1 Moïse

Publié le par Bernard Gasnot

Qui était Moïse ?

Que disent les historiens ?

« Est-il bien vrai qu’il y ait eu un Moïse ? Si un homme qui commandait à la nature entière eût existé chez les Égyptiens, de si prodigieux événements n’auraient-ils pas fait la partie principale de l’histoire de l’Égypte ? » (Voltaire)

Le personnage de Moïse continue de faire rêver : films, comédies musicales, documentaires historiques. Mais qui était Moïse ? Que disent les historiens ? La Bible dit-elle vrai ? Grâce à Philippe Abadie, qui enseigne l’Ancien Testament et l’histoire d’Israël à la faculté de théologie de Lyon
1 – Une question récurrente

La question de Voltaire n’est pas nouvelle. Au Ier s. de notre ère, dans un ouvrage polémique, Contre Apion, l’historien juif Flavius Josèphe a dû répondre à des gens influents d’Alexandrie (Égypte) qui doutaient de l’existence du grand législateur d’Israël. Mais c’est à partir du XVIIe s, avec Spinoza et son Traité théologico-politique (1665) que prit naissance une approche critique des Écritures qui s’interrogeaient sur l’attribution du Pentateuque à Moïse, puis, par contrecoup, sur l’existence de celui-ci et l’historicité des événements de l’Exode.

Le livre et le terrain Il serait trop simple cependant de tout ramener au scepticisme de certains philosophes. Dans son Journal, le Père Lagrange, fondateur en 1890 de l’École Biblique de Jérusalem, s’interroge lui aussi. Au cours d’un voyage au Sinaï dans l’hiver 1893, il est tout à la fois saisi par la beauté des paysages et traversé d’une sorte de découragement :
«Dans mon esprit il se fit comme un discernement dans une question complexe, et il me sembla que le sol lui-même avait son mot à dire à propos de la critique littéraire du Pentateuque. La réalité substantielle des faits relatés dans les quatre derniers livres [Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome] me parut en parfaite harmonie avec la nature du pays, ses aspects, ses cultures, ses traditions Mais d’autre part, le Pentateuque, tel que nous le possédons, est-il le récit historique de ces faits selon toutes ses manières de dire ? Comment faire circuler, non pas dans un désert sans limites et plat comme une feuille de papier, mais dans ces vallées abruptes et sans eau, les millions d’âmes dont parle le texte actuel ? Ne fallait-il pas conclure que les faits parfaitement historiques avaient été comme idéalisés pour devenir le symbole du peuple de Dieu, de la future Église de Dieu ?»
Cette interrogation contient en germe ce qui, plus tard, deviendra La Méthode historique(1903) où l’auteur ose parler de récits « d’allure » historique à propos de certaines pages bibliques. Ce qui lui vaudra alors quelques ennuis de la part des autorités ecclésiastiques !

Pour aborder aujourd’hui le problème entre Bible et Histoire, il nous faut d’abord repérer certaines impasses.

De quelques impasses Qu’on le veuille ou non, évoquer la figure de Moïse, c’est faire venir à la mémoire un certain nombre d’images, depuis le Moïse farouche de Michel-Ange jusqu’à l’improbable double de Ramsès II dans le « péplum » de Cecil B. De Mille, Les dix commandements (1956) ou le dessin animé Le Prince d’Égypte (1998). Or ces images, quelle que soit leur valeur artistique, ne peuvent remplacer la lecture du texte lui-même, avec lequel il y a bien des écarts.

Autre impasse : vouloir à tout prix faire coïncider les données de l’archéologie et le récit biblique. Certains articles de magazine, ouvrages ou reportages télévisés essayent de «prouver» la réalité des faits racontés en avançant des hypothèses plus ou moins hasardeuses : ainsi, pour les uns, la mer Rouge se retirant puis refluant serait un des effets de l’éruption du volcan de l’île Santorin en Méditerranée, (XVe siècle av. J.-C.) ; pour d’autres, il s’agit de l’enjolivement d’un passage périlleux sur les bords marécageux de la mer Serbonis (près du Delta du Nil). L’ouvrage plusieurs fois réédité de Werner Keller, La Bible arrachée aux sables est typique. Deux exemples :

Pour expliquer l’origine de la manne Keller s’appuie, entre autres, sur l’explication «scientifique» d’un botaniste prétendant que la manne «était le produit d’une sécrétion du tamarix (ou tamaris) se produisant à la suite de la piqûre d’une cochenille spéciale à la région du mont Sinaï». Le phénomène, confirmé par une observation sur place, est présenté photos à l’appui.

