Les attentats du 11 mars 2004 à Madrid  autre document

Publié le par Bernard Gasnot

À l’instar des attaques du 11 septembre 2001 contre le WTC et le Pentagone, les attentats du 11 mars 2004 à Madrid ont donné lieu à l’apparition de nombreuses remises en cause de la « version officielle » de ces faits, des critiques que leurs adversaires ont qualifiées, en Espagne comme aux États-Unis, de « théories de la conspiration ». Ce sont ces critiques, très peu connues en France, que nous nous proposons d’examiner dans le présent essai. Cependant, il nous faudra commencer par exposer succinctement les principaux faits relatifs au 11-M1, un événement majeur dans l’histoire récente de l’Espagne mais dont il ne reste sans doute plus grand-chose dans la mémoire commune des Français.

Les faits

· On cite souvent le chiffre de 192 morts, en ajoutant à la liste le nom de ce membre du GEO

Le 11 mars 2004, à 7 h 37, le sixième et dernier wagon d’un train de banlieue parti d’Alcalá de Henares à 7 h 01 explose en gare d’Atocha. À 7 h 42, c’est le quatrième wagon qui explose à son tour. À 7 h 39, le train parti à 7 h 05 d’Alcalá en direction de la gare de Chamartin est touché à hauteur de la rue Téllez. Deux autres bombes explosent à 7 h 38 à bord d’un train arrêté à la gare d’El Pozo del Tío Raimundo. Enfin, un quatrième attentat frappe un train à Santa Eugenia. Le total des victimes de ces attentats est de 191 morts et plus de 1 800 blessés. Le pays n’a rien connu de comparable en temps de paix civile et, dans l’Europe contemporaine, seul l’attentat commis en décembre 1988 contre un avion de la compagnie Pan Am, au-dessus du village écossais de Lockerbie, a causé plus de victimes mortelles. Toutefois, l’attentat qui ressemble le plus, en Europe, à celui du 11 mars est celui qui frappa la gare de Bologne le 2 août 1980, vraisemblablement commis par des militants nazis-fascistes.

1. La première version des faits

Dans un premier temps, l’ETA est désigné presque unanimement comme responsable des attentats, y compris au Pays basque. Pourquoi cette hypothèse ?

D’abord, on rappelle qu’il y a eu déjà un précédent, le massacre du 19 juin 1987 à Barcelone, où une voiture piégée causa la mort de 21 personnes.

Ensuite, il y a la proximité des élections législatives et on s’attendait à ce que l’ETA essaie de les perturber par des attentats, comme elle l’avait fait précédemment.

Peu avant, en décembre 2003, la police a évité un attentat dans la gare de Chamartín et, en février 2004, la garde civile a intercepté une fourgonnette chargée de plus de 500 kg d’explosifs, supposée servir à provoquer un attentat à Madrid.

Ces soupçons ont été renforcés par une (fausse) information selon laquelle l’explosif des « trains de la mort » serait de la Titadine, la dynamite utilisée par l’ETA depuis plusieurs années.

Cependant, certaines des caractéristiques de l’attentat ne coïncident pas avec le modus operandi de l’ETA. Exception faite de la tuerie de Barcelone, il n’est pas dans ses habitudes de commettre des attentats de masse et, de plus, les etarras ont l’habitude de prévenir avant l’explosion d’une bombe. Enfin, les commandos de l’ETA sont composés tout au plus de trois ou quatre personnes : or l’attentat de Madrid a dû être commis par une dizaine de personnes.

2. La fourgonnette Kangoo et la piste islamiste

Cette première conviction est partagée par la quasi-totalité des Espagnols qui s’expriment dans les médias, à l’exception du dirigeant de la branche politique de l’ETA, Arnaldo Otegi, lequel déclare qu’il faut chercher ailleurs les responsables, en citant la « résistance arabe » comme possible auteur de la tuerie. Cette conviction quasi générale va cependant évoluer très vite, grâce aux avancées rapides de l’enquête. Vers 10 h 50, un habitant d’Alcalá de Henares appelle le commissariat de la ville pour l’informer que, le matin même, tout près de la gare, il avait vu trois individus sortir d’une fourgonnette Renault Kangoo : leur habillement, inapproprié pour la saison, avait attiré son attention. La police prend l’information d’autant plus au sérieux que trois des quatre trains cibles des attentats étaient partis de la gare d’Alcalá. Les enquêteurs notent qu’il s’agit d’une voiture volée fin février, sans que la plaque d’immatriculation ait été changée, contrairement aux usages de l’ETA. Après une première inspection rapide, menée par les Tedax (techniciens spécialisés en désactivation d’engins explosifs) et une unité canine, qui a pour but de s’assurer qu’il ne s’agit pas d’une voiture piégée, on transfère la Kangoo à Madrid. À partir de 15 h 30, elle est fouillée par des fonctionnaires du commissariat général et les Tedax. On y découvre six détonateurs, des restes « minimes » d’un explosif identifié, après analyse, comme de la Goma-2 Eco, une dynamite que l’ETA n’utilise plus depuis longtemps, et enfin, une cassette avec une étiquette écrite en caractères arabes. Il s’agit d’un enregistrement de certains versets du Coran. Enfin, l’examen des détonateurs montre qu’ils n’ont aucun rapport avec ceux que l’ETA emploie habituellement. Les enquêteurs disposent par conséquent d’une série d’informations qui invalident l’hypothèse admise par tout le monde, ou presque, le matin du 11 mars.

3. La mochila de Vallecas

L’autre découverte qui va mettre la piste islamiste au premier plan a lieu dans le commissariat du quartier madrilène de Vallecas : elle concerne ce qu’on va appeler, improprement, la « mochila [le sac à dos] de Vallecas ». Après le massacre, la police a trouvé deux engins intacts que la tentative de désactivation conduite par les artificiers fait exploser. Dans la nuit du 11 au 12, des agents du commissariat de Vallecas qui trient les objets trouvés à la gare d’El Pozo découvrent un sac de sport contenant une matière explosive, un détonateur, 600 grammes de vis et de clous et un téléphone mobile. Il s’agit donc de la troisième bombe qui n’a pas explosé, et, contrairement aux deux autres, celle-ci va être correctement désactivée. Le détonateur est du même type que ceux qu’on a trouvés dans la Kangoo et l’explosif n’est pas de la Titadine mais bel et bien de la dynamite Goma‑2 Eco. Le téléphone mobile utilisé comme minuteur pour activer la bombe est également analysé et c’est cette pièce qui va conduire les enquêteurs sur la piste des premiers suspects des attentats, en particulier à un certain Jamal Zougam, gérant d’une boutique de téléphonie dans le quartier de Lavapiés, que le service des Affaires arabes et islamistes soupçonne d’appartenir à la mouvance djihadiste.

Par ailleurs, l’ETA rompt enfin son silence à 18 h, par des communiqués aux médias basques où elle fait savoir qu’elle ne porte aucune responsabilité dans les attentats de Madrid. Vers 19 h 30, un homme qui parle l’espagnol avec l’accent arabe informe la chaîne Telemadrid qu’on peut trouver une vidéo revendiquant les attentats dans une corbeille à papier située près de la mosquée M-30 (une voie rapide qui entoure le centre de Madrid). Amenée à Canillas, le siège de la police scientifique, la bande enregistrée montre un homme vêtu d’une tunique blanche et tenant une mitraillette. Déclarant se nommer Abu Dujana al-Afgani et être le porte-parole de la branche militaire du groupe Ansar Al-Qaida, il revendique la responsabilité « de l’attaque qui a eu lieu à Madrid deux ans et demi après les conquêtes bénies de New York et Washington, en réponse à votre collaboration avec le criminel Bush et ses complices ».

4. Les suites immédiates du 11-M

Le gouvernement et l’opposition ont compris très vite que l’issue du scrutin à venir va dépendre de l’identité des responsables des attentats. Si le gouvernement peut accréditer le plus longtemps possible l’idée que l’ETA est responsable du massacre, le parti populaire (PP) a toutes les chances de garder le pouvoir puisque tous les sondages publiés pendant la campagne électorale le donnaient gagnant avec une avance confortable. En revanche, si on peut établir avant le 14 mars, date des élections ­légis­latives, que les auteurs du massacre sont des islamistes, il est très pro­bable que le gouvernement sera sanctionné par les électeurs. Or, les premiers indices qui tendent à orienter l’enquête sur cette seconde piste vont induire une évolution très rapide de l’opinion espagnole : si les premières réactions populaires ont eu lieu dès le 11 mars, les manifestants exhibant des pancartes contre l’ETA, on voit bientôt apparaître un peu partout des slogans comme ¿Quién ha sido? (Qui est responsable ?) ou Queremos saber laverdad (Nous voulons savoir la vérité), qui indiquent le scepticisme croissant de l’opinion quant à la responsabilité de la tuerie et mettent en cause la version encore défendue par le gouvernement de José María Aznar. Le scrutin, renversant toutes les prévisions parues peu avant le 14 mars, donne la victoire au parti socialiste (PSOE).

5. Suites de l’enquête : la piste islamiste

En vérité, alors que le gouvernement cherche à accréditer l’idée qu’il existerait encore deux « lignes d’investigation », il y a un moment déjà que les recherches des services compétents ne concernent plus que la seule « piste islamiste ». Une fois lancés sur cette piste, les services de police tentent de faire au mieux afin d’éviter le nouvel attentat annoncé sur la vidéo trouvée près de la mosquée M-30. On connaît très vite l’origine de l’explosif trouvé dans la mochila, les mines de la compagnie Caolines de Merillés (région des Asturies), probablement la mine dite Conchita. En outre, l’analyse des coups de fil passés grâce au lot des cartes prépayées issues de la boutique de Jamal Zougam a mené vers un certain José E. Suárez Trashorras, un ex-employé de cette compagnie minière, connu des services de police comme trafiquant de drogue. Le 22 mars, la police parvient enfin à déterminer que les cartes prépayées ont été activées pour la première fois dans une maison située dans la commune de Chinchón (communauté de Madrid). Le 25 mars, quand la police décide d’investir la maison, abandonnée depuis peu par ses habitants, les agents y découvrent des restes de détonateurs brûlés et d’explosifs. Le 31, on diffuse les photographies de six des hommes considérés comme les principaux suspects des attentats, dont quelques-uns sont connus par le service des Affaires arabes et islamiques comme membres d’une cellule islamiste démantelée peu après le 11 septembre 2001.

