3 Comment Jaurès fut assassiné par deux fois et fin

Publié le par Bernard Gasnot

3 Comment Jaurès fut assassiné par deux fois

Jeudi 27 mars 1919, « en uniforme de chasseur à pied, ayant brisques et fourragère »(dixunt les journaux), le lieutenant Renault de Chaumont-Quitry se présente à la barre. Il présidait, avant-guerre, la Ligue des jeunes amis de l’Alsace-Lorraine. Raoul Villain s’y était inscrit en 1913. Après avoir dû se résoudre à quitter un premier foyer politique, à l’opposé des rodomontades patriotardes : “Le Sillon”. Esprit troublé d’une époque troublée, l’assassin de Jaurès avait en effet d’abord milité parmi les apôtres du catholicisme social. Il avait distribué leur organe, L’Éveil démocratique. Seule son indécision timorée l’empêchait de s’engager davantage. En 1910, la condamnation du mouvement par le Vatican – hostile à des « rapprochements blasphématoires entre l’Évangile et la révolution » –, poussa Villain à rompre avec ses frères chrétiens de progrès. Mais il est resté en contact avec l’animateur du “Sillon”, Marc Sangnier, qui, après l'acquittement, l’hébergera du reste quelques jours chez lui…

Marc Sangnier, « aujourd’hui commandant d’artillerie » est également appelé à la barre. Il livre ce témoignage symptomatique au sujet de l’accusé, décrit tel« un timide, non un faible, n’ayant jamais obéi à un motif bas » : « Je le voyais quelquefois chez moi, où il continuait à venir de temps en temps, car il avait gardé des rapports d’affection respectueux avec ma mère qui essayait de le soutenir et de le guider. » Se diffuse ainsi la douce lumière d’une âme en perdition, qui mérite pardon… Concomitamment, la défense astucieuse de l’assassin échauffe le sentiment patriotique du jury populaire. Ces douze hommes, âgés de 53 à 68 ans, sont trop âgés pour avoir accompli leurs devoirs au front. L'occasion leur est offerte de se rattraper : ils deviennent héroïques par procuration, à l’écoute des témoins bellicistes, qui alternent avec les déposants bénévoles.

Et c’est là que l’ancien président de la Ligue des jeunes amis de l’Alsace-Lorraine, Renault de Chaumont-Quitry, donne sa pleine mesure, qui fixe le ton du procès : « Je crois pouvoir dire, bien qu’il ne soit pas admis, en général, de se louer soi-même, que notre génération a eu presque le don de la prophétie. Nous sentions venir la guerre (…) Je n’ai pas à apprécier l’acte de Villain, il ne m’appartient pas de le faire, je veux simplement montrer que des jeunes gens qui sentaient que l’adversaire nous guettait, qui sentaient la guerre imminente, étaient dans un état d’exaltation compréhensible parce qu’ils croyaient que certaines personnes se mettaient en travers d’une loi de défense nationale. » C’est bien entendu Jaurès qui est ici mis en cause, du fait de son opposition à la loi de trois ans, nous y reviendrons.

Mais attardons-nous sur la déposition du lieutenant de Chaumont-Quitry. Elle est de celles qui trottent dans l’esprit de jurés d'un âge avancé, imprégnés des valeurs de la petite bourgeoisie française : « Je voudrais faire allusion à ce sentiment d’émotion que nous, ses camarades, nous avons, en venant déposer aujourd’hui, de songer qu’on a privé, en Villain, la Patrie d’un de ses défenseurs ; de songer que malgré le crime commis, il eût pu être un héros sur le champ de bataille. Et je crois qu’il faut tenir compte des souffrances morales qu’un homme uniquement préoccupé de l’idée de Patrie a dû subir pendant les quatre ans et demi de sa détention. »

Une étrange conversion s’est produite, en France, avec l’assassinat du 31 juillet 1914, qui précéda de trois jours la déclaration de guerre de l’Allemagne à la France, le 3 août. Le 4 août, l’enterrement de Jaurès se révéla signal du départ au front pour la gauche. Léon Jouhaux, secrétaire général de la C.G.T. (futur prix Nobel de la paix en 1951 !), sonna la charge belliciste – « nous répondons “présent” à l'ordre de mobilisation » – tout en tenant les cordons du poêle. Cinq ans plus tard, le dirigeant syndical témoigne au procès de Raoul Villain : « Malgré les réserves qui pouvaient exister chez quelques-uns, jamais à aucun moment il ne s’est élevé une voix dans nos rangs pour protester contre les paroles qui avaient été prononcées par moi aux obsèques, non parce que c’était le secrétaire de la C.G.T. qui les avait prononcées, mais parce qu’il les avait prononcées sur la tombe de Jaurès. »

Ce phénomène de transsubstantiation politique autour d’un cadavre vénéré, qui voit les valeurs pacifistes se muer en furie guerrière, s’impose dès la première journée d'audience du procès Villain, le 24 mars 1919, avec la déposition du citoyen Ernest Poisson, secrétaire général de la Fédération nationale des coopératives. Il avait rejoint le dirigeant socialiste au café du Croissant le jour funeste, accompagné de sa femme qui avait, au moment fatal, hurlé le fameux cri : « Ils ont tué Jaurès ! » Ernest Poisson, dans la précipitation qui suivit, avait escorté l’assassin au commissariat. Cinq ans plus tard, il relate : « Est arrivé un haut fonctionnaire de la Préfecture qui, lui-même, était dans le voisinage au moment de l’attentat et qui disait : “Eh bien, Messieurs, je viens de voir un spectacle extraordinaire. Un officier de l’armée française, un capitaine, est entré en tenue de campagne, la jugulaire au menton, le revolver au côté. Il a arraché de sa poitrine la Légion d’honneur qui y figurait et il l’a attachée sur la poitrine de Jaurès.” »

