Chasse aux sorcières (le communisme) à Hollywood

Publié le par Bernard Gasnot

Films censurés, acteurs, réalisateurs et scénaristes interdits de travail ou condamnés à des peines de prison... La chasse aux communistes, ouverte en 1947 à Hollywood, renoue avec une tradition née bien avant la Seconde Guerre mondiale : traquer par tous les moyens les mauvais sujets coupables d'« activités antiaméricaines ».

C'est en 1947 que s'ouvre à Hollywood la période de la « chasse aux sorcières », cet épisode de la guerre froide qui conduisit le gouvernement américain à traquer sans merci tout individu suspect de sympathies communistes — et l'administration avait en ce domaine le soupçon facile. On associe généralement un nom à cette vague de répression idéologique qui toucha tous les milieux : celui de Joseph R. McCarthy, sénateur républicain* du Wisconsin depuis 1947, qui fut l'inspirateur et l'animateur du mouvement jusqu'à ce qu'il soit désapprouvé par son parti et blâmé par le Sénat* en 1954 pour ses actions irresponsables, ses calomnies et ses abus de pouvoir.

Mais la procédure inquisitoriale d'une enquête destinée à traquer les mauvais Américains était née bien avant la Seconde Guerre mondiale : la fameuse « Commission des activités antiaméricaines » House Un-American Activities Committee , HUAC, commission spéciale de la Chambre des députés devenue permanente en 1946, chargée d'enquêter sur les activités subversives et « non américaines » , fut constituée dès 1938, et elle ne disparut officiellement qu'en 1975, ses crédits n'ayant pas été renouvelés. Durant les années 1950, son activité eut un retentissement considérable sur la production cinématographique : elle a condamné bon nombre d'artistes au chômage et sensiblement modifié la forme et le contenu du cinéma hollywoodien

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Pour comprendre la virulence de cette croisade anticommuniste, il faut revenir sur le contexte hollywoodien des années 1930. En pleine crise économique, malgré le conservatisme endurci de la grande majorité des chefs de file de l'industrie, malgré la neutralité politique proclamée depuis toujours par les grandes compagnies de production, on a assisté à une certaine politisation du personnel des studios. Et, au premier chef, d'une nouvelle génération de scénaristes, promus par l'invention du cinéma parlant : des intellectuels « libéraux », au sens américain du terme, c'est-à-dire sympathisants ou même militants d'organisations de gauche.

Au milieu des années 1930, bon nombre de ces hommes adhérèrent aux syndicats qui se créaient à la faveur du New Deal, ainsi qu'à de nouvelles associations comme l’Anti-Nazi League, fondée en 1936, ou le Motion Picture Artists Committee, qui soutenait les républicains espagnols. Mais c'était la puissante Screen Writers Guild le syndicat des scénaristes qui était alors la cible principale des grands producteurs : Irving Thalberg menaça de fermer la Metro-Goldwyn-Mayer pour contrer ses activités. Après la guerre, des mouvements revendicatifs très violents éclatent dans les studios, aboutissant aux grandes grèves de 1945 et 1946. Darryl F. Zanuck, Harry Cohn et Jack Warner, suivis par tous les magnats d'Hollywood, crient à la subversion. Les groupes de pression conservateurs American Legion, National Legion of Decency se joignent à cette clameur.

Les mesures prises par l'administration démocrate* du président Harry Truman qui succède à Roosevelt en avril 1945 achèvent de préparer le terrain de la répression : en 1946, les fonctionnaires doivent prêter serment de loyauté au gouvernement ; en 1947, la loi Taft-Hartley interdit aux élus syndicaux l'affiliation au parti communiste. C'est le début de la guerre froide, et le président veut isoler la gauche de son parti en l'amalgamant aux communistes : la situation est mûre pour l'offensive de la Commission des activités antiaméricaines. Les audiences commencent le 20 octobre 1947, sous la présidence de J. Parnell Thomas, démagogue exubérant, fils d'un commissaire de police irlandais et député républicain du New Jersey depuis 1936. La Commission se compose de neuf membres, dont beaucoup affichent leurs sympathies pour l'extrême droite, voire pour le Ku Klux Klan et même le nazisme.