6. Les événements de Leganés

· Il n’est pas exclu que certains d’entre eux soient montés dans deux trains successivement

La menace d’un nouvel attentat préparé par le même groupe qui a déjà frappé le 11 est confirmée le 2 avril par la découverte de 12 kg de dynamite Goma-2 Eco sur la ligne du train à grande vitesse (AVE) qui relie Madrid à Séville, près de la localité de Mocejón (province de Tolède). Les détonateurs sont du même type que ceux qu’on a trouvés dans le sac de sport de Vallecas. Le 3 avril, les recherches sur la carte de téléphone prépayée de l’un des suspects mènent les enquêteurs à un appartement de la rue Carmen Martín Gaite, à Leganés, une localité de la communauté madrilène. L’opération commence à 17 h, quand sept agents de l’UCIE (Unidad Central de Información Exterior, un service de renseignements) viennent vérifier si l’appartement de Leganés est toujours habité par ces suspects. Juste au moment où ils entrent dans l’immeuble, ils croisent un jeune homme de type arabe. Comprenant à qui il a affaire, l’homme s’enfuit à toutes jambes. L’enquête établira qu’il s’agit d’un certain Abdelmajid Bouchar, qu’on retrouvera en Serbie plus d’un an plus tard. Il y a un échange de tirs, pas très nourri, semble-t-il, et, bientôt, trois cents agents de police sont dépêchés sur place ainsi que plusieurs hélicoptères. Avant de mener l’assaut, la police fait évacuer les habitants de l’immeuble. À 18 h 30, les GEO reçoivent l’ordre d’intervenir. L’assaut commence à 20 h 30, mais les islamistes refusent toujours de se rendre et répondent par des coups de feu aux GEO, qui ont fait sauter la porte. À 21 h 03, un des hommes enfermés – on saura plus tard qu’ils étaient sept – active une charge explosive. Tous les membres du commando meurent aussitôt et leurs corps sont dispersés aux quatre vents. L’explosion cause aussi la mort d’un GEO, frappé par un fragment de la porte blindée de l’appartement. Les analyses des restes des corps permettront de connaître rapidement l’identité de six des sept hommes présents sur les lieux, islamistes radicaux comme Serhane ben Abdelmajid dit El Tunecino (Le Tunisien) ou délinquants « convertis » à l’islamisme, dont Jamal Ahmidan alias El Chino (Le Chinois). Il faudra quelques mois de plus pour connaître celle du septième, l’islamiste algérien Allekema Lamari, qui avait déjà purgé une peine de prison en Espagne, de 1997 à 2002, pour appartenance à bande armée et possession d’armes. Avec le suicide des sept hommes de Leganés disparaissent quelques-uns des responsables du pire massacre jamais perpétré en Espagne en temps de paix civile, mais probablement pas tous, puisque le nombre de membres du commando du 11-M devait sans doute être supérieur à huit (les sept suicidés et Zougam), si on se rappelle qu’on a déposé treize bombes ce jour-là. Les multiples traces laissées sur la camionnette Kangoo et à Chinchón ainsi que les très nombreux objets retrouvés après l’explosion de Leganés ont établi à coup sûr la responsabilité des suicidés de la rue Carmen Martín Gaite. Au soir du 3 avril 2004, soit trois semaines après les attentats, on peut dire que l’affaire du massacre du 11-M a été résolue, au moins dans ses grandes lignes. Il faudra toutefois attendre plus de deux ans pour que le juge Juan del Olmo parvienne à clore le dossier et quelques mois de plus pour qu’en février 2007 commence le procès des personnes accusées d’avoir participé directement au massacre ou d’y avoir prêté la main.

Remise en cause de la « version officielle » du 11-M : les « trous noirs » de Fernando Múgica

1. Naissance et nature des théories de la conspiration du 11-M

Si, du 11 mars aux élections du 14 mars, beaucoup d’Espagnols ont eu, à juste titre, l’impression que le gouvernement essayait de leur cacher une vérité qui risquait de lui faire perdre les élections, on va assister quelques semaines après le 14 mars au début d’une campagne remettant en cause la « version officielle » du 11-M que les nouvelles autorités voudraient imposer aux Espagnols, en retournant contre elles l’argument qui avait signé la perte du parti conservateur. La campagne, qui va durer jusqu’à la sentence finale d’octobre 2007, et même au-delà, est lancée dès le 18 avril par un long article d’un journaliste du quotidien El Mundo, Fernando Múgica, qui pointe du doigt les « incongruités » des principales preuves ayant conduit les enquêteurs sur la piste islamiste. La remise en cause de la « version officielle » [désormais la « VO »] des événements suscitera l’apparition des trois « théories » alternatives suivantes :

Celle qui, derrière le petit groupe islamiste de Madrid, veut voir la main des services secrets marocains, désireux de prendre une revanche sur l’Espagne après l’affaire tragicomique de l’île de Persil : c’est la thèse défendue par Casimiro García-Abadillo, journaliste d’El Mundo, dans le livre La venganza mora (La vengeance maure), paru très peu de temps après les faits du 11-M. Relayée, au tout début, par certains leaders du PP, par Pedro J. Ramírez dans ses éditoriaux d’El Mundo et Federico Jiménez Losantos sur les ondes de la COPE, l’hypothèse fit l’objet d’une enquête policière qui conclut, faute de preuves, à son inanité.

Celle qui postule toujours l’intervention de l’organisation terroriste basque, non plus seule mais de concert avec une cellule islamiste : c’est la thèse à laquelle se rallient les porte-parole du PP, la plupart du temps en réaction aux « révélations » parues dans El Mundo.

· Celle qui suggère l’intervention de certains secteurs « dévoyés » appartenant aux services de sécurité de l’État espagnol travaillant en sous-main pour le PSOE, c’est-à-dire l’équivalent pour l’Espagne de la thèse américaine de l’inside job, ce que le député de droite Jaime Ignacio del Burgo appellera la « conspiration intérieure ». Si on en croit le journaliste Enrique de Diego, l’hypothèse de la conspiration intérieure serait née en août 2005 quand, au cours d’une université d’été organisée par El Mundo, Pedro J. Ramírez, déclare que « chaque jour, de plus en plus d’indices montrent que le 11-M a été conçu au sein des appareils policiers et des services de l’État démocratique »

2. Les précurseurs de Múgica

Si l’article de Múgica paraît un peu plus d’un mois après le 11-M, les premières interrogations publiques sur la valeur de la piste islamiste sont antérieures à ce texte. À notre connaissance, Silvio Berlusconi a été un de tous premiers à exprimer son scepticisme sur le sujet. Dans un entretien paru dans le Corriere de la Sera le 17 mars, il se déclare « convaincu que l’ETA a joué un rôle dans les attentats du 11 mars. Analysons la situation : la technique trop raffinée, le choix du moment, la simultanéité des attaques… » Plus loin, il insiste sur le fait que ces attentats n’ont pu être réalisés que par des « esprits raffinés », par des gens qui connaissaient bien l’Espagne et pas par « quatre Bédouins d’Al-Qaida ». Ailleurs, il qualifie de « suspectes » toutes les preuves présentées en faveur de la thèse islamiste. « Surtout l’oubli de diverses traces, dispersées ici et là. Comment expliquer, dit-il, qu’un terroriste oublie un sac à dos avec un téléphone ? Et il y a aussi la cassette avec les versets du Coran trouvée dans la fourgonnette. Comment imaginer que, alors qu’on se dispose à accomplir un attentat et qu’on sait qu’il faudra abandonner la fourgonnette peu après l’avoir commis, on puisse venir avec une cassette ? » Mais c’est la découverte du téléphone mobile qui lui paraît le détail le plus suspect : « Comment est-il possible que, en très peu d’heures, grâce à la découverte d’un téléphone mobile dans un sac à dos, on arrive jusqu’aux auteurs présumés du massacre ? Et qu’on les arrête juste avant l’ouverture des bureaux de vote ? » Dans l’éditorial du 28 mars du quotidien El Mundo, Jesús Cacho s’inscrit dans la même ligne et se demande : « Qui est réellement derrière le massacre de Madrid ? Qui est la main noire du 11-M ? Personne ne peut attribuer sérieusement la responsabilité des attentats à la tribu déguenillée des Marocains de Lavapiés. Il se peut qu’ils aient été les auteurs matériels, les sicaires, mais les instigateurs sont autres. »

3. L’article fondateur

Dans ce très long article publié trente-huit jours après le 11-M, Múgica prétend faire le bilan des investigations menées par les autorités dès le jour du massacre et rendre publics les « éléments nouveaux » qui, à ses yeux, pourraient remettre en question nombre des conclusions de ces enquêtes. Il commence par rappeler les raisons qui avaient amené la police à penser d’abord à la responsabilité de l’ETA, renforcées par l’information selon laquelle l’explosif employé dans les trains serait de la Titadine, un type de dynamite habituellement employé par l’ETA. À ce moment, écrit le journaliste, le piège est prêt dans lequel le gouvernement en place va s’engouffrer en commettant l’énorme bévue qui va lui faire perdre des élections qui lui semblaient promises. Múgica croit pouvoir avancer que, dès le début de l’enquête, se met en place, à l’insu du gouvernement, une cellule formée de hauts responsables de la police et du CNI (Centro Nacional de Inteligencia, le principal service espagnol de renseignement), proches du PSOE, qui va travailler en sous-main à la perte du gouvernement. Non seulement elle aurait informé à tout moment les socialistes de tous les détails dont ils pourraient tirer parti, mais en outre elle serait parvenue très vite à marquer les temps de l’enquête, en faisant sortir les informations aux moments les plus appropriés et en menant le gouvernement du PP là où elle aurait souhaité le faire aller. C’est de cette cellule qu’aurait émané la fausse information sur la nature des explosifs utilisés dans les trains de la mort : l’erreur, note Múgica, serait forcément intentionnelle puisque, selon lui, un professionnel ne saurait confondre l’odeur de la Titadine avec celle de la Goma-2 Eco. Et c’est cette même cellule qui aurait construit ensuite une seconde piste, à la façon du Petit Poucet, en éparpillant un peu partout ces « petits cailloux » qui devaient indiquer aux enquêteurs le chemin qu’ils devaient emprunter pour aller là où on voulait les conduire : la « fourgonnette miraculeuse », la cassette contenant des versets du Coran et le sac de sport de Vallecas. Múgica observe que, d’après les premiers témoignages, les policiers qui avaient examiné la Kangoo à Alcalá n’y avaient « rien vu » et que les chiens policiers qui avaient reniflé l’intérieur n’y avaient pas détecté d’explosifs. Or, quelques heures plus tard, la Kangoo ayant été amenée à Canillas, on y trouve toutes sortes d’objets, dont des restes d’explosifs et des détonateurs. Quant au sac à dos retrouvé à Vallecas, « la mochila transhumante», il fait remarquer qu’il se passe de longues heures entre le moment où on aurait découvert le sac à El Pozo et celui où il attire l’attention d’un policier du commissariat de Vallecas. Avec tous les autres objets ramassés sur place, le sac s’est « promené » à travers Madrid avant d’être expédié dans un pavillon de l’IFEMA, le Parc des expositions de Madrid, puis enfin au commissariat de Puente de Vallecas. Cela suffit à Múgica pour déclarer que la relation de la mochila « avec les trains est purement circonstancielle », en d’autres termes que rien ne dit que le sac à dos ait été trouvé dans les trains. Il rapporte aussi que, selon des « experts en terrorisme islamiste », les attentats ne peuvent être attribués à des gens de la mouvance d’Al-Qaida, et cela pour deux raisons : ceux-ci ne revendiqueraient jamais leurs attentats aussi vite et ils n’auraient jamais recours à des voitures volées. Il se fait aussi l’écho d’informations issues des services secrets israéliens assurant que les islamistes ne recourent jamais à des délinquants de droit commun ou à des personnes déjà fichées par la police. À ce propos, Múgica se penche sur le cas de Jamal Ahmidan, un des sept de Leganés, qu’il tient pour un malfrat indifférent à la religion. Le journaliste fait part aussi des réserves que lui inspire le rôle attribué par la police à Jamal Zougam : connu comme le loup blanc par les polices de nombreux pays, il se savait sous surveillance et était, par conséquent, la personne la moins indiquée pour participer à une telle opération. Par ailleurs, son comportement dans les jours antérieurs ou postérieurs au 11-M lui paraît des plus surprenants chez quelqu’un qui est mêlé à de tels événements. Enfin, Múgica consacre son paragraphe final à « la farce de Leganés », « l’épisode le plus incohérent de toute l’histoire ». Au lieu de faire tout leur possible pour que les occupants de l’appartement se rendent, les GEO auraient agi brutalement, sans respecter aucune des règles de leur protocole d’action : on ne fait rien pour obtenir la reddition de ces hommes ; on n’attend pas la venue d’un négociateur ou d’un psychologue qualifié pour parler avec eux ; on ne choisit pas plus le moment propice pour une intervention, etc. L’assaut est ordonné alors que, selon Múgica, « il est vital de les prendre vivants pour connaître la vérité sur ce qui est arrivé le 11 mars ». Le journaliste conclut son article là-dessus, en suggérant que tout s’est passé comme si on avait voulu pousser tous les occupants au suicide afin qu’on ne sache jamais le fin mot des attentats du 11-M.

