2eme partie Le trésor des nazis existe-t-il vraiment ?

Publié le par Bernard Gasnot

2eme partie Le trésor des nazis existe-t-il vraiment ?

Hermann Goering, commandant en chef de la Luftwaffe (forces aériennes allemandes), est le principal responsable du pillage de milliers d'œuvres d'art en Europe. En 1939, au moment où la guerre est déclarée, il possède déjà plus de 200 toiles de maîtres, mais souhaite enrichir sa collection personnelle à peu de frais : « J'ai l'intention de piller et je le ferai méticuleusement. » Résultat : en 1945, au moment de son arrestation par les troupes américaines, sa collection comprend 1 375 tableaux !

Paul Rosenberg s'est fait voler par les nazis des centaines d'œuvres de Picasso, Braque et Matisse, dont il était le marchand attitré et qu'il exposait régulièrement dans sa galerie parisienne située rue La Boétie. Hitler et Goering, tous deux collectionneurs compulsifs d'œuvres d'art, admirent l'un des nombreux tableaux qu'ils ont volé à des familles juives françaises et qu'ils se sont fait envoyer en Allemagne.

Pour Hitler, le tableau préféré de sa collection était L'astronome peint par Vermeer en 1668, car il symbolisait parfaitement, à ses yeux, la suprématie germanique.

Goering et Hitler, collectionneurs compulsifs

On ignore souvent qu’Hitler poursuivait le même objectif que Goering : se constituer une inestimable collection de chefs d'œuvre. Il rêvait, en effet, d'ouvrir le plus beau musée du monde, qu'il aurait appelé modestement le « Führermuseum », dans la ville de Linz en Autriche, où il avait été scolarisé dans son enfance. Pour parvenir à ses fins, Hitler souhaitait récupérer toutes les œuvres volées à l'Allemagne entre 1500 et 1930 et, entre autres, celles que Napoléon Ier avait subtilisées entre 1806 et 1809 lors de ses campagnes militaires, et celles confisquées à l'Allemagne par la France, à la fin de la Première Guerre mondiale. Seules les œuvres d'art moderne étaient refusées par le Führer car il les considérait, selon ses propres termes, comme « des produits de dégénérés spirituels ».

Hitler avait chargé un proche, Alfred Rosenberg, de diriger un organisme nommé « ERR » (« Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg », équipe d'intervention du gouverneur du Reich Rosenberg). Son but : confisquer systématiquement, dans les territoires occupés, toutes les œuvres d'art intéressantes se trouvant dans les collections privées de familles juives, de francs-maçons ou d'opposants politiques. Dès novembre 1940, pour regrouper les œuvres saisies, l'ERR réquisitionne le musée du Jeu de Paume, situé dans les jardins des Tuileries à Paris.
En France, un recensement, effectué en juillet 1944, avait évalué à près de 22 000 les œuvres d'art (peintures, dessins, lithographies, mobilier, tapisseries, sculptures, bijoux, armes de collection, porcelaines…) volées à des Juifs, dont 5 000 appartenant à la branche française de la famille Rothschild, banquiers et industriels juifs d'origine allemande merde il a volé son propre financier, ah le con , mais aussi aux familles David-Weill, Veil-Picard, Seligmann, Schloss, Bernheim-Jeune, Wil-denstein, Alphonse Kann, Paul Rosenberg (célèbre marchand d'art, grand-père de la journaliste Anne Sinclair, à ne pas confondre avec Alfred Rosenberg, le responsable de l'ERR)…

Le maréchal Pétain s'éleva officiellement contre ces pillages, mais se fit répondre sèchement que « le gouvernement français n'a aucun droit de protester contre les mesures que le Reich, en sa qualité de vainqueur, applique contre les Juifs ». Goering, grand amateur d'art, a beaucoup fréquenté le musée du Jeu de Paume : il y est passé une vingtaine de fois, entre 1940 et 1942, afin d'y « faire son marché » au cours duquel il a volé plus de 500 tableaux des plus grands peintres, tels que Monet, Cézanne, Seurat, Pissarro ou Sisley.


