5 un genocide exemplaire

Publié le par Bernard Gasnot

1915 : LA SOLUTION FINALE ► Chapitre 5 -

UN GÉNOCIDE RÉUSSI Le 24 avril 1915 : une rafle

Le 24 avril 1915, le gouvernement turc procède dans la nuit à l'arrestation de toutes les personnalités arméniennes intellectuelles et politiques de Constantinople : 500 ou 600 pour les uns, 200 pour les autres, certainement au moins 235, chiffre retenu et publié plus tard par le gouvernement turc lui-même. Ces hommes sont d'abord jetés en prison, puis déportés ; « bien entendu, dit Talaat devant un diplomate allemand, parmi les déportés beaucoup sont tout à fait innocents16 ». Bien peu survivront à l'été. Cette rafle ouvre pour les Arméniens une période de déportations systématiques qui tend finalement, à partir des provinces où la guerre se déroule, à l'élimination complète de l'élément arménien du territoire turc. En deux ans, plus d'un million de personnes trouvent la mort dans des conditions horribles de barbarie, histoire inimaginable en un temps d'idéalisme encore triomphant. Ainsi se trouve achevé le processus qui avait fait venir au jour la question arménienne dans les années 1880 : les 100 000 morts des grands massacres de 1895, les supplices quotidiens, tout cela aboutit, à l'ombre de la Grande Guerre, à cette extermination si visible dans les statistiques de la jeune République turque où l'on ne signale en 1927, parmi les minorités vivant en Turquie, que 64 000 Arméniens. Où sont donc passés tous les autres ?

Avant que se déclenche le génocide, bien des signes ont encore montré, et de loin, qu'il n'était plus temps de croire à l'union des peuples de Turquie. La seule succession chronologique de quelques dépêches de l'ambassade russe est à cet égard amplement révélatrice :

20 décembre 1913 : « Les manifestations arméniennes à l'occasion des élections au Parlement dans la ville d'Erzeroum ont déclenché une nouvelle vague de haine chez les musulmans, donnant lieu à des réunions secrètes dans toutes les maisons des Unionistes. Le club unioniste, sous la présidence du commissaire Ahmed Hilmi bey, mène une campagne active antiarménienne... Tout indique une intense préparation de troubles. Parmi les Arméniens, certains craignent que l'Allemagne ne cherche à escamoter les réformes par des troubles ; d'autres, qu'on cherche à instaurer le désordre lors de la mise en application des lois élaborées par les Puissances. »

11 janvier 1914 : «Non seulement des réunions secrètes ont lieu partout à Erzeroum, mais on commence à parler ouvertement de massacre d'Arméniens. Sur ordre du mollah, les musulmans se mettent à porter sur la tête des turbans blancs. Selon les bruits qui courent, tout est prêt pour le massacre, on n'attend plus que le signal de la capitale... »

20 septembre 1914 : « Le 18 septembre, de grandes manœuvres ont commencé le long de la frontière russe. Les musulmans reçoivent des armes en vue d'un massacre imminent d'Arméniens. En raison de l'abrogation des Capitulations, ils seront même poursuivis dans les locaux du consulat où ils se cacheront. »

11 octobre 1914 : « Les autorités de Bayazid ne cessent de distribuer des armes à des bandes de brigands. Les Arméniens apeurés partent en Russie, craignant le massacre qu'ils attendent de jour en jour. »

Autre signe de la dégradation de la situation, la mobilisation à laquelle procède dès le mois d'août le gouvernement : elle vise tous les hommes valides de vingt à quarante-cinq ans — chrétiens comme musulmans — et elle s'accompagne d'une réquisition officielle sur l'ensemble du territoire de tout ce qui est nécessaire au bon fonctionnement de l'intendance : bêtes de somme, approvisionnements, fournitures, vêtements, etc. Le processus est normal, mais il vise de fait toutes les possessions des chrétiens, et particulièrement des Arméniens que l'on dépouille systématiquement. Les fonctionnaires chargés de l'opération ne se cachent d'ailleurs pas, puisqu'ils s'emparent aussi bien de vêtements de femmes ou d'objets de consommation courante sans rapport avec les besoins militaires — et on les retrouve un peu plus tard dans d'autres vitrines de commerçants.