Remise en cause des principales preuves qui ont mené sur la piste islamiste, interrogation sur les explosifs utilisés, sur le mode opératoire du commando, sur la façon dont a été conduit l’assaut à Leganés, sur le mode de vie de certains des membres du groupe, sur la capacité d’un groupe de petits truands à organiser un attentat d’une telle envergure, on a là l’essentiel des thèmes qui vont former le noyau de la remise en cause de la « VO » du 11-M, reprise et amplifiée, les années suivantes, par P. J. Ramírez, F. Jiménez Losantos et Luis del Pino, auteur de plusieurs livres à succès sur le 11-M. Malgré les quelques erreurs factuelles commises par Múgica, sa propension à présenter de simples conjectures comme des vérités et le grand « trou noir » d’une argumentation qui laissait en suspens rien de moins que l’identité « réelle » des auteurs des attentats, son article devait rencontrer assez d’échos pour inciter son auteur à poursuivre dans cette voie, en donnant à son journal une trentaine de reportages de plus sous le même titre générique.

La locomotive des critiques de la « version officielle » : El Mundo et ses « révélations »

À partir de l’article « fondateur » de Múgica, El Mundo a été le principal vecteur médiatique des critiques de la « VO » du 11-M, notamment avec la longue série de textes signés de ce journaliste et, à un degré moindre, avec ceux de Casimiro García-Abadillo, sans parler des éditoriaux de P. J. Ramírez. Les efforts de ce quotidien ont visé à :

Mettre l’accent sur les « trous noirs » de la « VO »

Tenter de faire apparaître d’éventuelles connexions entre l’ETA et les islamistes et, enfin

Insister sur le « contrôle » exercé par les services de police sur la plupart des présumés responsables du 11-M afin d’accréditer l’idée que ces derniers auraient pu être manipulés par les premiers en démontrant, par voie de conséquence, la thèse de la « conspiration intérieure ».

1. Les « trous noirs » du 11-M

El Mundo consacrera de nombreux articles aux principaux « trous noirs » répertoriés par Múgica dans son article fondateur, principalement sur la fourgonnette Kangoo, sur la bombe de la mochila de Vallecas (dite aussi bombe n° 13) et la nature des engins ayant explosé dans les trains. La bombe n° 13 sera au cœur d’une polémique ininterrompue, alimentée un temps par la publication d’une lettre adressée à ses supérieurs par l’inspecteur de police Miguel Ángel Álvarez, responsable de l’équipe de policiers municipaux qui avaient opéré un premier tri parmi les objets retrouvés dans la gare d’El Pozo. Dans cette missive, l’inspecteur Álvarez, déçu de ne pas avoir eu droit à la médaille qu’il pensait mériter, se livrait à quelques critiques de la manière dont les choses avaient été conduites par certains de ses collègues et affirmait ne pas être sûr que la « cadena de custodia » des objets recueillis à El Pozo ait été respectée.

· 6 El Mundo, 9 mars 2006.

Múgica prolonge son premier article par la mise au jour d’un nouveau « trou noir » de la « VO », avec ses investigations sur la Skoda Fabia retrouvée en juin 2004 près de l’endroit où avait été garée la Kangoo, que Del Olmo considéra un temps comme le second véhicule utilisé par les islamistes pour venir à la gare d’Alcalá. Le journaliste y rapporte comment, après bien des vicissitudes, les analyses réalisées par la police sur les empreintes digitales et les traces d’ADN détectées dans la voiture la conduisirent à un certain Sabagh, un informateur du CNI chargé de surveiller les faits et gestes de Lamari quand celui-ci résidait à Valence. Interrogé par la police, Sabagh se dit convaincu que celui-ci est le septième suicidé de Leganés : peu avant le 3 avril, Lamari lui a passé un coup de fil pour lui faire ses adieux et lui dire qu’ils se verraient « dans le ciel ». Il n’en faut pas plus à Múgica pour affirmer que tel était le but de l’opération : introduire le nom de Lamari dans le dossier du 11-M puisque, jusque-là, rien ne permettait de le relier aux attentats du 11-M.

Quant à la présence du véhicule rue de l’Infantado le jour des attentats, Múgica rapporte les conclusions d’un rapport policier, qui nie que la Skoda ait pu y être garée le 11 mars ou les jours immédiatement postérieurs puisque les services de police avaient procédé ces jours-là à une inspection exhaustive des lieux sans l’y repérer. La conclusion qu’en tire Múgica est on ne peut plus claire : ce sont des services de la police qui ont gardé la Skoda, en un lieu secret, de décembre 2003 à juin 2004 pour, le moment venu, la faire resurgir avec toutes les preuves nécessaires à la consolidation de la piste islamiste.

· 7 El Mundo, 8 mars 2005.

À cette campagne sur les « trous noirs » du 11-M appartiennent aussi les articles dédiés aux « révélations » sur les explosifs du 11-M, principalement à la découverte, dans les foyers d’explosion ou sur les explosifs retrouvés intacts, de traces de divers éléments (méthanamine, nitro­glycérine ou DNT) étrangers à la composition de la Goma-2 Eco, l’objectif de ces articles étant toujours de suggérer que l’explosif des trains était différent de celui de la bombe n° 13. Parallèlement, on essaie d’instiller le doute sur la provenance des explosifs : « L’affirmation selon laquelle la Goma-2 qu’on a retrouvée est nécessairement sortie de la mine Conchita est inacceptable », écrit Múgica en mars 2005, qui juge par ailleurs « très hasardeux » de faire de Trashorras le « fournisseur des explosifs »

2. La filière ETA-islamistes

· Il s’agit du Turc Ismaïl Targu, détenu en France pour trafic de drogue et dont l’appartenance à un (...) Ces papiers étaient en possession d’un officier de police vivant dans ce même immeuble.

· El Mundo, 19 novembre 2004. Múgica y insiste sur le fait que le même jour, le 29 février 2004, où (...)

· El Mundo, 3 mai 2006. Il s’avéra qu’il s’agissait d’une confusion avec une cassette de l’Orquesta (...)

· El Mundo, 21 septembre 2006. L’acide borique peut servir à masquer des explosifs mais il a bien d’ (...)

Ce thème a donné lieu à une série ininterrompue de « révélations », dont le PP et l’organisation Peones Negros useront et abuseront au cours des années suivantes. Les auteurs d’un ouvrage sur le 11-M notent que la « conspiration » remporta là son plus grand succès, en faisant en sorte que « chaque information journalistique fût prise comme un thème de travail par les enquêteurs » et en obligeant l’UCI (Unidad Central de Inteligencia, un service de renseignement) à produire un rapport de 52 pages relatif aux « relations hypothétiques entre islamistes et ETA », remis en février 2006 au juge Del Olmo. Parmi les thèmes de cette longue campagne, nous retiendrons en particulier l’exhumation de certains documents comme la lettre écrite en septembre 2001 par un « un leader islamiste connu sous le nom d’Ismaïl » au dirigeant etarra José Luis Urrusolo, ou le papier trouvé en possession d’un proche de Lamari, Abdelkrim Bensmail, portant l’adresse de la prison de Cordoue et les noms de deux etarras enfermés alors dans ce centre pénitentiaire. Le quotidien fera aussi son miel d’une série de coïncidences bienvenues : le vol d’une voiture par l’ETA dans la rue d’Avilés où habitait Suárez Trashorras, la présence de papiers concernant l’ETA dans les décombres de l’immeuble de Leganés, et surtout l’affaire des « deux caravanes de la mort ». Múgica enfonce le même clou avec la prétendue découverte dans la Kangoo d’une carte du Grupo Mondra­gón, un groupe de coopératives basques lié aux milieux séparatistes, laquelle laissait à penser qu’on pouvait avoir là un fil un peu plus solide reliant les islamistes aux etarras. En septembre 2006, le quotidien consacrera aussi quelques-uns de ses gros titres à « l’affaire » de l’acide borique, une substance trouvée par des agents de l’UCIE au domicile d’un certain El Haski, soupçonné d’appartenir au réseau islamiste responsable des attentats. Dans leur rapport, trois experts de la police nationale avaient cru bon de préciser qu’on avait déjà trouvé trace de cette substance chez un militant « antisystème » et dans une planque de l’ETA. Jugeant qu’une telle indication n’avait pas sa place dans le rapport, le chef de l’unité policière dont relevaient les experts décida de la supprimer du document remis au juge Del Olmo. Il n’en fallut pas plus pour que El Mundo dénonce la volonté du ministère de l’Intérieur socialiste de vouloir occulter toutes les preuves qui pourraient relier les islamistes à des membres de l’ETA .

3. Le rôle des « services » et l’hypothèse du « coup d’État »

· El Mundo, 31 mai 2005.

· Quand ils se réfèrent au « contrôle » exercé par la police sur le groupe de Jamal Ahmidan afin d’a (...)

· Les GAL (Groupes antiterroristes de libération) étaient des groupes dédiés, entre 1983 et 1987, à (...)