Hitler, de son côté, avait certes une réputation de peintre amateur médiocre mais possédait, par contre, un excellent jugement : début 1941, en effet, il sélectionne pour son musée un premier lot de 40 tableaux qu'il fait envoyer à Linz, parmi lesquels un Rembrandt, deux Goya, trois Boucher, deux Watteau, deux Fragonard, un Gainsborough et surtout un Vermeer, œuvre nommée L'astronome. Hitler désirait absolument avoir ce tableau, réalisé par le peintre hollandais en 1668, car il symbolisait parfaitement, à ses yeux, la suprématie germanique prônée par le national-socialisme.


Entre 1941 et 1944, le pillage est phénoménal : 29 convois ferroviaires quitteront Paris pour l'Allemagne, emportant 4 170 caisses chargées d'œuvres d'art confisquées à 203 collectionneurs privés français. L'astronome a fait partie d'une cargaison de tableaux envoyée vers l'Allemagne le 3 février 1941 : ce jour-là, Goering prête son train personnel (un convoi de 25 luxueux wagons chauffés !) dans lequel il fait charger 42 caisses, dont 19 sont marquées de la lettre « H » pour Hitler (L'astronome était estampillé « H13 ») et 23 de la lettre « G » pour Goering.
Pour empêcher les nazis de voler une grande partie des œuvres stockées au musée du Jeu de Paume, une fonctionnaire française va faire de la résistance : elle se nomme Rose Valland et exerce la fonction de conservatrice du musée. Pendant des années, elle enregistre discrètement les œuvres qui transitent par le musée, ce qui permettra de retrouver, à la fin de la guerre, un nombre non négligeable de tableaux. Le 12 août 1944, au moment de la libération de Paris, elle parvient même à faire stopper un convoi de 5 wagons contenant 51 caisses remplies de tableaux et de mobilier, en partance pour l'Allemagne, qu'elle fait rapatrier au Louvre.

Rose Valland, conservatrice du musée du Jeu de Paume pendant la guerre, est parvenue à enregistrer les œuvres d'art volées par les Allemands, ce qui permit d'en retrouver certaines après la guerre. En mai 1945, à la recherche d'œuvres d'art volées par les nazis, les « Monuments Men » américains fouillent, sans succès, l'étonnant château de Neuschwanstein, dont Walt Disney s'est inspiré pour réaliser La Belle au Bois dormant en 1959.

À la recherche des caches nazies

En 1943, pour récupérer le maximum d'œuvres d'art volées par les nazis, les Américains décident de créer une unité spéciale nommée les « Monuments Men ». Cette équipe, composée de 350 experts professionnels (conservateurs de musées, professeurs d'histoire de l'art, architectes, archivistes), est dirigée par un universitaire du nom de George Stout, fraîchement diplômé de l'université de Harvard. Venus en Europe lors du débarquement de 1944, les « Monuments Men » se rendent immédiatement en Allemagne et en Autriche où ils parviennent à localiser plus d'un millier de caches contenant des trésors du patrimoine culturel mondial. Il leur faudra six ans pour cataloguer les œuvres, les photographier, les emballer et les renvoyer dans leurs pays respectifs, après les avoir regroupées dans un bâtiment de Munich appelé le « Collecting Point ». Les « Monuments Men » mettent la main sur une importante cache en avril 1945, à Merkers, ville située à 300 km au sud-ouest de Berlin. À 800 m de profondeur, dans une mine de sel, ils trouvent un gigantesque trésor : 8 000 lingots d'or, des centaines de milliers de pièces d'or et plus de 400 œuvres d'art (voir E&C n°41). Puis, à Berchtesgaden, ville proche de la frontière autrichienne, ils découvrent, dans un bunker conçu pour la protection anti-aérienne, un dépôt d'œuvres d'art appartenant à Goering. Enfin, bénéficiant d'une information donnée par un indicateur, ils apprennent que le plus grand nombre d'œuvres d'art volées est caché dans le château de Neuschwanstein, une étonnante construction de style gothique commandée dans les années 1870 par Louis II de Bavière (Walt Disney s'en est même inspiré pour représenter le château de La Belle au Bois dormant dans son dessin animé de 1959). Les « Monuments Men » arrivent hélas trop tard : les œuvres viennent d'être transférées par des hommes de l'ERR vers une région plus sûre et cachées dans une mine de sel de la montagne Altaussee, près de Salzbourg en Autriche. Sur place, se trouve le plus important dépôt d'œuvres d'art volées par les nazis : 6 577 peintures, 954 estampes, 230 dessins ou aquarelles, 137 sculptures, 129 armes et armures, 122 tapisseries… Plus des milliers de caisses, dont 1 700 contiennent des livres, 484 des archives…

