1 Un genocide exemplaire

Publié le par Bernard Gasnot

Chapitre 1 première partie tout commence...

De l'arche de Noé à la chute de Constantinople | L'Empire ottoman et la coexistence | La question d'Orient

On a parfaitement le droit d'ignorer l'existence de l'Arménie, ou bien de n'avoir en tête qu'un kaléidoscope confus qui mêlerait le souvenir de Xénophon, Aznavour, l'abricot, des marchands orientaux à la faconde méridionale, Mikoyan, Saroyan, Khatchatourian... et quelques-unes de vos relations. De ces images banales il ressort néanmoins la première vérité sur l'Arménie : il s'agit d'une minorité et l'on sent tout de suite le peuple dispersé et malheureux. Il n'y a que les exilés pour mettre ainsi en valeur les personnages, les faits, les choses célèbres qui leur permettent de croire encore à l'existence de leur race — et avoir besoin de cette fierté pour supporter leur destin d'opprimés.

- LA VIE QUOTIDIENNE EN ARMÉNIE AU XIXe

Nous avons laissé la communauté arménienne au début du XIXe siècle, alors qu'elle partage avec les autres communautés chrétiennes un sort qui a encore peu évolué depuis le XVe siècle. Après 1815, les signes de la renaissance se multiplient, quoique toujours plus lentement pour les Arméniens, mais, parallèlement, la situation se modifie et de nouveaux problèmes apparaissent. Pour s'en tenir à une estimation simplifiée, la communauté arménienne, quoique toujours la même et vivant toujours dans ces mêmes terres où sur la carte du monde s'est inscrit depuis si longtemps son indéracinable patriotisme de race montagnarde, se trouve maintenant, sans même tenir compte des colonies qui se sont déjà formées un peu partout, coupée en quatre unités qui sont autant de foyers.

L'une constitue l'Arménie russe. Car, dans ces années-là, l'événement important, c'est le traité de Turkmentchaï qui, mettant fin en 1828 à une nouvelle guerre entre la Perse et la Russie, permet à celle-ci de s'annexer les provinces d'Erivan et de Nakhitchevan — c'est-à-dire une partie de l'Arménie historique. Les Arméniens de Perse, et ceux de Turquie, ont apporté une aide militaire à la Russie dans ce conflit, en formant des bataillons de volontaires ; et pour eux, arracher cette région à un Empire musulman despotique pour la faire passer sous le contrôle d'un Empire chrétien et relativement civilisé sinon libéral (du moins l'est-il alors infiniment plus que ses voisins), c'est faire un premier pas vers la liberté et l'indépendance générale du peuple arménien. De plus, le traité permet une forte émigration de retour, d'abord à partir de la Perse puis, pendant un certain temps, de la Turquie, vers un foyer arménien qui peut servir de catalyseur et de dernier recours contre l'oppression. Et en 1836, le gouvernement de Nicolas Ier promulgue une loi fondamentale (Pologénié) qui reconnaît les prérogatives de l'Eglise arménienne et du Catholicos d'Etchmiadzine. Autour de son chef spirituel, la communauté d'Arménie russe organise donc un réseau d'écoles et de séminaires sous le contrôle du Synode qui a la charge d'administrer tous ses biens, sous le contrôle aussi du gouvernement. L'Arménie a ainsi retrouvé un point de ralliement...

En Arménie turque, où se trouvent les trois autres foyers, Anatolie, Cilicie et bien sûr Constantinople, la capitale, rien n'a changé vraiment ; et c'est maintenant que s'esquisse une évolution que concrétise l'insistance renouvelée sur la question des réformes, bien qu'il ne s'agisse encore, pour les Arméniens qui sont restés sous le contrôle du Sultan, que d'espérer et d'obtenir le calme de l'existence quotidienne.

LE TEMPS DES ILLUSIONS ► Chapitre 1 - L'ESPÉRANCE Première partie

Les historiens ont pris l'habitude de situer le début de la question arménienne à la signature du traité de Berlin en juillet 1878. Et il est vrai que l'inscription dans un traité international d'un article exclusivement consacré aux Arméniens constitue une nouveauté considérable : ils ne sont plus confondus dans la masse des populations chrétiennes de l'Empire ottoman et l'article 61 peut être considéré comme la reconnaissance officielle d'un problème spécifique.

En décembre 1876, se tient à Constantinople une conférence qui réunit les représentants des grandes puissances et de l'Empire ottoman. A aucun moment des neuf séances, pas plus qu'au cours des neuf séances préliminaires qu'ont tenues entre eux les représentants européens, il n'est fait mention de l'Arménie : les plénipotentiaires en sont toujours à examiner les conditions globales de vie des populations chrétiennes prises dans leur ensemble. D'ailleurs, recevant Mgr Nercès Varjabedian, patriarche de Constantinople, venu durant la Conférence lui présenter les doléances arméniennes, le marquis de Salisbury, qui accompagne l'ambassadeur de Grande-Bretagne à Constantinople en qualité d'ambassadeur spécial, lui déclare tout net qu'il n'existe pas de question arménienne.

