L’abominable massacre des Romanov

Publié le par Bernard Gasnot

Le 17 juillet 1918, alors que les troupes blanches de l’Amiral Koltchak sont encore relativement loin de la ville d’Ekaterinbourg, Lénine avait donné l’ordre de liquider la famille impériale, et les bolcheviques passent à l’action.

La tragédie est l’un des faits historiques les plus populaires mais malgré cela il nous a paru essentiel en ce triste jour anniversaire de revenir sur ce terrible assassinat qui ne fut pas isolé. Le parallèle avec le malheureux Louis XVI a parfois été fait. Mais lorsque Nicolas II est sauvagement assassiné avec son épouse, le Tsarévitch, ses quatre filles, le médecin de famille, et trois domestiques dans la maison Ipatiev à Ekaterinbourg, il n’a pas fait l’objet d’un procès devant des tribunaux.

Nicolas II avait été contraint à l’abdication en 1917 après une série d’échecs et son incapacité à faire la transition de la Russie tsariste avec une monarchie éclairée lui sera fatale. Son règne commencé en 1894, fut très vite assombrit par une accumulation de nuages, que furent la Guerre européenne, la montée des nationalismes, du terrorisme et des mouvements révolutionnaires socialistes. La Guerre perdue contre le Japon en 1904-1905 fut un véritable camouflet pour la Russie Tsariste, et la défense des Slaves dans l’idéal Panslaviste conduisit la Russie droit dans les affaires de la poudrière balkanique.

Après la défaite de 1905 les révolutionnaires s’agitent mais le pouvoir réagit fermement et déporte en Sibérie de nombreux activistes. Les réformes tentées notamment par le gouvernement intelligent de Stolypine ne peuvent changer le malaise dans une Russie qui est entrée de plein fouet dans l’industrialisation. La guerre qui s’annonce ainsi que l’influence néfaste de la Tsarine par le biais de l’illuminé Raspoutine, vont achever de discréditer le régime. Pourtant, les réformes avaient été réelles et importantes, mais sans doute accordées avec un train de retard. Malgré les réformes agraires, l’installation d’une monarchie constitutionnelle et de nombreuses libertés accordées, un profond fossé se creuse et les haines s’y installent.

Nous connaissons la suite, en février 1917 une première révolution éclate alors que les armées russes sont en pleine déliquescence, que les pénuries sur le front et surtout à l’arrière du front touchent de plein fouet le peuple. Le pouvoir de Nicolas II chancèle et son manque de clairvoyance tout comme l’absence de soutiens l’oblige à abdiquer en faveur de son frère le Grand-duc Michel. Il est trop tard, et Michel renonce à son tour à la couronne le lendemain, la monarchie a vécu en Russie. La Révolution laisse le pays en grand danger, la guerre se poursuit et les luttes politiques acharnées commencent pour le pouvoir.

Nicolas II déchu obtient du gouvernement provisoire de s’exiler en Angleterre, mais ce dernier ne peut tenir sa promesse, car dans le Palais où la famille impériale attend son départ, la garde est constituée de soldats acquis aux mouvements révolutionnaires bolcheviques. Le départ est impossible. Le martyr de la famille impériale ne faisait que commencer. La présence du Tsar provoque des questionnements, les uns craignant un coup d’état, d’autres une fuite à la manière de Varennes et du Roi Louis XVI. D’autres encore souhaitent éloigner un personnage devenu singulièrement gênant. Il est décidé de les envoyer à Tobolsk en Sibérie occidentale où ils arrivent en août 1917 et où l’exil commence dans des conditions calmes mais difficiles matériellement. Les bolcheviques et les révolutionnaires sont toutefois loin, la guerre civile n’a pas commencé.

Toutefois les bolcheviques voient le pouvoir leur échapper aux élections. Battus à plate couture, ils obtiennent de nombreux sièges à la Douma, mais ne peuvent prétendre à exercer le pouvoir, c’est par la force qu’il s’en empare lors de la Révolution d’octobre 1917 qui n’a été en fait qu’un coup d’Etat. Le faible régime démocratique de la Russie s’effondre, discrédité par son impuissance à relever la situation intérieure et sur le front. Le sort des Romanov est scellé. Dans un premier temps, ils sont toutefois oubliés, mais en mars 1918, Lénine émet l’idée de la liquidation de tous les Romanov par l’assassinat, sans autre forme de procès ou de vitrine légale.

Le régime se présentait là sous sa vraie nature, hideux, monstrueux, le meurtre en place de justice, la répression en place de liberté, les prisons et la mort pour les opposants. Curieusement l’histoire n’a pas retenu que Lénine, tout puissant en mai 1918, ne pouvait avoir été que le moteur d’une telle décision. L’imagerie populaire et la propagande soviétique qui s’ensuivent, vont de fait écarter momentanément de la responsabilité le dirigeant communiste, aidé en cela par la figure encore plus odieuse de son remplaçant « sur le trône », Joseph Staline. Sa mort en 1924 fut également pour beaucoup dans ce fait.

