Une banque américaine liée à la droite musclée du clan Bush

Publié le par Bernard Gasnot

L'axe Bush-Pasqua

En 1999, la dette de la Socopresse, plus connue sous le nom de groupe Hersant, est estimée à 2 milliards de francs. Les propriétaires du Figaro doivent impérativement trouver une solution. Yves de Chaisemartin, président de la Socopresse, multiplie les discussions avec Serge Dassault. Cet industriel de l'armement aéronautique dispose aussi d'un pôle presse qui comprend le Journal des finances et Valeurs actuelles. Il manifeste alors son souhait de prendre une participation importante dans la restructuration du Figaro. Serge Dassault est prêt à mettre 1,6 milliards de francs sur la table en prenant 40% du capital du titre. Dans les milieux financiers, il est donné comme favori face au CCF qui, via Charterhouse Development Capital se proposait, lui aussi, de prendre une importante participation dans le capital du Figaro.

Pourtant, à la surprise générale, lors d'un comité d'entreprise extraordinaire, le vendredi 25 juin 1999, Yves de Chaisemartin annonçait l'arrivée d'un nouvel actionnaire, tout juste débarqué d'outre-Atlantique. Celui-ci entrait directement dans le capital d'une nouvelle structure, le Figaro Holding C'est ainsi qu'au terme d'une opération financière bien complexe, le gestionnaire de fonds d'investissement américain Carlyle venait d'acheter 4,9% du nouveau holding, qui allait détenir désormais 100% du capital de la société Figaro SA (qui regroupe Le Figaro, le Figaro Magazine, Madame Figaro et d'autres sociétés du groupe Hersant). Formellement la Socopresse continuait à détenir 95,1% de Figaro Holding, mais en réalité cette nouvelle structure lançait un emprunt obligataire, convertible en actions, qui était intégralement souscrit par le groupe Carlyle épaulé par un autre groupe d'investisseurs européens, qui reste aujourd'hui encore très discret... Selon le quotidien économique, La Tribune, "la prise de 4,9% de Carlyle serait évaluée entre 150 et 200 millions de Francs" et si on ajoute à cela le montant de l'emprunt qui "avoisinerait 1,5 millions de francs" on se rend bien compte que le groupe américain et ses mystérieux partenaires ont bel et bien recouvert la presque totalité de la dette accumulée par le groupe Hersant et que, si l'emprunt était converti en actions, le groupe Carlyle et ses partenaires contrôleraient alors 40% des capitaux de l'EX-groupe Hersant. Mais, qui se cache derrière cette société américaine, soudainement si intéressée à la destinée d'un important titre de la presse nationale française?

Carlyle Group a été fondé en 1987 avec le soutien de la Mellon Bank. Sa vocation théorique était d'être un gestionnaire de portefeuilles que lui confiaient des banques, des sociétés d'assurances, des entreprises ainsi que des fortunes privées afin d'investir dans des sociétés qui n'étaient pas, pour la plupart, cotées en bourse. Depuis sa création cette banque particulière disposait de 2,4 millions de dollars de fonds propres et était très attirée par des secteurs économiques bien spécifiques: l'aéronautique, les télécommunications, assurances, mutuelles privées et, surtout... la défense. C'est ainsi qu'en 1998, on retrouve Carlyle Group à la 19e place parmi les fournisseurs de la Défense US: et pour cause, en 1997 Carlyle Group venait d'acheter la société United Defense, qui fabrique notamment le char M113, vendu à 80.000 exemplaires dans le monde.

Rien de franchement étonnant donc que de retrouver Frank Carlucci assis sur le fauteuil de "chairman" du groupe. Avant d'être employé comme directeur chez Carlyle, Mister Carlucci s'illustra dans les fonctions de secrétaire d'Etat à la défense US, de 87 à 89, sous l'administration Reagan. Et, avant encore, il exerçait l'honorable profession de vice-directeur de la CIA tout en étant l'assistant du président Nixon pour la sécurité nationale. Il est aussi intéressant de remarquer, en se plongeant un moment sur l'organigramme de Carlyle, que l'un des administrateurs les plus importants n'est rien moins que James Baker, l'ancien secrétaire d'Etat sous l'administration Bush. Parmi les conseillers de Frank Carlucci figure aussi un certain John Major, l'ex-Premier ministre conservateur du Royaume Uni. Last but not least, comment ne pas sentir dans cet organigramme la patte de George Bush en personne? L'ancien président US qui est aussi le papa du nouveau, joue en effet le rôle de super-consultant chargé de la promotion du groupe dans le monde.

