LA MÉDECINE NAZIE ET SES VICTIMES

Publié le par Bernard Gasnot

LA MÉDECINE NAZIE ET SES VICTIMES

Une femme est convoquée à la préfecture de Police. "Il a été totalement impossible d'entendre le témoin sur le fond, note un policier, car elle tenait des propos totalement confus et incohérents." Cette femme racontait qu'un certain Dr Clauberg, lors de ses expériences lui avait placé des cochons d'Inde vivants dans le ventre. Estimant qu'elle souffrait de troubles psychiatriques, on l'a renvoyée chez elle.

Le médecin nazi Carl Clauberg (à gauche) qui procéda à des expériences médicales sur les détenus au bloc 10 du camp d’Auschwitz. Pologne, entre 1941 et 1944.

C'est un fait : la douleur a fait perdre la raison à beaucoup de victimes ; et ceux qui les ont torturées ont bâti leur carrière sur leurs souffrances. Les détenteurs du pouvoir sous l’IIIe Reich ont offert aux médecins une perspective extraordinairement attirante, unique jusqu'alors dans le monde : au lieu de cobayes, de rats et de lapins, ils ont pu, pour la première fois, utiliser massivement des êtres humains à des fins expérimentales.

La médecine sous le nazisme : les objets d'expérience humains sont considérés comme racialement, socialement ou économiquement inférieurs. Ils sont donc exclus de la société, mais on justifie leur "consommation" par la recherche en affirmant qu'elle servira à la santé des générations futures.

La médecine sous le nazisme, c'est la sélection de ceux que l'on a définis comme inutilisables. La visite médicale, au camp de concentration, c'est la sélection avant le départ pour la chambre à gaz. A la rampe d'Auschwitz, ce sont des médecins qui attendent et qui trient. Les victimes des crimes de la médecine ont été des détenus des camps, des prisonniers de guerre, mais avant tout des Juifs et encore des Juifs. Ceux qui ont planifié, agi, leurs complices actifs ou passifs, constituaient l'élite du corps médical. Voilà pourquoi l'on n'a pas éprouvé le besoin d'explorer dans ses moindres recoins ce vaste champ historique. Jusqu'à ce jour.

La médecine sous le nazisme ne se distingue de la médecine d'avant et d'après elle que sur un point : les chercheurs pouvaient faire tout ce qu'ils voulaient.

MÉDECINE ET SHOAH : LE RÔLE DES MÉDECINS

La discrétion qui prévaut dans les milieux médicaux sur le rôle que joua cette profession sous le nazisme découle de l'idée, très répandue, que les crimes médicaux de l’IIIe Reich furent l'oeuvre d'un petit nombre de médecins abominables, qui se situaient en marge de la médecine allemande. Ce mythe fut véhiculé par le corps médical allemand pour occulter la vérité sur le rôle décisif que jouèrent les médecins allemands dans la mise en place des programmes raciaux d’Hitler, qui débouchèrent sur la Shoah.

Presque 50% des médecins étaient membres, du parti nazi, que beaucoup rejoignirent dès les premières années : ils constituaient donc la catégorie professionnelle la plus proche du nazisme. La politique et les programmes s'inspirèrent de la philosophie eugéniste et raciale des médecins et des savants allemands, qui avaient déjà de nombreux adeptes bien avant l'arrivée au pouvoir de Hitler. La médecine allemande légitima à son tour les programmes eugénistes et raciaux des nazis. La politique eugéniste nazie, officialisée par la loi de stérilisation forcée de 1933, fut appliquée par l'ensemble des services de santé allemands. Les lois raciales de Nuremberg élargirent cette mesure aux notions de race. Ces lois exigeaient que la race (et l'ethnicité) fussent établies par un diagnostic médical, après examen médical. Légitimées par la science, ces notions d'infériorité raciale s'infiltrèrent dans la sémantique professionnelle, qui élabora des concepts tels que "vie indigne d'être vécue" (Lebensunwerten Lebens) et "mangeur inutile" (Unnütze Esser).

