Le déluge biblique, mythe original

Publié le par Bernard Gasnot

Le déluge biblique, mythe original

Aujourd'hui, nous connaissons tous le mythe du Déluge, tel qu'il est présenté dans la Bible. Ce récit, aujourd'hui considéré comme simplement mythologique, soulève néanmoins un certain nombre de questions.

Ainsi, ce mythe est-il vraiment original, ne se trouvant que dans la Bible et le Coran ? Par ailleurs, quoiqu'en disent les créationnistes, qu'en est-il de la véracité du récit ? En effet, l'aventure de Noé n'est-elle qu'une simple vue de l'esprit, ou bien s'inspire-t-elle de faits réels ?1

Les couples d'animaux montent dans l'arche de Noé.

Dans un premier temps, il convient de préciser la définition du mot « déluge » (dictionnaire Petit Robert, édition de 1990) : (1175 ; du latin diluvium « inondation »). 1. Envahissement de la terre par les eaux, selon la Bible. L'arche de Noé échappa au déluge. [...] 2. Pluie très abondante, diluvienne. Comme nous pouvons le constater, le Déluge peut donc définir aussi bien une brusque montée des eaux qu'une pluie battante. Le Déluge biblique, quant à lui, est un récit plutôt court, s'étendant sur à peine trois chapitre de la Bible (livre de la Genèse, chapitres 6 à 8). Au début du récit, le Tout-Puissant constate à regret que l'homme, qui s'est rapidement multiplié, continue à se tourner vers le mal. Il s'adresse alors à Noé, resté juste et intègre, et le prévient de la catastrophe qui va avoir lieu. Dieu lui demande alors de construire une arche en bois de Gopher, enduite de poix, puis d'y faire entrer un mâle et une femelle de chaque espèce animale vivant sur terre. Noé s'étant exécuté, Dieu fait alors s'abattre des pluies antédiluviennes, qui entraînent une rapide montée des eaux. A ce moment, toute espèce vivante, humaine ou animale, est engloutie par la crue. La pluie, tombant quarante jours et quarante nuits, est si violente que l'eau s'éleve au-dessus des plus hautes montagnes. Au bout de plusieurs mois, alors que les eaux descendent peu à peu, Noé lâche une corbeau, puis une colombe, qui reviennent rapidement faute de sol à fouler. Sept jours plus tard, il réessaie à nouveau avec la colombe, qui revient avec un rameau d'olivier dans le bec. Dieu ordonne alors à Noé de sortir de l'arche, puis de faire débarquer les animaux afin qu'ils puissent se reproduire. Mettant enfin pied à terre, après plusieurs mois de voyage, Noé se met à bâtit un autel, puis fait un sacrifice au Tout-Puissant. Ce dernier, sentant une odeur agréable, jure alors de ne plus saccager la terre comme il l'a fait.

Mais si aujourd'hui le Déluge biblique est le plus connu, il convient de préciser que d'autres mythologies contiennent des récits similaires :

- Le déluge d'Ogygès, une légende mal connue dont le héros est Ogygès, personnage mythologique considéré comme le premier roi de Thèbes (l'étymologie de son nom est peut-être à rapprocher du grec okeanos, ce qui signifie « océan »). Ce dernier survécut aux intempéries, mais ces dernières firent tant de victimes qu'il n'y eut plus de rois en Attique jusqu'à l'avènement de Cécrops. Aujourd'hui, certains historiens pensent que le déluge d'Ogygès aurait pour origine la crue du lac Copaïs, situé à quelques kilomètres à l'ouest de Thèbes.

2 Descente des animaux de l'arche de Noé.

Le déluge de Deucalion, récit postérieur à celui d'Ogygès, et dont le héros est Deucalion, fils du Titan Prométhée La version la plus détaillée nous vient des Métamorphoses du poète latin Ovide.

Zeus, indigné par la conduite des humains, décide alors de détruire la création ; non avec sa foudre, mais avec des trombes d'eau, de peur que l'éther céleste ne s'enflamme. Il reçoit alors l'assistance de Poséidon, qui provoque une brusque montée des eaux. Toute créature vivante est alors éliminée de la surface de la planète. Mais Deucalion, réfugié sur une arche, parvient à atteindre les rives du mont Parnasse après neuf jours de voyage. Une fois arrivé en ces lieux, accompagnés de son épouse Pyrrha, il invoque les nymphes, des esprits de la nature. Peu après, Zeus et Poséidon constatent que toute vie sur terre est anéantie, et décident de mettre un terme au massacre. Selon certains récits, cet évènement aurait mis fin à la race de bronze, composée d’hommes violents, des guerriers qui s’entretuèrent jusqu’à ce que la terre soit dépeuplée

Suite à la catastrophe, la déesse themis ordonne aux deux survivants de jeter les os de leur grand-mère afin de redonner naissance à l'humanité. Dans un premier temps, Deucalion et Pyrrha refusent, avant de comprendre qu'il leur suffisait de jeter des cailloux (Deucalion étant le descendant de Gaïa, la terre). Ainsi, les pierres jetées par Deucalion formèrent des hommes, celles jetées par Pyrrha formèrent des femmes.