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Un soldat de l'équipe des « Monuments Men » découvre un ensemble de gravures de Dürer (à gauche) dans une mine de sel de la montagne Altaussee, près de Salzbourg en Autriche, tandis que d'autres membres de l'équipe admirent une toile d'Edouard Manet, découverte au même endroit.

Les œuvres d'art découvertes dans les caches nazies sont embarquées dans des camions, puis regroupées dans le « Collecting Point » que les « Monuments Men » américains ont créé à Munich.

Quand l'Armée Rouge imite les nazis

Si les nazis ont pillé le patrimoine culturel juif dans toute l'Europe, ils ont agi de même dans les pays de l'Est conquis. Ainsi, Adolf Eichmann, venu en 1944 superviser la déportation des Juifs de Hongrie, a fait main basse sur une importante collection de plusieurs centaines de tableaux appartenant à un richissime baron hongrois du nom de Ferenc Hatvany. Sa méthode est simple et efficace : il accorde à Hatvany un visa de sortie, lui évitant ainsi d'aller en camp de concentration… à condition qu'il lui cède, en échange, toute sa collection ! En 1945, à l'arrivée des Russes en Hongrie, Eichmann se sauve, abandonnant sur place les œuvres d'art. En 1960, il sera retrouvé par des agents du Mossad en Argentine et exécuté l'année suivante en Israël.
Les tableaux de Hatvany ont été récupérés par une unité spécialisée de l'Armée Rouge, nommée « Brigade des trophées », et se trouvent aujourd'hui au Centre de conservation des arts à Moscou. Ce cas n'est pas unique. On sait par exemple que, lors de son invasion de l'Allemagne en 1945, l'Armée Rouge a pillé, comme les nazis, les musées et les collections privées de riches familles juives. Aujourd'hui, des œuvres de Van Gogh, Renoir, Cézanne, Courbet… sont officiellement exposées au musée de l'Ermitage de Saint-Pétersbourg. Pour Albert Kostenevich, son conservateur en chef, il ne s'agit pas de vol : « En 1945, quand ces œuvres d'art sont arrivées ici, on les a considérées comme des trophées de guerre. Il était légitime de les garder, après la destruction et le pillage de notre patrimoine par les nazis. »

La restitution des œuvres d'art volées

La France est l'une des premières nations à s'occuper des propriétaires dépossédés, en vertu de l'ordonnance du 21 avril 1945 qui déclare « la nullité des actes de spoliation accomplis par l'ennemi ou sous son contrôle ». En 1947, le Bureau central des restitutions publie un ouvrage de 6 000 pages, intitulé Répertoire des biens spoliés en France durant la guerre 1939-1945, qui a été établi en fonction des déclarations de vol faites par les collectionneurs.