La libération de Lamari avant terme, l’inattention prêtée aux propos de son « contrôleur » sur le danger qu’il représentait, l’interruption des investigations conduites sur El Tunecino, l’incapacité à relier les activités de la cellule dirigée par ce dernier à celles du groupe d’Ahmidan, etc., toutes les erreurs et les négligences commises par les autorités policières et judiciaires dans les mois précédant le 11-M donnèrent aux adeptes des TdC de multiples occasions pour alimenter la thèse de la « conspiration intérieure ». La campagne d’El Mundo sur le sujet commence très tôt, avec les premières informations sur les relations entre les islamistes et leurs complices asturiens avec les services de police. Le 29 avril 2004, le quotidien révèle les relations des services de police avec deux complices des islamistes, Trashorras et Rafa Zouhier, un délinquant qui aurait servi d’intermédiaire entre Ahmidan et son fournisseur asturien. Les informations fournies par Antonio Rubio dans un très long article consacré à un mouchard de la police, connu sous le pseudonyme de Cartagena vont servir aussi à entretenir les soupçons sur le rôle réel des services de police, coupables de ne rien avoir fait des notes rédigées par cet informateur à propos des activités d’un groupe salafiste de Madrid, dirigé par El Tunecino, un des sept de Leganés. El Mundo publiera également de nombreux articles sur le « contrôle » exercé, à partir du mois de ­décembre 2003, par des informateurs de la police sur le groupe d’Ahmidan sans que cela n’ait donné lieu à quelque mesure que ce soit . Ces diverses informations, en vérité accablantes pour le gouvernement antérieur, soutiendront les hypothèses extrêmes sur les « cloaques de l’État », ce qu’on a appelé le scénario galdio2, en référence à l’affaire des Groupes antiterroristes de libération, révélée dans les années 1990 par le quotidien de P. J. Ramírez

Le coup majeur d’El Mundo sera le long entretien de Múgica avec Suárez Trashorras, paru les 4 et 5 septembre 2006, où l’ex-mineur multiplie des déclarations fracassantes qui semblent issues des éditoriaux de P. J. Ramírez ou des livres de Del Pino. Dès le début de l’« entretien », il se déclare « victime d’un coup d’État qu’on a essayé d’occulter derrière les responsabilités d’un groupe de musulmans et d’informateurs de la police alors que tout était parfaitement contrôlé par les corps de sécurité ». Pour lui, l’attentat « n’a été qu’une opération policière qui a échappé au contrôle des corps et forces de sécurité. C’est la seule explication cohérente, à moins qu’il existe des complicités occultes, comme ce qui s’est passé avec le GAL ». Quant à son propre rôle, il affirme que « tout ce qu’on a appelé à tort la filière des Asturies a été un coup monté de la police ». Enfin, il désigne les socialistes comme les vrais artisans du « coup d’État » : « N’oublions pas que certains responsables des forces et corps de sécurité sont de la même idéologie que le PSOE, qui est le grand bénéficiaire des attentats du 11-M. N’oublions pas non plus que certains responsables de la police ont été impliqués dans la filière des GAL. »

Autres vecteurs de la critique de la « VO » du 11-M

Bien avant de se situer dans les arguments et les procédés dont ont usé leurs porte-parole, la spécificité des TdC du 11-M doit être cherchée avant tout dans la répercussion dont elles ont bénéficié, un écho qui déborde de beaucoup les cercles limités auxquels ces thèses sont d’ordinaire confinées. Après El Mundo, il faut citer d’abord une des prin­cipales chaînes de radio du pays, la COPE, propriété de l’épiscopat espagnol. Dans son émission matinale à succès, F. Jiménez Losantos se fait l’écho de toutes les TdC du 11-M puis, ayant imposé la nomination de deux hommes liges à la tête du programme du soir et des bulletins d’informations, il parvient à ce que les thèses « conspirationnistes » colonisent tout le temps d’antenne de la COPE. Après avoir adopté l’hypothèse de la « vengeance marocaine » puis du complot conjoint ETA-islamistes, Losantos se fera le porte-parole tonitruant des thèses de Luis del Pino en s’en prenant à tous les corps constitués qui sont supposés avoir trempé dans la « conspiration ».

De même, la chaîne de télévision Telemadrid, dépendante de la Communauté autonome de Madrid (dirigée par le PP), diffusera plusieurs documentaires sur les faits du 11-M, dont trois défendent les thèses des critiques de la « VO » : 11-M: cuatro días que cambiaron España, Las sombras del 11-M et 11-M: mil días después, ces deux derniers étant produits par El Mundo-TV et présentés par Luis del Pino, qui s’est chargé aussi de leur élaboration. C’est encore ce même Del Pino qui commentera les audiences du procès de 2007 pour la chaîne madrilène. Enfin, un des tout premiers sites d’informations politiques espagnols, Libertad Digital, fondé par le même Losantos, assure avec le blog de Del Pino un grand écho à la critique de la « VO ». À l’ombre de ces grands médias, d’autres, plus modestes, ont contribué dans la mesure de leurs moyens à entretenir la critique de la « VO », dont la petite chaîne madrilène City FM Radio et des journaux numériques très droitiers comme Diario Liberal, InterEconomía, El Confidencial Digital, Paz Digital, etc.

· L’AVT a été créée en 1981 par des proches des victimes des attentats de l’ETA.

Au-delà de ces relais médiatiques, plus ou moins puissants, ces critiques sont propagées également par un mouvement « citoyen », Peones Negros, dont le drapeau frappé du pion noir fait sa première apparition à la manifestation convoquée par l’AVT (Asociación Víctimas del Terrorismo) en juin 2006, bien que, depuis un an, certains de ses futurs animateurs distribuent des tracts rue de Recoletos à Madrid. Les membres de cette association, très liée à Del Pino, se rassemblent tous les 11 du mois à huit heures du soir, dans toutes les villes où elle est présente. Ils éditent une revue, de très nombreux tracts et affiches, des objets divers (briquets, casquettes, tee-shirts, etc.) ornés du logo de l’organisation. Par ailleurs, ils interviennent sur le Web, où ils se livrent à une guérilla continuelle contre les sites « anticonspirationnistes ».

Ces thèses bénéficient aussi de l’appui d’une autre association de victimes, l’AAV11M (Asociación de Ayuda a las Víctimas del 11-M), présente elle aussi aux rassemblements des Peones Negros, aux côtés d’autres associations comme la Fondation pour la défense de la nation espagnole, ultra-conservatrice et férocement antiséparatiste. Les thèses « alternatives » du 11-M trouvent aussi un écho chez un pseudo-syndicat d’extrême droite, Manos Limpias (Mains propres), qui répercutera les accusations de Del Pino en déposant une plainte contre le juge Del Olmo et la procureure Olga Sánchez, coupables de n’avoir pas ordonné l’autopsie des corps des suicidés de Leganés, puis une autre sur la destruction prématurée des « trains de la mort ».

· « Escrito de acusación », daté du 15 novembre 2006, qui a servi de base au livre La cuarta trama. (...)

Enfin, certains avocats de la défense du procès de 2007 se feront les porte-parole de quelques-unes des principales thèses « conspirationnistes ». C’est le cas, entre autres, de José María de Pablo, l’avocat de l’AAV11M, dont le très long rapport de conclusions provisoires reprenait tous les arguments des critiques de la « VO » Si on ajoute à tout cela ­l’appui de certains milieux politiques, pas seulement de petits groupes d’extrême droite mais aussi et surtout du PP, le parti de la droite parlementaire, on voit que les TdC ont bénéficié de retentissantes chambres d’écho tout le temps qu’a duré l’instruction du juge Del Olmo. À notre connaissance, rien de semblable n’a été constaté dans aucun autre pays occidental où des théories de ce genre ont pu apparaître : qu’on pense, par exemple, aux critiques de la « VO » du 11-Septembre – dont les spécialistes patentés des « théories du complot » font si grand cas –, relégués sur des sites confidentiels sans jamais pouvoir toucher l’opinion publique et ignorés de toutes les associations politiques et citoyennes.

Le PP et la critique de la « version officielle » du 11-M

Le PP, à l’instar de tous les critiques de la « VO », s’est toujours défendu de prôner une quelconque « théorie de la conspiration », qui serait « une invention du PSOE, de Zapatero, Rubalcaba » (dixit Ángel Acebes). Cependant, les déclarations faites au cours de longues années par ses représentants témoignent de la volonté de ce parti d’entretenir les doutes sur la validité de la « VO » du 11-M, en justifiant a posteriori les premières positions du parti concernant la responsabilité de l’ETA dans la tuerie du 11-M. Mais si cette dernière est toujours soupçonnée d’avoir participé aux attentats, on feint de croire qu’elle pourrait l’avoir fait de concert avec le groupe de Leganés. De fait, cette hypothèse du complot conjoint ETA-islamistes était apparue très tôt dans la bouche des représentants du PP, presque dès le moment où les recherches policières commencèrent à abandonner la piste basque au profit de l’autre. Le 13 mars, soit deux jours après les attentats, le ministre de l’Intérieur en fonction, Acebes, affirmait déjà qu’on ne pouvait exclure que des « organisations terroristes, de quelque nature qu’elles soient, aient des connexions entre elles, concluent des accords et s’aident ». Quelques jours après Acebes, c’est le propre successeur de J. M. Aznar à la tête du PP, Mariano Rajoy, qui se dit persuadé qu’un jour on pourra établir une relation « en quelque point » entre les islamistes et l’ETA. Cette position procède, de l’aveu même de Rajoy, de la conviction que les islamistes n’avaient pas « une capacité intellectuelle suffisante pour élaborer une opération de ce type ». Acebes déclare à son tour qu’il n’est pas crédible que « des délinquants de droit commun aient été capables d’élaborer et d’exécuter le plus grand attentat jamais commis en Europe », en établissant un distinguo entre responsabilité matérielle et intellectuelle des faits, qui sera repris inlassablement par le PP, y compris après la sentence du 31 octobre 2007. Quant à Aznar, il déclarera devant la commission parlementaire sur le 11-M qu’il ne fallait pas chercher la responsabilité intellectuelle du ­massacre « dans des déserts lointains ou des montagnes reculées ».

Au cours des années, les membres du PP ne cesseront de réagir aux multiples « révélations » d’El Mundo : déclarations de l’inspecteur Álvarez, affaire de l’acide borique, découverte de nitroglycérine dans les foyers d’explosion des trains, etc., tout leur sera bon pour suggérer que la vérité sur le 11-M est toujours en suspens. Ils le feront au moyen de déclarations publiques, de communiqués de presse ou de documents présentés devant le Parlement : en novembre 2004, le député J. I. del Burgo publie le rapport « ETA y el terrorismo islamista » ; en avril 2005, le groupe PP présente un document intitulé « Propositions pour la réflexion de la commission du 11-M », où il pose 17 questions qui n’auraient toujours pas trouvé de réponses ; le 8 juin, le nombre de ses interrogations est passé à 63, toujours inspirées des articles d’El Mundo. Enfin, en avril 2006, une députée du PP, Alicia de Castro, présente une liste de 215 questions non résolues, selon elle, qui sont un compendium de toutes les interrogations sur la « VO » du 11-M popularisées par Múgica et Del Pino 20. En juillet, la même Alicia de Castro revient à la charge, avec 263 questions cette fois-ci : sans se soucier de leur possible compatibilité, elle y empile toutes les hypothèses « alternatives », depuis celles qui envisagent une connexion possible entre l’ETA et les islamistes jusqu’à celles qui incriminent les « cloaques de l’État » et le rôle qu’ont pu jouer des membres du PSOE dans la machination. Ici encore, elle n’hésite pas à recourir aux ­inter­rogations de Del Pino autour de ceux qu’elle appelle, à l’instar de son ­collègue Del Burgo, les « présumés suicidés de Leganés ».

Les livres de Luis del Pino

Luis del Pino [désormais LdP] est tout à fait inconnu du grand public au lendemain de la tuerie de Madrid. Son périple médiatique ne commence que début 2005, au sein d’une radio locale madrilène, City FM Radio, d’orientation conservatrice, où il dirige un groupe de recherches sur les faits du 11-M. En mars 2005, il publie un premier article, consacré à la mochila de Vallecas, sur le site de cette station, puis deux autres textes dans l’hebdomadaire Época. Peu après, il intègre le site Libertad Digital, et y crée le blog intitulé « Los enigmas del 11-M ». C’est avec cette série d’articles qu’il va devenir une des stars de la remise en cause de la « VO » du 11-M et le maître à penser de l’association Peones Negros.

