Pourquoi l’Etat et la bourgeoisie française ont commandité l’assassinat de Jaurès avant de se lancer dans la première guerre mondiale ? (suite)

Publié le par Bernard Gasnot

« Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe. »

Jean Jaurès ou le voile qui se lève

La vérité c’est que la bourgeoisie française et ses plus hauts responsables d’Etat, de gauche comme de droite, ont décidé et organisé l’assassinat de Jaurès, pour s’ouvrir la voie de l’entrée en guerre… Pour éviter un affrontement de la bourgeoisie qui veut la guerre avec le mouvement ouvrier qui ne la veut pas, le « socialiste » bourgeois Viviani déclare : « J’ai fait tout ce que j’ai pu ; mais j’ignore ce qu’a fait Poincaré. » Puis, la suite, ils l’ont fait ensemble…. Viviani dont Romain Rolland disait le 7 septembre 1915 : « Viviani, dont l’extrême souplesse et la duplicité réussissent toujours à duper… ».

L’affiche du faux homme de gauche, de l’auteur de la loi du service militaire de trois ans, vrai commanditaire des assassins : René Viviani.

Le président du Conseil Viviani est en Russie aux côtés du président de la République Poincaré quand les deux décident de plonger la France et le monde dans Première Guerre mondiale le 3 août 1914, jour de la déclaration de guerre de l’Allemagne. Se prétendant favorable à la paix, il préparait en fait la mobilisation et, recevant Jaurès, lui laisse peu d’espoir à la veille de son assassinat. Le 1er août, il ordonne la mobilisation du pays (3 août) puis annonce l’entrée en guerre dans un discours marquant à la Chambre (4 août). Il remanie son gouvernement dans un sens d’Union nationale (26 août). Il cède alors les affaires étrangères à Doumergue puis à Théophile Delcassé. Il préside le gouvernement à Paris et à Bordeaux lors de la première bataille de la Marne.

Mais, bien avant de pouvoir faire tout cela, que fallait-il à Poincaré et Viviani ? Se débarrasser de l’encombrant Jaurès. Juste avant, Jaurès rencontrait une dernière fois Viviani, ce dernier voulant s’assurer qu’il n’allait pas parvenir à fléchir son vieil ami comme il avait fléchi tous les autres dirigeants « socialistes »…

Oui, Jaurès, un homme seul, était un obstacle à la déclaration de guerre et l’embrigadement du mouvement ouvrier tout entier derrière le nationalisme guerrier !

« On nous abreuve de persécutions et de calomnies… Maintenant, dans vos journaux, dans vos articles, chez ceux qui vous soutiennent, il y a contre nous, vous m’entendez, un perpétuel appel à l’assassinat. Il y a les calomnies les plus meurtrières, les plus imbéciles. Voilà où vous en êtes ! Après les colonnes de calomnies, vos journaux ajoutent en parlant de moi, de nous, de nos amis : « A cette exécution s’ajoutera, au jour de la mobilisation, une exécution plus complète… »

« Le meurtre de Jaurès n’a pas été le fait du hasard. Il a été le dernier chaînon d’une fumeuse campagne de haine, de mensonges et de calomnies que menaient contre lui ses ennemis de toutes nuances. On pourrait composer une bibliothèque entière des attaques et des calomnies dirigées contre Jaurès. »

Léon Trotsky, le 17 juillet 1915

« La guerre frappe en ce moment à toutes les portes de l’Europe, d’un coup brutal et retentissant à celle-ci, d’un coup amorti encore et assourdi à celle-là. Stupide vraiment qui n’entend pas ! Que les démocrates s’éveillent, que le prolétariat s’organise. »

Jaurès dans "L’Humanité" du 10 octobre 1912.

« Voilà chaque peuple parti à travers les rues de l’Europe avec sa petite torche à la main ; maintenant, voilà l’incendie... », déclarait Jean Jaurès, le 25 juillet 1914, six jours avant son assassinat, programmé par la bourgeoisie (rappelons que le criminel a été gracié par la justice française et sa veuve menacée par le Président du conseil Viviani, au cas où elle ferait trop de bruit…)

« La concurrence économique de peuple à peuple et d’individu à individu, l’appétit du gain, le besoin d’ouvrir à tout prix, même à coups de canon, des débouchés nouveaux pour dégager la production capitaliste, encombrée et comme étouffée sous son propre désordre, tout cela entretient l’humanité d’aujourd’hui à l’état de guerre permanente et latente ; ce qu’on appelle la guerre n’est que l’explosion de ce feu souterrain qui circule dans toutes les veines de la planète et qui est la fièvre chronique et profonde de toute vie. Il faut bien chercher des clientèles lointaines, des clientèles exotiques et serviles, puisque tout le système, en retirant aux ouvriers une large part du produit de leur travail, restreint la libre consommation nationale. Oui, nous savons cela, et nous savons aussi que la force ouvrière n’est pas encore assez organisée, assez consciente, assez efficace, pour refouler et neutraliser ces forces mauvaises. Ou bien le prolétariat, séduit par une fausse apparence de grandeur nationale, et corrompu par une part dérisoire du butin capitaliste et colonial, ne s’oppose que mollement aux entreprises de la force. Ou bien les classes dirigeantes embrouillent si habilement la querelle née de l’antagonisme économique que les prolétaires n’en démêlent point l’origine. Ou bien, quand leur conscience est mieux avertie, ils ne disposent pas d’une action suffisante sur le mécanisme politique et gouvernemental, et leur opposition est submergée par tous les éléments flottants et inorganisés que le capitalisme met en mouvement aux heures de crise. Ou encore, les travailleurs socialistes de chaque nation, trop séparés encore les uns des autres, s’ignorant les uns les autres, désespèrent de l’utilité d’une action qui, pour être efficace, devrait être internationale ; et n’étant pas sûrs d’être soutenus de l’autre côté des frontières, ils s’abandonnent tristement à la fatalité. Oui, la protestation de la classe ouvrière ne suffit pas encore à dissiper tous les orages. La voix du prolétariat universel, qui commence à s’élever pourtant vibrante et forte au-dessus des nations agitées par une éternelle rumeur d’inquiétude et de guerre, ne peut pas répéter tout ce que dit la cloche de Schiller. Elle peut bien dire : Vivos voco, mortuos plango, j’appelle les vivants, et je pleure sur les morts. Elle ne peut pas dire encore : Fulgura frango, je brise la foudre. Il nous reste encore une œuvre immense d’éducation et d’organisation à accomplir. Mais, malgré tout, dès maintenant, il est permis d’espérer, il est permis d’agir. Ni optimisme aveugle ni pessimisme paralysant. Il y a un commencement d’organisation ouvrière et socialiste, il y a un commencement de conscience internationale. Dès maintenant, si nous le voulons bien, nous pouvons réagir contre les fatalités de guerre que contient le régime capitaliste. Marx, quand il parle des premières lois anglaises qui ont réglementé la durée du travail, dit que c’est le premier réflexe conscient de la classe ouvrière contre l’oppression du capital. La guerre est, comme l’exploitation directe du travail ouvrier, une des formes du capitalisme, et le prolétariat peut engager une lutte systématique et efficace contre la guerre, comme il a entrepris une lutte systématique et efficace contre l’exploitation de la force ouvrière. »

Jaurès dans L’Humanité du 9 juillet 1905.

Le dernier discours de Jaurès à Lyon-Vaise, le 25 juillet 1914

A la veille de son assassinat, Jaurès affirme dans La Dépêche : « Si, malgré tout, l’orage éclate, il sera si effroyable qu’après un accès de fureur, de douleur, les hommes auront le sentiment qu’ils ne peuvent échapper à la destruction totale qu’en assurant la vie des peuples sur des bases nouvelles, sur la démocratie, la justice, la concorde, l’arbitrage. (…) Partout le socialisme international élève la voix pour condamner les méthodes de brutalité, pour affirmer la commune volonté de paix du prolétariat européen. Même s’il ne réussit pas d’emblée à briser le concert belliqueux, il l’affaiblira et préparera les éléments d’une Europe nouvelle, un peu moins sauvage ».

Le journal L’Humanité du 9 février 1919 :

« Jean Jaurès, Karl Liebnecht et Rosa Luxemburg, martyrs de la cause des opprimés, lâchement assassinés, le premier à la veille, les autres à l’issue du grand massacre contre lequel ils avaient lutté toute leur vie. »

Romain Rolland écrit dans son Journal :

« Samedi 1er août 1914 – On apprend le matin l’assassinat de Jaurès… Grand esprit, cœur généreux ; je l’admirais, tout en ayant pour lui un mélange singulier de sympathie (pour sa bonté réelle, pour son humanité), et d’antipathie (pour son opportunisme socialiste qui rendait souvent équivoque son attitude politique) ; mais c’était justement là ce qui faisait de lui un homme de gouvernement, le seul, peut-être du socialisme français. Cet assassinat me rappelle avec une intensité singulière, une conversation me rappelle avec une intensité singulière, une conversation dont je fus témoin il y a quelques années (lors de l’affaire d’Agadir) ; le visage implacable de Péguy disant dans sa petite loge des « Cahiers de la Quinzaine », avec un éclair de haine dans les yeux : « dès la déclaration de guerre, la première chose que nous ferons, sera de fusiller Jaurès. Nous ne laisserons pas derrière nous ces traîtres pour nous poignarder dans le dos. » Quand on est, comme nous, incapable de toute haine de race, quand on estime autant le peuple qu’on va combattre que le peuple qu’on défend, quand on sait la folie criminelle et stupide de cette guerre, et quand on sent en soi un monde de pensée, de beauté, de bonté qui veut s’épanouir, n’est-ce pas la pire horreur d’être forcé de l’égorger pour une cause monstrueuse ? Ah ! la mort de Jaurès n’est pas le plus lamentable. Il tombe du moins martyr de sa mission… »

« Le jury qui a acquitté l’assassin de Jaurès se composait de deux rentiers, un propriétaire, deux industriels, un négociant, deux patrons, deux représentants de commerce et un employé. Il semble que ce soit ce dernier, le seul non-bourgeois, qui, seul, refusa de s’associer au verdict… Le choix du jury dépend (secrètement) du gouvernement. Les jurés sont choisis (après éliminations préalables) sur une liste dressée sous le contrôle du gouvernement, et où ne figurent pas et n’ont jamais figuré, un grand nombre de citoyens. »

