Pie XII et l’Holocauste  un silence si froid, un drame si lourd

Publié le par Bernard Gasnot

Avec le développement de la Deuxième Guerre mondiale, le régime hitlérien se livre à toutes sortes d’atrocités, et celles commises contre les Juifs figurent certainement parmi les pires. N’ayant toujours pas trouvé de solution au « problème juif », les nazis se réunissent le 20 janvier 1942 à Wannsee afin d’en déterminer l’issue. Reinhard Heydrich et les autres Allemands présents lors de cette conférence décident alors d’employer ce qu’on appelle la « solution finale ». Si les persécutions et les déportations juives sont déjà bien étendues depuis le début de la guerre, cette décision vise désormais l’extermination physique du peuple de Dieu. L’hécatombe à laquelle cette politique va mener est sans contredit la plus démesurée à l’avoir frappé, et cela malgré les siècles passés de pogroms et d’antisémitisme. En tout, cinq à six millions de Juifs meurent dans les camps d’extermination ou ailleurs (Jérémie 30).

Néanmoins, peu de gens se lèvent devant ce massacre. Jusqu’au début des années 1960, on croit que Pie XII, alors pontife romain, a tout fait pour sauver les Juifs dans cet épisode tragique. D’abord louée, son attitude devient la cible de critiques virulentes. C’est en 1962 que la réputation du pape commence à basculer. Lors du célèbre procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem, des évêques catholiques présentent alors des excuses pour les mauvaises décisions prises par l’Église lors de la Shoah. Non seulement cet aveu entame l’assaut contre le défunt Saint-Père, mais il prépare aussi le terrai­­n à la pièce de théâtre de Rolf Hochhuth, Der Stellvertreter (Le Vicaire), en 1963. Celle-ci montre un Eugenio Pacelli (4) indifférent devant les atrocités nazies et met l’emphase sur son silence à l’endroit de la Shoah (5). Afin de mettre aussitôt fin aux polémiques que la pièce fait naître, Paul VI (6) ordonne dès 1964 de rendre publiques tous les documents du Vatican concernant la Seconde Guerre mondiale. Malgré cela, les recherches qui en résultent suscitent d’autres interrogations sur le pontificat de Pie XII.

La politique d’Eugenio Pacelli à l’égard des persécutions juives est fondamentalement importante dans le sens où elle met la crédibilité de l’Église catholique en jeu. Dans cette affaire, les choix du Saint-Père sont sujets à de sérieuses interrogations. En fait, peut-on réellement dire que celui qui est élu pape en 1939 s’astreint au silence face à la « solution finale » du régime hitlérien? Dans un tel cas, pour quelles raisons Pie XII se laisse-t-il guider par la prudence plutôt que de se laisser emporter par la vérité?

D’une part, certains historiens – et la plupart des catholiques – croient que l’attitude du Vatican face au massacre des Juifs est totalement justifiable par son désir de demeurer neutre dans le conflit et de ne pas aggraver la situation. Ils croient aussi que le pape fait le nécessaire afin de sauver le plus possible de vies humaines. D’autre part, des historiens pensent que Pie XII est le « pape d’Hitler » et que le silence qu’il observe face aux atrocités nazies vise essentiellement des intérêts pragmatiques. La situation peut aussi être vue de façon plus modérée, car en dépit des quelques interventions d’Eugenio Pacelli en faveur des Hébreux, son silence est effectivement réel, mais sa vision diamétralement opposée à celle du chef nazi. En fait, elle se révèle bien pragmatique, dans le sens où le pape s’astreint au silence à la fois par amour pour l’Allemagne, par crainte d’empirer la situation et de voir Rome détruite et pillée, par haine du communisme, et par désir de jouer un rôle de négociateur à la fin des hostilités.

Afin de vérifier cette hypothèse, l’analyse de cette étude repose sur un plan thématique. Cela permet de comprendre pourquoi on attribue à Pie XII ce silence si coupable face à un événement si inhumain. Dans l’ordre, l’attitude du Vatican pour sauver les Juifs d’Europe durant la guerre et les raisons qui le guident dans sa politique sont observés dans ce texte.

