L’incroyable sauvetage des 736 tonnes d’or de la Banque de France !

Publié le par Bernard Gasnot

L’incroyable sauvetage des 736 tonnes d’or de la Banque de France !

Le conseiller auprès du gouverneur de la Banque de France pour les questions historiques et directeur général honoraire de la Banque de France, Didier Bruneel, est à l’origine de la création des Cahiers anecdotiques de la Banque de France. Des publications qui racontent la « petite histoire » de la grande institution monétaire. Dans ce numéro, il nous raconte un certain 18 juin 1940, durant lequel cinq navires lourdement chargés quittent le port de Brest. À leur bord, 736 tonnes d’or de la Banque de France se dirigent vers Dakar…

Le port de Brest où, du 30 mai au 14 juin 1940, 60 convois chargés d’une partie de l’or de la Banque de France arriveront par chemin de fer. Cinq navires seront nécessaires pour évacuer une telle cargaison.

Illustration de la politique française de développement au Sénégal avec l’inauguration de la voie de chemin de fer reliant Thiès à Kayes, tirée du Pèlerin (début XXe siècle).

Le 30 mai 1940, devant l’avancée des armées allemandes, la Banque de France demande à toutes ses succursales possédant une encaisse-or de l’évacuer immédiatement. La marchandise doit quitter le territoire national, trop menacé, pour gagner un lieu que l’on pense plus sûr – les États-Unis –, mais qui en raison des circonstances sera en fait une colonie française d’Afrique. À Brest, trois agents de la Banque sont chargés de cette mission. M. Lajule, directeur de la succursale de Brest, M. Gontier, contrôleur principal, responsable du transport outre-mer, et enfin M. Stiot, chef de service, chargé de réceptionner et d’entreposer l’encaisse.

Il faut évacuer l'or !
Du 30 mai au 14 juin, 60 convois arrivent dans le port breton par chemin de fer. L’or envoyé par des succursales de toute la France est mis en caisses pour les lingots, en sacoches pour les pièces, avant de remplir des wagons prêts à partir. M. Stiot, à l’arrivée, compte les colis avant de délivrer un reçu à M. Lajule qui tient la comptabilité des convois.
Dès son arrivée à Brest, M. Stiot se trouve face à des problèmes d’intendance. L’or arrivé en gare de Brest doit être entreposé dans le fort de Portzic, à sept kilomètres des quais du port. Stiot prend contact avec l’amiral Brohan, major général du port, qui met à sa disposition 150 hommes de corvée, ainsi que 150 marins.
Au fur et à mesure de leur arrivée, les trains sont déchargés à dos d’homme, puis les colis sont mis dans des camions qui partent immédiatement pour le fort de Portzic. En tout, 16 201 colis en caisses et sacoches, représentant 736 tonnes d’or, sont entreposés dans la poudrière du fort !
M. Stiot est un homme seul. Aucune communication n’est possible avec la Banque de France à Paris. Le seul téléphone disponible est celui du réseau de la marine. Les événements se précipitent : le 14 juin, l’armée allemande s’approche dangereusement de Brest. Il faut immédiatement commencer l’embarquement de l’or sur les navires ! Mais ceux-ci se font attendre. Le 16 juin, Lajule charge Stiot d’embarquer dans deux wagons de 13 et 14 tonnes, 471 sacs formant la « réserve du gouverneur ». Ces billets, non encore émis, ne devant pas faire partie du voyage vers l’Afrique, sont dirigés par chemin de fer vers Angoulême.
Le 16 juin, l’amiral Brohan répond enfin aux demandes pressantes de Stiot. Les cinq navires Ville d’Oran, El Mansour, El Kantara, El Djezaïr et Ville d’Alger sont en rade de Brest. Le contre-amiral Cadart, commandant des Forces de Haute Mer des Tropiques, est à la tête de la flottille. L’embarquement commence immédiatement, à 17h30. Les caisses sont sorties de la poudrière, placées dans des camions, puis chargées sur les navires. Toutes les opérations sont encore une fois effectuées à bras d’homme ; ils font la chaîne du fort au camion, du quai aux soutes. La nuit venue, les opérations s’arrêtent, il est trop difficile de travailler dans l’obscurité.
Le 17 juin au matin, les transports reprennent de plus belle. Les marins ne sont pas supposés connaître la nature des marchandises qu’ils manipulent. Cependant, chaque camion est convoyé par un garde mobile armé. Stiot veut accélérer les opérations, mais les véhicules manquent. Dans le courant de l’après-midi, on repère onze grands camions de 5 à 6 tonnes « abandonnés par l’armée anglaise ».
Ils sont récupérés et remis en ordre de marche. Les bombardements s’intensifient, mais il n’est plus question de se rendre aux abris. Le temps presse et la panique gagne du terrain. Tout à coup, les camions ne roulent plus. Les gardes mobiles et les gendarmes se sont enfuis. Des marins prennent leur place au volant.