La médecine joua un rôle décisif dans l'élaboration du programme d'extermination massive connue sous le nom d'"Euthanasie". Les patients dont on diagnostiqua qu'ils étaient indésirables (avec en premier lieu les enfants handicapés) furent désignés pour être tués. L'idée d'éliminer des groupes entiers dans des chambres à gaz trouve son origine dans le programme d'extermination des malades mentaux adultes connu sous le nom de code Aktion T-4. Ouvrir les vannes dans les chambres à gaz T-4 fut décrit comme un acte médical relevant de la responsabilité d'un médecin. Quand certains des centres de la mort du programme T-4 furent fermés en 1941, le personnel et le matériel furent transférés à l'"Opération Reinhard", nom de l'opération d'extermination massive des Juifs dans les territoires occupés par l'Allemagne. Le tri infâme pratiqué sur la voie de garage du complexe d'Auschwitz - Birkenau fut pratiqué par de médecins des médecins diplômés qui avaient en outre suivi une formation spéciale en euthanasie et en hygiène mentale. Le premier commandant du camp de la mort de Treblinka fut un médecin spécialiste de l'euthanasie, le docteur Imfried Eberl.

Les universités et les instituts de recherche virent dans les camps de concentration et les programmes d'extermination une opportunité unique de recherche ; les détenus étaient autant de cobayes humains au service d'une expérimentation médicale qui débouchait sur la mort. Ravalée aux rangs d'êtres ne méritant pas de vivre, cette population réduite en esclavage ne pouvait prétendre à aucune protection qui la préservât des expérimentations inhumaines. Les expériences abjectes conduites par le docteur Josef Mengele bénéficièrent du soutien de l'institut Kaiser Wilhelm d'anthropologie de Berlin-Dahlem. Les recherches de Mengele à Auschwitz furent notamment suivies par un célèbre généticien, le professeur Ounar von Verschuer. Une partie des travaux de Mengele et de Verschuer fut financée par le Conseil allemand de la recherche (Deutsche Forschungsgemeinscaft).

La médecine allemande profita du programme d'extermination pour se doter de spécimens humains pour les instituts d'anatomie, de pathologie et de neuroradiologie. Un nombre important de ces spécimens furent retrouvés dans des collections longtemps après la guerre : certains existent toujours. Le professeur Eduard Pernkopf, de l'université de Vienne, offre un exemple édifiant du rôle de la médecine universitaire sous le IIIe Reich. Directeur de l'institut d'anatomie, éditeur d'un atlas d'anatomie humaine auquel il donna son nom, Pernkopf profita des programmes d'extermination nazis pour enrichir la collection de spécimens humains de son institut d'anatomie. Les artistes qui travaillaient pour lui incorporèrent des illustrations nazies dans les peintures anatomiques de son atlas. En 1942, il fut nommé recteur de l'université de Vienne. L'Anatomie Pernkopf est toujours publiée, avec de nombreuses illustrations d'origine, même si les illustrations nazie ont été éliminées. On pense que les sujets dépeints dans cet atlas d'anatomie étaient des victimes de la terreur nazie.

A l'extérieur des frontières de l'Allemagne, la profession médicale soutenait tacitement les politiques eugénistes et raciales des nazis. La stérilisation eugéniste fut pratiquée dans des pays comme le Canada et les États-Unis.

