alors je me suis assise et je suis restée la` une heure, sans rien dire a` personne. Comme j’avais tres mal au ventre, j’ai ensuite demande´ qu’on me ramené au dortoir avant la fin de l’office.

Plus tard, les sœurs sont venues me voir et m’ont attache´ autour du ventre une médaille qui avait été´ bénite par Mère Teresa avant sa mort. Elles ont prié´, puis je suis allée me coucher, avec la médaille autour du ventre. C’est la`, dans la nuit, que je me suis réveillée et que j’ai vu que la boule avait disparue. J’ai même réveillé´ ma voisine pour vérifier que je ne rêvais pas mais c’etait bien vrai :J’étais guérie ! Mère Teresa etait revenue pour me soigner. Les médecins qui l’ont examinée ont une toute autre version : ni cancer, ni miracle, mais une tuberculose et un kyste ovarien soigne´ a` l’aide de médicaments pendant neuf mois selon le médecin traitant. Plusieurs habitants de son village auraient d’ailleurs affirme´, selon Probhir Ghosha, que la tumeur de Mme Besna « avait disparu progressivement sur une période de plusieurs mois » et que « ce miracle est une invention et une insulte a` la mémoire de Mère Teresa, qui m’a elle-même dit plusieurs fois qu’elle ne croyait pas aux miracles et qui, pour sa sante´ personnelle, ne s’en remettait qu’a `la medecine »

A deux reprises, Saku, le mari de Monica, a confié´ a` Time Asia : « ma femme a été´ guérie par les docteurs et non par un miracle : ce miracle est une fraude » (15 octobre 2002) ; « on s’énerve pour rien, ma femme a été´ guérie par les docteurs et non par un miracle Monica croit encore au miracle mais elle continue de se faire soigner a` l’hopital » (22 octobre 2002) Pour sa part, l’Ajkaal, un journal du Bengale, va jusqu’à` considérer, dans sa livraison du 18 octobre 2002, que le miracle attribue´ a Mère Teresa est la plus grosse fraude du siècle – ce qui n’a pourtant rien de commun avec l’enrichissement de tyrans au détriment du bien-être de peuples entiers. Dans son enquête sur la sainteté´ de Mère Teresa, Ghosha (2006) a pu mettre au jour un changement majeur dans les conditions de vie de la famille de Monica. D’abord avant le soit disant « miracle », les habitants du village avaient remarque´ que des MC se rendaient souvent au taudis dans lequel vivait Monica et sa famille. Puis, assez curieusement, leurs conditions de vie se sont grandement améliorées. Convertie au catholicisme, la famille a quitte´ le monde de la pauvreté´, le père a cesse´ de travailler et les factures ont été´ acquittées par les MC. Mère Teresa aurait-elle apprécie´, elle qui aimait les pauvres ?

Au total, force est de constater que plusieurs faits demeurent sans réponse. Prakash soulève pour sa part trois questions. D’abord, pourquoi Monica Besra a-t-elle attendu en mai 1999, soit sept mois après sa guérison, pour faire confirmer celle-ci par un médecin ?

Deuxièmement,

Pourquoi les MC sont-elles invoque´ un « cancer incurable », alors que les preuves médicales n’en font pas mention ?

Troisièmement,

Pourquoi ce fameux miracle n’a-t-il été´ rendu public qu’au début de l’an 2000 soit un an et demi après les faits ? Par ailleurs, on peut en ajouter quelques autres. Pourquoi Saku a-t-il soudain cesse´ d’affirmer que sa femme n’avait pas été´ guérie par Mère Teresa ?

Pourquoi, dans son enquête sur la sainteté´ de mère Teresa, le Vatican n’a-t-il pas pris en considération les ouvrages et les témoignages critiques de la vie et de l’oeuvre de mère Teresa si ce n’est qu’ils auraient risque´ d’invalider la pertinence de la béatification (Chatterjee, 2003; Hitchens, 1995, 2004, 2009 ; Sebba, 1997 ; Williams, 2002) ? A la suite d’une analyse méticuleuse des évènements qui ont, jour après jour, entoure´ le miracle attribue´ a` mère Teresa (du 25 septembre au 25 octobre 2002) puis sa béatification (du 2 octobre au 19 octobre 2003), Ghosha (2006) conclut que le « miracle » de mère Teresa est tout simplement une arnaque montée de toutes pièces par la directrice des MC, sœur Nirmala. Bref, compte tenu de l’ensemble des faits connus en 2003, comment l’Eglise catholique a-t-elle pu conclure a` la sainteté´ de mère Teresa ?

Discussion et conclusion : comment tout cela fut-il possible ?

Il y a quelque chose de paradoxal dans le fait qu’Agnes Bojaxhiu ait un jour choisi, en entrant dans les Ordres, de renoncer au monde alors que de son vivant elle est devenue

un mythe mondialement encense´. Pourtant, un grand nombre de personnes a` travers le monde consacrent leur vie a` aider les plus démunis et meurent sans la moindre reconnaissance

publique. A la question « comment tout cela fut-il possible ? », Hitchens re pond : le mythe de Mère Teresa s’est installé´ grace a` un excellent plan média. On peut certes se demander si c’est Mère Teresa qui a force´ la presse a` la remarquer ou si c’est la presse qui a force´ Mère Teresa a` endosser ce rôle, ou si a pu également jouer le besoin de modèles spirituels sinon éthiques, qui résultat de plusieurs scandales politiques et religieux dans le monde ? Quoi qu’il en soit, elle a de toute évidence accepte´ ce rôle. Le mythe a été´ efficace et a servi aussi bien la cause de Mère Teresa que celle du Vatican. On ne doit pas par ailleurs sous-estimer l’élan de générosités´ que ce mythe a soulevé´, non seulement dans la chrétienté mais également dans le monde laïque. Ce qui étonne toutefois, c’est que la religieuse, pratiquement sanctifiée de son vivant, ait échappe´ totalement a` la critique jusqu’a` ce que, deux ans avant sa mort, Hitchens (1995) déboulonné son personnage.