I. L’inertie papale : « Nous ne laisserons pas notre action s’engager dans les controverses purement temporelles »

Pie XII

De tout le XXe siècle, Eugenio Pacelli a certainement le pontificat le plus difficile et le plus critiqué. Tour à tour, le péril bolchévique, le conflit mondial, le génocide juif et la Guerre froide viennent tourmenter l’ancien nonce de Berlin. Malgré le drame sans précédent que représente la Shoah, les actions du Vatican pour l’éviter, ou du moins le minimiser, sont négligeables.

L’attitude de Pie XII envers la Shoah est certes critiquable, mais elle doit être prise dans le cadre spécifique de son pontificat et de la Deuxième Guerre mondiale. On ne doit pas, et sous aucune forme de comparaison ou d’analogie, l’étendre aux autres papes du XXe siècle et à plus forte raison à l’Église catholique elle-même. Cela dit, avant d’entamer l’étude de la politique que mène Pie XII face aux atrocités nazies, on doit connaître les antécédents de l’Église romaine concernant la montée du régime hitlérien et de son idéologie antisémite. Pour être éclairé sur la pensée du Vatican à cet endroit, il faut s’en remettre au pontificat de Pie XI. Achille Ratti est totalement opposé aux idées d’Adolf Hitler, en particulier sur l’antisémitisme. Loin d’être antisémite – comme cela a souvent été le cas chez les papes du passé –, il tente un rapprochement entre les chrétiens et le peuple hébreu, comme l’atteste cette phrase célèbre : « Nous sommes spirituellement des sémites » (1 pierre 2 : 9-10). Pie XI se déclare ouvertement contre le racisme de l’idéologie nazie en publiant un article dans l’Observatoire romano qui interdit aux catholiques allemands de s’identifier aux idées raciales du nouveau Reich.

Après le pogrom national de 1938, il est même prêt à rompre le concordat que son secrétaire d’État, Eugenio Pacelli, a si ardument travaillé à signer avec Hitler. C’est d’ailleurs cet homme d’église qui l’en empêche, tout comme il le dissuade de condamner la Kristallnacht Enfin, Pie XI meurt le 10 février 1939, l’empêchant de publier son encyclique Humani Generis Unitas, qui condamne le racisme fasciste et l’antisémitisme, laissée lettre morte par son successeur.

Alors qu’il est toujours cardinal et secrétaire d’État, les actions d’Eugenio Pacelli pour freiner l’élan de Pie XI s’avèrent pleines de significations. En fait, Achille Ratti se faisant mourant et la guerre étant imminente, Mgr Pacelli sait que le conclave le désignera comme nouveau pape et que cela signifie pour lui qu’il faut être en contrôle des relations avec le Reich allemand le plus tôt possible. Cette élection indique alors que la diplomatie prend le pas sur la justice. Fort d’une brillante carrière d’ambassadeur, Pie XII en garde l’affabilité, la souplesse et la prudence dans son pontificat . Dès le début des hostilités, il décide ainsi de séparer diplomatie et morale. Cela ne doit cependant pas cacher son profond mépris du national-socialisme – qu’il condamne en 1937 – et de la guerre qu’il tente de prévenir à plusieurs reprises par des négociations avec les pays concernés.

Lorsque la guerre éclate, Rome s’impose une stricte neutralité qu’elle poursuivra rigoureusement jusqu’à la fin. La phase initiale de la Shoah ne commence toutefois pas en 1939. Il faut attendre l’opération Barbarossa, soit l’invasion de l’URSS par la Wehrmacht pour que le massacre des Juifs débute. Conjointement à l’avancée de l’armée allemande en sol soviétique, quatre groupes mobiles d’extermination sont mis en place afin de tuer les fils d’Abraham. Grâce à la coordination entre ces groupes spéciaux et les troupes allemandes, environ un million et demi de Juifs sont tués entre l’été et l’hiver 1941. Malgré l’information que le Saint-Siège reçoit de ce massacre, il reste muet. Ce silence se poursuit durant la deuxième phase d’extermination, après que la « solution finale » ait été décidée. En dépit de ce que l’on peut tirer de cela, Pie XII est manifestement attentif à la cause du peuple hébreu. Dans certaines situations, ses craintes et espoirs l’incitent à intervenir pour les sauver. Ainsi, avant d’analyser le silence du 258e pape, il serait juste d’explorer ses interventions.