La Conférence de Constantinople ayant échoué en janvier 1877, la Russie entre en guerre contre la Turquie au mois d'avril : le Tsar déclare qu'il agit ainsi pour se porter au secours « de la population chrétienne opprimée de Turquie17», cependant que le Sultan proclame la Guerre Sainte. Le front essentiel des opérations, celui qui décidera de la victoire, est établi du côté européen des deux Empires,en Bulgarie même, autour de Plevna. Mais les Russes ont établi un second front sur la frontière d'Asie, profitant des bases naturelles que leur offre la partie de l'Arménie qu'ils ont annexée en 1828 ; là, sous la conduite d'un général d'ailleurs lui-même arménien, Loris Melicof, ils tentent une percée vers l'Anatolie et le long de la mer Noire, à travers les provinces où vit la grande majorité des populations arméniennes de l'Empire. Mais comme la résistance turque est malgré tout assez sérieuse, leur avance est lente et tout l'hiver 1877-1878 se passe en une sorte de face à face des deux armées pratiquement bloquées sur une ligne qui, à l'intérieur de l'Empire ottoman, va de Erzeroum à Van. Peut-être est-ce parce qu'elle a servi une nouvelle fois de théâtre d'opérations, toujours est-il que l'Arménie est largement présente dans le traité « préliminaire » que la Russie impose à la Turquie en mars 1878, à San Stefano, petite ville de la Turquie d'Europe.

L'Arménie est présente de deux façons dans ce document important quoique éphémère, puisque l'objet du Congrès de Berlin, quatre mois plus tard, sera justement de le réviser. Sur le plan des modifications territoriales tout d'abord : la Russie impose à la Turquie la cession des villes et districts de Batoum, Bayazid, Kars et Ardahan, ces deux dernières étant à dominante arménienne très nette et très ancienne (article 19 du traité) — ce qui conduit à une extension du territoire arménien sous contrôle russe. Mais il y a plus important en fait pour les Arméniens, et c'est la garantie apportée par la présence des troupes russes à l'exécution des réformes promises par le Sultan dans les provinces arméniennes. L'article 16 du traité est très clair et il est fondamental : « Comme l'évacuation par les troupes russes des territoires qu'elles occupent en Arménie et qui doivent être restitués à la Turquie, pourrait y donner lieu à des conflits et à des complications préjudiciables aux bonnes relations des deux pays, la Sublime Porte s'engage à réaliser sans plus de retard les améliorations et les réformes exigées par les besoins locaux dans les provinces habitées par les Arméniens et à garantir leur sécurité contre les Kurdes et les Circassiens. » En imposant le maintien de l'occupation militaire jusqu'à la réalisation certaine des réformes dans ces provinces, la Russie marque la réalité de l'intérêt qu'elle prend au sort des populations chrétiennes de l'Empire ottoman, et particulièrement de celles dont elle a dans ses Etats, juste de l'autre côté de la frontière, les parentes comme sujets. C'est d'ailleurs ainsi que le comte Schouvaloff défendra à Berlin cet article. Et il est certain que c'est là le seul moyen d'assurer que les populations chrétiennes seront protégées et que les réformes seront exécutées, ces réformes que l'Empire ottoman a promises et agitées depuis déjà quarante ans sans qu'aucun progrès réel se manifeste dans le statut des chrétiens. On peut bien évidemment interpréter autrement cette sollicitude russe et y voir non pas une lucidité soucieuse du bien des chrétiens, mais le déguisement sous ces nobles mobiles d'un simple désir de conquête. Et c'est bien ainsi que vont réagir les autres Puissances.

Le 20 mars 1878, cependant, une délégation arménienne quitte Constantinople pour une grande tournée des capitales européennes qui va s'achever à Berlin. Elle a entre les mains, établi sous l'impulsion du patriarche, un mémorandum destiné aux représentants des grandes puissances qui siègent en congrès dans la capitale du Kaiser. Nombre de gens ont agi ainsi, puisqu'il sera distribué aux plénipotentiaires des dizaines de pétitions et de mémoires. Il est d'ailleurs intéressant de noter que nombre de ces textes émanent de communautés musulmanes qui reprennent à l'envers les doléances chrétiennes et accumulent, elles aussi, les témoignages d'atrocités.