L’or est sauvé in extremis
Le 18 juin au matin, la rumeur dit l’armée allemande aux portes de Brest. On accélère l’embarquement. Sept camions sont mis en éventail et chargés simultanément. Cela permet de transporter les caisses sur deux ou trois bateaux à la fois. On distribue du vin et de l’eau de vie aux marins exténués. Il n’est plus question de tenir un registre, de rédiger un plan d’embarquement, de savoir sur quel bateau se trouve quelle caisse ! À 17h30, l’or de la Banque de France est prêt à partir pour l’Afrique. À 19 heures, Stiot fait rendre compte à la préfecture maritime que sa mission est accomplie, aucune perte humaine n’est à déplorer, la flottille du contre-amiral Cadart est partie, l’or sauvé in extremis !
Stot, resté à quai et seul civil dans le fort, est pris en charge par les officiers. Dans l’impossibilité d’embarquer, il demeure avec les marins et assiste impuissant à la destruction du port de Brest : « […] Successivement les citernes de mazout, les réservoirs d’essence, les stocks de munitions sautèrent. Des flammes jaillirent comme d’un volcan et un nuage épais de fumée s’éleva poussé par le vent sur le fort de Portzic. L’atmosphère devenait irrespirable, cependant que les avions ennemis continuaient à bombarder et à jeter, la nuit venue, des mines magnétiques dans la rade. »
Depuis le 18 juin, 18h55, Gontier, embarqué sur El Djezaïr, est seul responsable de l’or.

Où cacher l’or de la Banque de France ?
Les cinq navires, rejoints par deux escorteurs, Le Milan et L’Épervier, quittent la rade de Brest. Le Victor Schoelcher parti de Lorient se joint au convoi ; à son bord, un représentant de la Banque de Pologne, l’or polonais et l’or belge. Gontier apprend la destination : l’Afrique du Nord. Le 19 juin, un rapide contrôle de la cargaison est opéré ; il semble manquer 20 tonnes d’or ! Il est impossible de pousser plus avant les vérifications, et l’on songe que les caisses ou les sacoches sont restées à quai à Brest.
Le 21 juin, les côtes de Casablanca sont en vue. Le Directeur général de la Banque du Maroc estime imprudent de débarquer la cargaison. Ordres et contre-ordres se succèdent et le 24 juin, à 5 heures du matin, les bateaux repartent, en longeant les côtes, pour Dakar. Quatre jours plus tard, ils sont enfin arrivés à bon port. Mais, la situation est là aussi tendue. On redoute des troubles et le représentant de la Banque de l’A.O.F. signale qu’il n’a aucun lieu disponible pour l’or de la Banque de France. Gontier se met alors en quête d’un local. Aidé par l’amiral Cadart, il visite les forts près de Dakar. Rien ne peut convenir.
Le 1er juillet, ils se rendent au camp de Thiès, à 75 km de la capitale africaine. Les bâtiments ne sont pas exceptionnels, mais face à l’agitation en ville et aux menaces qui pèsent sur les navires, il est urgent de prendre une décision. Le débarquement des caisses et des sacoches débute le 4 juillet à Dakar. Un rapide recensement est opéré. La presque totalité de l’or semble être là. On tente de réparer au mieux les emballages détériorés pendant le transport. Arrivés à Thiès, les colis passent du train aux camions pour franchir les 400 mètres séparant la voie ferrée des bâtiments de stockage. Prévoyant, Gontier fait rapidement construire une ligne entre la voie ferrée existante et les entrepôts pour pouvoir, en cas de panique, évacuer toute la cargaison par rail. Le 9 juillet, la totalité du stock d’or est entreposée à Thiès, dans trois baraques, sans caves, aux fenêtres murées, aux portes seulement cadenassées, en plein bled, gardées par la troupe.
Gontier est isolé et épuisé par le travail harassant auquel il a dû faire face. Il se soigne avec de la quinine et se fait vacciner contre le « vomito negro » qui sévit alors. C’est la saison des pluies. Il demande par câble au secrétaire général de lui adjoindre au moins deux collègues pour l’aider. La Banque de l’A.O.F., décidément peu coopérative, ne peut lui fournir « personne de pratiquement utilisable ».