Seuls quelques-uns des auteurs de crimes médicaux furent traduits devant le tribunal de Nuremberg après la Seconde Guerre mondiale. La plupart des grands noms de la médecine allemande de l'ère nazie furent épargnés. Trois des représentants de l'après-guerre de l'ordre des médecins de la République fédérale (Bundesärztekammer) étaient d'anciens membres dès SA ou des SS : les docteurs Karl Haedenkamp, Ernst Fromm et Hans Sewering. En 1992, le professeur Sewering, dont on associe le nom au meurtre d'un enfant en 1943, dans le cadre du programme d'euthanasie, fut élu président de l'Association mondiale de médecine, une organisation internationale chargée de définir des critères éthiques pour la médecine. Plusieurs scientifiques associés aux crimes médicaux du nazisme, dont Verschuer, le "patron" de Mengele, poursuivirent leur carrière après la guerre. Rares furent les médecins ayant participé au programme d'euthanasie qui furent emprisonnés pour leurs crimes. La plupart continuèrent d'exercer avec la bénédiction de l'ordre des médecins.

Cinquante ans après le procès des médecins, à Nuremberg, qui permit l'élaboration du code de Nuremberg sur l' expérimentation humaine, l'histoire de la médecine sous le IIIe Reich et l'éthique en médecine ne figurent pas dans le cursus des facultés de médecine.

Tandis que le code de Nuremberg jette les bases morales de l'expérimentation humaine, les crimes médicaux du IIIe Reich et les questions éthiques qu'ils soulèvent ne sont pas encore suffisamment abordés dans les facultés de médecine à travers le monde. Les étudiants de médecine devraient être invités à réfléchir sur la relation entre le médecin et l'État et sur la réaction du médecin face à la violence institutionnelle. Car la participation de la médecine aux politiques de terreur étatiques ne s'arrêta pas à Nuremberg : elle se poursuit encore de nos jours.

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Richard Baer, Dr. Josef Mengele et Rudolf Hoess

Trois types de médecins.

Les médecins d'Auschwitz se différenciaient des autres chefs SS en ce qu'ils avaient une formation universitaire, alors que nombre de leurs collègues étaient presque incultes ; de plus, leur incorporation ne datait que du début de la guerre, alors que la plupart des autres étaient depuis des années à l'école d'Eicke.

Bien qu'ils fussent moins bien préparés à l'assumer, un rôle particulier leur fut attribué dans le programme d'extermination : c'étaient eux, en général, qui devaient désigner lors des sélections ceux qui seraient gazés. Les autorités en avaient-elles décidé ainsi pour faire croire à un choix déterminé par des raisons médicales ? On ne sait trop. Dès les premières exterminations en masse des malades mentaux, seuls les médecins avaient le droit de tourner les robinets à gaz. Ce genre de tâche, en contradiction flagrante avec la formation qu'ils avaient reçue, provoqua des crises de conscience chez beaucoup d'entre eux, en particulier chez ceux qui n'étaient pas aveuglément inféodés au national-socialisme.

En raison de la position clef qu'ils occupaient, ils étaient observés très attentivement par les détenus, car il était capital de découvrir les conflits intérieurs qui pouvaient les perturber afin de les utiliser. Les mieux placés pour ce genre d'étude étaient les détenus médecins et les secrétaires que leur travail mettait en contact avec les praticiens SS. De plus, beaucoup de ces derniers étaient jeunes, inexpérimentés et très soucieux d'employer leur temps de service dans les camps à parfaire leurs connaissances. Beaucoup recherchaient donc la société des détenus médecins pour des entretiens techniques et ne craignaient pas, bien souvent, de se mettre carrément à leur école. Ces contacts professionnels conduisaient à des rapports personnels facilités par le fait que les autres chefs SS exprimaient leur mépris pour l'intelligence et la culture.

Ayant été secrétaire au HKB de Dachau, j'y avais acquis l'expérience des rapports avec les médecins SS et, entre autres, l'habitude de ne pas dire :" Herr Hauptsturmführer" ou "Herr Obersturmführer", comme le prescrivait le règlement, mais : "Herr Doktor". Jamais aucun d'eux, ni à Dachau ni à Auschwitz, ne me l'a défendu. Je le faisais parce que j'avais remarqué que cette appellation insolite donnait un ton moins rigide aux propos et se prêtait aux échanges personnels.