C'est un fait nouveau que cette prise de parole par les Arméniens : pour la première fois ils se manifestent en tant que tels et pour la formulation de revendications spécifiques. Encore le mot de revendication est-il trop fort et ce mémorandum, que l'on trouvera en annexe, est-il seulement la très modeste reprise des promesses de réformes faites par le Sultan et avalisées par les grandes puissances il y a déjà plus de vingt ans. Que ce soit au sein du conseil national de la communauté ou à la Chambre des députés de l'Empire, les responsables arméniens rejettent d'ailleurs l'idée d'une cession de leurs terres à la Russie et, tout en réaffirmant leur fidélité au Sultan, formulent simplement la demande précise, effectivement nouvelle, d' « une organisation chrétienne autonome », c'est-à-dire un statut analogue à celui que le Liban a obtenu en 1861.

Mais l'Arménie ne va occuper qu'une place extrêmement restreinte dans les préoccupations du Congrès. Il suffit pour s'en convaincre de lire les protocoles des vingt séances qui sont tenues du 13 juin au 13 juillet 1878. L'Arménie n'est évoquée que trois fois, le 4 juillet, rapidement : simple passe d'armes préliminaire entre les représentants anglais et russe sur l'article 16, qui met en lumière leur désaccord sur le maintien des troupes russes en Arménie pour garantir les réformes. La question est reportée à une autre séance : le 6 juillet, Lord Salisbury propose une rédaction nouvelle, qui implique l'évacuation des troupes russes ; dans le cours de la discussion, une page sur les neuf du protocole de la séance, Bismarck et le représentant turc se rencontrent pour définir les populations arméniennes comme des« tribus », « indépendantes » pour le premier, « insoumises » pour le second. La question est encore une fois reportée et c'est le 8 juillet que la rédaction définitive de l'article (désormais article 61), « concertée entre les Plénipotentiaires de la Grande-Bretagne et de la Turquie18 », reçoit sans aucune discussion l'assentiment du Congrès. L'Arménie occupe cette fois douze lignes dans le protocole de la séance, et il n'en sera plus question après.

Mais c'est que les Puissances ne se sont pas réunies pour se préoccuper du sort des populations de l'Empire ottoman ; on accepte leurs mémoires, mais on refuse de les entendre et, le jour même où l'on évoque la question arménienne, Bismarck fait observer à propos du Lazistan que « cette question secondaire n'intéresse pas l'œuvre de la paix ». L'objectif du Congrès est ailleurs, il le dit aussi, dans son discours d'ouverture : « soumettre l'œuvre de San Stefano à la libre discussion des Cabinets signataires des traités de 1856 et 187118». Devant cette priorité donnée à la limitation de l'expansion russe, en particulier dans une zone où les autres Puissances tiennent elles aussi à développer leur influence, il n'est dès lors pas étonnant que la question arménienne soit également sacrifiée.

C'est ce qui ressort très clairement de la lecture de l'article 61 : « La Sublime Porte s'engage à réaliser, sans plus de retard, les améliorations et les réformes qu'exigent les besoins locaux dans les provinces habitées par les Arméniens et à garantir leur sécurité contre les Circassiens et les Kurdes. Elle donnera connaissance périodiquement des mesures prises à cet effet aux Puissances qui en surveilleront l'application. » Il suffit de comparer ce texte à celui de l'article 16 du traité de San Stefano pour voir ce que les Arméniens ont perdu en quatre mois : la garantie, apportée par la présence des troupes russes, que les réformes seront appliquées ; l'évacuation immédiate par les Russes des provinces qu'habitent les Arméniens est en effet une décision plus importante pour eux que la restitution à la Turquie de Bayazid, car elle ne leur laisse entre les mains que des promesses...

L'Angleterre est responsable au premier chef de cette dénaturation de l'article 16 et l'analyse de son intervention illustre bien cette priorité donnée par les grandes puissances à leurs intérêts propres, fût-ce aux dépens des minorités. Dès avant la réunion du Congrès, l'Angleterre mène des tractations secrètes avec le gouvernement du Sultan ; elles aboutissent le 4 juin à la signature d'une « Convention d'alliance défensive » dite de Chypre qui, d'abord secrète elle aussi, éclate comme une bombe quand, en plein Congrès, le représentant anglais la communique à ses collègues. Tout ici est instructif : la date — 7 juillet, c'est-à-dire la veille du jour où se règle la question arménienne ; le fait même de l'alliance — et l'on comprend pourquoi la rédaction définitive de l'article 61 est présentée en commun par les Anglais et les Turcs ; et le texte lui-même, que voici dans son intégralité :

Article premier

« Que, dans le cas où Batoum, Ardahan, Kars, ou aucune de ces places seront retenues par la Russie, et si aucune tentative sera faite à une époque quelconque par la Russie de s'emparer d'aucune autre portion des territoires de Sa Majesté Impériale le Sultan en Asie, fixés par le Traité définitif de paix, l'Angleterre s'engage à s'unir à Sa Majesté Impériale le Sultan pour la défense des territoires en question par force d'armes.