3 Deucalion et Pyrrha donnant naissance à une nouvelle humanité.

- L'histoire de Yima, dans la mythologie zoroastrienne, nous présente un récit apocalyptique quelque peu différent du Déluge sur la forme, mais pas sur le fond. Selon l'Avesta (c'est-à-dire la « Bible » zoroastrienne), Yima était un berger qui avait été nommé roi par Ahura Mazda (le dieu des Zoroastriens). Ce dernier, vivant pendant des centaines d'années, voyait les hommes se multiplier sans cesse ; ainsi, afin de résoudre le problème de la surpopulation, il lui suffisait de presser son sceau d'or magique contre la terre, qui se gonflait encore et encore, jusqu'à faire suffisamment d'espace pour tout le monde. Cependant, au bout d'un millier d'années, la terre était surpeuplée et ne pouvait plus se gonfler. Ainsi, Ahura Mazda décide de prévenir Yima de l'arrivée d'une catastrophe imminente : non un Déluge, mais une tempête de neige capable de recouvrir le sommet des plus hautes montagnes.

Dès lors, Yima reçoit l'ordre de construire une caverne (ou un enclos selon les traductions), aussi large que haute, et d'y entreposer l'eau et la nourriture récoltée pendant l'été. Le vieux roi y fit aussi rentrer les hommes et les femmes les plus forts, ainsi qu'un couple de chaque animal. Une fois les préparatifs achevés, Yima décide de fermer la caverne avec son sceau magique, en attendant que la tempête de neige cesse. Aujourd'hui, certains historiens avancent l'hypothèse selon laquelle la légende de Yima serait la lointaine héritière des souvenirs de la dernière glaciation, qui s'acheva il y a près de 12 000 ans. Cependant, s'il existe encore de nombreux récits évoquant le Déluge dans d'autres religions, le plus ancien d'entre eux se trouve dans le livre 11 de l'Epopée de Gilgamesh, texte sumérien datant de 2700 à 2500 avant Jésus-Christ.

Gilgamesh, roi légendaire d'Uruk (il aurait régné sur cette cité vers 2600 avant notre ère), est présenté comme un roi dur et sévère. Ses sujets se tournent alors vers Aruru, déesse de la cité, qui confectionne un double du roi avec de l'argile, baptisé Enkidu. Ce dernier, exact opposé de Gilgamesh, défie le roi en duel ; mais aucun des deux combattants ne parvient à l'emporter. Le souverain d'Uruk décide alors de s'allier avec son rival, et les deux hommes choisissent de partir à l'aventure.

Le combat de Gilgamesh contre Enkidu.

Cependant, Enkidu meurt subitement, et Gilgamesh, désespéré, décide de rechercher le secret de la vie éternelle. Finalement, après plusieurs péripéties, il rencontre un vieil homme, nommé Uta-Napishti, détenteur du secret de l'immortalité. Ce dernier, constant que le roi d'Uruk souhaite ardemment connaître son secret, il décide de raconter l'histoire qui a fait de lui un immortel.

4 Bien des années plus tôt, alors qu'Uta-Napishti n'était qu'un jeune homme, les dieux se réunirent en conseil, bien décidés à éliminer toute forme de vie sur terre. L'un d'entre eux, Ea, dieu de la sagesse, décida alors d'avertir Uta-Napishti, lui demandant de construire un vaisseau, capable d'embarquer plusieurs espèces animales. Le jeune homme, tentant de prévenir ses compatriotes, se rendit compte que ces derniers ne prêtaient pas attention à ses avertissements. Il décida alors de se mettre au travail, construisant un bateau aussi long que large, qu'il enduisit de bitume. Par la suite, Uta-Napishti fit monter dans son embarcation différentes espèces animales, ainsi que les membres de sa famille et ses serviteurs. Puis, comme Ea l'avait prédit, les dieux se déchainèrent, faisant tomber la pluie à torrent, grossir le lit des rivières, et des ouragans emportèrent tout sur leur passage. En l'espace de peu de temps, toute espèce humaine ou animale avait disparu de la surface de la terre, et bientôt il ne resta plus que l'embarcation d'Uta-Napishti à la surface des eaux.