Un témoignage allemand le confirme clairement : « Vers la fin d'octobre 1914, dès le début de la guerre turque, les fonctionnaires turcs commencèrent à enlever aux Arméniens tout ce dont ils avaient besoin pour la guerre. Leurs biens, leur argent, tout fut confisqué. Plus tard, chaque Turc était libre d'aller dans un magasin arménien et d'y prendre ce dont il avait besoin, ou qu'il désirait avoir. Le dixième environ était peut-être nécessaire pour les besoins de la guerre, quant au reste, c'était simplement du vol. » Quoique cela soit pénible, on peut penser qu'il ne s'agit là que de l'habituel comportement à l'égard des chrétiens, dont nous avons bien vu que la révolution ne l'avait qu'à peine, et pour un court moment, freiné ; et les Arméniens le prennent bien ainsi, qui subissent avec une résignation également habituelle ce nouvel avatar de leurs rapports avec l'élément musulman. De la même façon, la proclamation en novembre du Djihad n'a eu pour effet à Constantinople qu'une grande manifestation musulmane qui se termine par le bris de toutes les vitres d'un grand hôtel de la ville : Tokatlian, propriété d'un Arménien.

Les mois d'hiver qui suivent voient le début assez lent des opérations militaires : du fait de son entrée en guerre aux côtés de l'Allemagne, la Turquie se trouve à la fin de 1914 engagée sur plusieurs fronts face aux Puissances de l'Entente. Contre l'Angleterre : dans le golfe Persique (Bassorah), et sur le canal de Suez où Djemal sera arrêté dans l'expédition vers l'Egypte qu'il tente à partir de la Syrie, où il s'est installé à la tête de la IVe armée. Contre la Russie, l'ennemie traditionnelle, sur deux fronts également : en Perse, dans la région de Tabriz que les deux camps convoitent ; et au Caucase, où, après avoir stoppé l'offensive russe, les troupes turques ne parviennent pas à progresser. Elles vont même subir là, en janvier 1915, une défaite assez lourde pour permettre bientôt une nouvelle offensive russe.

Pour la population arménienne, les événements qui suivent pendant ce temps la mobilisation et les réquisitions sont encore plus inquiétants. Par un décret du début de 1915, le gouvernement a en effet décidé de retirer tous les soldats arméniens des troupes armées pour les verser dans des corps annexes de travailleurs, où ils sont affectés à des tâches diverses : construction de routes, fortifications, chemins de fer, transports à dos d'homme, etc. En réalité, le but visé est de leur retirer les armes dont ils pourraient disposer en tant que soldats. Parallèlement, et dans tout le pays, on demande officiellement à leurs compatriotes, c'est-à-dire à tous ceux qui sont restés chez eux, de rendre les armes qui peuvent être en leur possession : c'est exactement le procédé utilisé à la veille des massacres de 1895 — et sa mise à exécution s'accompagne des mêmes violences : perquisitions, arrestations, etc. Et comme en 1895, les Arméniens en viennent à racheter à leurs voisins des armes qu'ils pourront donner aux enquêteurs*... Rien ne saurait mieux prouver leur calme et leur éternelle soumission à l'autorité.

Et pourtant, si le gouvernement cherche ainsi à les désarmer, ce ne peut être que pour deux raisons : ou bien il craint une insurrection arménienne et il veut donc s'assurer qu'il ne court aucun risque de ce côté. Mais, de retour d'une inspection sur le front du Caucase, Enver a publiquement fait état, en février 1915, de l'excellent comportement des soldats arméniens, dans une déclaration reproduite par l'Osmanischer Lloyd, journal de Constantinople en langue allemande. Répondant à une lettre de l'évêque de Konia, il dit : « Je profite de cette occasion pour vous dire que les soldats arméniens de l'armée ottomane ont rempli scrupuleusement tous leurs devoirs sur le champ de guerre, ce dont je puis témoigner personnellement. Je vous prie d'exprimer toute ma satisfaction et ma reconnaissance au peuple arménien dont le parfait dévouement au gouvernement impérial ottoman est bien connu16. » Ou bien, c'est qu'il se prépare, lui, à une action d'envergure contre la population arménienne et qu'il veut être par avance assuré de ne rencontrer aucune résistance : déjà les hommes valides de vingt à quarante-cinq ans ont été retirés de leurs foyers et ils sont rassemblés dans des bataillons sans armes loin de leurs provinces d'origine ; avec la confiscation des armes sur place, il ne reste donc dans les villes et les villages que des femmes, des enfants, des vieillards sans aucun moyen de défense.

En février également, c'est là-dessus que met l'accent une note adressée à Talaat, toujours ministre de l'Intérieur, par un député arménien de Van, Dertzakian-Vramian, qui est de surcroît membre du Comité Union et Progrès (il sera lui aussi assassiné) : « II est indéniable que les relations entre le gouvernement et la nation arménienne sont devenues anormales au cours des derniers mois. Le gouvernement n'y fait aucune attention et les efforts déployés, après les tristes événements de Gavache et de Gardjikan, en vue de les « améliorer », ont échoué. Depuis mon arrivée à Van, j'ai exposé à plusieurs reprises, de vive voix, ainsi que par écrit, aux autorités locales, les mesures qui seraient nécessaires pour améliorer cette situation. Mes convictions s'étant trouvées confirmées depuis par de nombreux arguments, je prends la liberté d'attirer l'attention du gouvernement central sur les questions suivantes.