En avril 1918, Nicolas et sa famille sont conduits à Ekaterinbourg dans une ville réputée pour sa forte assise révolutionnaire et où il sera plus facile de disposer de lui et de le surveiller. La fin dramatique, s’accompagnera dans ce lieu par des humiliations et des insultes quotidiennes alors que la guerre civile commence. Dans ses sombres heures, le Comité exécutif de l’Oural ordonne son exécution et envoie un bourreau dans la personne d’Iakov Iourovski. Beaucoup d’historiens se sont penchés sur la question de la responsabilité de Lénine encore jusqu’à nos jours, une belle fable que celle d’imaginer le grand Lénine n’avoir pas ordonné le crime. Pathétique problématique historienne, qui malgré l’habileté des soviétiques à dissimuler et l’absence intelligente de documents pouvant le désigner, ne laisse toutefois aucun doute. Une telle décision pouvait-elle être prise par quelques sous-fifres ? La suite démontre bien que non.

La légende pour le coup s’empare de la mort de Nicolas et de sa famille car elle fut particulièrement horrible. Abattus par surprise à coup de pistolets, ils furent assassinés plutôt qu’exécutés, sans compter le caractère particulièrement atroce de l’exécution des enfants du Tsar. Les jeunes filles qui avaient des pierreries cousues dans leurs vêtements reçoivent des dizaines de balles qui ricochent et rendent la scène effrayante. Ayant vidés leurs chargeurs, et plusieurs des jeunes filles et des victimes étant encore en vie, c’est à coup de couteau et de baïonnette que les bourreaux s’acharnèrent sur les malheureux. Dans la nuit, les corps furent emportés jusqu’à un puits de mine et précipités dedans, mais Iourovski revînt dès le lendemain sur les lieux, enterre les corps un peu plus loin après avoir vainement tenté de les brûler. Ils sont finalement aspergés d’acide sulfurique pour empêcher toute reconnaissance des corps. L’affaire plonge dans la pénombre soviétique jusqu’en 1990.

Ils sont en effet retrouvés à cette date, moins les corps du Tsarévitch et d’une des filles du Tsar, Maria et solennellement inhumés à Saint-Pétersbourg le 17 juillet 1998. L’église orthodoxe décide la canonisation des martyrs en août 2000 instituant la fête de Saint-Tsar Nicolas. Malgré l’horreur de ce massacre, un parmi tous ceux qui ont suivi, la Russie tardera à reconnaître la responsabilité des bolcheviques. En 2008, le président de la Douma Boris Gryzlov proclamait enfin la responsabilité des bolcheviques et condamnait l’horrible crime, avant que la famille Romanov soit officiellement réhabilitée en octobre 2008. Quelques mois auparavant, et après bien des recherches les deux corps manquants avaient été retrouvés puis identifiés.

Bon nombre d’autres Romanov et membres de l’aristocratie ou de l’élite russe subirent le même sort, 19 en tout, dont le Grand-duc Michel qui fut assassiné d’une balle dans la tête et son corps brûlé dans la nuit du 12 au 13 juin 1918. Citons aussi, le massacre d’Alapaïevsk moins connu, qui ne doit rien dans l’horreur à celui de la maison Ipatiev. Les bolcheviques assassinent ce jour-là, le Grand-duc Serge, la Grande duchesse Elisabeth et plusieurs autres Romanov. Ils furent sauvagement frappés, abattus à coup de revolver au-dessus d’un puits, où les tortionnaires jetèrent encore quelques grenades.

Il serait trop long d’énoncer ainsi la longue liste de ces sinistres exécutions. La Fédération de Russie, grâce notamment au gouvernement russe et aux présidents qui se sont succédés entre 1990 et 2009, a courageusement pris l’histoire à bras le corps, et a pu par son action jeter la lumière sur ces abominables crimes et en même temps fermer la page d’une période pour le moins sinistre de l’histoire de la Russie. Les criminels ont-ils été punis ? Bien sûr cela été impossible, ils étaient et depuis longtemps tous morts. Toutefois à l’abri des tours du Kremlin dans un mausolée repose la dépouille de l’ordonnateur, du chef d’orchestre de cette sinistre symphonie, Lénine.

Certes, le mausolée est fermé, certes depuis deux ans il est impossible de voir son cadavre, triste spectacle. Mais l’histoire a rattrapé Lénine, personne n’échappe à l’histoire. Il est à souhaiter que ses restes artificiellement conservés seront bientôt inhumés, c’est une insulte à toute la Russie et à la mémoire des victimes de garder ainsi comme trophée ce qui reste de lui. Souhaitons que la fermeture temporaire devienne définitive et que ses restes soient traités selon les désirs de Lénine lui-même dans son testament, reposer auprès de sa mère, il n’aura Dieu merci pas le droit à quelques bonbonnes d’acides ou grenades, l’histoire est déjà son échafaud et son jugement devant les hommes.

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