1. Les énigmes du 11-M

Ces articles sont repris en 2006 dans l’ouvrage Los enigmas del 11-M, le premier de la trilogie qui consacre la TdC sur le 11-M, des ouvrages qui seront de véritables succès de librairie. Dans cette première série d’ar­ticles, LdP reprend l’essentiel du contenu des articles de Múgica, auquel il rend un hommage appuyé, mais il avance aussi de nouvelles hypothèses, dont une des plus originales porte sur la bombe de la mochila, la « preuve-clé » des recherches qui menèrent à la construction de la piste islamiste. Cette idée, un des articles de foi de l’évangile « conspirationniste », est que la bombe n° 13 n’a pas explosé à cause de telle ou telle autre erreur dans sa conception mais parce qu’elle était précisément conçue pour ne pas exploser. L’hypothèse de LdP est la suivante : on nous a fait croire que les terroristes avaient utilisé de la Goma-2 Eco dans les trains non pas parce que les analyses opérées sur des échantillons extraits des foyers d’explosion en auraient révélé la présence mais parce qu’on avait trouvé un sac à dos avec une bombe contenant cet explosif hors des trains, dans un commissariat de Vallecas. Nous sommes tous tombés dans le piège du faux débat sur la bombe de Vallecas, qu’on nous a présenté dans les termes suivants : « Si c’est de la Titadine, c’est l’ETA, si c’est de la Goma-2 Eco, c’est Al-Qaida », alors que nous aurions dû nous demander quel explosif avait détruit les trains, puisque, à en croire LdP, rien ne dit que cet explosif ait été le même que celui de la mochila providentielle. Tout son effort va donc viser à démontrer que la bombe n° 13 n’a rien à voir avec celles qui ont explosé dans les trains, qu’elle est un leurre conçu pour mener vers la piste islamiste.

Par ailleurs, concernant les faits du 3 avril à Leganés, il va bien au-delà de la suggestion de Múgica et propose ce qui sera son apport le plus personnel à la critique de la « VO » du 11-M : « démontrer » que les événements du 3 avril à Leganés n’ont été qu’un « pur théâtre », irréalisable « sans la connivence de personnes appartenant aux forces et aux corps de sécurité ». L’épisode, écrit-il, est « si parfaitement prévisible, si théâtral que nous ne pouvons éviter la sensation d’être en train d’assister à une mise en scène » : « Si je devais mettre dans la tête des gens, au moyen d’une scène fabriquée, l’idée que le 11-M a été un attentat islamiste, voilà le genre de scène que j’aurais choisi. » Toutefois, pour que le public adhère à ce « mauvais film », il faudrait qu’il ne perçoive pas les ratés innombrables de son scénario. Or, LdP fait remarquer que nous ne sommes même pas sûrs que les islamistes aient tiré le moindre coup de feu. Comment se fait-il, ajoute-t-il, qu’on n’ait pas la moindre image les montrant en vie pendant les heures que dura le siège ? Enfin, il met l’accent sur l’élément qui « retient le plus l’attention dans les rapports policiers », ce détail, passé inaperçu de tous, du cadavre retrouvé dans les ­décombres « avec son pantalon passé à l’envers ». Il n’explicitera le sens de cette dernière remarque que dans son livre suivant, en se demandant si quelqu’un « n’aurait pas habillé ce cadavre après sa mort, sans se rendre compte qu’il s’y prenait mal

2. Les mensonges du 11-M

En bon adepte du sensationnalisme journalistique et de la surenchère propagandiste, LdP passe des « 30 énigmes » recensées dans ses articles de 2005 aux « 192 mensonges » énumérés dans le deuxième de ses ouvrages, Las mentiras del 11-M, paru en novembre 2006. Le chiffre choisi ne doit rien au hasard puisque ces 192 mensonges supposés correspondent au nombre exact des victimes des attentats : si les victimes avaient été au nombre de 250, par exemple, LdP aurait dénoncé les « 250 mensonges » du 11-M, ce qui lui aurait été d’autant plus aisé qu’il met à peu près tout et n’importe quoi sous ce mot. Dans cet ouvrage, LdP remet sur le métier ses interrogations sur la « VO » du 11-M, en affirmant d’emblée que, deux ans et demi après les attentats, il n’existe pas un « seul aspect de la version officielle qui ne soit sujet à caution » : « Nous ne savons pas encore, écrit-il dans l’introduction de son livre, ce qui est arrivé le 11 mars, mais nous savons à coup sûr que ce qu’on nous a raconté est faux. » Le chapitre le plus long du livre est consacré à l’épisode de Leganés, dans lequel LdP présente de nouvelles observations (dont celle de l’absence de sang sur les murs de l’appartement de la rue Martín Gaite) et formule plus clairement son hypothèse centrale, à savoir que les sept de Leganés étaient déjà morts au moment de l’assaut des superflics du GEO.

3. Golpe de régimen et les deux hypothèses sur les attentats

La certitude que la « VO » du 11-M est fausse de A à Z ouvrirait pour ses critiques la possibilité de pouvoir aborder la phase suivante de l’investigation, « déterminer ce qui s’est réellement passé » le 11 mars 2004. C’est à cette tâche qu’il s’attellera dans son troisième livre, Golpe de régimen. À l’image de nombreux critiques des « VO » du 11-Septembre, LdP s’était plus intéressé aux « trous noirs » (vrais ou supposés) de la version admise qu’à l’identité des « véritables » auteurs des attentats. Toutefois, des nombreuses allusions qu’il y faisait dans Los enigmas et Las mentiras, on pouvait conclure à la conviction, chez LdP, d’une possible intervention de l’ETA dans les faits du 11-M. Cependant, il y a un changement de cap dans sa démarche à partir de la publication de Golpe de régimen, qui paraît écarter la thèse de la responsabilité etarra défendue jusque-là. Dans ce livre, présenté au public quelques jours à peine après le début du procès du 11-M, LdP ose enfin une approche de ce que pourrait être la « vérité » des attentats. À cet effet, il formule deux hypothèses, qui portent tant sur les concepteurs de la « fausse » piste islamiste que sur les auteurs mêmes des attentats : « L’hypothèse bienveillante » et « l’hypothèse terrible ». La première ne concerne que la construction des preuves sur lesquelles on a bâti de toutes pièces la version officielle des faits, la « théorie de la conspiration islamiste ». « Quand les attentats ont lieu, écrit-il, quelqu’un décide que, pour quelque raison que ce soit, il faut couvrir les véritables auteurs. Par conséquent, on occulte les analyses des trains, on place de fausses preuves qui suggèrent l’utilisation de Goma‑2 Eco et on utilise d’autres preuves de plus pour nous convaincre que ces Asturiens ont fourni de la dynamite à des islamistes. » Si on adopte cette hypothèse « bienveillante », rien ne s’opposerait à ce que l’ETA soit l’auteur des attentats : une fois ceux-ci commis, les socialistes auraient mis à contribution « leurs contacts au sein des services de sécurité » pour placer partout les « fausses preuves » de la piste islamiste et occulter la responsabilité basque mais au moins, dit LdP, les Espagnols auraient la consolation de penser qu’aucun membre des services de sécurité n’a ­participé au massacre

La seconde suggère un scénario tout différent. Ici, on doit admettre qu’une partie des « rideaux de fumée » (les « fausses » preuves de la piste islamiste) auraient été préparés avant le 11-M par des gens qui savaient à l’avance que ces attentats allaient avoir lieu. Dans ce cas, il n’y a plus qu’une seule hypothèse qui tienne, à savoir que les responsables de la « construction » de la piste islamiste et ceux des attentats sont les mêmes et doivent être cherchés du côté des « corps de sécurité de l’État » : nous serions, pour le coup, devant la « pire des hypothèses : celle du coup d’État pur et dur ». Le titre même du livre indique que LdP, pour sa part, a d’ores et déjà opté pour cette seconde hypothèse. « L’hypothèse terrible » est du reste la plus grande nouveauté de ce dernier livre où LdP dévide ses arguments, maintenant bien rodés, sur la fausseté des « quatre preuves fondamentales » de la version admise du 11-M : la Kangoo, la mochila de Vallecas, la Skoda et, enfin, les faits de Leganés.

Les fausses preuves de la « VO » : arguments et contre-arguments

Il y aurait beaucoup à redire à la notion même de « version officielle », qui suggère déjà, en elle-même, la fausseté de la version des faits communément admise et postule l’existence d’une « autre vérité » que l’officielle, une « vérité vraie » que les autorités en fonction s’efforceraient de garder cachée. En réalité, l’usage de cette notion nous paraît ici tout à fait inopportun. De fait, quand les F. J. Losantos, LdP et alia se réfèrent à la « VO » du 11-M, ils semblent oublier que cette version est venue en supplanter une autre, celle que les porte-parole du gouvernement en fonction le 11 mars 2004 tentèrent de défendre pendant quelques jours avant d’adopter, bon gré mal gré, la thèse de la « piste islamiste ». S’il y a eu une version qui mérite d’être stigmatisée comme « VO » dans le sens auquel se réfèrent LdP et alia, c’est bien celle-là. Plus important encore est le fait qu’ils oublient aussi que cette « VO » qui est venue remplacer la première n’a pas été une « invention » du gouvernement Zapatero, mais des services qui dépendaient du gouvernement précédent, toujours en fonction quelques semaines après le succès du PSOE aux élections du 14 mars, y compris le 3 avril : les forces de police qui participèrent ce jour-là à l’assaut de l’appartement de la rue Martín Gaite recevaient encore leurs ordres du gouvernement du PP. Et on rappellera que les mêmes, journalistes ou politiciens qui, des mois et des années après le 11-M, allaient remettre en cause la « VO » des faits, s’étaient félicités, à l’époque, de la manière « brillante » dont les services de police s’étaient acquittés de leur mission. Un détail de plus pour conclure sur ce sujet. Le début de la campagne contre la « VO » du 11-M a commencé, on l’a vu, par un article de Múgica paru dans El Mundo le 18 avril 2004 : or, le 18 avril, c’est le lendemain même de l’entrée en fonction du gouvernement Zapatero. Jusque-là, personne n’avait songé à incriminer la version des faits établie par les services de police aux ordres du ­gouvernement Aznar. Une fois la droite écartée du pouvoir central, il commençait à être plus facile de faire endosser à ses adversaires la responsabilité de la « VO » des faits du 11-M et de faire de sa remise en cause une arme de guerre contre le PSOE.

Ces remarques préliminaires étant faites, nous allons nous pencher sur quelques-uns des principaux arguments de LdP. Comme la critique circonstanciée de toute son argumentation pourrait faire l’objet d’un livre entier, nous nous contenterons, à titre indicatif, de quelques exemples relatifs aux « mensonges » des « quatre preuves fondamentales ».