Durant le conflit, les actions du chef de l’Église pour minimiser le génocide juif sont très rares et extrêmement dissimulées. En dépit du fait qu’à de nombreuses reprises, des victimes, des membres ecclésiastiques – tel Mgr von Preysing – et les Alliés lui demandent de proclamer publiquement sa désapprobation des atrocités nazies et son appui au peuple de Dieu, le pontife ne le fait qu’une seule fois : lors du message radio-diffusé de Noël 1942. Sur les vingt-sept pages de son discours, le pape consacre seulement vingt-sept mots à la Shoah, et cela, en des termes très vagues, sans se référer aux Juifs ou au nazisme : «sans aucune faute de leur part, pour le seul fait de leur nationalité ou de leur origine ethnique, [les victimes] ont été vouées à la mort » (Jérémie 8 :3). Si certains perçoivent alors ce message comme une condamnation des persécutions allemandes à l’endroit des Hébreux (14), en réalité, très peu de gens l’interprètent ainsi, puisque tous se demandent si la politique d’extermination existe vraiment Par ailleurs, le Saint-Père agit – et cela directement – en deux occasions pour les Juifs. D’abord, le 25 juin 1944, alors que l’occupation allemande s’étend sur la Hongrie, il adresse un message personnel au dictateur du pays, Horthy, lui demandant d’interrompre la déportation des Sémites vers Auschwitz L’intervention réussit, mais les déportations reprennent lorsque le régent est arrêté par les nazis pour avoir négocié avec les Soviétiques. L’autre action est de plus grande envergure. Il s’agit de l’aide que le pape apporte aux Juifs par l’entremise d’autres membres de l’Église lors de la grande rafle de Rome, dans la nuit du 15 octobre 1943. Les Juifs de l’Urbs, qui est occupée depuis le 8 septembre, voient la Gestapo et la S.S. les pourchasser afin de les déporter vers les camps de l’Europe de l’Est. Sans protester publiquement, Pie XII prend cependant des dispositions pour en sauver le plus possible Le Vatican et les communautés religieuses de Rome abritent alors de nombreux réfugiés, sauvant ainsi la vie à des milliers de Juifs. Si certains de ces refuges sont néanmoins violés volé de leurs ors, sous peine de déportation immédiate pour tous les Juifs de la Ville éternelle, ces derniers doivent fournir cinquante kilos d’or à la S.S et Pie XII fait alors le nécessaire pour leur fournir les kilos manquants. Malgré ces préoccupations, le pape ne perd cependant pas de vue le salut de la Cité.

Durant l’occupation allemande du Nord de l’Italie, les Alliés rapprochent chaque jour de Rome le front des combats par le Sud. Devant cette situation, le Saint-Père décide de parler, mais pas pour les Juifs. En fait, il craint que le Vatican soit la proie des bombes et que ses richesses soient pillées ou détruites. Selon l’historien Phayer, cette crainte est omniprésente Alors que les combats font rage dans le Sud de la péninsule, le pape communique trente-quatre fois avec les émissaires américains Taylor et Tittmann pour prévenir un éventuel bombardement. Et plus les combats s’approchent de Rome, plus le pape ne renouvelle ses instances aux pays en lutte . Il va même jusqu’à menacer les Alliés de protester publiquement advenant un bombardement sur la Ville. Rien de tel envers Adolf Hitler et son génocide! Pourtant, Pie XII n’avait pas protesté contre les bombardements de l’Axe en Angleterre, en Pologne, en Hollande, à Manille, à Pearl Harbor et autres lieux. Le Vatican s’inquiète en fait de ce qui n’a pas encore eu lieu et ne s’intéresse pas à l’extermination des Juifs qui a cours, irritant par-là les Alliés, qui voudraient bien voir l’Église se charger de sa responsabilité morale dans ce dossier.