L’assassinat de Jean Jaurès, vu par Henri Guilbeaux

« La guerre tant redoutée, mais à laquelle personne presque n’osait croire, montra tout d’un coup son visage hideux. Les derniers jours de juillet étaient sinistres. À chaque heure parvenaient des informations peu rassurantes, en dépit de leur ton optimiste. Les clameurs des vendeurs d’éditions spéciales des journaux faisaient rebondir l’inquiétude accumulée. L’homme de la rue passait calme en apparence, mais rongé d’anxiété. Il pensait à son travail, à sa femme, à ses enfants qu’il lui faudrait peut-être quitter subitement. L’atmosphère des bars et des bistrots était plus surchauffée encore et des discussions avinées et sans fin tumultuaires autour du mastroquet en bras de chemise et enchanté des événements qui lui valaient une augmentation sensible de ses bénéfices. Tous ceux qui avaient dans les mains une industrie de guerre ou en rapport avec les fournitures de l’armée ne se sentaient pas de joie. Le tumulte augmenta encore lorsque parut le décret de mobilisation générale affiché simultanément partout. Ce n’était pas encore la guerre, mais cette fois on la sentait inévitable. Et déjà les stratèges en chambre assignaient scientifiquement à la guerre une durée de quelques mois. La gare de l’Est, qui happait les soldats mobilisés, était devenue une véritable centrale d’émotion. Les saccades que l’on entendait autour de la tour Eiffel, engendrées par le poste de T.S.F., redoublaient et se faisaient plus nerveuses. Et le soir du 31 juillet, sur les dix heures, on entendit tout d’un coup une sinistre et rauque clameur unanime : Édition spéciale ! Assassinat de Jean Jaurès ! Je n’oublierai jamais le retentissement de cette clameur en moi, la marée montante de cette rumeur dans Belleville ! Chaque fois que s’élevait la vague, toute ma poitrine bondissait, tout mon cœur battait et je sentais partout un fourmillement d’aiguilles. La déclaration de guerre, postérieure de quelques heures, suscita en moi une émotion d’intensité incomparablement moins forte que l’assassinat de Jean Jaurès. Je n’avais pas pour Jean Jaurès le culte des militants socialistes, Jaurès avait imprimé au Parti Socialiste et à l’Internationale une direction opportuniste. Mais ce bourgeois socialisant était peut-être le seul homme véritablement honnête et le seul député français de valeur, possédant une connaissance profonde de l’histoire contemporaine et capable de tirer par avance les conséquences d’un fait politique, social ou diplomatique.

La voix de Jaurès était celle de la fraternité, de la justice ; au marxisme dont il n’était pas un adhérent résolu, exclusif, mais où il puisait le meilleur et le plus solide de son argumentation, il ajoutait quelque chose de cet idéal un peu vague et humanitaire de 1848. Mais Jaurès voyait bouger les tentacules de l’impérialisme. Sans s’inquiéter de l’exaspération produite chez les représentants de l’état-major, de la finance et de la diplomatie qui le faisaient souiller chaque jour, il dénonçait les menées impérialistes, les louches tractations, les traités secrets, les alliances contre nature et dirigées contre la paix des peuples. Jaurès était le champion de la liberté, de la fraternité, de la réalisation des principes des Droits de l’Homme plus qu’un révolutionnaire. « Il faut apprendre à cette jeune démocratie le goût de la liberté, – a-t-il écrit quelque part, – elle a la passion de l’égalité, elle n’a pas, au même degré, la notion de la liberté, qui est beaucoup plus difficile et beaucoup plus longue à acquérir. Il faut donner aux enfants du peuple, par un exercice suffisamment élevé de la faculté de penser, le sentiment de la valeur de l’homme et par conséquent du prix de la liberté, sans lequel l’homme n’est pas. » L’idéal de Jaurès était très apparenté à celui de Romain Rolland. L’un et l’autre, le premier sur le plan littéraire, le second sur le plan politique, ont défendu des idées sensiblement les mêmes. Devant un parti opportuniste, désemparé, prêt à la trahison, le gouvernement fit preuve d’une grande adresse. Il enleva le corps de Jaurès. Sur les murs de Paris il fit afficher une proclamation officielle dans laquelle était déplorée la mort du grand tribun auquel il fit faire à ses frais des funérailles officielles. Ceux qui, chaque jour, avaient dénoncé l’agent de l’Allemagne, affirmant non pas une, mais deux fois, que c’est le devoir de tout gouvernement soucieux de ses responsabilités de flanquer dix balles dans la peau de Jaurès, le jour de la mobilisation, célébrèrent le grand Français ! Ironie de l’histoire : l’avenue d’Allemagne devint avenue Jean Jaurès ! » Henri Guilbeaux, Du Kremlin au Cherche-Midi, Paris, Gallimard, 1933

La thèse officielle est celle d’un assassin nationaliste d’extrême droite et déséquilibré, Raoul Villain, qui couvre la responsabilité des chefs politiques de la droite et de la gauche socialiste ralliée à la guerre dans l’assassinat de Jaurès : des Poincaré et des Viviani… La mort de Jaurès était indispensable pour couvrir les responsabilités politiques de la déclaration de guerre et les responsabilités sociales des classes dirigeantes.

Pourquoi l’enquête sur l’assassinat de Jean Jaurès a-t-elle été bâclée, pourquoi les complicités n’ont-elles jamais été recherchées, pourquoi la veuve a-t-elle été menacée par l’un des plus hauts personnages de l’Etat, pour l’obliger à ne pas demander un supplément d’enquête ? Pourquoi la justice a-t-elle finalement gracié l’assassin de Jean Jaurès ? Pourquoi cette grâce, cent ans après, n’étonne toujours pas les commentateurs des média ?

Pour quel motif a-t-on tué Jaurès et qui était le commanditaire ? La réponse est : pour ouvrir sans difficulté la déclaration de guerre de la France et obtenir l’adhésion des organisations ouvrières à la boucherie guerrière et l’entrée des socialistes au gouvernement. Les donneurs d’ordre de ce crime étaient donc l’Etat et les classes dirigeantes.

Jean Jaurès, le grand homme politique français assassiné par un criminel commandité par l’Etat pour permettre à celui-ci de lancer la guerre sans réaction du mouvement ouvrier et socialiste affirmait :

L’assassinat de Jean Jaurès a lieu le vendredi 31 juillet 1914 à 21 h 40, alors qu’il dîne au café du Croissant, rue Montmartre, dans le 2e arrondissement de Paris, au cœur de la République du Croissant, à deux pas du siège de son journal, L’Humanité. Il est atteint par deux coups de feu : une balle perfore son crâne et l’autre se fiche dans une boiserie. Le célèbre tribun s’effondre, mortellement atteint. Commis trois jours avant l’entrée de la France dans la Première Guerre mondiale, ce meurtre met un terme aux efforts désespérés que Jaurès avait entrepris depuis l’attentat de Sarajevo pour empêcher la déflagration militaire en Europe. Il précipite le ralliement de la majorité de la gauche française à l’Union sacrée, y compris beaucoup de socialistes et de syndicalistes qui refusaient jusque-là de soutenir la guerre. Depuis l’attentat de Sarajevo le 28 juin 1914, les États européens se trouvent progressivement entraînés par le jeu des Alliances dans une nouvelle crise internationale qui conduit en un mois à la Première Guerre mondiale. Jaurès, le plus éminent des opposants à la guerre, va, tout au long de ces quatre semaines, sentir monter inexorablement la tension et tentera jusqu’à sa mort de s’y opposer. À cinquante-deux ans, Jean Jaurès est la principale personnalité du mouvement socialiste français, la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière), et une personnalité célèbre du socialisme international, en particulier depuis la mort en 1913 d’August Bebel, le leader de la social-démocratie allemande. Jaurès, qui est entré en politique en 1885 comme député républicain, admirateur de Gambetta, et soutien du gouvernement Jules Ferry, est très attaché à la Défense de la patrie, comme il l’explique dans son livre L’Armée nouvelle, publié en 1911, critiquant la célèbre phrase de Marx : « les prolétaires n’ont pas de patrie ». Il était cependant convaincu que les guerres étaient provoquées par le choc des intérêts capitalistes et qu’il était du devoir de la classe ouvrière de s’y opposer. Il soutient avec le groupe socialiste le gouvernement Viviani qui lui semble réellement hostile à la guerre. Le 14 juillet, au congrès extraordinaire de la SFIO qui se réunit jusqu’au 19, il se montre confiant dans la volonté de la classe ouvrière et de ses représentants dans les principaux pays de s’opposer au conflit, y compris en utilisant l’arme de la grève générale.