L’épisode du «Buisson ardent» est rationalisé sans tenir aucun compte du genre «épiphanique» (manifestation divine) du récit. S’appuyant là encore sur des botanistes, Keller constate qu’ «il existe, au vrai sens du mot, des buissons ardents dans la nature, des plantes contenant une proportion élevée d’huiles éthériques. Ces plantes s’allument souvent d’elles-mêmes, le mélange de gaz et d’air s’enflammant au soleil quand il n’y as pas de vent ; en pareil cas, le buisson ne se consume pas».

Ces explications sont pathétiques. Sous prétexte de sauvegarder l’essentiel – l’historicité des faits relatés par le récit – on en vient à neutraliser la nature même de ce dernier. En quoi l’existence «vraie» d’un buisson ardent permet-il de comprendre le sens profond de la relation que Dieu établit avec Moïse ? «Inconsciemment, ce type de lecture concordiste amène à ne considérer comme vrai que ce qui est humainement acceptable et vérifiable. Sous prétexte de sauver la Bible, on y supprime tout ce qui peut apparaître en dehors des normes humaines ; la Révélation biblique ne devient acceptable que si elle peut être vérifiée humainement ! Quel paradoxe !»

Une dernière impasse peut être attribuée à la force du «mirage» égyptien. La civilisation de l’ancienne Égypte fascine – et la splendeur des ruines et trésors découverts depuis deux siècles n’y est pas pour rien. Mais – et Voltaire a raison – on n’a jamais prouvé un quelconque rapport entre Moïse et Ramsès II. Pourquoi certains ont-ils voulu le faire ? Il se trouve que Ramsès II a l’un des plus longs et glorieux règne de l’histoire égyptienne (70 ans). Et que Moïse se soit affranchi de ce soleil pharaonique donne de l’éclat à la naissance du peuple hébreu. Mais, mais… pas l’ombre d’un indice dans la documentation qui nous est parvenue ! On a beau jeu d’avancer que tout a été détruit (comme le dit le film de Cécil B. De Mille), qui peut le vérifier ?

La force du mirage continue aujourd’hui. Récemment, Messod et Roger Sabbah, dans Les secrets de l’Exode (livre paru en 2000, réédité en «poche» en 2003), ont mis en valeur des analogies entre la forme des lettres dans l’alphabet hébreu «carré» et celle de l’écriture égyptienne hiéroglyphique. Ils ont conclu que le monothéisme biblique est issu du monothéisme du pharaon Aménophis IV, dit Akhénaton (XIVe s. av. J.-C.). Au final, Abraham est identifié à Akhénaton et Sarah à Néfertiti. Moïse aurait été à l’un de ses officiers qui, fuyant la répression qui a suivi la mort d’Akhénaton, a trouvé refuge avec d’autres fidèles monothéistes en terre de Canaan…

Tout ici est faussé, à commencer par la comparaison entre l’écriture hiéroglyphique du Nouvel Empire égyptien (XVIe - XIe s. av. J.-C.) et l’écriture hébraïque «carré» du Ve s. av. J.-C. ! Quant au rapprochement entre le «monothéisme» d’Akhénaton et celui de la Bible, il est superficiel. Le monothéisme biblique «est d’abord un monothéisme ‘politique’, qui confronte le ‘vrai’ et ‘seul’ Yhwh – un Dieu de la Promesse et de l’Alliance dans l’histoire – avec les dieux des autres peuples, tandis que le ‘monothéisme’ [d’Akhénaton] confond l’unité de Dieu et celle de l’univers dans une perspective radicalement anhistorique.


On ne le dira jamais assez : vaine est la tentative de demander à l’archéologie de prouver – ou, à l’inverse, de contredire – l’authenticité des Écritures : «L’archéologie ne peut prouver quoi que ce soit en matière de vérité de la Bible, car celle-ci se situe sur un autre plan, celui d’une révélation de Dieu aux hommes» (Jacques Briand). Que peut faire l’archéologie ? Tout au plus éclairer un contexte matériel et établir les caractéristiques générales d’une époque ou d’une civilisation. Ce qui n’est jamais facile, tant est complexe l’interprétation des données archéologiques.

Cette première conclusion invite donc à s’interroger non seulement sur les rapports entre Bible et Archéologie, mais surtout sur la façon dont les Anciens – et la Bible est un texte antique – rapportaient leurs propres traditions historiques.

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