Combien de conversations dépassant les questions de service furent allégées par des formules qui n'avaient plus rien de militaire, comme le remplacement du sec Jawohl ! Réglementaire par un Bitte schön tout empreint de douceur autrichienne ! Mon travail de secrétaire du médecin de la place à Auschwitz me mit également en contact étroit avec tous ses confrères SS qui s'adressaient à moi pour les innombrables paperasses que réclamait l'administration du camp. J'en profitais pour enregistrer soigneusement tout ce que je pouvais apprendre sur leur comportement dans le camp grâce à des amis.

Compte tenu des réserves qu'appelle toujours ce genre de classification, on peut répartir sans grande hésitation les médecins d'Auschwitz en trois catégories : les zélés qui "en remettaient" ; les modérés qui exécutaient les ordres ; ceux qui ne participaient au processus d'extermination que contre leur gré.

Source : "Hommes et femmes à Auschwitz". Hermann Langbein. Éd. 10/18.

MÉDECINS A AUSCHWITZ

Les médecins à Auschwitz : en règle générale, le médecin désigné pour la sélection part pour Birkenau à bord d'une' "Sanka" (Sanitäskraftwagen, ambulance). Le camion est pourvu d'une croix rouge parfaitement visible : " Derrière chaque convoi de personnes que l'on conduisait aux chambres à gaz roulait une ambulance portant le sigle de la Croix-Rouge, dans laquelle on conduisait jusqu'aux chambres à gaz le médecin SS de service. Le zyklon utilisé pour l'extermination était lui aussi acheminé par un véhicule de la Croix-Rouge."

Devant les chambres à gaz, ce sont aussi les médecins qui décidaient. C'est le médecin qui fait signe aux "désinfecteurs " de commencer le gazage. et l'on attend, pour rouvrir la chambre à gaz, que le médecin ait fait un nouveau signe. L'espoir d'être traité humainement par les médecins est faible. Une secrétaire du Kranhenbau des détenus (HKB) atteste bien que le Dr Werner Rohde a eu des réactions humaines, mais c'est uniquement parce que, pour assumer les réalités du camp, il "buvait beaucoup".

Le Dr Fritz Klein (né en 1888) est un petit homme gras venu de Roumanie. il parle mal l'allemand, mais parfaitement le hongrois. Au début, il a des manières humaines : "Le Dr Klein, un homme d'un certain âge, donna au cours des premiers jours, l'impression de ne pas savoir précisément où il se trouvait. Lorsqu'il entra dans le bloc, il se présenta à moi en me serrant la main et déclara que le bloc était dans un état effroyable, qu'il voulait au moins faire en sorte que les malades âgés aient une place dans des conditions plus humaines. Son émotion doit avoir été rapportée à ses supérieurs par l'Unterführer SS qui l'accompagnait, "car, dès le lendemain, le médecin se comporta en vrai SS, et prit aussi part aux sélections".

Margita Schwalbova, elle aussi médecin détenue, affirme que Klein avait un "comportement prévenant", mais cela ne l'empêchait pas "d'entreprendre sans le moindre égard d'innombrables sélections parmi les patients du Revier. Ella Lingens, médecin détenue, raconte :"Au Dr Klein, avec lequel je pouvais parler, j'ai demandé une fois comment il pouvait concilier cela avec le serment d'Hippocrate. Il m'a répondu : "Par respect pour la vie humaine, je pratique l'ablation des appendices purulents. Les juifs sont un appendice purulent sur le corps de l'Europe." Il sélectionne ainsi pour la chambre à gaz un jeune orphelin juif âgé de quatorze ans, atteint d'un anthrax à la nuque. Le médecin détenu Erwin Valentin décrit la scène : " Lorsque le garçon s'est mis à hurler qu'il serait bientôt guéri et qu'il voulait vivre, Klein a déclaré au garçon qu'il n'allait pas à la cheminée, mais dans un autre Krankenbau, où tout était très beau.