Ainsi, L'astronome, le célèbre tableau de Vermeer volé par Hitler en 1941, est restitué à son propriétaire, Édouard de Rothschild, en 1945. Puis, en 1983, la famille le cède à l'État français en dation, afin de régler des droits de succession. Depuis, le tableau est visible au musée du Louvre.
Parfois la restitution d'une œuvre peut prendre beaucoup plus de temps : c'est le cas, par exemple, du tableau Le mur rose, peint par Henri Matisse en 1898. Il est acheté à Paris en 1914 par un Allemand du nom d’Harry Fuld qui le ramène chez lui à Francfort, marqué du tampon des douanes françaises. En 1937, Fuld fuit l'Allemagne devant le péril nazi et laisse sur place ses œuvres d'art. Quatre ans plus tard, celles-ci tombent sous le coup de la loi du 25 novembre 1941 qui déchoit de leur nationalité les Juifs allemands émigrés et autorise la confiscation de leurs biens au profit du Reich allemand. En 1951, le tableau, étant porteur du tampon des douanes françaises, est alors renvoyé à Paris où il est confié à la garde des musées nationaux. En 2008, soit cinquante-sept ans plus tard, il est rendu aux héritiers d’Harry Fuld grâce au travail d'une historienne d'art allemande qui l'a retrouvé dans les réserves du Centre Pompidou où il était conservé, muni d'une étiquette portant l'inscription « MNR », Musées Nationaux Récupération. Cet acronyme de trois lettres signale les œuvres d'art qui ont été retrouvées en Allemagne pendant la dernière guerre, puis redonnées à l'État français qui les a confiées à la garde des musées nationaux.
Immédiatement après la guerre, sur les 60 000 tableaux qui ont pu être récupérés, 45 000 ont été rendus à leurs propriétaires et 13 000, de moindre valeur, vendus. Sur les 2 000 restants, tous estampillés « MNR », un millier sont signés de très grands maîtres et n'ont toujours pas été réclamés. Le Louvre en possède près de 400, Orsay environ 100 et le reste est réparti entre les autres musées nationaux. Selon un décret paru le 30 septembre 1949, les musées français ne sont pas possesseurs des œuvres, mais seulement « détenteurs précaires », tant que les véritables propriétaires ne sont pas retrouvés.
Le bilan actuel des restitutions en France est maigre : entre 1951 et aujourd'hui, seules 79 œuvres d'art signées Picasso, Léger, Monet ou Cézanne ont pu être rendues aux héritiers des propriétaires légitimes.
Parmi les chefs-d'œuvre volés en France par les nazis et dont on cherche toujours le propriétaire, se trouve le tableau de Gustave Courbet intitulé Baigneuses ou Deux femmes nues, peint en 1868 et conservé au musée d'Orsay à Paris sous le numéro MNR 876. Il a appartenu, dans les années 1930, au marchand d'art belge Raphaël Gérard (qui sera arrêté en 1945 pour collaboration avec les nazis), puis a été volé par Joachim von Ribbentrop, le ministre des Affaires étrangères du IIIe Reich, auquel il est repris à la fin de la guerre.
En 1998, le Congrès juif mondial a estimé que 110 000 œuvres d'art, volées par les nazis en Europe, représentant une valeur moyenne de 20 milliards de dollars, n'étaient toujours pas réapparues sur le marché de l'art. Toutes n'ont certainement pas été détruites par les bombardements ou les incendies. Selon certains spécialistes, elles se trouveraient stockées dans les réserves de nombreux musées ou bien encore au domicile de collectionneurs privés, aussi bien européens qu'américains.

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Le tableau de Matisse Le mur rose, volé par les nazis en 1941, a été retrouvé dans les réserves du Centre Pompidou en 2008 et rendu aux héritiers d’Harry Fuld qui l'avait acquis en 1914.

Le tableau de Gustave Courbet Baigneuses ou Deux femmes nues, conservé au musée d'Orsay à Paris sous le numéro MNR 876, avait été volé par Joachim von Ribbentrop, le ministre des Affaires étrangères du l’IIIe Reich.

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