1. Les « mensonges » de la Skoda

– Argument : Selon Múgica et LdP, la Skoda était un leurre, un de plus, visant à introduire le nom de Lamari dans le dossier de l’instruction, afin de consolider l’idée de la piste islamiste. On notera que cette affaire est la seule « victoire » que les critiques de la « VO » aient pu mettre à leur actif, bien qu’ils en aient présenté une interprétation biaisée, en laissant ­entendre que le renoncement de la justice à cette preuve était la reconnaissance tacite de sa falsification.

Contre-argument : Ce que la justice n’a pas pu obtenir, c’est la preuve tangible que la Skoda était bien sûr les lieux le jour où les services de police effectuèrent un contrôle des voitures garées rue de l’Infantado, le témoin qui la signala n’ayant parlé pour sa part que d’une voiture garée là « depuis longtemps ». Cela dit, s’il y a bien là une sorte de « trou noir » de l’enquête, l’explication que donnent Múgica et LdP de l’intérêt que les « hommes invisibles » pouvaient avoir à « planter » là une telle preuve est dépourvue de sens. Il est absurde de suggérer que, en juin 2004, au moment de la découverte de la Skoda, on aurait encore eu besoin de consolider une piste islamiste qui avait été établie, au-delà de tout doute raisonnable, avec les faits du 3 avril à Leganés et la mise au jour de multiples preuves témoignant de la justesse de cette piste. Si, à ce moment-là, Lamari n’avait pas encore été identifié comme un des occupants de l’appartement de Leganés, la police disposait déjà de ses restes les plus identifiables (sa tête, à peu près entière), qui auraient permis de savoir tôt ou tard à qui on avait affaire, avec ou sans la découverte de la Skoda. Quant aux recherches menées par la police le 11-M sur les voitures garées aux alentours de la Kangoo, rien ne permet de penser qu’elles aient été exhaustives. Interrogé par les journalistes Marlasca et Rendueles, un des policiers qui partici­pèrent aux recherches de ce jour-là avoue que « tout indique qu’on n’a pas bien fait notre travail le jour des attentats ; quand on a vu la fourgonnette, on était tous sur les nerfs, il y avait beaucoup de pression, et on n’a pas bien vérifié les voitures ». Pas de « conspiration », donc, mais de la précipitation et un travail bâclé.

2. Les « mensonges » de la Kangoo

– Argument : À l’instar de tous les critiques de la « VO », LdP a recours à l’épisode de l’incapacité des deux chiens policiers amenés sur les lieux à identifier la présence de restes d’explosifs dans la Kangoo. Or, dit-il en réponse à une observation apparue sur les sites « anticonspirationnistes », les chiens n’étaient pas particulièrement fatigués puisqu’ils n’avaient ­participé qu’à deux inspections du même type dans la matinée.

– Contre-argument : Dans les attendus de leur jugement, les magistrats de l’Audience nationale (AN) ont abordé la question de ce double échec, qui a été un des éléments majeurs de la remise en cause de la « VO » du 11‑M. Assez modestement, ils se bornent à noter :

Que « la détection d’explosifs, de drogue ou d’êtres humains par les chiens n’est pas une méthode infaillible »

Que les chiens ne peuvent détecter la présence des détonateurs,

que cet échec peut s’expliquer par l’infime quantité des restes d’explosif trouvés dans la fourgonnette et par le fait qu’ils étaient enveloppés dans un sac, situé de surcroît sous un siège auquel les chiens ne pouvaient accéder à cause d’une grille de séparation.

– Argument : En ce qui concerne la « fameuse cassette coranique », une pièce qu’il tient pour « insignifiante », LdP se demande comment l’opinion publique a pu croire à « cette histoire infantile selon laquelle les terroristes avaient pu écouter des cassettes coraniques sur le chemin d’Alcalá, pour les oublier ensuite sur place ».

· El Mundo, 18 avril 2004.

– Contre-argument : LdP suit là-dessus, une fois de plus, les remarques de Múgica qui, dans son article inaugural, avait prétendu que la cassette contenait des versets d’initiation au Coran, « quelque chose qui ne s’accorde pas avec de dangereux et fanatiques terroristes islamistes ». Les choses sont en vérité bien différentes, comme l’attestent les extraits suivants, tirés des versets 151 et 157 de la sourate (la 3) enregistrée sur cette cassette : 1) « Nous allons jeter l’effroi dans les cœurs des mécréants. Car ils ont associé à Allah (des idoles) sans aucune preuve descendue de Sa part. Le Feu sera leur refuge. » 2) « Et si vous êtes tués dans le sentier d’Allah ou si vous mourez, un pardon de la part d’Allah et une miséricorde valent mieux que ce qu’ils amassent. » Voilà pour ce qui concerne l’insignifiant contenu de la cassette coranique. Pour ce qui est de son « oubli » dans la Kangoo, une idée déjà exprimée par Berlusconi au lendemain des attentats, le fait est que ni LdP ni aucun des nombreux critiques de la « VO » qui recourent à cet argument ne disent jamais en quoi la découverte d’une bande enregistrée avec des extraits du Coran aurait pu gêner les membres du commando, lesquels ne se sont pas privés de revendiquer les attentats, haut et fort, au nom de l’islam. Cette découverte n’a été un embarras que pour tous ceux qui se refusaient à admettre que les auteurs de la tuerie puissent être d’autres personnes que les militants de l’ETA.

. Les « mensonges » de la bombe n° 13

– Argument : LdP fait observer que, bien qu’on ait proposé toute une série d’hypothèses à ce propos, on n’a toujours pas expliqué pourquoi la bombe n° 13 n’a pas explosé. Sur ce sujet, qui est véritablement un des « trous noirs » indiscutables – bien qu’insignifiants au fond – du 11-M, LdP a avancé l’hypothèse qu’elle n’a pas explosé parce qu’elle avait été conçue pour ne pas exploser : 1) parce que les câbles chargés de relier le mobile au détonateur n’étaient pas connectés et 2) parce que le mobile ne fournissait pas le courant suffisant pour garantir l’action d’un détonateur. Par ailleurs, la carte SIM qui a permis de « tracer » la boutique de Zougam était inutile à l’activation de la fonction réveil du mobile. Comment comprendre dans ce cas que les terroristes aient pu laisser une carte qui pouvait permettre si aisément de retrouver leurs traces ? LdP avait conclu de ces différents « détails qui clochent » que « l’objectif de cette mochila n’était pas d’exploser, mais de permettre que les arrestations aient lieu ».

· El Mundo, 16 mai 2005.

– Contre-argument :

Concernant la présence de la carte SIM dans le mobile, un objet qui permit de remonter très vite à la boutique de Zougam, on peut dire ceci :

si on veut bien admettre, à titre d’hypothèse, ce que dit la « VO » du 11-M à propos de la bombe n° 13, il faut rappeler une évidence dont ses critiques ne font aucun cas, à savoir que cet engin était censé exploser et que, par conséquent, on n’aurait jamais dû retrouver le dispositif utilisé pour le faire fonctionner : c’est en tout cas ce que devaient penser les personnes qui l’ont fabriqué pour qu’il explose sans envisager une seule seconde qu’il pût ne pas fonctionner ;

contrairement à ce qu’en a dit LdP, le modèle de téléphone mobile utilisé exigeait qu’on introduise la carte SIM pour programmer la fonction réveil : ce « détail » qui met à mal son argumentation a été relevé par les magistrats de l’AN dans les attendus de leur jugement et, pire encore, admis par Múgica lui-même dans un article daté de mai 2005

Après avoir répété l’expérience plusieurs fois, les Tedax qui analysèrent le mobile jugèrent qu’il n’y avait pas de problème de courant dans ce ­téléphone et que là n’était pas la cause de son non-fonctionnement.

Un des câbles censés relier le mobile au détonateur présentait une ­torsion, ce qui suggère qu’il avait dû être connecté à un moment donné.

Enfin, l’importance accordée à la seule bombe n° 13 ne doit pas faire oublier qu’elle n’est que l’une des trois bombes qui n’ont pas explosé dans les trains, ce qui prouverait :

soit qu’elles étaient toutes les trois mal conçues ou mal montées, un fait bien explicable si on se souvient qu’on a affaire à des terroristes improvisés (version admise du 11-M)

Soit qu’elles étaient faites toutes les trois pour ne pas exploser (version « alternative »), ce qui impliquerait que les « véritables » concepteurs des engins (les « falsificateurs de preuves ») auraient construit rien de moins que trois leurres sur treize bombes. C’est l’hypothèse que défend LdP, « logiquement » mais contre toute vraisemblance, dans le chapitre 10 de son premier livre.

4. Les « mensonges » de Leganés

Si la dette de LdP à l’égard des articles de Múgica est considérable, comme il l’a reconnu lui-même, on doit mettre à son actif l’hypothèse formulée à propos des faits de Leganés, qui restera la « grande idée » de LdP, qu’on ne peut comparer sur l’attentat contre le Pentagone. En dépit du caractère risible de cette hypothèse, nous lui consacrerons quelques lignes tout de même, non seulement parce que, en dépit de son invraisemblance, elle a trouvé des porte-parole en Espagne et ailleurs , mais aussi parce qu’elle est le couronnement « logique » de tous les efforts des critiques de la « VO » : en effet, à quoi sert d’ergoter à l’infini sur la valeur des preuves qui ont constitué la « piste islamiste », et en particulier sur la nature des explosifs utilisés par les terroristes, si la découverte de quantités énormes de Goma-2 Eco sur toute la scène de Leganés porte un coup mortel à toutes les interrogations sur la valeur de la « VO » du 11-M ?

– Argument : LdP ne cesse d’affirmer qu’on n’aurait pas pratiqué ­d’autopsie aux « suicidés », preuve qu’on aurait voulu cacher la cause véritable de la mort des occupants de l’appartement de Leganés.

– Contre-argument : Ici encore, les magistrats de l’AN se sont vus dans l’obligation de faire un sort à cette allégation, en réponse à une demande d’annulation partielle de la procédure issue de l’avocat de Zougam. Voici ce qu’ils en écrivent : « L’argument – souterrain, peu clair et toujours confus – est que si on n’a pas pratiqué régulièrement l’autopsie des cadavres de Leganés on ne connaît pas la cause de la mort, et si on ne connaît pas la cause de la mort c’est parce qu’on a voulu occulter ce qui avait réellement eu lieu – quoi que cela soit –, et que, par conséquent, il existe un doute raisonnable sur ce qui s’est passé, ce qui disculpe les prévenus. » Contre ces insinuations, l’AN certifie que des autopsies ont bel et bien eu lieu, dans le respect des dispositions du code de procédure criminelle qui donnent pour seul mandat aux médecins légistes de « fournir au juge les données suffisantes pour connaître, avec le plus de précision possible, l’étiologie médico-légale de la mort et sa date ». Lesdits examens ont permis d’établir que, « dans tous les cas, la mort [des occupants de l’appartement de Leganés] répond à une étiologie de caractère suicidaire » et que « la cause de la mort est due, dans tous les cas, aux multiples traumatismes consécutifs à la déflagration de substances explosives ». Exit donc la fable des islamistes amenés morts et congelés dans l’appartement de la rue Martín Gaite.