Le Dr Rudolf Horstmann, jusqu'alors médecin de camp à Sachsenhausen, est détaché à Auschwitz à la fin 1944. Le médecin détenu Wolken le décrit : "Il était extraordinairement intéressé par la médecine, se faisait présenter les cas les uns après les autres lors de la visite et statuait sur les cas individuels, une manière entièrement nouvelle d'aborder les choses, pour les présenter lors de l'entretien hebdomadaire des médecins. Etaient aussi conviés à ces entretiens les médecins, hommes et femmes des autres sections du camp, et même des médecins détenus." Personne d'autre ne mentionne ce médecin, tellement humain à l'approche de la fin de la guerre.

L'un d'entre eux, en revanche, s'est fait une réputation. Il s'agit du Pr, Dr en médecine et en sciences humaines Johann Paul Kremer, professeur surnuméraire et directeur de l'Institut d'anatomie de l'université de Münster. Il avait espéré obtenir à Münster une chaire de génétique. En tant que membre de la SS (dernier grade : Obersturmführer SS), il n'est réquisitionné que pour de brèves périodes au cours des vacances universitaires - par exemple, une fois, à l'hôpital de campagne de la SS à Dachau. Du 30 août au 18 novembre 1942, il est détaché à Auschwitz pour servir d'adjoint au Dr Kitt. Le Dr Klodzinski, médecin détenu polonais, commente : "Au contraire du Lagerarzt, le Dr Entress, Krenner n'était jamais brutal avec les médecins et infirmiers détenus."

Kremer est présent lors de la bastonnade, des exécutions, des piqûres. Il assiste à quatorze reprises à la sélection à la rampe. Dans son journal, il ne cache pas son effroi. A propos de sa première sélection, le 2 septembre 1942, il écrit :"A côté de cela. L'Enfer de Dante me fait presque l'impression d'une comédie."

LE DR AUSCHWITZ : JOSEF MENGELE

Mengele s'est épanoui à Auschwitz plus que tout autre médecin SS. Il y trouva son territoire -le lieu où s'exprimer son talent afin que ce qui était potentiel devint réel. Intelligent, mais loin d'être un grand intellectuel, Mengele trouva à Auschwitz des moyens d'expression et de reconnaissance dépassant ses talents. La dimension de toute-puissance d'Auschwitz s'ajouta à ses caractères psychologiques antérieurs et à ses convictions idéologiques pour créer une version d'une intensité unique du moi d'Auschwitz en tant que médecin - bourreau - chercheur.

Mengele se saisit de l'autorité omniprésente dont était investi tout médecin SS à Auschwitz et la maximisa. il pouvait étaler cette omnipotence avec force et continuité car elle se mêlait naturellement aux traits de caractère et à l'idéologie qui étaient les siens avant Auschwitz. Dans le camp, Mengele était «l'homme qu'il faut, à l'endroit où il faut, au moment où il faut». Son énergie autant que son ambition étaient galvanisées par la synchronisation apportée par Auschwitz à toutes ses facultés. D'où le commentaire d'un ancien déporté disant qu'il «avait toujours l'air d'un... homme... faisant son boulot et le faisant bien sans avoir le moindre doute sur ce boulot». Ou comme l'a dit le Dr Jan W. : « C'était son grand truc, son Auschwitz, et il avait plaisir de le faire.» Quoique atypique pour un médecin de camp SS, Mengele devint l'esprit d'Auschwitz, celui qui s'accordait le mieux à l'endroit, un exemple pour les autres. C'est pourquoi Wirths et Weber (malgré leurs différends) le choisirent pour s'occuper de Delmotte, pour être celui qui pourrait convaincre ce médecin réticent des vertus et de la nécessité de la sélection, et c'est pourquoi il put aider le Dr B. à s'adapter à Auschwitz et l'«inspirer» malgré leurs différences idéologiques et psychologiques.