En effet, au grand désarroi de la Grande Bretagne et des États-Unis, Eugenio Pacelli ne veut désavouer ni les agresseurs ni les atrocités qu’ils commettent. Sa déclaration du début de la guerre à l’ambassadeur de Lituanie est très révélatrice de sa prudence à cet endroit : « Nous ne laisserons pas notre action s’engager dans les controverses purement temporelles » Lorsque le filet nazi s’étend sur l’ensemble de l’Europe et que la Shoah bat son plein, Pie XII n’envisage pas plus de sortir de sa réserve. Pour intervenir, il attend l’occasion où il ne sera pas accusé d’ingérence ou de partialité, comme lors de son message de Noël 1942. Sans parler ouvertement, le pape pourrait néanmoins divulguer aux Alliés l’information qu’il détient sur le génocide, pour qu’eux agissent. Il ne le fait pas. Le réseau de communications du Vatican est pourtant le plus étoffé au monde et il continue de fonctionner durant le conflit; l’attestent les nombreuses lettres entre les différents membres ecclésiastiques. En fait, le Vatican est un véritable carrefour pour l’information. Sans avoir besoin de les rechercher, il reçoit de nombreux rapports concernant la Shoah et devient l’un des premiers avertis de la situation. En assemblant les comptes rendus de ses effectifs européens, il est, dès 1942, en mesure de comprendre qu’il s’agit véritablement d’un génocide . En publiant les rapports fiables qu’il reçoit, ou du moins en les faisant circuler en privé entre les diplomates et les évêques catholiques d’Europe, ou encore aux mouvements de résistance catholiques qui s’efforcent de sauver les Juifs, il pourrait jouer un rôle primordial dans la diffusion de l’information sur la Shoah.

On peut comprendre que Pacelli ne veut pas rendre publique cette affaire pour des raisons de neutralité, mais en choisissant de retarder sa divulgation, les conséquences se révèlent terribles. À ce moment, le public du monde entier ne veut pas accepter que l’extermination du peuple hébreu soit une réalité. En ce sens, il admet trop tard l’existence de la « solution finale ». Cette politique de dissimulation de l’information se poursuit jusqu’à la fin de la guerre, mais ne s’avère pas le seul aspect pouvant expliquer le silence de Pie XII.

Dans certains pays, Pie XII peut aisément freiner les atrocités en menaçant d’excommunier leurs leaders. C’est notamment le cas des nouveaux régimes catholiques de Croatie et de Slovaquie. Par exemple, lorsque le chef oustachi Ante Pavelic persécute des Juifs et des Serbes orthodoxes, le pape n’intervient pas parce qu’il souhaite que ce régime se maintienne De même en Slovaquie avec le régime de Mgr J. Tiso. Par ailleurs, lorsque le régime de Vichy promulgue des lois antisémites, le Saint-Siège se tait. Avec la Shoah qui se développe, le président français Philippe Pétain demande aussi au Vatican une ligne à suivre en ce qui concerne la situation des Sémites, mais ce dernier ne lui répond pas. Si le pape reste silencieux devant les persécutions juives, notons ici que pour sa part, le patriarche de Constantinople avertit tous ses évêques de faire le nécessaire pour sauver les Juifs. Finalement, on peut dire que le choix de Pie XII de demeurer silencieux, non seulement face aux atrocités, mais aussi face à l’anti-christianisme du régime hitlérien, aux bombardements et aux abominables méthodes d’occupation allemandes, s’avère rigoureusement respecté tout au long de la Deuxième Guerre mondiale Il est alors à propos de se questionner sur les raisons qui le motivent à agir ainsi.