Il soutient la motion Keir-Hardy-Vaillant, des noms d’un socialiste britannique et d’un français, qui préconisait l’appel à la grève en cas de conflit imminent : « plutôt l’insurrection que la guerre », à quoi Jaurès ajoute que cette grève devra être « simultanément et internationalement organisée ». Cela lui vaut d’être attaqué par un journal comme Le Temps, qui le 18 juillet l’accuse de soutenir la « thèse abominable qui conduirait à désarmer la nation, au moment où elle est en péril », ce à quoi il répond dans L’Humanité que « la grève paralyserait aussi l’agresseur »

Il apprend avec inquiétude l’accroissement des engagements pris dans le cadre de l’alliance franco-russe que vont célébrer à Saint-Pétersbourg le président de la République Poincaré et le Président du conseil Viviani entre les 20 et 23 juillet. Or, toute la stratégie de Jaurès depuis des mois consiste à condamner l’alliance avec la Russie despotique et de rechercher la médiation et le rapprochement avec l’Angleterre – en vain. Lorsqu’il est informé de la rupture des relations diplomatiques entre l’Autriche et la Serbie le 24, il prend conscience de la gravité des menaces. Venu le 25 juillet soutenir Marius Moutet, candidat socialiste à une élection partielle à Vaise, dans la banlieue de Lyon, il dénonce dans un discours les « massacres à venir ». Ainsi qu’il le confesse à Joseph Paul-Boncour, directeur de cabinet de Viviani, le pessimisme le gagne quand il s’exprime fataliste : « Ah ! croyez vous, tout, tout faire encore pour empêcher cette tuerie ?… D’ailleurs, on nous tuera d’abord, on le regrettera peut-être après. » Croyant pouvoir encore faire pression sur le gouvernement, il garde une certaine réserve vis-à-vis de la manifestation organisée le 27 juillet à Paris par la CGT. La direction du parti socialiste qui se réunit le 28 juillet, à l’instigation de Jaurès, exprime à nouveau son soutien au gouvernement. Tout à son espoir que Paris et Berlin sauront retenir leurs alliés réciproques, il se rend à la réunion d’urgence du Bureau socialiste international de la Deuxième Internationale qui se réunit à Bruxelles les 29 et 30 juillet, à la demande des socialistes français. Il s’agit de pousser les dirigeants allemands et français à agir sur leurs alliés. Le bureau décide de convoquer le congrès de l’Internationale socialiste le 9 août à Paris au lieu du 23 à Vienne. Dans une atmosphère un peu surréaliste, la plupart des délégués, dont Hugo Haase, le coprésident du SPD allemand, se disent confiants dans la capacité des peuples à éviter la guerre. Le 29 au soir, au Cirque Royal, Jaurès et Rosa Luxemburg sont acclamés lors d’un meeting massif contre la guerre. Le Bureau socialiste international vote à l’unanimité un appel au renforcement des manifestations contre la guerre. Jaurès veut user du pouvoir des forces syndicales et politiques mais sans paralyser l’action des gouvernements et pour ce faire, convainc Léon Jouhaux, le 30 juillet, de reporter la journée de manifestation prévue par la CGT le 2 août au 9. « Le plus grand danger à l’heure actuelle n’est pas, si je puis dire, dans les événements eux-mêmes. […] Il est dans l’énervement qui gagne, dans l’inquiétude qui se propage, dans les impulsions subites qui naissent de la peur, de l’incertitude aiguë, de l’anxiété prolongée.

Ce qui importe avant tout, c’est la continuité de l’action, c’est le perpétuel éveil de la pensée et de la conscience ouvrière. Là est la vraie sauvegarde. Là est la garantie de l’avenir. » — Jean Jaurès - Extraits de son dernier article dans L’Humanité du 31 juillet 1914 - Lorsqu’il rentre à Paris, le 30 juillet dans l’après-midi, il apprend que la Russie mobilise. À la tête d’une délégation socialiste, il obtient vers 20 heures une audience avec Viviani qui lui révèle l’état d’avancement de la préparation des troupes aux frontières. Jaurès l’implore d’éviter tout incident avec l’Allemagne. Viviani lui répond qu’il a ordonné aux troupes françaises de reculer de dix kilomètres par rapport à la frontière afin d’éviter tout risque d’incident avec l’Allemagne. Le 31 juillet au matin, la presse parisienne unanime voit l’Europe « au bord du gouffre ». Après avoir consulté ses proches comme Charles Rappoport ou Lucien Lévy-Bruhl, Jaurès se rend à la Chambre où il prend connaissance de la mobilisation autrichienne et de la déclaration de l’état de menace de guerre (Kriegsgefahrzustand) en Allemagne. Il décide de rencontrer à nouveau le président du Conseil, par ailleurs ministre des Affaires étrangères, mais ne voit que le sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères, Abel Ferry, neveu de Jules Ferry. Au même moment Viviani n’est pas disponible, car il reçoit l’ambassadeur allemand, le comte von Schoen, venu communiquer l’ultimatum de son gouvernement à la France : dire avant le 1er août à 13 heures si elle se solidarisait avec la Russie. Il comprend que le conflit ne peut plus être évité. Au même moment, tous les maires de France sont avertis par les préfets de tenir prêts les chevaux et les voitures pour les ordres de réquisition. Jaurès aurait, selon Pierre Renaudel, témoin de son entrevue avec Abel Ferry, déclaré que si le gouvernement persistait à aller vers la guerre « il dénoncerait les ministres à tête folle ». Abel Ferry, sur un ton navré - et nullement menaçant - se serait contenté de répondre « Mais mon pauvre Jaurès, on vous tuera au premier coin de rue ! … ».

En fin de journée, il se rend au siège de son journal pour préparer un article de mobilisation antiguerre pour l’édition du 1er août. Auparavant, il sort dîner au café du Croissant, rue Montmartre, avec ses collaborateurs du journal dont Pierre Renaudel, Jean Longuet, Philippe Landrieu, Ernest Poisson. Il est assis dos à la fenêtre ouverte, séparé de la rue par un simple brise-bise. Observant depuis la rue la salle du café où il avait repéré que Jaurès dînait habituellement, caché par le rideau, l’assassin tire deux coups : la première balle pénètre dans la région pariétale de la tête, la seconde va se perdre dans une boiserie entourant une glace. Jaurès est pratiquement tué sur le coup d’une hémorragie cérébrale. Dans la confusion, Madame Poisson, épouse du collaborateur de L’Humanité Ernest Poisson, hurle : « Jaurès est tué ! ». Ultérieurement on lui prêtre l’exclamation « Ils ont tué Jaurès ! » repris dans le monde ouvrier qui déplore « Ils ont tué Jaurès. C’est la guerre ». C’est cette version apocryphe accusant les nationalistes qui a survécu.

L’assassin est Raoul Villain, un Rémois de 29 ans, étudiant en archéologie à l’École du Louvre, et surtout adhérent de la Ligue des jeunes amis de l’Alsace-Lorraine, groupement d’étudiants nationalistes, partisans de la guerre et proche de l’Action française, un sbire a l’equipe Rotschild . Il est arrêté et déclare avoir agi en solitaire pour « supprimer un ennemi de son pays ». Cette thèse de l’acte isolé est reprise telle quelle dans l’acte d’accusation dressé le 22 octobre 1915. Il est décrit comme un personnage falot, calme et pieux, blond, les yeux bleus, d’apparence juvénile. Sans avoir jamais vu Jaurès, il s’est peu à peu mis en tête de tuer le traître, l’Allemand. Sans doute convaincu de la nécessité de son geste depuis le mois de décembre précédent, il mûrit son acte tout au long du mois de juillet, achète un revolver Smith & Wesson, s’exerce au tir, écrit quelques lettres incohérentes, repérant le domicile du leader socialiste, son journal, le café où il avait ses habitudes. L’auteur des coups de feu tente de s’enfuir à grands pas vers la rue de Réaumur mais il est vu par Tissier, metteur en page de L’Humanité, qui le poursuit, l’assomme avec un coup de sa canne et l’immobilise au sol avec l’aide d’un policier. Conduit au poste, il s’exclame : « Ne me serrez pas si fort, je ne veux pas m’enfuir. Prenez plutôt le révolver qui est dans ma poche gauche. Il n’est pas chargé. »

Quel examen a été fait de l’arme qui « n’est pas chargée » ? Aucun ! Est-ce cette arme qui a tiré ? On ne le sait même pas… La police s’en tiendra à l’intention de tuer affichée par Villain, déséquilibré qui avait été remonté contre Jaurès et qui ne voulait pas vivre… Il répète ce qu’on lui dit de dire : qu’il a agi seul.

Cette thèse ne tient pas l’examen…

Et d’abord parce qu’il n’y a aucune enquête. Les deux balles proviennent-elles de la même arme ?

Ensuite ce seul interrogatoire par le chef de la police Célestin Hennion qui, très rapidement, quitte ce poste et devient… ambassadeur de la France en Belgique alors que ce pays est occupé militairement et n’a plus aucune relation avec la France. En fait, l’ambassadeur est retiré de Paris et doit rester au Havre, pour ne pas favoriser les bruits sur son intervention dans l’ « affaire Jaurès »…

Enfin cet acquittement !!!

Au procès, c’est le procureur qui lui rappelle la thèse qu’il est censé défendre : qu’il a agi pour l’Alsace-Lorraine. Il réponde qu’il s’en rappelle…Puis, tout au long du procès, le procureur le ramène à cette thèse qui est populaire en 1919 !!! Le procureur affirme au procès que l’opposition de Jaurès au service militaire de trois ans est une autre des motivations de Villain. Il suggère à Villain qu’il a pu être horrifié à la lecture du livre de Jaurès « L’armée nouvelle ». Il répond qu’il ne connaît pas ce livre et n’en a jamais entendu parler…

Le président du tribunal souligne que Villain avait eu l’idée de tuer Jaurès et qu’il avait eu horreur de cette idée et l’avait abandonnée. Réponse du procureur : « mais ensuite vous avez eu le courage de l’avoir eue… »

Le président : « Vous avez aperçu un groupe où se trouvait Jaurès et vous l’avez reconnu ». Réponse de Villain : « Je ne l’ai pas reconnu car je ne l’avais jamais vu. »

Pour justifier le deuxième coup de feu, le président rajoute : « Vous avez acheté un second revolver ; il vous semblait qu’un seul ne vous suffisait pas. » Villain dit qu’il n’a acheté qu’un seull revolver… Le procureur : « Ce second revolver on vous l’a réclamé mais vous l’avez gardé. » Villain nie.

C’est toute la thèse de l’assassin isolé qui s’effondre mais le président la poursuit…

Il affirme que Villain n’avait pas tous ses esprits et avait une « hérédité pathologique mentale très chargée ». En 1913, Villain avait fait une période spéciale d’entrainement militaire au camp de Châlons. A quoi prépare-t-on cet homme que l’on dit trop perturbé pour comprendre les actes qu’il commet et sera acquitté à ce titre ? La question ne lui est pas posée au procès !!!

La thèse est que la position antipatriote de Jaurès l’a perturbée. Le président défend la thèse d’un patriotisme exacerbé de Villain et conclue : « Vous êtes un patriote, Villain » !!!

Il n’est donc pas relâché pour cause folie et sera libéré et non interné dans un asile !

Le jury populaire doit répondre à deux questions «

1) Villain est-il coupable d’homicide volontaire sur Jaurès ?