Mengele était avant tout capable de combiner son idéologie et son allant médical pour imposer une logique au processus de mort d'Auschwitz. Constatant sa parfaite adaptation à l'endroit et la vigueur qu'elle lui insufflait, les autres médecins SS et aussi, dans une certaine mesure, les déportés ne pouvaient s'empêcher d'éprouver cette «logique» d'Auschwitz. Mengele lui-même éprouvait bien sûr cette logique même quand il élevait des objections contre une décision particulière (destruction de l'intelligentsia polonaise et extermination du camp des gitans), car ces objections reposaient sur une vision nazie qu'il voulait voir réalisée par Auschwitz (et pour lui, apparemment ces deux groupes étaient essentiellement «aryens»)...[...] Mengele pouvait devenir la quintessence d'Auschwitz du fait que ses actes s'articulaient si bien avec l'essence du camp.

UNE JEUNE FILLE D'AUSCHWITZ (MATRICULE 74233)

Enfants à Auschwitz, victimes des "expérimentations médicales"

De grands convois de Juifs arrivaient chaque jour de toute l'Europe, surtout de Hongrie à cette époque-là. Auparavant, ils s'arrêtaient en gare d'Oswiecim. Là se faisait la sélection, après quoi les "chanceux" passaient le portail du camp, et les autres condamnés à mort, allaient directement au crématorium en camion. Voilà qui n'avait pas paru rentable aux Allemands qui avaient fait construire par les prisonniers une voie ferrée de la gare aux fours crématoires. Parallèles aux blocks du Revier, les rails passaient à cent cinquante, deux cents mètres de nous. Sans cesse nous observions ce tableau insoutenable : huit, neuf trains arrivaient chaque jour. Ils se vidaient, les bagages restaient près de la voie. Le tri des hommes était fait par le chef des bourreaux, le docteur Mengele. Cet été-là, il avait beaucoup de travail. A leur descente des wagons, les gens ne savaient rien de ce qui les attendait. Derrière la clôture, ils voyaient des jeunes fille en tablier blanc (nous, le personnel du Revier). S'ils arrivaient le matin, ils entendaient l'orchestre, voyaient des groupes de jeunes filles aller au travail à l'extérieur du camp (Aussenkommando). [Sans doute les nouveaux venus ignoraient-ils où on les menait.] Et pourtant, ils allaient au crématorium. On les déshabillait dans une grande salle, on leur donnait une serviette et un morceau de savon, leur disant qu'ils iraient aux bains. En fait de bains, les malheureux étaient conduits dans une chambre à gaz, puis asphyxiés. Les cadavres étaient brûlés. A l'incinération travaillaient des prisonniers hommes appartenant aux Sonderkommandos. Ils n'y travaillaient pas longtemps : à leur tour, ils étaient brûlés, au bout d'un ou deux mois, et remplacés par d'autres que guettait le même sort.

Quelle horreur que de regarder cette procession incessante de femmes, d'hommes, de vieillards et d'enfants en direction du crématorium ! Inconscients de ce qui les attendait, ils en avaient à regretter les bagages laissés sur la voie ! Les convois arrivaient avec une fréquence telle que la montagne des bagages grandissait sans qu'on pût la résorber, alors même que leurs propriétaires n'étaient plus de ce monde. Durant la période des arrivages de Hongrie, le docteur Mengele laissait la vie sauve aux enfants jumeaux, indépendamment de leur âge. il s'est intéressé aussi à une famille de nains qui ont même fini par gagner sa sympathie. A noter que des sujets anormaux séjournaient au Revier, conduits deux fois par semaine au camp des hommes de Buna, à dix kilomètres de notre camp, pour y subir diverses expériences sous la responsabilité du docteur König. [Même à l'époque où, après l'abandon des fours, la crémation ne se faisait plus que dans des fosses, les corps posés sur des bûches et arrosés d'essence,] à cette époque-là les sadiques Mengele et König se livraient à des expériences "scientifiques". Sans interrompre pour autant leurs expériences sur les prisonniers, hommes et femmes.

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