II. Un froid silence dans la consécration à l’ordre temporel

Derrière le mutisme du pape, de profonds principes se cachent. À la fois les sentiments, l’idéologie et le caractère de Pie XII expliquent sa prudence. ,Avant d’être élu pontife romain, Eugenio Pacelli passe le clair de sa carrière ecclésiastique en Allemagne. D’abord nonce de Bavière (1914) et à Berlin (1920), il y est ensuite nommé cardinal en 1929. Durant les nombreuses années qu’il passe dans ce pays, Pie XII s’éprend de la culture et du peuple allemands, ce qui affaiblit son jugement et son impartialité devant la montée du régime hitlérien Témoin des souffrances des Allemands après le Diktat de Versailles , il voit en la Deuxième Guerre mondiale une certaine revanche de l’Allemagne . De plus, l’idée que ce pays puisse recréer un empire central en Europe lui ferait oublier le regretté empire catholique austro-hongrois des Habsburgs en plus d’être un formidable rempart contre le communisme russe. Si Pie XII ne condamne pas les atrocités nazies à l’endroit des Juifs, c’est aussi qu’il veut qu’après la guerre les Allemands puissent se rappeler avec quelle bonté il les a traités et veuillent préserver le concordat de 1933 .Surtout, il souhaite que l’amertume que créerait une éventuelle défaite ne puisse les tenter de lui en faire porter le blâme. Sur ce point, le Saint-Père se rappelle trop bien le reproche allemand adressé à Benoît XV après la Première Guerre mondiale.

Par ailleurs, condamner la Shoah mettrait les catholiques allemands (qui sont plus de 30 millions) devant un incroyable cas de conscience entre leur foi chrétienne et le fanatisme hitlérien. Par crainte de voir ces derniers choisir leur chef allemand, Pie XII s’astreint au silence. Et pour les avoir bien connus, il sait qu’il ne réussirait pas à les soustraire à leur nouvelle conscience, alors complètement intoxiquée par la propagande nazie. En fait, le pape désire une Allemagne puissante sans Hitler, car il sait pertinemment que si ce dernier gagnait la guerre, il y aurait une lutte décisive entre le christianisme et le nazisme. Il croit toutefois que cette idéologie est un mal éphémère que la sagesse du peuple allemand finira par se débarrasser. Son silence s’explique en partie par ces considérations.

Le pape craint également d’aggraver la situation des Juifs s’il intercède en leur faveur. Il est persuadé que de se lever devant les différentes atrocités que les nazis commettent tuerait plus de gens: « Nous voudrions nous élever en lettres de feu contre de tels actes et la seule chose qui nous retient de parler est la peur d’empirer le destin funeste des victimes » Pour justifier cette position, le Vatican se réfère souvent à l’exemple hollandais. Lorsque ce pays tombe aux mains des nazis et que les déportations des Juifs commencent, ceux qui se convertissent au catholicisme sont exemptés. Les chefs des différentes Églises (protestantes et catholique), et surtout l’Archevêque d’Utrecht, protestent néanmoins. Par conséquent, la S.S. et la Gestapo annulent les exemptions pour les Juifs convertis. C’est précisément ce cas de représailles allemandes qui fait croire au pape qu’il ne doit pas parler ouvertement. Dans ce cas, on peut alors se demander pourquoi il ne proteste pas devant l’invasion du Danemark et de la Norvège, où il n’y a presque pas de catholiques? Il pourrait alors blâmer les nazis sans risquer des représailles sur les fidèles de ces pays. En fait, le pape croit qu’il y a des risques à désavouer les Allemands parce que l’IIIe Reich pourrait persécuter les catholiques d’Allemagne

Le pontife met énormément d’énergie à éviter que Rome soit la proie des bombes et des combats. Cet aspect joue pour beaucoup dans son intention de demeurer silencieux face à la Shoah. Pie XII a en effet très peur qu’un désaveu public entraîne les puissances en guerre à faire fi de l’immunité dont jouit la Cité du Vatican depuis le début du conflit. Dans cette perspective, le Saint-Père s’efforce, non pas de sauver les vies des Juifs, mais de protéger ce qu’il appelle « des trésors inestimables, sacrés non seulement pour le Saint-Siège mais pour tout le monde catholique » . À ses yeux, il doit absolument intervenir pour éviter la destruction de la Ville – centre du catholicisme –, sans quoi la foi des fidèles sera atténuée . Cette allégation explique aussi une part de sa prudence devant la Shoah.