Conclusions sur les TdC et sur la version communément admise du 11-M

Parmi ces similitudes, on commencera par citer l’idée de base de ­nombre de TdC : les auteurs (ou l’auteur, dans certains cas connus) auxquels on attribue la commission de tel ou tel autre fait n’ont pas pu faire cela sans le concours d’autres personnes, autrement puissantes, compétentes, etc., qu’ils ne le sont eux-mêmes. Dans le cas du 11-M, l’argument apparaît dès les déclarations de Berlusconi sur les « quatre Bédouins d’Al-Qaida » et il est constamment utilisé par les adeptes espagnols des TdC, qui qualifient les « présumés » coupables de « pelanas » – c’est-à-dire de pauvres types bien incapables d’imaginer voire de réaliser à eux seuls un attentat d’une telle envergure –, quand ils ne parlent pas de la « tribu déguenillée » ou des « moritos de Lavapiés », en usant d’un diminutif à la fois condescendant et vaguement affectueux. Les attentats n’ont pu être réalisés que parce que des services officiels ont fermé les yeux sur les activités des « présumés » coupables ou parce qu’ils les ont manipulés comme de ­simples marionnettes.

2. Similitudes entre les TdC du 11-Septembre et celle(s) du 11-M

Comme le précédent, ce sujet mériterait sans doute une analyse à part, que nous ne ferons qu’esquisser ici. Qu’il y ait un rapport entre les unes et les autres, cela a été suggéré, à demi-mot, par l’instigateur de la critique des « trous noirs » du 11-M. Dans un article paru en mars 2005 , Múgica avait pointé la relation entre son intérêt pour le 11-M et les événements du 11 septembre 2001. Il y rapportait avoir réuni, vers la fin 2003, une importante documentation sur les attentats du 11-Septembre pour le compte d’un ami, « écrivain à succès », qui projetait d’écrire un « pos­sible roman » sur le sujet. Bien qu’il ait choisi de pas dévoiler ses conclusions sur le 11-S, on peut cependant s’en faire une idée à la lecture de certaines déclarations de cet ami non nommé, qui n’est autre que Juan José Benítez, un spécialiste, fort connu en Espagne, des phénomènes paranormaux .

· « The 9/11 Commission Report: A 571-page lie », où il fait le compte des « mensonges » de la commission

·

· Les propres aveux (ou demi-aveux) de Múgica suggèrent donc une influence directe des TdC américaines sur sa décision de mener l’enquête sur les « trous noirs » du 11-M et son choix probable en faveur de la thèse de l’inside job, présente entre les lignes de son article inaugural. Quant à LdP, qui à notre connaissance n’a jamais fait la moindre allusion au précédent américain, la similitude de certains de ses arguments avec ceux des porte-parole des TdC du 11-Septembre – avec David Griffin, en particulier – laisse à penser qu’il a dû trouver là une source d’inspiration constante, quoique soigneusement occultée. Il semble en effet pour le moins difficile d’expliquer autrement les nombreuses similitudes entre les procédés et les thèmes de LdP et ceux de Griffin : même usage obsédant de l’expression de « version officielle », même dénonciation des « mensonges » de la « VO », dont on présente des listes impressionnantes (avec une tendance à la surenchère, quand on passe des « 115 mensonges » dénombrés par Griffin aux 192 de LdP), même réponse faite aux accusations portées contre eux par leurs détracteurs : nous ne sommes pas des « conspirationnistes », nous ne faisons que mettre en évidence les lacunes et les mensonges de la « VO » du 11-Septembre (ou du 11-M) ; en vérité, c’est celle-ci qui mériterait d’être appelée une TdC, une « théorie de la conspiration islamiste ».

· Dans son article du 8 mars 2005, Múgica rapporte des propos prêtés à des agents de l’UCIE, qui s’é (...)

Et si on entre un peu plus dans le détail, on pourrait citer quelques autres exemples encore plus frappants : même argument concernant la destruction « précipitée » des restes des tours et de ceux des trains, visant dans un cas et dans l’autre à ne pas permettre un examen approfondi qui risquerait de ruiner la « VO » des attentats ; mêmes interrogations sur la capacité des engins explosifs, d’un côté, et des avions de l’autre, à causer les dommages constatés dans les trains ou dans les tours jumelles ; mêmes doutes sur l’attachement de certains des acteurs des attentats aux principes de la religion musulmane (penchants de Mohammed Atta pour le porc, l’alcool et les danses érotiques, mariage de Jamal Ahmidan avec une chrétienne, inscription de son fils dans une école catholique, etc.) ; mêmes doutes aussi sur l’identité réelle ou sur l’existence même de tel ou tel des acteurs principaux des attaques ­terroristes (encore Atta et Ahmidan) ; même remise en cause de la validité de telle pièce d’identité retrouvée presque intacte après une explosion (celles de deux des présumés auteurs des attentats du 11-Septembre, le permis de conduire de Jamal Ahmidan retrouvé dans les décombres de l’appartement de Leganés).

· El Mundo, 10 juin 2007.

· .

Cependant, si les « théories alternatives » du 11-M partagent un certain nombre d’arguments et de procédés avec celles du 11-Septembre, elles ont aussi en commun un grand nombre de faiblesses. La première de toutes étant que, alors qu’il n’y a qu’une « version officielle », il existe plusieurs « théories alternatives » : dans le cas espagnol, il y en a eu trois, ce qui est peu si on pense aux TdC sur le 11-Septembre (ou sur l’assassinat de JFK), mais qui est trop déjà puisqu’il ne saurait y avoir qu’une seule vérité. Autre insuffisance des TdC du 11-M : les positions fluctuantes de leurs porte-parole. García-Abadillo a défendu l’hypothèse de la « vengeance maure » avant de l’abandonner, sans autre explication, au profit du complot ETA-islamistes. Múgica a défendu l’idée que la piste de l’ETA et l’islamiste étaient toutes les deux des pièges construits pour la perte du PP, puis a publié des articles qui suggéraient l’existence du complot ETA-islamistes et a enfin avoué qu’il n’avait jamais cru à l’implication de l’ETA dans le 11-M . LdP a lorgné lui aussi de ce côté-là avant de porter le regard ailleurs. Quant à Losantos, il a « parié sur tous les chevaux possibles » en défendant toutes les TdC, les unes après les autres voire en même temps, sans aucun souci de cohérence.

3. Pourquoi la « TdC » du 11-M est une théorie illégitime ou infondée

La TdC du 11-M insiste sur les incohérences supposées de la « VO », en mettant le doigt sur des faits « étranges » ou « énigmatiques », mais ne propose jamais qu’une seule explication pour ces faits, la seule qui convienne à l’idée préconçue dont elle part. Les « curiosités » du « pantalon porté à l’envers » et de l’absence de sang sur les murs de l’appartement de Leganés , peuvent être expliquées sans qu’il soit besoin de recourir à l’hypothèse rocambolesque des hommes morts et congelés placés – au nez et à la barbe de tous les policiers présents – dans l’appartement de la rue Martín Gaite.

· Ce document manuscrit contient deux « signatures », un prénom calligraphié en caractères arabes et (...)

Face à une attitude considérée comme « incompréhensible », elle n’admet jamais la possibilité qu’elle puisse découler de l’incompétence des acteurs visibles des faits (terroristes ou services officiels), de leur manque d’expérience ou de leur précipitation pour y voir en toutes circonstances l’œuvre d’acteurs occultes et tout-puissants censés, eux, ne jamais commettre d’erreurs. Cependant, elle est contrainte à l’occasion d’admettre toutes sortes de bévues de la part de ces derniers : la « fausse » signature de Kounjaa (un des sept de Leganés) dans sa lettre d’adieux , le pantalon passé à l’envers, par mégarde, à un des « présumés suicidés » de Leganés, etc. Mais alors, si des « falsificateurs de preuves » de génie ont pu commettre des erreurs, pourquoi les pelanas n’en commettraient-ils pas eux aussi ?

Elle attire l’attention sur des détails dépourvus d’importance réelle aux dépens de faits avérés qu’elle sous-estime ou passe sous silence. Nous citerons ici l’argument de la mitraille absente dans les corps des morts du 11-M, si on devait en croire le résultat des autopsies, dont LdP se sert pour « prouver » que les bombes des trains n’auraient rien de commun avec le « leurre » de la mochila, qui contenait plus d’un demi-kilo de clous et de vis. Ce faisant, il omet de préciser que les corps de nombreux blessés présentent des impacts de mitraille terroriste (clous et vis), preuve que les légistes qui ont procédé aux autopsies des morts du 11-M ne l’ont tout simplement pas cherchée, puisqu’ils connaissaient très bien la cause de leur décès.

Elle repose sur des idées préconçues et souvent infondées à propos des comportements attribués à tel ou tel. Les adeptes de la TdC du 11-M se réfèrent très souvent au comportement « habituel » des terroristes, comme s’ils avaient à leur disposition un manuel du « parfait terroriste » ou du « parfait islamiste » : un homme qui va commettre un attentat le jeudi ne va pas au gymnase le mercredi soir, les terroristes islamistes ne recourent pas à des non-musulmans, à des malfrats, etc., et même « ils ne se suicident pas ». Et on pourrait en dire autant du prétendu « protocole d’intervention » des GEO, le « manuel du parfait superflics », qui n’aurait pas été respecté le 3 avril, alors que cette unité policière n’avait jamais eu à faire face, avant ce jour, à une situation de ce genre.

Elle ne tient aucun compte des objections fondées qu’on lui fait. Les adeptes de la TdC du 11-M continuent à se servir d’arguments démontrés faux, comme en atteste en particulier l’exemple de la méthanamine. Le rapport de la procureure Olga Sánchez avait établi que les analyses réalisées sur les échantillons tirés des foyers d’explosion et sur la Goma‑2 Eco trouvée dans tous les explosifs du 11-M retrouvés intacts, ainsi que sur des échantillons de Goma-2 Eco livrés par l’entreprise productrice de cette dynamite, démontraient que la méthanamine apparue dans ces explosifs n’était pas contenue dans ces échantillons eux-mêmes mais qu’elle avait été produite au cours de l’analyse chimique à laquelle ils avaient été soumis. Pourtant, bien que Golpe de régimen ait été écrit après la publication du dossier de la procureure, LdP a continué à tirer parti de la prétendue présence de méthanamine dans les restes de Goma-2 Eco trouvée dans la Kangoo afin de prouver qu’il ne s’agissait pas du même explosif que celui de la bombe n° 13. Une fois de plus, le plus sûr moyen qu’ont trouvé ses critiques de « prouver » la fausseté de la « VO » est de faire fi de la vérité tout court.

Elle se fonde sur de simples conjectures qu’elle tente de faire passer pour des faits dûment prouvés. Les exemples de cette façon de procéder étant légion, on se limitera à en donner un seul : l’usage continuel du qualificatif de « mercenaires » appliqué aux suicidés de Leganés, par lequel LdP donne pour acquis ce qu’il s’agirait précisément de prouver, à savoir que les sept de Leganés aient pu agir, contre rétribution, pour des tierces personnes.

Ses hypothèses sont d’une excessive complexité et sont bien plus difficiles à admettre par la raison que les prétendues invraisemblances de la « VO » : LdP, à l’instar de nombreux critiques de la « VO » du 11-M, juge invraisemblable que des pelanas aient pu commettre un attentat de l’envergure de celui du 11 mars mais les hypothèses qu’il présente lui-même sont infiniment plus invraisemblables, comme en atteste sa version des faits de Leganés.

