Histoire de la guerre froide la coexistence pacifique 1953 1962

Publié le par Bernard Gasnot

L’année 1953 marque un tournant au sein de la guerre froide : la guerre de Corée s’achève, l’URSS entre dans une phase de « déstalinisation » tandis qu’Eisenhower, bien que sans complaisance envers le communisme, souhaite la paix. C’est le début du dégel, de la coexistence pacifique entre les deux nations, c’est-à-dire d’une période où chacun reste hostile à l’autre tout en refusant l’escalade des tensions.

Déstalinisation et volonté de dégel

La mort de Staline, puis l’arrivée au pouvoir de Khrouchtchev en septembre 1953 modifient considérablement la politique intérieure et extérieure de l’URSS. Le nouveau dirigeant soviétique décide de rompre avec la stratégie de son prédécesseur, qui s’est éloigné de plus en plus des idéaux bolcheviques développés par Lénine. Sa politique prend tout son sens en 1956, année où il profite du XXème Congrès du PCUS pour présenter un rapport secret. Il y développe deux théories majeures pour la gouvernance du pays


Tout d’abord, il accable l’ère stalinienne, dénonçant les abus, le culte de la personnalité ou encore les erreurs commises lors de la Seconde Guerre mondiale. Le nouvel homme fort du bloc communiste, qui avait mis un terme aux purges du « complot des blouses blanches » dès 1953, change considérablement l’image et le fonctionnement du régime. La censure se relâche et le goulag est réformé pour plus de justice, jusqu’à y perdre son nom. C’est la déstalinisation. Khrouchtchev expose ensuite sa doctrine de coexistence pacifique, caractérisée par la non-agression, la non-ingérence et la possibilité de coopération économique avec les Etats-Unis. Le capitalisme est toujours désigné comme « l’ennemi impérialiste » mais la guerre n’est plus inévitable.

La même année, l’insurrection hongroise montrera les avancées et les limites de la politique de Khrouchtchev : avancée dans la notion de non-ingérence puisque l’occident ne réagira pas, limites d’une libéralisation qui, face aux idées nouvelles et à l’opposition, semble toute relative. Bandung, Suez, Budapest : des zones d’influence reconnu
es

Après l’armistice du 23 juillet 1953 en Corée, la situation politique en Asie demeure problématique, notamment à cause de la Guerre d’Indochine. La situation des Français est très difficile, puis catastrophique après Diên Biên Phu. La déroute de l’armée française s’est accompagnée d’un refus des Etats-Unis de s’investir dans le conflit. La situation aboutit finalement le 21 juillet 1954 aux Accords de Genève qui reconnaissent l’indépendance de l’Indochine.

La géopolitique mondiale connaît rapidement un bouleversement. Grâce aux victoire des indépendantistes dans les guerres de décolonisation, comme en Indochine, une nouvelle force émerge et se réunit à Bandung : le tiers-monde. La conférence des non-alignés se tient du 18 au 24 avril 1955 en Indonésie et est l’occasion pour des personnages comme Nasser ou Nehru de s’affirmer sur la scène internationale. Les pays représentés condamnent le colonialisme et affirment haut et fort leur volonté de ne se fondre dans aucun des deux blocs. Ils se présentent comme une troisième force.

L’affaire du Canal de Suez illustre ce réajustement à la fin de l’année 1956. Lorsque la France, l’Angleterre et Israël attaquent l’Egypte pour éviter la nationalisation du canal de Suez, ils sont rappelés à l’ordre à la fois par les Etats-Unis et l’URSS. Ils doivent alors céder à Nasser. Ainsi, le tiers-monde obtient sa première victoire, tandis que les Etats-Unis et l’URSS démontrent leur volonté de conserver un certain statu quo concernant les zones d’influence. L’humiliation ressentie par la France et l’Angleterre prouve que l’Europe n’est désormais plus en mesure de s’imposer dans le monde face aux deux « super puissances ».