« Les causes de cette situation anormale sont au nombre de quatre, découlent l'une de l'autre, et s'expliquent l'une par l'autre. Savoir :

1° Le désarmement des soldats et des gendarmes arméniens.

2° La réapparition d'événements de nature à menacer l'existence de la nation arménienne.

3° La question des déserteurs arméniens.

4° La déclaration de « Djihad », qui explique les désertions d'Arméniens, survenues après la mobilisation générale, désertions qui ont trois raisons, à la fois sociales et religieuses :

a — Les Arméniens au-dessus de vingt-quatre ans ne connaissaient pas le maniement des armes.

b — Ils n'étaient pas habitués aux privations imposées dans l'armée après la déclaration de la guerre.

c — Leurs besoins religieux étaient négligés dans l'armée.

« Si on prend en considération, en temps voulu, les causes qui provoquent les désertions, on pourra, par des mesures appropriées, empêcher graduellement ces désertions. Au lieu de cela, la méfiance regrettable du gouvernement vis-à-vis des Arméniens d'une part, et, d'autre part, les événements menaçant l'existence de ceux-ci, donnent une apparence politique mauvaise à la question de la désertion. Ainsi : 1° Le désarmement des soldats et des gendarmes arméniens, en créant une méfiance politique autour de la nation arménienne, a provoqué une tension dans les relations entre les Arméniens et les Turcs. 2° En désarmant les Arméniens on les a réduits pour ainsi dire au rôle de bêtes de somme, et on a blessé ainsi grièvement leur amour-propre national. 3° Les Arméniens désarmés ayant été mis sous la surveillance de musulmans armés, ou bien étant obligés de circuler parmi eux, voyaient leur vie exposée à de sérieux dangers. Ainsi, le bruit court avec persistance que des centaines de soldats arméniens ont été noyés, fusillés ou poignardés dans l'armée, surtout aux environs d'Erzeroum et de la frontière persane. 4° Les Arméniens désarmés ont été expulsés de leur pays et déportés dans des localités inconnues. 5° Sous le prétexte de former une milice, des Kurdes et des Turcs, entre seize et soixante ans, ont été armés et nommés agents de police ou gendarmes, et transformés ainsi en un pouvoir exécutif vis-à-vis des Arméniens. 6° Lesdits miliciens ont ravagé les villages arméniens... 7° Des brigands connus comme Mehmed-Emin et Moussa-Kassim bey ont été graciés et autorisés à revenir dans leur village ou dans des villages arméniens. 8° Par suite de la désertion de nombreux Kurdes, un grand nombre de villages, surtout dans les montagnes, ont été envahis par des déserteurs kurdes. 9° Des régiments Hamidiés ont été campés dans les villages arméniens et y ont commis de nombreux méfaits... 10° Les Arméniens de Bachkalé et ceux des villages des environs ont été massacrés. (Ceci a été confirmé malgré les démentis officiels.)

« Telles sont les causes qui amènent les Arméniens à étudier la question de défendre leur honneur, leurs vies et leurs biens, tandis que le gouvernement a fait connaître officiellement sa méfiance envers eux en les mettant dans une situation critique envers leurs voisins armés et à demi-sauvages. Etant donné que cette défense de l'honneur, de la vie et des biens, est un droit naturel et sacré, le gouvernement poursuit une politique néfaste en gardant les Arméniens désarmés sous les drapeaux. Non seulement, en effet, la patrie ne profite pas du service de ceux-ci, mais, en les gardant, le gouvernement expose leurs familles sans défense à de réels dangers, car elles sont constamment à la merci des caprices sanguinaires de leurs voisins armés et à demi-sauvages. Il est évident qu'il serait injuste d'employer le terme de désertion pour les Arméniens à qui on a repris leurs armes — qui, pour un soldat, équivalent à la vie — et du moment que les musulmans, eux-mêmes, désertent en dépit de la déclaration de « Djihad ».