Nous avons montré´ qu’un certain nombre de paroles, de choix administratifs, d’actions, de fréquentations et d’affirmations théologiques de Mère Teresa auraient duˆ, s’ils avaient été´ connus, au moins éveiller les soupçons des croyants plus a` jour du point de vue théologique,

de ses généreux donateurs et des comités de sélections des prix destinés aux travailleurs humanitaires. C’est tout le contraire qui s’est produit, les millions se sont accumulés et, dès 1975, Times Magazine du 29 décembre l’auréolait de son vivant. Bien sur, le monde et surtout les églises manquent cruellement de modèles d’intégrité´, de générosités´ ou de sainteté´ a` l’échelle mondiale. C’est sans doute l’une des raisons qui rendent les médias si friands de personnages grandioses. En tout cas, c’est ce qu’a fait Muggeridge lorsqu’il s’est empare´ de Mère Teresa pour en faire un personnage irradie´ par la lumières divine. Il s’en est suivi un « cercle vertueux » entre les louables aspirations d’une religieuse, les puissants, les journalistes, le Vatican et certains gouvernements. Il est tout de méme curieux que l’humanisme de Mère Teresa ait pu cohabiter « paisiblement avec les structures oppressives du pouvoir comme si l’on pouvait lutter contre la misère sans remettre en cause ce qui la produit » Pour que son statut de sainte demeure crédible, elle devait probablement rester humble et ne pas critiquer les structures politiques et économiques, maintenant du coup les injustices (Jennings, 1981). En fait, le personnage de Mère Teresa a non seulement échappe´ a` la critique populaire, mais est devenu tout simplement intouchable. En tout cas, si on en juge par le nombre d’hagiographies (n ¼ 153) et d’ouvrages pieux (n ¼100) – contenant prières, méditations et re ´flexions de Mère Teresa, éditées pour la plupart par ses hagiographes – disponibles dans les bibliothèques, force est de constater que la crédulité´ est une ressource inépuisable et a` l’épreuve du réel. Peut-être que le besoin de croire en des valeurs comme la bonté´ et la charité´ non seulement se vend bien, mais est nécessaire au bien-être et a` l’équilibre des etres humains .De plus, le travail de Mère Teresa fait l’affaire des mieux nantis. Plusieurs d’entre eux ont probablement mauvaise conscience a` l’égard de la mise `re, particulièrement celle du Tiers monde. Ils aiment croire alors que quelque part une Mère Teresa fait quelque chose en faveur des plus démunis. Cette pensée les de´douane de ne rien faire et leur permet de continuer à accumuler des richesses tout en acceptant d’en partager une partie avec les plus démunis. Autrement dit, ils peuvent etres généreux par procuration. « Ayant consenti a` cette délégation–abandon, ils ne souhaitent pas examiner de trop pres les motifs et les actes de ce représentant ambulant de leur conscience soulagée » (Hitchens, 1996a : p. 32).

Le mythe de Mère Teresa a probablement stimule´ le développement de l’action humanitaire qui ne cesse d’ailleurs décroitre. Malheureusement, on ne s’est guère préoccupé´ de mesurer l’efficacité´ de son oeuvre – ni de celle des nombreux organismes communautaires.

Comme si peu importait le résultat, pourvu que l’action ait lieu, puisque l’intention est bonne. Mais, n’est-il pas dangereux de considérer que l’action humanitaire n’a pas a` etres jugée sur ses résultats ? Cela peut manifestement encourager les fraudes de tout acabit et profiter aux truands au détriment de la clientèle visée.

En fait, le mythe mediatique de mère Teresa a réussi un tour de force. En faisant du personnage le point de mire, le contenu réel de son action auprès des plus pauvres, la promotion des valeurs religieuses catholiques, voire d’un programme mondial d’évangélisation, a échappé´ a` l’examen. Un tel modèle de charité´ éclipse l’urgence des responsabilités collectives et structurelles en matière de justice sociale. Humaniser la mort, se pencher sur les pauvres, leur signifier qu’ils ne sont pas abandonnés ne transforme pas les conditions de vie « Ce qui permet a` l’aide – méme lorsqu’on la sait inutile – de continuer car elle donne au moins l’illusion que, méme si rien ne change, tout est pourtant devenu différent » (Perrot et al. 1992 : p. 170).

Enfin, si l’extraordinaire figure de mère Teresa transmise a` l’imaginaire collectif a suscité´ des vocations d’humanitaires authentiquement engages auprès de populations

écrasées par la misère, on ne peut que s’en réjouir. Il est fort probable que parmi les missionnaires de sa congrégation, certaines ont tenté´ l’impossible pour améliorer le sort de leurs pensionnaires en dépit du peu de moyens que mère Teresa leur fournissait. Par ailleurs,

a` travers le monde, nombreux sont les missionnaires, les travailleurs communautaires ou autres dont les actions démontrent la possibilité´ de changer les choses et de bonifier les structures sociales a` l’origine de la pauvreté´ et de l’isolement. Ils ne sont pas portes aux nues par les médias, mais il arrive qu’un bon reportage montre les effets réels d’initiatives remarquables.

Il faut également souligner le travail exceptionnel du journalisme d’enquête qui dénonce les détournements de fonds faussement acquis sous un prétexte de charité´. En tout cas, tout ce qui précède montre a` quel point il eut été´ souhaitable que les médias intéresses par Méré Teresa fassent preuve de plus de rigueur.

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