L’Europe est d’ailleurs le théâtre d’un nouveau drame en 1956, lors de l’Insurrection de Budapest. En octobre et en novembre, la ville se révolte contre la présence soviétique et le gouvernement communiste. Face à cette situation, Khrouchtchev montre les limites de la déstalinisation : il envoie ses troupes réprimé le soulèvement dans le sang. Ni les démocraties européennes, ni les Etats-Unis ne réagissent : le respect des zones d’influence propre à la coexistence pacifique est al
ors une réalité.

La course à l’armement nucléaire

Paradoxalement, la relative détente des relations internationales entre les deux grands s’accompagne d’une compétition acharnée dans le domaine de l’équipement militaire : c’est la course aux armements. La maîtrise de la bombe A par les Soviétiques en 1949 avait entraîné une vague d’angoisse dans la population américaine et fortement contribué au succès du maccarthysme. Le 1er novembre 1952, les Etats-Unis démontrent une nouvelle fois leur avance en testant la première la bombe H. La bombe à hydrogène, ou bombe à fusion nucléaire, est plusieurs centaines (voire plusieurs milliers) de fois plus puissante qu’une bombe A. Tandis que l’on estimait la puissance de cette dernière en équivalent de kilotonnes de TNT, on compte avec la bombe H en mégatonnes (une mégatonne égale mille kilotonnes).

Avec ce nouvel équipement, les Etats-Unis pensent retrouver leur force de dissuasion. Cependant, il faut moins d’un an à l’URSS pour disposer de la même arme. Les pays alliés des Etats-Unis participent à cette course : ainsi, la Grande-Bretagne s’équipe en 1952 (en 1957 pour la bombe H), la France en 1960. Côté communiste, la Chine n’obtiendra la bombe qu’en 1964. La bombe H la plus puissante de l’histoire sera testée par les soviétique en 1961. Développant entre 50 et 57 mégatonnes, elle représente environ 4 000 fois la puissance de la bombe larguée sur Hiros
hima.


Conquête spatiale : un nouveau terrain de compétition

Reprenant les travaux nazis ayant abouti aux fusées V2, la course aux missiles longue et moyenne portées est un domaine de recherche extrêmement important pour les deux pays. Un missile capable de traverser des milliers de kilomètres pour atteindre sa cible est à la fois stratégique en cas de conflit et dissuasif en temps de paix. Chargé de concevoir un nouveau missile balistique intercontinental, l’ingénieur soviétique Sergueï Korolev convainc sa hiérarchie de lui autoriser de profiter de ses recherches pour lancer le premier satellite artificiel. Le 4 octobre 1957, Spoutnik-1 met l’espace à portée de l’homme. Ce qui n’était qu’un projet secondaire devient une immense victoire technologique et symbolique : une nouvelle frontière de l’environnement humain vient d’être franchie.

Pour les Etats-Unis, c’est une véritable humiliation à laquelle ils veulent réagir rapidement. Dès lors, une équipe est mise en place et le projet Explorer lancé. Malgré tous leurs efforts, les Etats-Unis vont accuser un retard sur l’Union soviétique durant toute cette période. En effet, l’URSS fait voyager la chienne Laïka dans l’espace dès 1957, avant même que les Etats-Unis aient envoyé Explorer-1, le 31 janvier 1958. Le programme russe Luna permet le survol de la Lune et dévoile dès 1959 sa face cachée grâce à une série de photos. Mais surtout, le 12 avril 1961, en envoyant Youri Gagarine dans l’espace, les Soviétiques infligent une nouvelle humiliation à leur concurrent. Kennedy réplique en annonçant qu’un Américain marchera sur la Lune avant la fin de la décennie.

Le « mur d
e la honte »

Si le cas de l’Allemagne semble avoir été réglé par la partition du pays en 1949-50, le statut de Berlin est encore problématique. L’ex-capitale allemande est une zone d’occupation quadripartite, mais sa zone ouest est une véritable enclave occidentale dans le territoire communiste. Avec la première crise de Berlin (le blocus de 1949), Staline avait tenté en vain de mettre fin à cette situation.