« Etant donné les raisons politiques, religieuses et sociales exposées ci-dessus... je prends la liberté d'attirer l'attention la plus sérieuse du gouvernement sur les propositions que voici : 1° Ne maintenir sous les armes que les Arméniens âgés de vingt et un à vingt-cinq ans, qui ont déjà été exercés dans l'armée. 2° Garder les Arméniens dans le rayon de leur pays et dans la gendarmerie jusqu'au rétablissement complet de la confiance réciproque entre le gouvernement et les Arméniens. 3° Percevoir une taxe d'exonération modérée et seulement pour la durée de la guerre actuelle sur les Arméniens au-dessus de vingt-quatre ans (non exercés). 4° Punir, suivant les dispositions les plus sévères de la loi, les meurtriers de Bachkalé, d'Akhorik et de Khouzérik. 5° Mettre en vigueur, le plus tôt possible, les règlements des garde-villages admis sous Tahsim bey. 6° Permettre aux Arméniens le port d'armes jusqu'au désarmement des Kurdes sauvages. 7° N'octroyer aucune fonction de la force publique aux miliciens et ne pas les autoriser à séjourner dans les villages arméniens et ne les armer qu'à leur arrivée au quartier général. 8° Indemniser les sinistrés arméniens. 9° Rechercher et restituer les biens des églises arméniennes pillées. 10° Rendre à leurs familles les jeunes filles et les femmes enlevées, et rendre au sein de leur église les Arméniens convertis par force et par crainte à l'islamisme.

« Mes propositions sus-mentionnées ont pour but de mettre fin à la situation anormale actuelle, d'assurer aux Arméniens leur existence, et de rétablir leur confiance envers le gouvernement, car les mesures très sévères prises sans nécessité par les autorités locales rappellent les temps des années 1895-1896.

« Je m'empresse donc de vous prier d'accueillir favorablement et de faire approuver par Iradé Impérial et Viziriel, les revendications minimes de la nation arménienne.

« On pourrait, à cet effet, convoquer les patriarches arméniens à Constantinople3. »

Mais il est déjà trop tard sur le plan politique. Les dirigeants du Comité ont renié leurs amitiés arméniennes et la vieille complicité des révolutionnaires n'est plus : après la démission d'Oskan en octobre 1914, Couyoumdjian, gouverneur du Liban depuis février 1912, a été démis de ses fonctions à la fin de l'année ; et en juillet 1915, il n'y aura plus d'Arméniens dans les corps de fonctionnaires de l'Etat. Dès à présent, les principaux chefs du parti Dachnak sont pratiquement assignés à résidence à Constantinople et leur journal Azadamard est supprimé le 31 mars. Tout est prêt pour la rafle du 24 avril. Dès le 21, des arrestations identiques ont commencé dans les villes de province où elles touchent les notables arméniens par centaines ; ces arrestations se poursuivront durant plusieurs semaines, et pourtant certains chefs de la communauté veulent espérer encore... Krikor Zohrab, un de ceux qui ont cru à la Turquie nouvelle, un de ceux qui ont tout fait pour la construire avec le Comité, lui-même arrêté un peu plus tard, écrit à sa femme, d'Alep où il est gardé depuis vingt-deux jours, deux lettres bouleversantes, toutes deux du 15 juillet. Voici la deuxième :

« Jeudi soir.

« Mon âme adorée, on nous avait dit que nous devions partir samedi, et j'avais préparé deux lettres pour toi. On nous dit maintenant que nous allons partir vendredi, c'est-à-dire demain matin. Il paraît que le train partira demain. Que pouvons-nous faire ? Il en sera ainsi.

« Après avoir montré la lettre ci-jointe à Halil bey et pris son avis, toi et tes filles, allez voir ensemble Talaat, chez lui ou à son bureau. Si vous allez à son bureau, il vaudrait mieux que Halil bey soit là aussi. Donne-lui la lettre et supplie-le. S'il te donne la promesse ferme de sauver ton mari, adresse-moi le télégramme suivant : « Nous sommes tous en parfaite santé, sois toi aussi tranquille. » Ici, j'ai écrit une lettre à Talaat par l'intermédiaire du vali Bekir Sami bey. Je ne sais pas s'il l'a reçue ou non, il devait la recevoir avant la tienne. Je vous embrasse encore. Priez.

« J'ai mis mon testament dans cette lettre. Ne soyez pas émues. K. Z.

Mais il sera assassiné comme les autres, ainsi que le rapporte dès le 27 juillet le consul allemand à Alep : « Les célèbres députés Zohrab et Vartkès, expulsés de Constantinople, sont restés quelque temps à Alep. Ils savaient qu'ils allaient mourir si l'ordre du gouvernement de les déporter à Diarbekir était exécuté... Ce que racontent les gendarmes qui les accompagnaient et qui sont revenus ici, à savoir qu'ils ont rencontré des bandits qui, par hasard, ont tué justement les deux députés, ne laisse subsister aucun doute : le gouvernement les a fait assassiner entre Ourfa et Diarbekir

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