Le Déluge d'Uta-Napishti.

Cependant, si les dieux se repentirent bien vite de leurs mauvaises actions, pendant six jours et six nuits, le vent continua de souffler, et les eaux furent agitées. Cependant, le septième jour, la mer se calma, le Déluge avait cessé. Une semaine plus tard, Uta-Napishti lâcha une colombe, qui partit et revint, n'ayant trouvé nul endroit où se poser ; puis ce fut le tour d'une hirondelle, sans grand succès ; enfin, un corbeau ayant trouvé un sol humide, pataugea dans la boue et ne revint pas. Le jeune homme procéda alors au débarquement, puis organisa un sacrifice en l'honneur des dieux. 5

Ces derniers, sentant l'agréable odeur, s'approchèrent alors d'Uta-Napishti, s'apercevant que des hommes avaient survécu au Déluge. Ea, accusé par ses confrères, se défendit en expliquant que la catastrophe avait tué aussi bien les bons que les méchants. Bel, le chef des dieux, reconnaissant son erreur, s'approcha alors d'Uta-Napishti et de sa femme, puis en fit des dieux, leur accordant ainsi le don d'immortalité. Gilgamesh, après avoir écouté le récit du vieillard, apprend que ce dernier conserve auprès de lui une plante, qui guérit la peur de la mort. Le roi d'Uruk, plongeant au fond de la mer, parvient alors à s'en emparer, puis décide de rentrer dans son royaume. Cependant, alors qu'au cours d'un bivouac, Gilgamesh plonge dans une mare pour s'y baigner, un serpent s'empare de la plante tant convoitée.

Le roi d'Uruk, dépité, se rend alors compte que la quête de l'immortalité est vaine, et qu'il vaut mieux profiter de l'instant présent. Comme nous pouvons le constater, c'est avec cet extrait de l'Epopée de Gilgamesh que le récit du Déluge biblique à le plus de ressemblance : le navire enduit de bitume, les animaux qui montent par paire, les pluies torrentielles, l'hirondelle qui cherche la terre, le sacrifice final, les dieux qui se repentent, etc. Il convient cependant de préciser que le livre 11 de l'Epopée de Gilgamesh est de conception plus récente, datant de 1700 avant Jésus-Christ. A l'origine, il s'agissait d'un texte séparé, l'Epopée d'Athrasis un autre nom donné au personnage d'Uta-Napishti) ou Poème du Supersage, datant de 1700 avant Jésus-Christ. Ainsi, les historiens estiment aujourd'hui que ce récit aurait été rajouté au mythe de Gilgamesh vers 1200 avant notre ère.

Cette antériorité de presque mille ans de l'Epopée d'Athrasis sur la Bible, vraisemblablement rédigée au cours de l'exil à Babylone , tend à démontrer que les juifs se seraient inspirés de cet ancien récit pour construire leur propre mythologie. A noter que néanmoins que cette découverte n'est pas récente, ayant été démontrée dès les années 1870 par des archéologues anglais, ce qui fit sensation à l'époque. Cependant, si l'on fait abstraction des multiples variations d'un même récit, qu'en est-il de la véracité historique du Déluge ? En règle générale, il est de coutume d'expliquer l'origine des mythes par une réalité historique ; cependant, il n'est jamais aisé d'en déterminer l'origine. Dans le cas du Déluge, il pourrait s'agir d'une grande inondation, ou bien de fortes pluies qui auraient provoqué un désastre. Cependant, en 15 000 ans d'histoire humaine, et sur une zone géographique partant de la Grèce à l'Iran, il est bien difficile de faire la part entre la réalité et la mythologie.

Cependant, il existe une hypothèse, formulée dans les années 1980, qui expliquerait en partie l'origine du Déluge. En effet, à la fin de la dernière ère glacière, la planète connut une importante montée des eaux, ce qui entraîna entre autres la création de la mer Noire, vers 8000 avant Jésus-Christ. Cet évènement fut vraisemblablement une véritable catastrophe pour les personnes qui habitaient dans cette région. En effet, nul besoin de s'imaginer la terreur des populations locales, face à des eaux en furie qui inondèrent près de 100 000 kilomètres carrés de terrain en l'espace de quelques années. Cependant, reste à savoir si la mémoire humaine et la tradition orale furent suffisantes pour transmettre ce récit apocalyptique de génération en génération..

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