A partir de 1958, Khrouchtchev tente à nouveau de supprimer cette présence « impérialiste » en proposant de faire de Berlin-Ouest une zone libre et neutre. La RDA est en effet confrontée à un problème majeur : l’exil de ses habitants vers la RFA via Berlin-Ouest. Mais Khrouchtchev se heurte à un refus catégorique de la part des occidentaux. Après une rencontre infructueuse avec Kennedy en mai 1961, Khrouchtchev prend une décision radicale. C’est ainsi que, le 13 août 1961, est érigé un mur séparant la zone soviétique des zones occidentales.

Le mur de Berlin, souvent nommé « mur de la honte », devient le symbole de la division de l’Allemagne et du monde, il matérialise le « rideau de fer » sur plus de 40 kilomètres. Kennedy réagit en envoyant 1 500 militaires en renfort à Berlin-Ouest. Le 27 octobre suivant, le face-à-face des chars soviétiques et américains au Checkpoint Charlie illustre les tensions. Mais le mur est construit sur la zone soviétique et ne remet pas en cause l’intégrité de Berlin-Ouest : les Américains refusent de risquer un conflit pour cela. Ils affirment toutefois leur soutien à Berlin-Ouest, notamment avec le voyage de Kennedy le 23 janvier 1963 et son célèbre discours « Ich bin ein Berliner ». Par ailleurs, Khrouchtchev renonce à vouloir faire de Berlin-Ouest une ville indépendante. Finalement, le mur de Berlin illustre bien le climat de la coexistence pacifique, un climat fait de provocations qui engendrent de fortes tensions mais qui sont suffisamment maîtrisées pour ne pas chavirer dans un co
nflit armé.

Crise des fusées : le spectre d’un conflit frontal

Mais ce constat reste vrai tant que les sphères d’influence sont respectées. Or, en 1962, le conflit change subitement de visage avec la crise des missiles de Cuba. Après la révolution castriste, l’île de Cuba a des rapports très tendus avec les Etats-Unis. Une réforme agraire a en effet lésé les grandes entreprises américaines. En avril 1961, Kennedy donne son feu vert pour le débarquement de la baie des cochons. Constituée d’émigrés cubains, l’opération est destinée à renverser le pouvoir mais elle échoue. Face à cette situation et craignant l’ingérence américaine, Castro décide de se tourner vers l’URSS.

Or, à la fin de l’année 1961, les Etats-Unis ont profité de leurs bases en Turquie et en Italie pour installer des rampes de missiles menaçant directement l’URSS. Khrouchtchev décide en 1962 de s’accorder avec Castro pour installer à son tour des rampes de missiles à tête nucléaire susceptibles d’atteindre directement le territoire des Etats-Unis et notamment la Floride. Mais les rampes sont repérées par l’aviation américaine le 14 octobre 1962. La tension monte très rapidement jusqu’au 24 octobre, jour où Kennedy informe le peuple de la situation et du blocus qu’il va mettre en place. Pendant plusieurs jours, le monde va vivre le spectre d’une guerre nucléaire, Kennedy s’étant assuré du soutien de ses alliés et Khrouchtchev refusant de donner des contre-ordres. Finalement, après une confrontation des marines russes et américaines au large de Cuba, il décide de reculer. Il accepte de démanteler les rampes de lancement cubaines le 28 octobre contre le démantèlement des rampes américaines en Turquie. Dès la mi-novembre, la promesse russe est exécutée, la crise est terminée.

Avec la crise des fusées, la coexistence pacifique a montré ces limites. N’ayant pas empêché la course aux armements et n’excluant pas les provocations, elle n’a pas écarté le risque d’une Troisième Guerre mondiale. A l’image de la guerre de Corée, le climat de tension paroxystique incite à changer de politique dans les camps, revirement permis encore une fois par les renouvellements à la tête de chaque Etat. En effet, Kennedy est assassiné le 22 novembre 1963 tandis que Khrouchtchev est relevé de ses fonctions le 15 octobre 1964. Une nouvelle ère peut alors s’ouvrir : l’ère de l
a Détente.

Commenter cet article