2) cet homicide a-t-il été commis avec préméditation ? ». Après une courte délibération, par onze voix contre une, le 29 mars 1919, il se prononce par la négative. Raoul Villain est acquitté. Le président ordonne sa mise en liberté. La Cour condamne la famille Jaurès (sa femme et sa fille) aux dépens du procès envers l’État…

Qui était Villain et qui était derrière lui ? Les actionnaires et les financiers (le groupe Rotschild) qui avaient décider de la guerre Dans son livre paru en 1968, Ils ont tué Jaurès François Fontvieille-Alquier note de troublantes relations entre Raoul Villain et les services de l’ambassadeur de la Russie Impériale, Izvolsky. L’accusation fut plusieurs fois portée par des proches de Jaurès d’une collusion entre les services russes et Raoul Villain qui aurait pu faire l’objet d’une manipulation. Izvolsky arrosait du reste généreusement la presse nationaliste et belliciste, ce qui avait fait dire à Jaurès parlant du financement de celle-ci qu’elle était à la solde de « cette canaille d’Izvolsky ».

Mais la Russie est l’alliée de la France et avec la Russie il y a l’Etat français, il y a Poincaré !

À l’occasion des discussions sur ses positions hostiles contre la loi des trois ans de service militaire à l’hiver 1913 et au printemps 1914, les deux hommes se sont affrontés durement. En mai 1912, la décision de Poincaré, président du Conseil, d’ériger la fête de Jeanne d’Arc en fête nationale, était un symbole. De même, le ralliement de nombreux radicaux aux républicains et aux représentants des partis de la droite pour élire Poincaré en janvier 1913 comme Président de la République témoignait aussi du glissement politique en cours.

Le gouvernement qui se réunit dans la nuit craint d’abord des réactions violentes dans les grandes villes, et retient dans la capitale deux régiments de cuirassiers en instance de départ pour la frontière. Cependant, rapidement, les rapports qu’obtient le ministre de l’Intérieur Louis Malvy lui font estimer que les organisations de gauche ne vont pas déclencher de troubles. Dans le même temps, la direction du Parti socialiste fait savoir qu’elle n’appellera pas à des manifestations.

« L’assassinat de M. Jaurès n’a causé dans les esprits qu’une émotion relative. Les ouvriers, les commerçants et les bourgeois sont surpris douloureusement, mais s’entretiennent beaucoup plus de l’état actuel de l’Europe. Ils semblent considérer la mort de Jaurès comme liée aux événements actuels beaucoup plus dramatiques.

— Xavier Guichard, directeur de la police municipale de Paris, rapport adressé le 1er août 1914 à 10 h 25 au ministère de l’Intérieur. Le samedi 1er août au matin, le président Poincaré fait porter un message de condoléances à madame Jaurès et le gouvernement fait placarder une affiche condamnant l’assassinat et dans laquelle le président du conseil, rappelant la mémoire du leader disparu, rend hommage, au nom du gouvernement, « au républicain socialiste qui a lutté pour de si nobles causes et qui, en ces jours difficiles, a, dans l’intérêt de la paix, soutenu de son autorité l’action patriotique du gouvernement ».

Le 1er août à 14 h 25, afin de ne pas empêcher le ralliement des ouvriers à la guerre par la décapitation des syndicats et rassuré par la réaction des instances nationales de la CGT, le ministre de l’Intérieur, Louis Malvy, décide, dans un télégramme adressé à tous les préfets, de ne pas utiliser le fameux Carnet B qui, tenu par la gendarmerie, recensait dans chaque département la liste des leaders anarchistes, syndicalistes ou révolutionnaires qui devaient être arrêtés en cas de conflit, ayant exprimé l’intention d’empêcher l’effort de guerre.

À 16 h 25, une affiche jaune manuscrite est placardée à la préfecture de police, sur les bureaux de poste et les monuments publics. Dans les heures qui suivent, sur les murs de toutes les mairies de France, les affiches blanches d’appel à la mobilisation avec les drapeaux tricolores sont collées.

Le seul interrogatoire de l’assassin par Célestin Hennion, le préfet de police de Paris, a eu lieu dans la nuit du 31 juillet 1914… pour finir par un report de procès à… mars… 1919 !! Et l’assassin est acquitté !!!

Raoul Villain est acquitté le 29 mars 1919 par onze voix sur douze, un juré ayant même estimé qu’il avait rendu service à sa patrie : « Si l’adversaire de la guerre, Jaurès, s’était imposé, la France n’aurait pas pu gagner la guerre. » La veuve de Jaurès est condamnée aux dépens (paiement des frais du procès).

Charles Silvestre écrit :

« L’institution judiciaire elle-même a permis cette manipulation. D’abord en acceptant le report du procès prévu en 1915, à la demande de l’accusé lui-même. Et que dit Villain, dans sa lettre, qui se donne déjà, avec perversité, le beau rôle patriotique ? Que le procès risque de troubler l’union sacrée de la guerre en cours. À l’ouverture des assises, le président dira au prévenu : « Vous êtes un patriote Villain », lui reprochant de ne pas avoir « pensé » aux conséquences de son geste pour un pays qui avait besoin d’union. L’idée est reprise jusque dans le réquisitoire par l’avocat général, demandant « une condamnation, mais une condamnation atténuée ».

Le vice du procès vint aussi, paradoxalement, du « camp » de Jaurès. On était en 1919, au lendemain de la guerre « victorieuse » contre « l’ennemi » allemand. René Viviani, le président du Conseil de juillet 1914, dans son témoignage, enrôle Jaurès dans l’union sacrée. Et même Pierre Renaudel, désormais à la tête de l’Humanité, dit de son prédécesseur : « Il eût fait rayonner notre politique de guerre. » L’important était, face à la calomnie du « traître » opposé à la guerre, de rendre à Jaurès et aux siens leur « honneur de Français » ! Il restait à Alexandre Zévaes, l’avocat de Villain, le « renégat socialiste », à glisser cette perfidie : si les socialistes eux-mêmes ne s’accordent pas sur le patriotisme de Jaurès, au titre de son refus de la guerre, pourquoi son client n’aurait-il pas eu droit, sous la pression d’une presse déchaînée contre le pacifisme, à sa propre « interprétation » ? Ainsi Jaurès fut-il tué symboliquement une deuxième fois. Avec cette chose incroyable : en six jours d’audience, personne pratiquement ne rappela les millions de pauvres morts. Après « l’union », c’est la guerre qui était devenue sacrée. Il ne faudra pas longtemps pour que le réveil s’avère douloureux, confirmant la mise en garde de Jaurès : « Si la patrie ne périssait pas dans la défaite, la liberté pourrait périr dans la victoire. »

Le 14 mars 1919, soit quinze jours plus tôt, le 3e conseil de guerre de Paris, juridiction militaire, condamnait à la peine de mort Émile Cottin, l’anarchiste qui avait blessé de plusieurs balles Clemenceau le 19 février précédent.

En réaction, Anatole France écrit : « Travailleurs, Jaurès a vécu pour vous, il est mort pour vous. Un verdict monstrueux proclame que son assassinat n’est pas un crime. Ce verdict vous met hors la loi, vous et tous ceux qui défendent votre cause. Travailleurs, veillez ! » En 1917, Léon Trotski écrit un éloge de Jean Jaurès qu’il conclut par ces mots : « Jaurès, athlète de l’idée, tomba sur l’arène en combattant le plus terrible fléau de l’humanité et du genre humain : la guerre. Et il restera dans la mémoire de la postérité comme le précurseur, le prototype de l’homme supérieur qui doit naître des souffrances et des chutes, des espoirs et de la lutte ».

La droite et la gauche, comme l’extrême droite, qui ont fait assassiner Jaurès, s’en revendiquent s’en vergogne. Aujourd’hui, les politiciens se concurrencent plus que jamais pour se revendiquer de Jaurès. Peu importe : il ne peut plus protester, vu qu’il a été trucidé le 31 juillet, à la demande de l’Etat français pour lancer la guerre mondiale le 1er août 1914. Et, actuellement, ce sont toutes les couleurs politiques de l’arc en ciel politicien français qui s’en revendiquent. De Louis Aliot du Front National qui faisait afficher « Jaurès aurait voté Front National » à l’UMP Henri Guaino qui déclarait dans le Nouvel Observateur que « Nous sommes tous les enfants de Jaurès », sans parler de la social-démocratie qui a été le principal instrument de l’entrée de la France dans la guerre mondiale, lui donnant même son ministre de la guerre (Jules Guesde) et se revendique pourtant d’un Jaurès qui n’a jamais cessé, jusqu’à son assassinat, de dénoncer la montée vers la guerre mondiale ! Mais ils se gardent bien tous de soutenir Jean Jaurès quand il affirmait :

« Toujours votre société violente et chaotique, même quand elle veut la paix, même quand elle est à l’état de l’apparent repos, porte en elle la guerre, comme la nuée dormante porte l’orage. Tant que, dans chaque nation, une classe restreinte d’hommes possèdera les grands moyens de production et d’échange, tant qu’elle possèdera ainsi et gouvernera les autres hommes, tant que cette classe pourra imposer aux sociétés qu’elle domine sa propre loi, qui est la concurrence illimitée, la lutte incessante pour la vie, le combat quotidien pour la fortune et le pouvoir… ; tant que cela sera, toujours cette guerre politique, économique et sociale des classes entre elles, des individus entre eux, dans chaque nation, suscitera des guerres armées entre les peuples. »

(Discours du 7 mars 1895 de Jaurès à la Chambre des députés)

Qui était Jaurès

Sur les causes de la guerre franco-allemande de 1870, Jean Jaurès écrivait dans "Histoire socialiste" :

« QUI EST RESPONSABLE DE LA GUERRE ?