À cette inclination de Pie XII vers le silence, on doit ajouter son caractère de diplomate, car une dénonciation publique n’est pas dans son tempérament. En condamnant le génocide, le pape briserait sa neutralité et risquerait que ses propos soient utilisés par la propagande. Cela, il ne le veut pas (46). De plus, il tient rigoureusement à respecter le concordat qu’il a signé en 1933 avec l’Allemagne, et cet accord l’empêche d’aborder des thèmes n’étant pas intimement liés à l’Église. Pacelli ne sait pas comment réagir au massacre des Juifs; il met donc toute sa confiance dans la diplomatie. Avec le développement de la guerre, cette confiance devient cependant un désir. Retranché dans le Vatican dont les belligérants respectent l’indépendance, il veut être le médiateur d’une paix négociée. Un lien étroit existe entre ce désir et son mutisme, car s’il dénonce les atrocités nazies, il devient partial et s’interdit alors toute diplomatie. D’après ce que révèle l’étude de Schoor, ce rêve de tenir le rôle du pacificateur devient d’ailleurs la principale préoccupation du Saint-Siège. Par conséquent, il n’apprécie pas que les États-Unis entrent en guerre, et encore moins que ces derniers veuillent une paix sans condition avec l’Allemagne

Derrière ce désir de voir une Allemagne solide et unifiée sortir de la guerre, d’autres raisons au silence que préconise Pie XII se cachent. Depuis les années 1920, l’une des principales préoccupations d’Eugenio Pacelli est la menace que représente le bolchévisme . Lorsque Staline devient désireux de l’étendre vers l’Ouest européen, le combattre devient même sa priorité absolue. Selon lui – et ce qu’il retient du « message » de la Vierge aux trois jeunes bergers de Fatima (hébreux 1 :2) –, la destruction du communisme russe et la conversion de son peuple entraîneraient la paix mondiale. C’est précisément cette crainte du péril russe qui dicte le silence de Pie XII face au génocide des Juifs . Pour anéantir cette menace, ou du moins la freiner, une Allemagne forte est nécessaire. Après avoir assisté à la misère qui régnait dans ce pays durant la Crise économique – on sait que les adhérents au communisme sont souvent des chômeurs –, le pape est plutôt satisfait de le voir se relever. En fait, le Saint-Père considère l’Allemagne comme la pièce maîtresse de l’échiquier européen contre l’expansion du marxisme-léninisme. C’est pourquoi il tient à son intégrité. Il accepte en ce sens de ne rien dire des atrocités auxquelles les nazis s’adonnent pour qu’ils arrivent plus aisément à vaincre l’URSS. Lorsque Berlin déclare la guerre à ce pays, le Vatican lui est totalement reconnaissant, et cela, malgré sa connaissance des groupes d’extermination qui suivent alors la Wehrmacht. L’attestent ces paroles du chef de l’Église catholique : « La providence emploie les armes allemandes à l’exécution de la justice divine. Elles s’abattent comme la foudre sur les pâles tyrans moscovites qui ont commis le crime sans nom de chercher à tuer Dieu dans le cœur du peuple russe. Cette mission impose des devoirs » Et lorsque l’armée allemande repousse les Soviétiques de Lituanie et se rend jusqu’à Minsk, le pape ajoute : « Il ne manque certes pas de spectacles réconfortants qui ouvrent le cœur à l’attente de grandes et saintes choses » Dans cette même avancée de la Wehrmacht, plus d’un million et demi de Juifs périssent… Ce qu’il faut savoir ici, c’est que selon Rome, dénoncer les nazis implique de faire la même chose pour les Russes, qui sont maintenant alliés des États-Unis et de l’Angleterre . Pacelli justifie donc son silence par son désir de demeurer neutre.