Erreur de plume ou vol ?
Gontier doit résoudre bon nombre de problèmes. Il craint pour la conservation des colis ; la région est infestée de termites. L’or doit-il rester à Thiès ou faut-il songer à l’acheminer autre part ? Il propose de faire construire des bâtiments « en dur », en béton. Mais à quel endroit ? Thiès, Bamako ou Kayes ?
Les pointages commencent. Très vite, il s’aperçoit que les 20 tonnes manquantes ne sont qu’une erreur de plume. Gontier respire et peut, à la mi-octobre, commencer à y voir un peu plus clair. Sur les 22 669 caisses et sacoches embarquées à Brest et à Lorient, 211 colis ont été reconnus en mauvais état à Thiès. De nombreuses caisses, confectionnées à la hâte, sans protection intérieure sont arrivées fendues, laissant parfois échapper des pièces. Quelques disparitions sont alors constatées.
Sur le navire El Kantara, 166 pièces d’or ont « glissé » hors de leur sacoche. Deux marins inculpés de vol sont traduits devant le Tribunal maritime. L’un est relaxé, l’autre condamné à un an de prison avec sursis. La Banque récupère les 166 pièces.
Une caisse d’or, embarquée sur le Ville d’Oran, a maigri de 13 kilos entre Brest et Dakar. Le commandant du bateau, informé, fait surveiller de près les dépenses de son équipage dans la capitale africaine. Rien ne semble anormal. Une recherche effectuée sur le bateau prouve qu’aucune pièce n’a été cachée ou perdue à fond de cale ou dans les couchettes des matelots. Il s’agit sans doute d’une erreur d’enregistrement lors de l’embarquement à Brest.
Une caisse venant de la succursale de Laval est arrivée remplie de boulons et de morceaux de fer au lieu des lingots attendus. Elle avait été soigneusement reclouée et cerclée de fer. La substitution a-t-elle eu lieu à Laval, à Brest, au fort de Portzic, sur le bateau, à Dakar ?
Une ou deux caisses de lingots, Gontier ne le sait pas encore, a disparu. Il est dans l’incapacité de déterminer sur quel bateau elles se trouvaient.

L’ombre d’un scandale
Soudain, le 12 novembre, la presse de Casablanca se fait l’écho d’un vol important commis à bord du Ville d’Alger. Les voleurs sont sous les verrous. À la fin du mois d’octobre 1940, un matelot est arrêté pour une affaire de mœurs et inculpé pour « embauchage de femmes majeures en vue de la débauche ». Jean, dit Jeannot dénonce, spontanément ou non (l’histoire ne le dit pas), ses complices proxénètes dans une autre affaire : celle du vol de pièces d’or.
La Banque dépêche l’un de ses inspecteurs, M. Lelaurin, à Casablanca. Le temps presse, car l’enquête menée prestement a abouti à neuf arrestations. La presse s’est emparée de l’affaire et il faut la faire taire pour éviter le scandale...

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