En revanche, Sa Majesté Impériale le Sultan promet à l'Angleterre d'introduire les réformes nécessaires (à être arrêtées plus tard par les deux Puissances) ayant trait à la bonne administration et à la protection des sujets chrétiens et autres de la Sublime Porte qui se trouvent sur les territoires en question ; et afin de mettre l'Angleterre en mesure d'assurer les moyens nécessaires pour l'exécution de son engagement, Sa Majesté Impériale le Sultan consent, en outre, d'assigner l'île de Chypre, pour être occupée et administrée par elle.

Article 2

La présente convention sera ratifiée, et l'échange des ratifications aura lieu dans l'espace d'un mois, mais, si faire se peut, plus tôt. En foi de quoi, les Plénipotentiaires de part et d'autre ont signé la présente Convention, en y apposant leurs sceaux.

Fait à Constantinople,

le 4 juin de l'année mil huit cent soixante-dix-huit. »

Il est à noter qu'une annexe à cette convention, signée le 1er juillet, prévoit, outre la répartition des revenus de l'île, que « dans le cas où la Russie restituerait à la Turquie Kars et les autres conquêtes faites par elle en Arménie pendant cette dernière guerre, l'île de Chypre sera évacuée par l'Angleterre, et la Convention, en date du 4 juin 1878, cessera d'être en vigueur. »

Comme on le voit, tout est donc joué à l'avance et le Congrès ne fera qu'entériner. Il y a là un choix politique décisif, puisque l'on sacrifie en pleine connaissance de cause (Gladstone vient de publier sa brochure sur les atrocités bulgares, et l'on se doute bien que tout peut recommencer demain) les intérêts humains et moraux des populations chrétiennes de l'Empire ottoman à la consolidation des positions des Puissances. En échange de l'abandon de Chypre le Sultan se retrouve libre de toute obligation à l'égard des minorités chrétiennes d'Anatolie et l'attitude anglaise à son égard constitue un véritable encouragement à poursuivre la politique dans laquelle il s'est engagé. Pour les Arméniens, en tout cas, rien n'est fait à Berlin pour dissiper les nuages trop nombreux qui sont accumulés sur leur tête.

suite

1881 : Le décret de Mouharrem concède aux porteurs étrangers de fonds turcs, « en vue d'assurer le recouvrement de leurs créances, le droit de faire percevoir sur toute l'étendue du territoire certains revenus déterminés »8 ; en même temps, le recouvrement de ces revenus est abandonné à un organe nouveau et autonome, l'Administration de la Dette publique ottomane. Cet événement capital est la conséquence de la banqueroute de 1875. La désorganisation du système fiscal, l'accumulation des emprunts, l'incapacité à conduire une politique financière rigoureuse, la pression étrangère aussi (par l'effet des concessions de tous ordres obtenues du gouvernement turc) ont abouti à la mise en coupe réglée d'une partie de plus en plus importante des ressources de l'Empire. Et les Puissances refuseront longtemps l'augmentation des droits de douane, dont le taux dérisoire (3 % puis 8 %) empêche l'économie turque de décoller. L'Empire doit rester pour les puissances européennes un terrain de chasse... en attendant le partage.

1889 : Visite officielle de l'Empereur Guillaume II à Constantinople. Ce geste confirme avec éclat le désir de l'Allemagne de se faire une place dans l'Empire : missions religieuses, développement culturel, assistance militaire, concessions de chemins de fer, tout est bon pour créer une influence et des liens aux buts grandioses. Car il ne s'agit de rien de moins que d'investir l'Asie mineure tout entière de l'Anatolie au pétrole du golfe Persique et du Caucase — et cela explique le célèbre toast de Damas (Guillaume II s'y déclare, en 1898, l'ami des 300 millions de Mahométans) comme la prise en main du chemin de fer de Bagdad (le non moins célèbre BBB : Berlin-Byzance-Bagdad, en partie construit entre 1903 et 1914).

1894 : « Le nom vénéré du Sultan est salué avec sympathie et allégresse sur tous les points de notre territoire22», écrit Emile Monvoisin, publiciste français. C'est l'époque où Abdul Hamid jouit à l'étranger d'une belle image : il est l'admirable souverain d'un Etat en plein essor et les troubles des provinces ne sont que des incidents inhérents au maintien de l'ordre, artificiellement gonflés, sinon même provoqués, par des ennemis malveillants. Pour assurer en Europe la couverture financière des emprunts, il faut que les nouvelles de Turquie soient bonnes...

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