Dans le conflit qui a mis aux prises deux puissantes nations, la France a une grande et profonde responsabilité. C’est elle qui l’a préparé dès longtemps et qui l’a rendu presque inévitable en méconnaissant les conditions de vie de l’Allemagne, en marquant une hostilité sourde ou violente à la nécessaire et légitime unité allemande. Cet aveu est douloureux sans doute, et il semble que ce soit redoubler la défaite du vaincu que le reconnaître responsable, pour une large part, de la guerre où il a succombé. Mais c’est au contraire échapper à la défaite en se haussant à la vérité qui sauve et qui prépare les relèvements. M. de Bismarck a dit : « La France est politiquement le plus ignorant de tous les peuples ; elle ignore ce qui se passe chez les autres. » Sur l’Allemagne elle s’était longuement méprise. Elle avait oublié le merveilleux génie pratique et agissant de Frédéric II : elle avait oublié aussi l’admirable mouvement de passion nationale qui avait soulevé et emporté l’Allemagne de 1813. Elle se figurait que jamais l’âpre volonté prussienne ne disciplinerait les flottantes énergies de la race allemande. Et elle croyait qu’après une courte crise de patriotisme exaspéré, l’Allemagne, à peine délivrée de l’occupation étrangère, se livrait aux douceurs inertes d’un idéalisme impuissant, et renonçait à fonder dans le monde réel des intérêts et des forces sa grandeur politique, industrielle et militaire. À vrai dire, si la France avait scruté plus profondément la pensée allemande, elle aurait vu que son idéalisme n’était ni abstrait, ni vain, qu’il s’alliait, au contraire, à un sens très précis de la réalité, ou plutôt qu’il était l’effort immense de l’esprit pour élever à sa hauteur toute la réalité. Hegel avait dit : « Il ne faut pas s’élever du monde à Dieu, il faut élever le monde à Dieu », c’est-à-dire saisir l’idée de l’univers sans abandonner jamais la réalité immédiate. Ainsi le génie allemand construisait le pont sublime par où un peuple tout entier pouvait passer de l’audace précise de la spéculation à l’audace précise de l’action. Mais, pour le regard des Français, cet âpre paysage, dont l’architecture hardie des systèmes franchissait les abîmes, était comme noyé d’une brume romantique. Il avait comme un aspect lunaire. Quelques hommes pourtant commençaient à voir la réalité, Quinet surtout. Il n’avait pas attendu les durs avertissements que nous donnera Henri Heine en 1840 ; dès 1831, il annonçait que la communauté du génie allemand se traduirait assurément en communauté nationale et politique ; que l’unité allemande se causerait par la Prusse, et que cette force nouvelle, toute chargée de lourdes rancunes et de vieilles haines, menacerait, en son expansion soudaine et rapide l’Europe et la France elle-même. « La contradiction, disait-il, est devenue trop flagrante pour pouvoir durer entre la grandeur des conceptions allemandes et la misère des États auxquels elles s’appliquent. L’ambition publique éveillée par 1814, étouffée, à l’étroit dans ses duchés. Je pourrais nommer les plus beaux génies de l’Allemagne à qui le sol manque sous les pas, et qui tombent à cette heure, épuisés et désespérés, sur la borne de quelque principauté faute d’un peu d’espace pour s’y mouvoir à l’aise. Depuis que les constitutions ont fait des citoyens, il ne manque plus qu’un pays pour y vivre, et la forme illusoire de la Diète germanique, assiégée par les princes et par les peuples, tend à s’absorber un matin, sans bruit, dans une représentation constitutionnelle de toutes les souverainetés locales .... Nous n’avions pas songé que tous ces systèmes d’idées, cette intelligence depuis longtemps en ferment et toute cette philosophie du Nord, qui travaille ces peuples, aspireraient aussi à se traduire en évènements dans la vie politique, qu’ils frapperaient sitôt à coups redoublés pour entrer dans les faits et régner à leur tour sur l’Europe actuelle. « Nous qui sommes si bien faits pour savoir quelle puissance appartient aux idées, nous nous endormions sur ce mouvement d’intelligence et de génie ; nous l’admirions naïvement, pensant qu’il ferait exception à tout ce que nous savons et que jamais il n’aurait l’ambition de passer des consciences dans les volontés, des volontés dans les actions, et de convoiter la puissance sociale et la force politique. Et voilà cependant que ces idées, qui devaient rester si insondables et si incorporelles, font comme toutes celles qui ont jusqu’alors apparu dans le monde et qu’elles se soulèvent en face de nous comme le génie même d’une race d’hommes, et cette race elle-même se range sous la dictature d’un peuple, non pas plus éclairé qu’elle, mais plus avide, plus ardent, plus exigeant, plus dressé aux affaires. Elle le charge de son ambition, de ses rancunes, de ses rapines, de ses ruses, de sa diplomatie, de sa violence, de sa gloire, de sa force au dehors, se réservant à elle l’honnête et obscure discipline des libertés intérieures. Depuis la fin du moyen âge, la force et l’initiative des États germaniques passe du Midi au Nord avec tout le mouvement de la civilisation. C’est donc de la Prusse que le Nord est occupé à cette heure à faire son instrument ? Oui ; et si on le laissait faire, il la pousserait lentement, et par derrière, au meurtre du vieux royaume de France. En effet, au mouvement politique que nous avons décrit ci-dessus est attachée une conséquence que l’on voit déjà naître. À mesure que le système germanique se reconstitue chez lui, il exerce une attraction puissante sur les populations de même langue et de même origine qui en avaient été détachées par la force. Sachons que la plaie du traité de Westphalie et la cession des provinces d’Alsace et de Lorraine saignent encore au cœur de l’Allemagne autant que les traités de 1815 au cœur de la France. » Or, à mesure que les peuples allemands cherchaient à échapper à leur chaos d’impuissance et d’anarchie, à mesure qu’ils marquaient leur volonté de s’organiser, de préluder par l’union douanière à l’union politique et à l’action nationale, à mesure que l’idéalisme allemand se révélait plus substantiel et plus énergique, quelle était la pensée, quelle était l’attitude de la France ? Dès lors, je veux dire dès le règne de Louis-Philippe, il y a dans la pensée française à l’égard de l’Allemagne incertitude, ambiguïté, contradiction. S’opposer à la libre formation d’un peuple c’est répudier toute la tradition révolutionnaire. Au nom de la Convention, Hérault de Séchelles s’écriait : « Du haut des Alpes la liberté salue les nations encore à naître ». C’est l’Allemagne et l’Italie qu’il évoquait ainsi à la lumière de la vie. La féodalité n’était pas seulement tyrannie, elle était morcellement : et la liberté ne pouvait naître qu’en brisant à la fois des entraves et des cloisons. Les démocraties ne pouvaient se former que dans les cadres historiques les plus vastes. Maintenir la nationalité allemande à l’état de dispersion, c’était donc pour la France révolutionnaire refouler et briser la Révolution elle-même : Comment l’eût-elle pu sans une sorte de suicide ? Mais d’autre part laisser se constituer à côté de soi, débordant au-delà même du Rhin, la formidable puissance de l’Allemagne organisée et unifiée, c’était renoncer sinon à toute sécurité, du moins à l’instinct de suprématie. Ah ! Qu’il était difficile à la France de devenir une égale entre des nations égales ! Qu’il lui était malaisé de renoncer à être la grande nation pour n’être plus qu’une grande nation ! Il fallait que par un prodigieux effort de conscience elle dominât toute sa tradition, toute son histoire, toute sa gloire. La première des nations de l’Europe continentale, elle avait été organisée, et sa force concentrée avait été par là même une force rayonnante, rayonnement de puissance, rayonnement d’orgueil, rayonnement de pensée, rayonnement de générosité, rayonnement de violence, les Croisades, la catholicité française du XIIIe siècle, la primauté insolente et radieuse de Louis XIV, l’universalité de l’Encyclopédie, la Révolution des Droits de l’Homme, enfin l’orage napoléonien qui fécondait l’Europe en la bouleversant. La France s’était habituée à être le centre de l’histoire européenne, le centre de perspective quand elle n’était pas le centre d’action. Elle ne discernait plus son intérêt de l’intérêt du monde, son orgueil de sa générosité. Elle croyait avoir conquis, en se donnant, le droit de dominer, et elle avait eu des façons hautaines de propager la liberté elle-même. La Révolution avait été une fièvre d’enthousiasme humain et d’orgueil national. Elle voulait bien que les peuples fussent libres, mais libres par elle, des peuples libérés, des peuples affranchis, c’est-à-dire formant autour d’elle et sous son patronage auguste de libératrice une clientèle reconnaissante. Quoi ! Tous ces peuples maintenant allaient-ils donc se constituer par leur propre effort, devenir des puissances vraiment et pleinement autonomes ? Toute cette argile qu’elle avait cru pétrir et animer du souffle de sa bouche allait donc s’animer d’une étincelle intérieure ? Elle pourrait être menacée demain, non plus par des coalitions accidentelles et passagères qui attestaient sa puissance même et l’éclat de son destin, mais par la constitution permanente et par la vie normale de grandes nations indépendantes et redoutables ... Son droit d’aînesse européenne allait lui échapper ; son privilège d’unité allait se communiquer à d’autres ; son instinct de conservation s’inquiétait et son orgueil d’idéalisme souffrait comme sa vanité de domination. C’est déjà beaucoup qu’en cette crise profonde de la France tant de consciences françaises se soient trouvées pour accepter et même pour saluer avec joie les destins nouveaux. Qui pourrait lui faire grief de ne pas avoir pratiqué d’emblée, avec unanimité et avec suite la politique internationale qui convenait à l’idée nouvelle ? Il lui aurait été plus facile d’accepter cet élargissement du rôle des autres peuples si elle-même avait pu développer d’un mouvement régulier toutes les forces de démocratie, de liberté politique et de progrès social que contient le génie de la Révolution. Sa fierté eût été consolée si elle avait gardé, dans sa vie intérieure, une avance sur les autres nations qui s’organisaient et se libéraient à leur tour. Mais quoi, dans la France même de la Révolution la démocratie paraissait condamnée, par la monarchie bourgeoise et censitaire, à un demi-avortement. Il semblait à plus d’un esprit que la France ne pourrait retrouver la pleine liberté révolutionnaire que par la force d’expansion révolutionnaire. Et la tentation des vieilles primautés s’insinuait à nouveau dans le rêve de démocratie. Quinet nous a laissé de ce trouble de conscience un éloquent témoignage dans un de ses écrits : « 1815 et 1840 ». C’est au moment où la politique brouillonne de M. Thiers provoquait contre la France une coalition européenne où la Prusse était entrée : Quinet reprend d’un accent belliqueux la revendication française des « frontières naturelles » ; il veut, comme Danton, porter la France au Rhin. Il sonne la fanfare d’un nationalisme vigoureux en proclamant qu’il n’y a pas de liberté intérieure pour un peuple sans la pleine indépendance extérieure et que cette pleine indépendance n’existera point pour le peuple français tant qu’il n’aura pas dilaté ses frontières et retrouvé la partie la plus nécessaire, la plus nationale des conquêtes de la Révolution. Cet intérêt est si vital pour la France et elle est menacée, si elle se résigne, d’une telle déchéance qu’il vaut mieux pour elle assumer seule le risque d’une guerre générale contre la coalition européenne, à la condition de bien comprendre qu’elle joue cette fois son existence même, qu’elle ne peut sans périr subir une invasion nouvelle, un amoindrissement nouveau, et que toute la terre du pays doit se soulever contre l’étranger avec la violence d’une convulsion naturelle. Toutes les tentatives gouvernementales seront vaines, la démocratie populaire sera frappée d’impuissance comme l’oligarchie bourgeoise, le peuple sera débile comme le pouvoir tant que le ressort de la vie nationale sera comprimé et faussé par les traités de 1815. « Plus j’y pense, plus je reste persuadé que ni le despotisme, ni la liberté, ni le gouvernement, ni les partis ne peuvent se fonder d’une manière assurée sur un État dont les bases ont été mutilées par la guerre, et que la paix n’a pas tenté de réparer. Chaque jour, je me convaincs que le pouvoir chancellera aussi longtemps que chancellera le pays, assis sur les traités de 1815 ; qu’il n’est pire fondement que la défaite ; que surtout il faut désespérer de la liberté si l’on ne peut recouvrer l’indépendance. L’État craque sur les bases menteuses que nos ennemis lui ont faites de leurs mains, et au lieu de le soutenir, nous nous rejetons les uns aux autres les causes de ce dépérissement général. Je vois autour de nous des pays, où l’on est unanime dans les projets de conquête ; ils marchent, malgré leurs divisions apparentes, comme un seul homme, à l’accomplissement de leurs desseins sur le globe. Et nous, non seulement nous nous interdisons, comme au vieillard de la fable, toute vaste pensée, tous longs espoirs, tout projet d’accroissement, mais nous ne pouvons même nous réunir pour reconnaître le mal qui nous fait tous périr. « Pour la France, il ne s’agit pas tant de conquérir que de s’affranchir, non pas tant de s’accroître que de se réparer, elle ne doit pas faire un mouvement qui ne la mène à la délivrance du droit public des invasions. Tout ce qui est dans cette voie est bien, tout ce qui est contraire est mal. Royauté, république, juste-milieu, démocratie, bourgeoisie, aristocratie, hommes de théorie, hommes de pratique, tous ont là-dessus le même intérêt ; c’est le point où leur réconciliation est forcée, puisque chacun de nos partis ne sera rien qu’une ombre aussi longtemps qu’il n’y aura parmi nous qu’une ombre de France, et que nos débats intérieurs seront stériles et pour le monde et pour nous-mêmes tant que, d’une manière quelconque, par les négociations ou par la guerre, nous ne nous serons pas relevés du sépulcre de Waterloo. C’est ainsi que l’Allemagne est restée méconnaissable aussi longtemps qu’a duré le traité de Westphalie .... Je sais qu’il est dangereux jusqu’à la mort de touchera ces traités (de 1815), mais je sais aussi que nous périssons immanquablement si nous ne pouvons en sortir, et je vois devant nous la vieillesse prématurée qui s’avance. Car pour porter haut le drapeau de la civilisation moderne il faut un peuple qui, loin de chanceler à chaque pas, soit, au contraire, appuyé sur des bases inexpugnables. Il faut que les nations qui lui confient ce dépôt se reposent en sa force. Que l’immensité du danger relève donc les esprits au lieu de les abattre... Ô France, pays de tant d’amour et de tant de haine... qu’arriverait-il si ton nom n’était plus une protection et la force un refuge pour tous les faibles ? Ce jour-là il faudrait croire les prophéties de mort qui annoncent la chute des sociétés modernes et la ruine de toute espérance. »