"Carlyle Group est considéré comme la banque de la CIA, tant il parait lié au complexe militaro-industriel washingtonien" affirme sans détour le journaliste Thierry Meyssan qui, en décembre 99, dans une note d'information du Réseau Voltaire avait alerté sur l'arrivée des capitaux américains dans le groupe Hersant Carlyle Group a débarqué en Europe en 1997. Il dispose de quatre bureaux, un à Paris, un à Londres, un à Munich et un autre à Milan. Déjà en 1998 Carlyle Europe disposait d'une plate-forme d'investissement qui atteignait le milliard d'euros. Les secteurs privilégiés pour ses placements? L'énergie, la haute technologie et les médias. Ainsi 60% du groupe français Genoyer Group, spécialisé dans les équipements industriels pour les compagnies de pétrole et de gaz a été acheté en 1998 (pour un montant de 1,462 milliards de francs) par le nouveau "partenaire" américain. Le groupe italien Tecnoforge, a été racheté lui aussi par Carlyle en 1999. Tecnoforge se situe dans le même secteur que Genoyer. Il est spécialisé dans la production de pipelines et de tout autre matériel pour le secteur énergétique (pétrole, gaz et eau).

Grâce à la synergie développée par les acheteurs américains, le groupe français a pu mettre en commun ses compétences avec le groupe italien (désormais ils travaillent tous les deux sous le drapeau des stars et des stripes) et augmenter ses ventes de 50% en devenant l'un des principaux leaders mondiaux des raccords pétroliers. La société allemande Homsel AG, spécialisée, elle, dans le matériel de haute technologie pour le secteur du transport est aussi désormais sous le contrôle de Carlyle Group. Soucieux de diversifier ses investissements, le gestionnaire de fonds américain, est de plus en plus attentif au marché de la communication: presse, télévision, Internet. En Italie, "une initiative de Carlyle dans les médias audiovisuels est considérée comme probable" affirmait en 1999 le quotidien La Tribune. En attendant, le groupe américain s'active de plus en plus sur tout le territoire européen, à l'Ouest comme à l'Est. Il vient en effet d'ouvrir un bureau à Moscou. Le directeur général de Carlyle Europe est Jean-Pierre Millet, ancien dirigeant du Boston Consulting Group, spécialisé en consultations en stratégie pour de sociétés multinationales. Jacques Garaïalde, diplômé de l'Ecole Polytechnique, a rejoint le groupe américain après avoir fait ses preuves, lui aussi, au sein du Boston Consulting Group (il a passé aussi deux ans chez Exxon). Chez Carlyle il s'occupe plus particulièrement des investissements liés aux nouvelles technologies. Le groupe américain a donné naissance à une structure européenne destinée à investir dans les secteurs de la communication "on line". Baptisé Carlyle Internet Partners Europe (CIPE), il s'est intéressé l'année dernière à la société française Solsoft, spécialisée dans le développement de solutions pour la sécurisation des réseaux et du commerce électronique. On retrouve d'ailleurs aujourd'hui Monsieur Garaïalde parmi les administrateurs de Solsoft SA, dont le siège est à Levallois-Perret

Mais quelle pourrait bien être la raison stratégique qui anime ce groupe financier si particulier à s'intéresser de si près à de marchés aussi sensibles sur le sol européen? Pourquoi cette banque américaine qui est une émanation directe de la droite musclée liée au clan Bush a cru bon de s'infiltrer dans les capitaux du Figaro? Politiquement "c'est une présence qui va comme un gant au premier quotidien conservateur de l'Hexagone" faisait remarquer Philippe Bonnet, dans La Tribune (28.06.99), mais on peut néanmoins s'interroger sur le choix de l'ex-groupe Hersant qui a préféré vendre à des Américains plutôt qu'à un autre représentant du complexe militaro-industriel français comme Serge Dassault. "Des observateurs avisés croient repérer les indices d'un vif intérêt, voire d'un soutien, de certains milieux ultraconservateurs américains à la montée en puissance de Charles Pasqua. Tel serait le choix de Carlyle Groupe..." analyse François-Xavier Verschave dans son dernier livre (Noir silence, édition Les Arènes,). Cette analyse paraît d'autant plus claire quand on se pose la question des intérêts stratégiques liés aux parrains des multinationales d'outre-Atlantique. Il paraît évident que pour les adeptes de l'hégémonie américaine sur la planète, les "souverainistes" de tous bords, tel un Charles Pasqua, ne peuvent qu'inspirer une "sympathie tactique". La raison est simple: tout programme politique visant à déstabiliser la dynamique d'une possible Union européenne ne peut qu'être un bénéfice net pour la superpuissance absolue qui est aujourd'hui l'Amérique. L'affaiblissement de toute hypothèse d'une esquisse d'Union qui ne serait pas fondée sur un simple flux de capitaux et de produits marchands, même possédant sa monnaie est donc bel et bien l'un des principaux chantiers de l'establishment US. Une Europe composée de petits pays isolés, réduits à la taille de régions, pouvant simplement faire circuler les marchandises, mais étant privés de toute force politique, ne peut en effet que réjouir les tenants de l'empire des multinationales... Leur intérêt, aujourd'hui, consiste à parcelliser d'abord, pour monopoliser ensuite.

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