6  un genocide exemplaire

Publié le par Bernard Gasnot

1915 : LA SOLUTION FINALE ► Chapitre 6 - « DE REGRETTABLES ABUS »

Les dirigeants jeunes turcs ont bien fait de profiter de la guerre mondiale : elle leur a permis de réaliser un génocide sans être gênés par les interventions étrangères. Mais ils n'ont pu néanmoins éviter que cela se sache. Certes, les circonstances ont empêché la formation de commissions d'enquête, limité la diffusion des témoignages ; mais enfin, il y en a eu. Car le gouvernement a eu beau établir la censure sur les nouvelles relatives à la déportation, encourager la dissimulation même physique de ses actes, interdire l'accès de ces régions aux enquêteurs étrangers, il n'a pas pu empêcher les étrangers qui étaient déjà là de voir.

Et ils ont vu. Ils ont vu ce long, cet interminable, cet inimaginable défilé de la mort, déroulé entre les chemins de fer aux wagons remplis de vivants affamés et l'Euphrate aux eaux rouges faisant flotter les cadavres, depuis les villes paisibles soudain envahies d'horreur jusqu'aux camps et aux déserts où s'épanouit la barbarie.

Ces correspondants permanents de la conscience universelle, en un temps et des lieux où elle n'a pu avoir d'envoyés spéciaux, ce sont tous des étrangers — et la plupart du temps, des sujets de pays soit neutres, soit alliés à la Turquie. Ce sont des agents diplomatiques, ou bien des professeurs, des missionnaires, des sœurs de charité, ou bien encore des résidents qui s'occupent du commerce ; ou simplement des gens qui passent... et qui voient. D'autres enfin n'ont pas de nom, parce qu'il est encore trop dangereux, au moment où ils témoignent, de le donner ; et c'est aussi pourquoi de nombreux noms de villes restent en blanc. Les Arméniens eux-mêmes ont évidemment beaucoup écrit sur ce qu'ils avaient souffert. Mais nous avons préféré laisser la parole à ceux qui les ont vus souffrir...

ET ALORS ?...

Soixante ans ont passé. Talaat repose à Istanbul, dans un mausolée érigé sur la colline de la Liberté ; à Ankara, une des principales artères de la capitale turque porte son nom. A Erzurum, à Mus, à Erzincan, à Elâzig, dans toutes les villes où nous avons vu vivre et palpiter cette grande communauté de la nation arménienne, ne subsistent plus que quelques traces archéologiques le plus souvent à l'abandon, sinon en ruines. De plus, les routes sont mauvaises, l'insécurité totale et, comme on est près de la frontière soviétique, il faut une autorisation pour circuler. Il est vrai que l'Organisation nationale du plan social et économique turc qualifie ces régions de « sous ou semi-développées ». Le génocide est réussi.

D'ailleurs, il n'y a pas eu de génocide : c'est une calomnie. Ainsi s'explique le rappel en consultation à Ankara de M. Isik, en février 1973, à la suite de l'inauguration à Marseille d'un monument érigé « à la mémoire des 1 500 000 Arméniens victimes du génocide ordonné par les dirigeants turcs de 1915 ». Le gouvernement turc présente le rappel de son ambassadeur, qui durera un an et demi, comme « un geste de désapprobation » à l'égard des autorités françaises qui ont laissé figurer sur le monument « des termes blessants ».

C'est même un mythe. En mars 1974, se tient à New York une séance de la commission des droits de l'homme du Conseil Economique et Social de l'O.N.U. A l'ordre du jour, l'examen d'un rapport établi par la sous-commission et qui traite en particulier du crime de génocide. M. Olcay, représentant de la Turquie, prend la parole pour regretter que le paragraphe 30 de ce rapport « s'arrête sur le soi-disant massacre des Arméniens » et il reproche au rapporteur d'avoir « confondu les caractéristiques spécifiques du crime de génocide avec les conséquences normales des guerres ». Puis, comme il tient « à présenter un aperçu sommaire et objectif de l'époque de l'histoire de la Turquie dont il est question dans le rapport », il reprend les vieilles chansons sur les « actes de trahison » et conclut : « Le mythe du génocide à propos des Arméniens est né de ce que les groupes rebelles d'Arméniens des provinces orientales de la Turquie ont été expulsés vers d'autres régions de l'Empire ottoman où ils ne menaceraient plus la défense du pays, ces régions ont par la suite été cédées par la Turquie comme résultat de la première guerre mondiale et de la lutte du peuple turc pour son indépendance. »

Alors ? Ce génocide, nous l'avons rêvé ? Non. C'est un génocide parfait : il n'a pas eu lieu...

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