Dans un premier temps, on entendra les dépositions des témoins dits « amicaux » friendly witnesses , autrement dit non suspects de tendresses pour la gauche : les producteurs Jack Warner et Louis B. Mayer ; les scénaristes Ayn Rand et Morrie Ryskind ; les acteurs Adolphe Menjou, Robert Taylor, Robert Montgomery, George Murphy, Ronald Reagan et Gary Cooper ; les réalisateurs Sam Wood et Leo McCarey ; les critiques John Moffitt et Howard Rushmore ; la mère de Ginger Rogers ; l'universitaire Oliver Carlson et Walt Disney. Il s'agit de « dénoncer les éléments subversifs partout où ils existent », et les témoins s'y emploient avec plus ou moins d'enthousiasme.

Dix-neuf témoins « inamicaux »

La deuxième semaine est consacrée à l'audition de dix-neuf témoins « inamicaux » . Parmi eux, dix suivront l'attitude du scénariste John Lawson, le premier entendu, qui, au nom des droits que lui confère la Constitution des États-Unis, refuse de répondre à la question : « Etes-vous ou avez-vous été membre du parti communiste ? » Ce sont, outre Lawson, le producteur Adrian Scott, les réalisateurs Herbert Biberman et Edward Dmytryk, et les scénaristes Dalton Trumbo, Albert Maltz, Alvah Bessie, Samuel Ornitz, Ring Lardner Jr. et Lester Cole. Malgré l'évident abus que constitue cette décision de la part d'une commission qui ne relève que du pouvoir législatif, les « dix de Hollywood » seront assignés en justice pour « outrage au Congrès* » et purgeront des peines de prison de six mois et un an. Le plus choquant, peut-être, vint de la profession elle-même qui, effrayée par les éventuelles répercussions des auditions sur un box-office déjà en baisse, choisit non seulement d'entériner les décisions de la commission Thomas, mais de les aggraver. A l'issue d'une réunion mémorable dans les luxueux salons de l'hôtel Waldorf Astoria, les patrons des studios et de la Motion Picture Association of America publièrent une déclaration selon laquelle ils « déploraient l'attitude des dix personnalités hollywoodiennes accusées d'outrage au Congrès ». Ils jugeaient que cette attitude portait un grave préjudice à l'industrie du cinéma, et s'engageaient à ne plus employer à l'avenir aucun communiste, ou membre d'un parti ou d'une association « préconisant le renversement du gouvernement des États-Unis par la force, ou par une méthode illégale ou anticonstitutionnelle ».

Les « dix de Hollywood » commencèrent donc à purger leur peine au début de l'été 1950, pour se retrouver à leur sortie de prison interdits de travail... Comme des centaines d'autres artistes et techniciens qui allaient, sans qu'aucune raison officielle leur en soit donnée c'est le principe des « listes noires », se retrouver du jour au lendemain au chômage, parfois sous le seul soupçon d'avoir eu des amis communistes. Les auditions reprennent le 8 mars 1951, cette fois pour plus d'un an les audiences de 1947 n'avaient duré que deux semaines : leurs comptes rendus remplissent quatre mille cinq cents pages. La première audition fixe le rituel : l'acteur Larry Parks admet qu'il a été membre du parti communiste, refuse d'abord de nommer ses anciens amis, mais finalement cède, pour se soumettre au dégradant cérémonial de la délation. Le reste n'est que trop connu. Des cinéastes de renom, comme Edward Dmytryk ou Elia Kazan, renient publiquement leurs sympathies communistes passées et font amende honorable en dénonçant leurs anciens camarades Kazan donne seize noms, mais d'autres « délateurs » dépasseront la centaine. Ce faisant, ils n'apprennent rien à personne : tous les noms sont déjà connus. Ces auditions ne sont qu'un spectacle, la grande vitrine de la propagande maccarthyste* pour laquelle Hollywood, précisément, a été choisi. Le rituel n'en est que plus humiliant.