Bien qu’elle dénonce toujours les incohérences supposées de la « VO », elle fait montre elle-même d’une immense incohérence. Ainsi, en ce qui concerne la « fixation » des critiques de la « VO » sur la nature des explosifs du 11-M, il est évident que le refus d’accepter que l’explosif qui a dévasté les trains puisse être de la Goma-2 Eco venait de leur conviction que l’ETA avait dû participer d’une façon ou d’une autre à la commission du massacre. Le problème est que les principaux artisans de la TdC du 11-M, Múgica et LdP, ont dû renoncer, à un moment donné, à la thèse de l’implication de l’ETA, devenue tout à fait indéfendable : par conséquent, on ne voit plus du tout pourquoi la question de la nature des explosifs se poserait encore en ces termes. Si l’ETA n’a pas participé aux attentats, pourquoi ne pas admettre qu’ils aient pu être commis avec de la Goma-2 Eco ? La cohérence voudrait que, renonçant à la thèse de la responsabilité de l’ETA, on ait renoncé aussi à se demander si l’explosif du 11-M était de la Titadine ou de la Goma-2 Eco : mais ce serait du coup reconnaître l’inanité des débats alimentés pendant plus de trois ans.

Elle n’apporte aucun fait « positif » en défense de ses thèses. Les adeptes de la TdC du 11-M n’ont jamais apporté le moindre témoignage qui abonde dans leur sens. Personne n’a été pris en flagrant délit, rôdant autour de la Kangoo ou glissant un sac de sport au milieu des objets trouvés à El Pozo. Aucun des très nombreux acteurs de la « machination » n’est jamais venu avouer sa participation à une des innombrables « mises en scène » dont parlent nos critiques. Qu’on pense a contrario aux témoignages apparus ces dernières années sur l’implication de l’armée et des services secrets algériens dans les activités criminelles attribuées aux Groupes islamiques armés, une thèse dénoncée comme une TdC infondée : en tant que témoignages, ils sont sans doute discutables mais ils existent, et même en grande quantité. Bien au contraire, un des hérauts de la critique de la « VO » du 11‑M, Trashorras, est revenu en 2010 sur les déclarations faites en septembre 2006 à Múgica, et a reconnu avoir bel et bien fourni les explosifs du 11‑M à la bande de Jamal Ahmidan.

Elle ne répond pas au réquisit qu’on est en droit d’exiger d’une TdC pour être jugée acceptable : qu’elle fournisse un modèle d’explication plus puissant que celui de la « VO », c’est-à-dire qu’elle permette ­d’expliquer les insuffisances, les lacunes, les « trous noirs », etc., de la version communément admise de tel ou tel autre événement tout en ­permettant aussi d’en expliquer les faits avérés. Or, si certains des critiques de la « VO » s’efforcent, à l’instar de LdP, de donner une explication de ses « trous noirs », ils le font en refusant toute validité aux « faits avérés », tenus pour nuls et non existants, quitte à verser dans un véritable déni du réel. Conformément à sa conviction, maintes fois répétée, que tout ce que dit la « VO » du 11-M est faux, LdP ne voit partout que leurres, mensonges, mises en scène et simulacres. La liste de tout ce qu’il regarde comme « faux » ou inexistant est impressionnante : il n’y avait pas de mitraille dans les bombes qui ont explosé dans les trains, contrairement à la bombe n° 13 ; celle-ci est un leurre, comme le sont les deux autres engins qui n’ont pas fonctionné ainsi que la bombe retrouvée à Mocejón, près de la voie de l’AVE ; leurres aussi les vêtements trouvés dans la Kangoo ou dans la Skoda ; le groupe constitué autour d’El Tunecino est un faux groupe islamiste, créé de toutes pièces par les services espagnols ; fausse aussi la pièce d’identité d’Ahmidan retrouvée dans les débris de l’appartement de Leganés ; fausse la lettre d’adieux de Kounjaa, etc. Enfin, tout l’épisode de Leganés n’est qu’un immense simulacre : il n’y a pas eu d’échanges de tirs entre GEO et islamistes, pas de cris ni de cantiques, pas d’appels téléphoniques des suicidés à leurs familles, rien qu’une immense pantomime, avec des policiers faisant mine de se battre contre des gens morts et congelés, amenés là à l’insu de tous par des hommes invisibles et insaisissables.

· Cette liste occupe trois pages du livre de Marlasca et Rendueles

· Elle est contrainte, par nécessité, de postuler un nombre presque incalculable de complices indispensables à l’exécution des plans attribués aux acteurs occultes de la conspiration. La liste de toutes les personnes qui, d’une façon ou d’une autre, ont dû participer à l’occultation de la « vérité » du 11-M comprendrait, parmi bien d’autres, les personnes suivantes : celle qui vit trois hommes sortir de la Kangoo le matin du 11‑M ; l’agent qui déclara devant les magistrats de l’AN qu’il y avait « beaucoup de choses » dans la fourgonnette au moment de sa découverte ; les neuf agents qui assurèrent que la « chaîne de surveillance » de la Kangoo ne fut jamais rompue au cours de son périple ; tous les GEO dépêchés à Leganés le 3 avril ; l’experte chimiste qui constata, dès le jour des attentats, la présence des composants de la dynamite dans les foyers d’explosion ; les médecins légistes qui certifièrent que les sept de Leganés se suicidèrent bel et bien, sans parler de toutes les « mains noires » qui auraient rempli la Kangoo avant son arrivée au siège de la police scientifique ou introduit la mochila n° 13 à l’IFEMA en se jouant de la vigilance policière, etc.

Enfin, pour en finir avec le sujet, si la thèse de la « conspiration intérieure » est très peu vraisemblable dans le cas américain, elle est encore plus invraisemblable dans l’espagnol, où on a tenté de faire endosser la responsabilité ultime des faits à des secteurs de l’appareil d’État agissant non sous la direction du gouvernement en place mais sous les ordres d’un parti de l’opposition : c’est là ajouter de l’invraisemblance à ce qui est déjà invraisemblable.

4. Valeur de la vérité communément admise du 11-M

Les pages précédentes auront montré, nous l’espérons, l’inconsistance des principales critiques présentées contre la valeur de la vérité admise du 11-M, dont la cohérence est à l’évidence bien supérieure à celle des « théories » alternatives. Peut-on dire pour autant que toutes les questions posées, pour de mauvaises raisons, par les critiques de la « VO » du 11‑M ont reçu une réponse définitive ?

Nous avons avancé plus haut que le procès de 2007 a fini par établir quelque chose qu’on peut considérer comme la vérité sur les faits du 11‑M, consignée dans la longue sentence signée par trois magistrats de l’Audience nationale. C’est à bon droit que de nombreux quotidiens ont salué cette sentence comme un désaveu total des défenseurs des TdC du 11-M. En effet, on voit dans les attendus du jugement le soin qu’ont pris les trois signataires à répondre, point par point, aux principales thèses alternatives présentées contre la version admise des faits du 11-M. Sur tous les points dont les adeptes des TdC avaient fait leur cheval de bataille, l’AN a établi la valeur incontestable des preuves validant la thèse de la conspiration islamiste et réduit en poussière, l’une après l’autre, toutes les interrogations sur les « énigmes » et autres « trous noirs » de la « VO » : celles qui portaient sur la bombe et le téléphone de la mochila retrouvée dans le commissariat de Vallecas, sur la fourgonnette Kangoo, sur la continuité de la surveillance dont la Kangoo a été l’objet au cours de son ­périple à travers Madrid, sur la nature et l’origine des explosifs utilisés contre les trains, sur la bombe de l’AVE, sur les événements du 3 avril à Leganés et même sur l’engagement djihadiste des « petits délinquants » liés à Jamal Ahmidan.

Cependant, il serait exagéré de dire qu’avec le jugement de 2007 toute la vérité a été faite sur le massacre du 11-M. Il reste des lacunes dans les résultats auxquels sont parvenus les enquêteurs, des « trous » que seuls des aveux auraient pu combler. Ainsi, par exemple, on ignore combien d’hommes ont déposé les bombes dans les trains. On n’a pas d’explication de la raison pour laquelle trois des engins introduits dans les trains n’ont pas explosé et il reste quelques problèmes non entièrement élucidés, mais secondaires, concernant la nature des explosifs utilisés : les experts ont proposé plusieurs explications possibles de la présence de nitroglycérine et de DNT, des substances étrangères à la composition de la Goma-2 Eco, dans certains foyers d’explosion mais sans pouvoir opter pour une d’entre elles. Quant à la conception même des attentats, il reste aussi nombre de questions sans réponses. On ignore qui a eu l’idée de cette action, qui a choisi de frapper sur les lignes d’Alcalá à Madrid, qui a décidé de la date, particulièrement importante tant du point de vue politique (trois jours avant les élections législatives espagnoles) que du point de vue symbolique (le 11-Mars, soit juste deux ans et demi après le 11-Septembre), etc. Est-ce que l’idée a été suggérée du dehors aux responsables de l’attentat d’un « centre » lointain, directement ou par l’intermédiaire de personnages liés à des réseaux internationaux, comme le croyait l’accusation, ou est-ce qu’elle émanait du groupe lui-même ou, du moins, d’un de ses membres les plus influents ?

Cependant, tout bien pesé, rien de cela ne justifie les soupçons entretenus, souvent de façon très artificielle, par les critiques de la « version officielle » du 11-M. Qu’il reste des zones d’ombre incontestables dans cette prétendue « VO » du 11-M n’est pas un argument qu’on puisse lui opposer sérieusement : Brian Keeley fait remarquer que l’erreur souvent commise par les adeptes des TdC est que « l’existence de données errantes (errant data) n’est pas à elle seule un problème significatif pour une théorie. Au vu de la nature imparfaite de notre compréhension humaine du monde, nous devrions nous attendre à ce que même la meilleure théorie possible n’explique pas toutes les données qui nous sont accessibles 45 ». Si on reprenait les très longues listes des « énigmes » du 11-M non résolues, on verrait sans doute qu’une bonne partie d’entre elles n’ont toujours pas reçu de réponse, et que certaines n’en recevront probablement jamais, sans que cela n’oblige en rien à remettre en cause la validité de la vérité communément admise du 11-M. L’existence d’un certain nombre de (vraies) questions non résolues ne doit pas faire oublier que, contrairement à ce que suggèrent les « conspirationnistes », on sait quand même beaucoup de choses sur la préparation du 11-M (y compris quel jour Ahmidan et deux de ses complices sont allés chercher les explosifs dans les Asturies) et sur la réalisation des attentats. Et, pour s’en convaincre, il suffit de comparer tout ce qui a été établi concernant le 11-M avec ce qu’on sait des autres attentats d’une importance similaire commis en Europe, celui de Lockerbie ou celui de la gare de Bologne, qui n’ont jamais été éclaircis de manière satisfaisante. S’agissant du premier cité, le massacre de Lockerbie, il reste encore des doutes quant à la validité de la piste libyenne, l’hypothèse retenue après bien des hésitations ; quant à l’affaire de la gare de Bologne, il a fallu quinze ans de recherches pour juger et condamner les deux néonazis convaincus du massacre. Et les témoignages retenus contre eux furent tellement contestés que, quatre ans après la fin de leur procès, on les remit en liberté conditionnelle.

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