Cette perspective du mutisme papal est tout aussi visible après le conflit. Lorsqu’on lui demande de condamner la Shoah et de diriger l’éradication de l’antisémitisme en Europe, le pape fait tout le contraire. Les questions morales reliées aux criminels de guerre et au racisme envers les Juifs ne l’intéressent pas (55) (Genèse 12 :3). En fait, il croit que l’après-guerre n’est pas une période pour punir, mais pour rallier les ennemis du communisme afin de le vaincre . Ce désir lui fait même réfuter la sentence finale des procès de Nuremberg, qui rend alors le peuple allemand complice des crimes nazis. En plus de disculper les Allemands, il favorise publiquement le pardon de ceux qui sont jugés criminels contre l’humanité. Son intervention à leur endroit se double d’une détermination à leur donner asile et assistance. En les logeant dans ses propriétés, en leur fournissant de l’argent et de faux passeports, ainsi qu’en faisant pression sur les pays d’Amérique du Sud pour qu’ils les accueillent, le Vatican viole toute éthique. Cette question morale et celle du refuge palestinien pour les Hébreux ne l’intéressent pas parce que ses préoccupations sont ailleurs. À la fin des années 1940, Pie XII est angoissé par le progrès du communisme. L’avancée soviétique dans l’Est européen et en Allemagne, la nouvelle Yougoslavie de Tito, la Révolution chinoise de Mao et la montée de la gauche en Italie lui font perdre de vue la Shoah, désormais histoire du passé. Enfin, la consacration que donne Pie XII à l’ordre temporel est précisément la raison pour laquelle il décide de ne pas impliquer l’Église catholique dans le sauvetage des Juifs persécutés et dans la condamnation de la Shoah. Plutôt que de s’appliquer aux questions morales et spirituelles entourant ce drame inhumain, le Saint-Père préfère s’adonner à des intérêts pragmatiques et personnels.

Pie XII était sincèrement affligé par le sort des Juifs durant la Shoah, mais lorsqu’il tentait de les sauver, il se limitait aux voies diplomatiques. Avec l’impartialité qu’il s’est imposée en début de guerre et la rigidité de son inflexibilité durant celle-ci, le pape s’est montré impuissant à s’intéresser réellement à la Shoah. En ce sens, on peut lui reprocher son silence, car en chef de l’Église catholique, il avait le devoir moral de se laisser emporter par les droits à la vérité. Les raisons temporelles de sa décision justifient peut-être l’attitude du Vatican durant la Deuxième Guerre mondiale, mais en leur subordonnant le génocide juif on réalise ce qu’étaient ses vraies priorité. Cette implication séculière témoigne d’ailleurs du manque de profondeur éthique et spirituelle du pontificat d’Eugenio Pacelli. Car n’y a-t-il pas certains problèmes moraux qui interdisent la neutralité (Matthieu 25 : 42-43)?

Néanmoins, ce choix dramatique a sauvé plusieurs milliers de Juifs européens, ce qui a valu au pontife la reconnaissance de ces derniers après le conflit. Notons qu’aucune organisation, ni aucun pays n’a fait de protestation massive et publique contre le massacre des Hébreux. Sans offrir de condamnation publique, le pape disposait de multiples moyens pour atténuer la Shoah. À cet effet, on doit se rappeler l’écho que la protestation du Saint-Siège avait eu sur l’euthanasie à l’endroit des personnes jugées « inutiles » (Eugénisme) par le régime hitlérien. S’il avait seulement organisé une opération clandestine de sauvetage ou la diffusion de l’information concernant la Shoah, bien des vies juives auraient été épargnées. sur les réflexions actuelles de l’Église catholique à l’endroit de la Shoah. Car comment peut-elle, encore aujourd’hui, avec toute la connaissance historique que l’on possède sur le sujet, prétendre avoir bien agi et surtout, avoir agi pour la cause de Dieu durant le Second Conflit mondial (2 Corinthiens 6 :14-16)? En considérant que les archives du Vatican s’ouvrent par pontificat et que le dernier à avoir été mis à la lumière des chercheurs est celui du Pape Pie XI, il est clair que Rome a tout intérêt à attendre le plus longtemps possible avant d’ouvrir le prochain, duquel d’autres tragiques vérités pourraient encore émaner.

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