Des carrières brisées

La carrière du chanteur Paul Robeson et celle de l'acteur John Garfield sont brisées — ce dernier meurt d'une crise cardiaque un an plus tard — ; les réalisateurs Jules Dassin, Joseph Losey, John Berry, plus tard Charles Chaplin doivent s'expatrier. D'autres continuent à travailler secrètement en utilisant des prête-noms, comme le réalisateur Dalton Trumbo, qui, sous le nom de Robert Rich, obtiendra même un Oscar en 1957 ! N'oublions tout de même pas les réactions courageuses d'un certain nombre d'artistes hollywoodiens : dès la première série d'auditions, en 1947, un « Comité pour le 1er amendement » amendement qui garantit la liberté d'expression, de religion et d'association est constitué, où figurent entre autres les acteurs Humphrey Bogart, Lauren Bacall, Sterling Hayden, John Huston, Gene Kelly et Danny Kaye. Il dénonce énergiquement, mais sans grands résultats, l'abus de pouvoir que constituent les procédures de la commission Thomas, organise des manifestations et fait signer des pétitions à l'adresse du gouvernement.

La Commission des activités antiaméricaines avait tué dans l'oeuf tout un courant libéral, social et critique du cinéma américain d'avant et d'après-guerre : ni Les Raisins de la colère de John Ford, ni le Citizen Kane d'Orson Welles, tous deux tournés en 1940, n'auraient été acceptés par les distributeurs des années 1950. Le cinéma « documentaire » ou « social » qui prenait son essor dans l'immédiat après-guerre fut sabordé : on ne reverrait plus des films comme Le Poison de Billy Wilder 1946 sur l'alcoolisme, Feux croisés d'Edward Dmytryk 1947 sur l'antisémitisme, La Fosse aux serpents d'Anatole Litvak 1948 sur la maladie mentale, ou Pinkyd'Elia Kazan 1949 sur le racisme. L'un des effets de la chasse aux sorcières fut l'édulcoration des scénarios : la production du début des années 1950 tend à préférer l'adaptation littéraire, la reconstitution historique, le divertissement musical, genres où l'on risque moins d'être accusé de subversion. Les nouvelles techniques développées pour contrer la concurrence télévisuelle couleur, écran large, relief, etc. flattent par ailleurs le goût du public pour l'évasion. Mais, de même que le Code Hays de 1930 qui interdit notamment la nudité à l'écran avait favorisé l'essor d'un érotisme plus trouble et finalement plus évocateur, la répression maccarthyste a pu favoriser l'approfondissement thématique et l'invention formelle de certains genres.

Servis par de grands réalisateurs Nicholas Ray, John Huston, Arthur Penn, Billy Wilder, Joseph L. Mankiewicz, Anthony Mann, Robert Aldrich et beaucoup d'autres, le film noir et le western laissent alors apparaître, de façon tout allusive, la blessure faite par le maccarthysme. Il est difficile de ne pas ressentir dans des oeuvres comme La Femme à abattre de Raoul Walsh 1950, Sunset Boulevard de Billy Wilder 1950, ou La Soif du mal d'Orson Welles 1958 l'écho morbide des événements hollywoodiens, qui alourdit encore les images familières au genre d'un véritable cauchemar américain. Même chose pour le western « psychologique » des années 1950, avec ses personnages ambigus qui traînent un passé douteux, comme Le Gaucher d'Arthur Penn 1958 ou Johnny Guitar de Nicholas Ray 1954, ses incertitudes morales et ses angoisses métaphysiques. L'image d'une communauté divisée, d'un pouvoir hésitant et veule, d'un héros désillusionné hante Le Train sifflera trois fois de Fred Zinnemann 1952, où la référence au climat politique américain est claire.

Enfin, la science-fiction, qui explose alors, a exporté dans les étoiles, pour le meilleur et pour le pire, sa phobie du « non-américain » : le visage du communiste perce souvent sous le masque du martien. En revanche, Hollywood aura somme toute produit assez peu de films explicitement antirouges : on n'en recense guère qu'une trentaine, plus ou moins virulents, entre la fin des années 1940 et la fin des années 1950. Mais si l'on évoque couramment les oeuvres douloureusement autobiographiques d'Elia Kazan déjà Viva Zapata ! , en 1952, mais surtout Sur les quais en 1954, qui donne du délateur une image respectable, pour en faire même, dans le personnage de Brando, une figure messianique, quasi christique, on ne cite pas assez quelques films courageux qui, de façon parfois très directe, ont tourné la commission Thomas en ridicule. Ainsi l'excellent Un roi à New York, pamphlet réalisé en 1957 en Angleterre par Charles Chaplin. Ou encore le merveilleux On murmure dans la ville de Joseph L. Mankiewicz 1951, satire intelligente et hardie, à peine transposée dans le monde médical, des procès hollywoodiens

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