Telle était, sur ce haut esprit, la fascination des souvenirs révolutionnaires et napoléoniens. Quoi ! la France de 1840, avec son Alsace et sa Lorraine, la France qui touchait au Rhin et qui par Strasbourg menaçait le cœur de l’Allemagne encore divisée, cette France n’était qu’une ombre de France ! et elle était incapable de faire sa grande œuvre de démocratie, de liberté politique, de justice sociale et de solidarité humaine tant qu’elle n’aurait pas de nouveau, et par la force de l’épée, conquis toute la rive gauche du Rhin. »

Dans ses dernières interventions publiques, Jaurès exposait sa politique : au cas où la guerre éclaterait, le peuple devrait renverser le gouvernement bourgeois, le remplacer par un gouvernement socialiste en chargeant ce gouvernement de faire la paix ; il s’apprêtait à développer cette politique dans le numéro du premier août de l’Humanité, en lui donnant comme argument décisif la dénonciation des grands capitalistes français. Il a été arrêté en chemin par deux balles… Derrière le tireur, qui n’était probablement pas Villain, il y avait la grande bourgeoisie et ses dirigeants politiques !

« Le communisme doit être l’idée directrice et visible de tout le mouvement ».

Jean Jaurès

Jaurès, du haut de la tribune de l’Assemblée nationale, le 22 octobre 1895 : " Cette guerre va réveiller toutes les passions bestiales qui dorment au cœur de l’humanité. il faut s’attendre à être assassiné au coin des rues. ".

L’écrivain Charles Péguy écrit : « Dès la déclaration de la guerre, la première chose que nous ferons sera de fusiller Jaurès. Nous ne laisserons pas derrière nous ces traîtres pour nous poignarder dans le dos ».

Paul Déroulède titre un de ses articles dans le journal L’Action française : « TUER JAURES ». Quant à Léon Daudet, le 23 juillet 1914, une semaine avant l’assassinat de Jaurès, il écrit : « Nous ne voudrions déterminer personne à l’assassinat politique, mais que Jean Jaurès soit pris de tremblements ! ».

« Citoyens, Je veux vous dire ce soir que jamais nous n’avons été, que jamais depuis quarante ans l’Europe n’a été dans une situation plus menaçante et plus tragique que celle où nous sommes à l’heure où j’ai la responsabilité de vous adresser la parole. Ah ! citoyens, je ne veux pas forcer les couleurs sombres du tableau, je ne veux pas dire que la rupture diplomatique dont nous avons eu la nouvelle il y a une demie heure, entre l’Autriche et la Serbie, signifie nécessairement qu’une guerre entre l’Autriche et la Serbie va éclater et je ne dis pas que si la guerre éclate entre la Serbie et l’Autriche le conflit s’étendra nécessairement au reste de l’Europe, mais je dis que nous avons contre nous, contre la paix, contre la vie des hommes à l’heure actuelle, des chances terribles et contre lesquelles il faudra que les prolétaires de l’Europe tentent les efforts de solidarité suprême qu’ils pourront tenter. »

Jaurès, 26 juillet 1914 : dernier discours avant son assassinat

La thèse de Villain assassin de Jaurès, c’est celle d’un criminel amateur et déséquilibré, qui n’a jamais tiré sur personne, et quand même capable de tirer deux balles mortelles dans la cible sans blesser personne d’autre alors que Jaurès est entouré d’un grand nombre de gens dans un café !

« S’il y a la guerre, on nous tuera d’abord. »

Jean Jaurès disait cela à Jean Paul Boncourt le 13 juillet 1914.

Jaurès contre Casimir-Périer :

Jaurès : C’est la loi souveraine de l’histoire : il faut que tout régime ait son symbole et son signe visible par où se trahit et éclate son âme. On a voulu faire la République des grands manieurs d’argent et des grands usuriers ; eh bien ! Le domaine où réside le président de la République, où il convoque les ministres et signe les décrets ; le domaine d’où il promulgue les lois et où il reçoit, au nom de la France, les représentants des peuples, c’est une terre d’usure, et lorsque la République française touche ce sol, c’est un esprit d’usure qui monte en elle.

Je vous l’avoue, j’aimais mieux pour notre pays les maisons de débauche où agonisait la vieille monarchie de l’ancien régime, que la maison louche de banque et d’usure où agonise l’honneur de la République bourgeoise.

M. le Président : Monsieur Jaurès, vous allez trop loin. Vous avez fait jusqu’à présent le procès de la famille Perier et vos dernières comparaisons dépassent toutes les bornes ; vous comparez la maison du président de la République à une maison de débauche…

Jaurès : Je ne la compare pas, je la mets au-dessous.

Urbain Gohier, vendu au directeur du « Matin », Bunau-Varilla, écrit : « La grève des cheminots de 1910 aavait été déclenchée malgré les ouvriers (…) par le citoyen Jaurès et ses complices de L’Humanité, agents de l’Allemagne. (…) Il fallait à tout prix que la grève éclatât et qu’elle se prolongeât, quelles que fussent les souffrances de plusieurs milliers de familles ouvrière. (…) La bande à Jaurès avait reçu de Berlin la double consigne pressante de paralyser la mobilisation française, au moment où les rapports franco-allemands étaient plus tendus. Et des tripoteurs avaient engagé une énorme opération de Bourse en spéculant sur la dégringolade des valeurs de chemin de fer, que la grève devait provoquer, qu’elle provoque en effet. »

En 1912, Gohier : « entrevue de Jaurès avec le groupe du Berliner Tageblatt (les Rothschild), , et par l’ambassade allemande pour être l’orateur de l’Empire au Parlement français et le « reptile » du Kaiser dans la presse française. »

Et, en 1914, le même écrit dans La Sociale : « S’il y a un chef en France à ce moment-là qui soit un homme, M. Jaurès sera collé au mur, en même temps que les affiches de mobilisation. Sinon, les Français auront l’ennemi devant eux et la trahison dans le dos. »

Dès que Jaurès est assassiné les "socialistes" Viviani, Thomas, Guesde et Sembat se retrouvent au gouvernement pour lancer la guerre et ils ont le soutien de Jouhaux de la CGT !!!

