MARX ET BAKOUNINE : la mésentente

Publié le par Bernard Gasnot

MARX ET BAKOUNINE  :  la mésentente

Les grands hommes d’action sont plus difficiles à peindre que les grands hommes de pensée : car les remous d’admiration, d’imitation, de jalousie, d’inimitié et de sottise qu’ils soulèvent compliquent de beaucoup à leur sujet la recherche de la vérité. Quant au grand révolutionnaire, la légende et l’histoire faites par les classes dirigeantes n’en laissent de coutume parvenir jusqu’à nous qu’une image caricaturale. L’influence de Michel Bakounine n’est pas près de s’éteindre : que l’on songe au rôle que ses lointains disciples ont joué dans la révolution espagnole ; et pourtant, jusqu’à ce jour, il n’existait – que nous sachions – dans aucune langue européenne, si ce n’est en russe, d’honnête biographie de l’infatigable adversaire de Marx.

L’œuvre monumentale que lui a consacrée Max Nettlau n’a pas trouvé d’éditeur : il n’en existe que quelques exemplaires manuscrits, en allemand, dans de grandes bibliothèques. Je ne crois pas qu’Iouri Steklov qui, à Moscou, commença de publier une biographie scientifique de Bakounine en plusieurs volumes, ait pu la continuer. Qu’est devenu Stiéklov, qui fut dans les premières années de la révolution le rédacteur des Izvestia ? Il y a fort peu de chances qu’il vive et, vivant, puisse travailler . Nous connaissons bien, en français, quelques ouvrages sur Bakounine : bâclés, ne méritant aucune mention indulgente. Jusque hier encore, il fallait, pour entrer en contact avec l’insurgé de 1848, le prisonnier intrépide, lucide et singulièrement habile des forteresses du tsar, l’agitateur dont les intrigues contribuèrent sensiblement à ruiner la Ire Internationale, le fondateur de l’anarchisme, lire sa Confession adressée du fond d’une cellule de Pierre-et-Paul à l’empereur Nicolas Ier, publiée il y a quelques années avec une remarquable préface de Brupbacher . Cela fait, dans la littérature du socialisme, un livre bien extraordinaire : et il est curieux que pas un des commentateurs des « aveux » de Moscou n’ait songé à tracer un parallèle entre les dernières déclarations d’un Boukharine et la confession de Bakounine au tsar. Ici, une parenthèse. Bakounine lui-même garda toute sa vie un silence à peu près total sur ce document qui faillit être publié par les soins de la police russe pour le déshonorer. À l’époque, le déshonneur eût été certain. Ne faut-il pas faire remonter aux préparatifs de cette publication les rumeurs qui firent admettre, par certains de ses adversaires de l’entourage de Marx, que Bakounine pouvait être un agent provocateur ? La Confession ne fut mise à jour, dans les archives de la police impériale, qu’en 1918. J’eus connaissance de cette découverte en 1919 à un moment où le précieux manuscrit et ses rares copies avaient disparu entre les mains d’historiens rivaux qui attendaient paisiblement la victoire de la contre-révolution. Pour éviter que la Confession ne disparût définitivement, je lui consacrai dans une revue allemande un article assez détaillé, le premier, qui fit sensation à l’époque (en 1921 ou 1922) et me valut de la part de quelques anarchistes les plus amers, les plus injustes reproches. D’aucuns allèrent même jusqu’à soutenir que la Confession était un faux, fabriqué par les bolcheviks ! Séverine prit contre moi « la défense de Bakounine » que je n’attaquais point, dont au contraire je servais la mémoire en esprit et en vérité, c’est-à-dire sans aveuglement ni manœuvre.

Une chose cependant déplait dans ce livre : la nuance d’antipathie, étoffée d’incompréhension, dont fait preuve l’auteur à l’égard de Karl Marx. Nous n’avons plus à prendre parti entre les deux géants, mais à rechercher d’une part la vérité sur les matières qu’ils ont traitées et la vérité sur eux-mêmes. Ces deux vérités, on les aperçoit du reste clairement dans le livre de Kaminski, chez qui la connaissance du sujet l’emporte, fort heureusement, sur le parti pris. Et le débat entre Marx et Bakounine nous devient aisément intelligible. Contre Bakounine, Marx a scientifiquement raison d’une façon pour ainsi dire éclatante.
Marx était rédacteur d’un journal, révolutionnaire bien entendu, tandis que Bakounine luttait sur les barricades de Dresde ». Marx donna tout au long de sa vie, au milieu des révolutions, dans une gêne tout à fait voisine par moments de la misère, sous la calomnie, l’injure et la menace

La différence entre ces deux hommes, entre ces deux formes de la révolution, la scientifique et la spontanée ». Bakounine, en 1848, n’était qu’un ardent révolté que sa passion jetait aux barricades ; Marx, dès alors, était un cerveau supérieurement organisé au service de la révolution. Établissons, pour éviter tout malentendu, cette différence entre la révolte et l’action révolutionnaire : la première procède du sentiment et des convictions en dernier lieu affectives ; la seconde s’arme de connaissances exactes, se plie aux nécessités sociales au lieu de les ignorer ou de chercher à leur faire violence, dédaigne les arguments passionnels, veut le possible, tout le possible, au sein du réel ! Ce qui est vrai de Bakounine et de Marx en 1848 le demeure en 1870-1871, alors qu’ils ont tous les deux des cheveux gris. Bakounine tente alors de déclencher la révolution en s’emparant de l’hôtel de ville de Lyon et en y proclamant la déchéance de l’État (28 septembre 1870). L’aventure est épique et puérile à la fois. Marx voit très bien que les conditions d’une victoire prolétarienne ne sont pas encore données en France ; il craint que le prolétariat parisien ne se fasse saigner en engageant une bataille irréfléchie, multiplie les avertissements et, l’irréparable consommé, prend la défense des communards vaincus, explique leur action, en dégage le sens pour l’avenir…

« Pendant toute sa vie, Bakounine gardera la conviction que les véritables forces de la révolution se trouvent dans les masses paysannes arriérées, qui n’ont pas été corrompues par la civilisation moderne et sont anarchiques par instinct » Et voilà le fond du débat ! C’est dire que Bakounine, petit gentilhomme russe, conduit à la révolte par le despotisme, ne comprendra jamais véritablement la transformation du monde et de l’histoire qui s’accomplit par la révolution industrielle du XIXe siècle ; que jamais il ne s’assimilera véritablement la notion de lutte de classes dans une société capitaliste à base de machinisme ; qu’il confondra toujours la paysannerie serve, misérable, et dès lors prompte aux jacqueries, de l’Empire russe de son temps, en retard d’un bon siècle sur l’Occident, avec la paysannerie cossue et rétrograde qui fit la force de Napoléon III et fournit à Galliffet ses fusilleurs de Fédérés… À travers Bakounine, la révolte des masses arriérées, rurales et prolétariennes, mais encore liées à la terre, prenant d’elle-même une naïve conscience, se mêle au mouvement ouvrier de l’Europe industrialisée que le puissant cerveau de Marx amène à la conscience rationnelle et pourvoit d’une vue objective de la société.

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