L’arme que Villain portait sur lui, un joli revolver allemand Hammerless à poignée de nacre, était déchargée, n’avait pas servi et ne s’est pas avérée l’arme du crime. Celle-ci a été découverte dans le caniveau et Villain a déclaré qu’il n’avait pas acheté de deuxième arme. Or, il y a eu deux coups de feu trop proches donc deux armes... Cela n’a pas gêné le président du tribunal…

Abel Ferry, sur un ton navré - et nullement menaçant - se serait contenté de répondre : « Mais mon pauvre Jaurès, on vous tuera au premier coin de rue ! … ».

Jean Jaurès lit au congrès du parti socialiste du 16 juillet 1914 la motion dont voici un extrait :

« Les guerres ne cesseront complètement qu’avec la disparition de la société capitaliste […]. Entre tous les moyens employés pour prévenir et empêcher la guerre et pour imposer aux gouvernements le recours à l’arbitrage, le Congrès considère comme particulièrement efficace, la grève générale ouvrière simultanément et internationalement organisée dans les pays intéressés, ainsi que l’agitation et l’action populaire sous les formes les plus actives. »

Le voyage en Russie de Raymond Poincaré et René Viviani est marqué par de violentes grèves à Saint-Pétersbourg, dont Jaurès ne manque pas de souligner l’importance dans plusieurs de ses articles, en particulier dans "L’Avertissement" (L’Humanité du 24 juillet 1914) : "Partout la révolution est à fleur de terre. Bien imprudent serait le tsar s’il déchaînait ou laissait déchaîner une guerre européenne ! Bien imprudente aussi serait la monarchie austro-hongroise si, cédant aux aveugles fureurs de son parti clérical et militaire, elle créait entre elle et la Serbie de l’irréparable ! […] Sous tous les régimes de compression et de privilèges, le sol est miné, et si la commotion de la guerre se produit, il y aura bien des effondrements et des écroulements".

Est-il nécessaire d’imaginer l’Etat français se lançant dans un assassinat aussi risqué socialement que politiquement comme celui de Jaurès ? Les dirigeants révolutionnaires doivent-ils voir des complots partout ? Si c’était crédible, Lénine et Trotsky l’auraient eux-mêmes supposé...

Justement, les révolutionnaires l’ont soupçonné à l’époque sans pouvoir le prouver.
Voici ce qu’écrit Trotsky dans son article de 1915 intitulé Jaurès :

« Pacifiste et adversaire irréductible de la politique de la diplomatie russe, Jaurès lutta jusqu’à la dernière minute contre l’intervention de la France dans la guerre. Dans certains milieux, on considérait que la « guerre de revanche » ne pourrait s’ouvrir la voie que sur le cadavre de Jaurès. Et, en juillet 1914, Jaurès fut tué à la table d’un café par un infime et obscur réactionnaire du nom de Villain, dont le bras de Villain armé par Les impérialistes français Et ne pourrait-on, en cherchant bien, découvrir également dans cet attentat la main de la diplomatie russe ? C’est là la question qui s’est posée fréquemment dans les milieux socialistes. Lorsque la révolution européenne s’occupera de la liquidation de la guerre, elle nous dévoilera entre autres le mystère de la mort de Jaurès… Le meurtre de Jaurès n’a pas été l’effet du hasard. Il a été le dernier chaînon d’une furieuse campagne de haines, de mensonges et de calomnies que menaient contre lui ses ennemis de toutes tendances. On pourrait composer une bibliothèque entière des attaques et des calomnies dirigées contre Jaurès. Le Temps publiait chaque jour un ou parfois deux articles contre le tribun. »

Trois années ont passé depuis la mort du plus grand homme de la Troisième République. Le torrent furieux des événements qui ont suivi immédiatement cette mort n’a pas pu submerger la mémoire de Jaurès et n’a réussi que partiellement à détourner de lui l’attention. Il y a maintenant dans la vie politique française un grand vide. Les nouveaux chefs du prolétariat, répondant au caractère de la nouvelle période révolutionnaire, ne sont pas encore apparus. Les anciens ne font que rappeler plus vivement que Jaurès n’est plus...

La guerre a rejeté à l’arrière-plan, non seulement des figures individuelles, mais une époque toute entière : celle pendant laquelle a grandi et s’est formée la génération dirigeante actuelle. Cette époque, qui appartient déjà au passé, attire l’esprit par le perfectionnement de sa civilisation, le développement ininterrompu de sa technique, de la science, des organisations ouvrières, et paraît en même temps mesquine dans le conservatisme de sa vie politique, dans les méthodes réformistes de sa lutte des classes.

A la guerre franco-allemande et à la Commune de Paris a succédé une période de pays armée et de réaction politique où l’Europe, abstraction faite de la Russie, ne connut ni la guerre ni la révolution. Alors que le capital se développait puissamment, débordant les cadres des états nationaux, déferlant sur tous les pays et s’assujettissant les colonies, la classe ouvrière, elle construisait ses syndicats et ses partis socialistes. Néanmoins, toute la lutte du prolétariat durant cette époque était imprégnée de l’esprit de réformisme, d’adaptation au régime de l’industrie nationale et à l’état national. Après l’expérience de la Commune de Paris, le prolétariat européen ne posa pas une seule fois pratiquement, c’est à dire révolutionnairement, la question de la conquête du pouvoir politique.

Ce caractère pacifique de l’époque laissa son empreinte sur toute une génération de chefs prolétariens imbus d’une méfiance sans borne envers la lutte révolutionnaire directe des masses. Lorsqu’éclata la guerre et que l’Etat national entra en campagne avec toutes ses forces, il n’eut pas de peine à mettre à genoux la majorité des chefs " socialistes ". De la sorte l’époque de l’IIème Internationale se termina par la faillite irrémédiable des partis socialistes officiels. Ces partis subsistent encore, c’est vrai, comme monuments de l’époque passée, soutenus par l’inertie et l’ignorance et... les efforts des gouvernements. Mais l’esprit du socialisme prolétarien les a quittés et ils sont voués à la ruine. Les masses ouvrières qui durant des dizaines d’années, ont absorbé des idées socialistes, acquièrent maintenant seulement, dans les terribles épreuves de la guerre, la trempe révolutionnaire. Nous entrons dans une période de bouleversement révolutionnaires sans précédent. La masse fera surgir en son sein de nouvelles organisations et de nouveaux chefs se mettront à sa tête.

Deux des plus grands représentants de la II° Internationale ont quitté la scène avant l’ère des tempêtes et des ébranlements : ce sont Bebel et Jaurès. Bebel est mort à la limite de l’âge, après avoir dit ce qu’il avait à dire. Jaurès a été tué dans sa 55° année, en plein épanouissement de son énergie créatrice. Pacifiste et adversaire irréductible de la politique de la diplomatie russe, Jaurès lutta jusqu’à la dernière minute contre l’intervention de la France dans la guerre. Dans certains milieux on considérait que la " guerre de revanche " ne pourrait s’ouvrir la voie que sur le cadavre de Jaurès. Et en juillet 1914

Lorsque la révolution européenne s’occupera de la liquidation de la guerre, elle nous dévoilera entre autres le mystère de la mort de Jaurès...

Le meurtre de Jaurès n’a pas été le fait du hasard. Il a été le dernier chaînon d’une fumeuse campagne de haine, de mensonges et de calomnies que menaient contre lui ses ennemis de toutes nuances. On pourrait composer une bibliothèque entière des attaques et des calomnies dirigées contre Jaurès. " Le Temps " publiait chaque jour un et parfois deux articles contre le tribun. Mais on devait se borner à attaquer ses idées et ses méthodes d’action : comme personnalité il était presque invulnérable, même en France, où l’insinuation personnelle est une des armes les plus puissantes de la lutte politique. Pourtant on parla à mots couverts de la force de corruption de l’or allemand... Jaurès mourut pauvre. Le 2 août 1914, " Le Temps " fut obligé de reconnaître " l’honnêteté absolue " de son ennemi terrassé.

J’ai visité en 1915, le café désormais célèbre du Croissant situé à deux pas de " l’Humanité ". C’est un café parisien typique : plancher sale avec de la sciure de bois, banquettes de cuir, chaises usées, tables de marbre, plafond bas, vins et plats spéciaux, en un mot ce que l’on ne rencontre qu’à Paris. On m’a indiqué un petit canapé près de la fenêtre : c’est là qu’a été tué d’un coup de revolver le plus génial des fils de la France actuelle.

Famille bourgeoise, université, députation, mariage bourgeois, fille que la mère mène à la communion, rédaction du journal, direction d’un parti parlementaire : c’est dans ce cadre extérieur qui n’a rien d’héroïque que s’est écoulée une vie d’une tension extraordinaire, d’une passion exceptionnelle.

Jaurès entra dans l’arène politique à l’époque la plus sombre de la Troisième République qui n’avait alors qu’une quinzaine d’années d’existence et qui, dépourvue de traditions solides, avait contre elle des ennemis puissants. Lutter pour la République, pour sa conservation, pour son " épuration ", ce fut là l’idée fondamentale de Jaurès, celle qui inspira toute son action. Il cherchait pour la République une base sociale plus large, il voulait mener la République au peuple pour organiser par elle ce dernier et faire en fin de compte de l’Etat républicain l’instrument de l’économie socialiste. Le socialisme pour Jaurès démocrate était le seul moyen sûr de consolider la République et le seul moyen possible de la parachever. Il ne concevait pas la contradiction entre la politique bourgeoise et le socialisme, contradiction qui reflète la rupture historique entre le prolétariat et la bourgeoisie démocratique. Dans son aspiration infatigable à la synthèse idéaliste, Jaurès était, à sa première époque, un démocrate prêt à adopter le socialisme ; à sa dernière époque, un socialiste qui se sentait responsable de toute la démocratie.

Si Jaurès a donné au journal qu’il a créé le nom de " l’Humanité ", ce n’est pas là l’effet du hasard. Le socialisme n’était pas pour lui l’expression théorique de la lutte des classes du prolétariat. Au contraire, le prolétariat restait à ses yeux une force historique au service du droit, de la liberté et de l’humanité. Au-dessus du prolétariat il réservait une grande place à l’idée de " l’humanité " en soi, qui chez les déclamateurs français ordinaires n’est qu’une phrase vide, mais dans laquelle il mettait, lui, un idéalisme sincère et agissant.

En politique Jaurès alliait une extrême acuité d’abstraction idéaliste à une forte intuition de la réalité. C’est ce qu’on peut constater dans toute son activité. L’idée matérielle de la Justice et du Bien va chez lui de pair avec une appréciation empirique des réalités même secondaires. En dépit de son optimisme moral, Jaurès comprenait parfaitement les circonstances et les hommes et savait très bien utiliser les unes et les autres. Il y avait en lui beaucoup de bon sens. On l’a appelé à maintes reprises le paysan madré. Mais par le fait seul de l’envergure de Jaurès, son bon sens était étranger à la vulgarité. Et ce qui est le principal, ce bon sens était mis au service de " l’idée ".

Jaurès était un idéologue, un héraut de l’idée telle que l’a définie Alfred Fouillée lorsqu’il parle des " idée-force " de l’histoire. Napoléon n’avait que du mépris pour les " idéologues " (le mot est de lui). Pourtant il était lui-même l’idéologue du nouveau militarisme. L’idéologue ne se borne pas à s’adapter à la réalité, il en tire " l’idée " et il la pousse jusqu’aux extrêmes conséquences. Aux époques favorables cela lui donne des succès que ne pourrait jamais obtenir le praticien vulgaire ; mais cela lui prépare aussi des chutes vertigineuses lorsque les conditions objectives se retournent contre lui.

Le " doctrinaire " se fige dans la théorie dont il tue l’esprit. Le " praticien-opportuniste " s’assimile des procédés déterminés du métier politique ; mais qu’il survienne un bouleversement inopiné et il se trouve dans la situation d’un manœuvre que l’adaptation d’une machine rend inutile. " L’idéologue " de grande envergure n’est impuissant qu’au moment où l’histoire le désarme idéologiquement, mais même alors il est parfois capable de se réarmer rapidement, de s’emparer de l’idée de la nouvelle époque et de continuer à jouer un rôle de premier plan.

Jaurès dégageait de la situation politique l’idée qu’elle comportait et, dans son service de cette idée, ne s’arrêtait jamais à mi-chemin. Ainsi, à l’époque de l’affaire Dreyfus, il poussa à ses dernières conséquences l’idée de la collaboration avec la bourgeoisie de gauche et soutint avec passion Millerand, politicien empirique vulgaire qui n’a jamais rien eu et qui n’a rien de l’idéologue, de son courage et de son envolée. Dans cette voie, Jaurès ne pouvait que s’acculer lui-même à une impasse politique - ce qu’il fit avec l’aveuglement volontaire et désintéressé d’un idéologue prêt à fermer les yeux sur les faits pour ne pas renoncer à l’idée-force.

Avec une passion idéologique sincère, Jaurès combattit le danger de la guerre européenne. Dans cette lutte comme dans toutes celles qu’il mena, il appliqua parfois les méthodes qui étaient en contradiction profonde avec le caractère de classe de son parti et qui semblaient à beaucoup de ses camarades pour le moins risquées. Il espérait beaucoup en lui-même, en sa force personnelle, en son ingéniosité, en sa faculté d’improvisateur ; dans les couloirs du Parlement il apostrophait ministres et diplomates et, avec un optimisme exagéré sur son influence, les accablait du poids de son argumentation. Mais les conversations et les influences de coulisse ne découlaient nullement de la nature de Jaurès qui ne les érigeait pas en système, car il était un idéologue politique et non un doctrinaire de l’opportunisme. Il était prêt à mettre avec une égale passion au service de l’idée qui le possédait, les moyens les plus opportunistes et les plus révolutionnaires, et si cette idée répondait au caractère de l’époque, il était capable comme pas un d’en obtenir des résultats splendides. Mais il allait également au-devant des catastrophes. Comme Napoléon, il pouvait dans sa politique avoir des Austerlitz et des Waterloo.

La guerre mondiale devait mettre Jaurès face à face avec des questions qui divisèrent le socialisme européen en deux camps ennemis. Quelle position eut-il occupé ? Indubitablement, la position patriotique. Mais il ne se serait jamais résigné à l’abaissement qu’a subi le parti socialiste français sous la direction de Guesde, Renaudel, Sembat et Thomas... Et nous avons entièrement le droit de croire qu’au moment de la révolution future, le grand tribun eût déterminé, choisi sans erreur sa place et développé ses forces jusqu’au bout.

Un morceau de plomb a soustrait Jaurès à la plus grande des épreuves politiques.

Jaurès était l’incarnation de la force personnelle. Le moral en lui correspondait parfaitement au physique : l’élégance et la grâce en elles-mêmes lui étaient étrangères ; par contre ses discours et ses actes avaient cette beauté supérieure qui distingue les manifestations de la force créatrice sûre d’elle-même. Si l’on considère la limpidité et la recherche de la forme comme les traits typiques de l’esprit français, Jaurès peut paraître peu caractéristique de la France. En réalité il était Français au plus haut degré. Parallèlement aux Voltaire, aux Boileau, aux Anatole France en littérature, aux héros de la Gironde ou aux Viviani et Deschanel actuels en politique, la France a produit des Rabelais, des Balzac, des Zola, des Mirabeau, des Danton et des Jaurès. C’est là une race d’hommes d’une puissante musculature physique et morale, d’une intrépidité sans égale, d’une force de passion supérieure, d’une volonté concentrée. C’est là un type athlétique. Il suffisait d’entendre la voix tonnante de Jaurès et de voir son large visage éclairé d’un reflet intérieur, son nez impérieux, son cou de taureau inaccessible au joug pour se dire : voilà un homme.

La force principale de Jaurès orateur était la même que celle de Jaurès politicien : la passion tendue extériorisée, la volonté d’action. Pour Jaurès l’art oratoire n’a pas de valeur intrinsèque, il n’est pas un orateur, il est plus que cela : l’art de la parole pour lui n’est pas une fin mais un moyen. C’est pourquoi, orateur le plus puissant de son temps, et peut-être de tous les temps, il est " au-dessus " de l’art oratoire, il est toujours supérieur à son discours comme l’artisan l’est à son outil...

Zola était un artiste - il avait débuté par l’impossibilité morale du naturalisme - et soudain il se révéla par le coup de tonnerre de sa lettre " J’accuse ". Sa nature recelait une puissante force morale qui trouva son expression dans son œuvre gigantesque, mais qui était en réalité plus large que l’art : c’était une force humaine détruisant et construisant. Il en était de même de Jaurès. Son art oratoire, sa politique, avec toutes ses conventions inévitables, dévoilaient une personnalité royale avec une musculature morale véritable, une volonté acharnée de lutte et de victoire. Il ne montait pas à la tribune pour y présenter les visions qui l’obsédaient ou pour donner l’expression la plus parfaite à une chaîne d’idée, mais pour rassembler les volontés dispersées dans l’unité d’un but : son discours agit simultanément sur l’intelligence, le sentiment esthétique et la volonté, mais toutes ces forces de son génie oratoire, politique, humain, sont subordonnées à sa force principale : la volonté d’action.

J’ai entendu Jaurès aux assemblées populaires de Paris, aux Congrès internationaux, aux commissions des Congrès. Et toujours je croyais l’entendre pour la première fois. En lui aucune routine : se cherchant, se trouvant lui-même, toujours et inlassablement mobilisant à nouveau les forces multiples de son esprit, il se renouvelait sans cesse et ne se répétait jamais. Sa force puissante, naturelle, s’alliait à une douceur rayonnante qui était comme un reflet de la plus haute culture morale. Il renversait les rochers, tonnait, ébranlait mais ne s’étourdissait jamais lui-même, était toujours sur ses gardes, saisissait admirablement l’écho qu’il provoquait dans l’assemblée, parait les objections, balayant quelquefois impitoyablement tel un ouragan, toute résistance sur son chemin, parfois écartant tous les obstacles avec magnanimité et douceur comme un maître, un frère aîné. Ainsi le marteau-pilon gigantesque réduit en poussière un bloc énorme ou enfonce avec précision un bouchon dans une bouteille sans la briser.

Paul Lafargue, marxiste et adversaire de Jaurès, l’appelait un diable fait homme. Cette force diabolique, ou pour mieux dire " divine ", s’imposait à tous, amis ou ennemis. Et fréquemment, fascinés et admiratifs comme devant un grandiose phénomène de la nature, ses adversaires écoutaient suspendus à ses lèvres le torrent de son discours qui roulait irrésistible, éveillant les énergies, entraînant et subjuguant les volontés.

Il y a trois ans, ce génie, rare présent de la nature à l’humanité, a péri avant d’avoir donné toute sa mesure. Peut-être la fin de Jaurès était-elle nécessaire à l’esthétique de sa physionomie ? Les grands hommes savent disparaître à temps. Sentant la mort, Tolstoï prit un bâton, s’enfuit de la société qu’il reniait et s’en fut mourir en pèlerin dans un village obscur. Lafargue, épicurien doublé d’un stoïcien, vécut dans une atmosphère de paix et de méditation jusqu’à 70 ans, décida que c’en était assez et prit du poison. Jaurès, athlète de l’idée, tomba sur l’arène en combattant le plus terrible fléau de l’humanité et du genre humain : la guerre. Et il restera dans la mémoire de la postérité comme le précurseur, le prototype de l’homme supérieur qui doit naître des souffrances et des chutes, des espoirs et de la lutte. Léon Trotsky, juillet 1915

Charles Péguy dans le Petit Journal daté du 22 juin 1913 : « Dès la déclaration de guerre, la première chose que nous ferons sera de fusiller Jaurès. Nous ne laisserons pas derrière nous un traître pour nous poignarder dans le dos »

Après le procès Villain, Anatole France écrit : « Travailleurs, Jaurès a vécu pour vous, il est mort pour vous. Un verdict monstrueux proclame que son assassinat n’est pas un crime. Ce verdict vous met hors la loi, vous et tous ceux qui défendent votre cause. Travailleurs, veillez ! »

L’Etat bourgeois m’a tué... a suivre ...................................

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