Voilà comment s'enclenche la taxidermie, l'empaillage, la naturalisation de Jaurès. Une gauche française, en lambeaux, croit sauver les meubles en parant le disparu de toutes les qualités propres à la droite dominante. Patriote un jour, patriote toujours, patriote une fois pour toutes ! L'incandescent Jaurès devient roide sous les mots de ses amis d'hier. Ils le métamorphosent en statue du commandeur de la défense nationale. Ce penseur et militant tumultueux, généreux, audacieux, vire à l'incarnation de La Beauté selon Baudelaire : « Je hais le mouvement qui déplace les lignes. » Moins de cinq ans après l'homicide, une étoile filante réduite à du gravier…

En 1913, deux maurrassiens, Alfred de Tarde et Henri Massis, avaient publié sous le pseudonyme d'Agathon une enquête, Les Jeunes Gens d'aujourd'hui, qui flairait la catastrophe avec avidité : « La guerre ! Le mot a repris un soudain prestige. C'est un mot jeune, tout neuf, paré de cette séduction que l'éternel instinct belliqueux a revivifié au cœur des hommes. » Et voici que Jaurès, en 1919, trahi par la démission des siens, devient raccord avec de telles paroles qu'il vomissait pourtant.

Son ancien condisciple de la rue d'Ulm, le sociologue Lucien Lévy-Bruhl, bêle ceci à la barre des assises de la Seine : « Nos poilus, qui dans cette guerre, ont reculé les bornes de la bravoure et du dévouement, savaient qu'ils défendaient leur pays et leur foyer, mais ils savaient en même temps qu'ils défendaient autre chose ; ils savaient qu'ils étaient pour ainsi dire responsables de ce qu'il y a de plus grand et de plus noble dans l'humanité, et ils n'ont pas voulu le laisser périr. Le sentiment qui les animait et qui les soutenait, c'est l'idéal même d'une humanité meilleure, que Jaurès a si magnifiquement exprimé. »

Avec le recul, nous savons qu'une telle démonstration vaut pour le Second Conflit mondial, contre la barbarie nazie – beaucoup renonceront alors à le mener ! En revanche, ce raisonnement doit être récusé à propos de la “Grande Guerre” : la liberté qui s'y joua n'était pas celle « d'une humanité meilleure » mais la liberté du commerce, de l'industrie et de l'expansionnisme.

Jaurès l'avait pressenti, théorisé, au point de sonner le tocsin, en 1912, dans la cathédrale de Bâle, lors d'un congrès internationaliste en faveur de la paix, sur fond d'hostilité dans les Balkans : « Nous avons été reçus dans cette église au son des cloches qui me parut, tout à l’heure, comme un appel à la réconciliation générale. Il me rappela l’inscription que Schiller avait gravée sur sa cloche symbolique : Vivos voco, mortuos plango, fulgura frango ! Vivos voco : j’appelle les vivants pour qu’ils se défendent contre le monstre qui apparaît à l’horizon. Mortuos plango : je pleure sur les morts innombrables couchés là-bas vers l’Orient et dont la puanteur arrive jusqu’à nous comme un remords. Fulgura frango : je briserai les foudres de la guerre qui menacent dans les nuées. »

Or le commandant Henri Gérard déclare tout bonnement, au sujet de Jaurès, au procès de son assassin : « Je suis sûr qu'à la guerre, il aurait été content de voir tous ceux qui avaient été ses amis faire leur devoir sur le champ de bataille. » Quant à René Viviani, président du conseil à l'été 1914, il revient sur les obsèques du dirigeant socialiste : « J'eus la certitude de cette union sacrée à laquelle je faisais appel C'est d'une tombe muette qu'est sorti le plus noble et le plus éloquent appel qui ait jamais été adressé à la Nation française au nom de l'union pour la patrie. » Et l'ancien militant socialiste – ayant trahi pour le pouvoir confondu avec les responsabilités –, d'ajouter :« Jaurès aurait ranimé les courages et réuni autour du drapeau tous les citoyens. »

L'abjection ira jusqu'à la preuve par le fils. Né en 1898, engagé dès 1915 à 17 ans, Louis Jaurès, en 1918, est mort à la guerre que ne voulait pas son père. N'est-ce donc pas l'illustration que Jean Jaurès s'y serait résolu puisque son bon sang, qui ne saurait mentir, alla jusqu'à donner le sien ?

Au moment de plaider, Joseph Paul-Boncour, l'avocat de la partie civile, enfonce une dernière fois le clou :« Parce qu'il avait été attaqué dans son patriotisme, il était de notre devoir de restituer sa figure nationale. »N'eût-il pas été plus judicieux de restituer le combat de Jaurès contre les chantres du carnage ? N'eût-il pas été plus approprié de contester toute légitimation de la guerre chez ceux qui se drapaient dans les plis sanglants de la victoire ? Piètre tentative de Me Paul-Boncour : « Oh, Messieurs, je me rends compte combien tout cela paraît pâle et lointain à la lueur de la guerre. Une fois de plus, c'est sur les champs de bataille que s'est joué le sort de l'Alsace-Lorraine et le résultat a été plus rapide et plus complet que nous n'osions l'espérer alors... À quel prix d'ailleurs ! »

Les nationalismes intransigeants étaient les alliés objectifs de Guillaume II

Quand Alphonse Aulard, professeur d’histoire de la Révolution française à la Sorbonne, dépose pour la partie civile en affirmant que Jaurès, s’il avait vécu, serait devenu le chef de la défense nationale dans le second cabinet Viviani du 26 août 1914 et que « la guerre, sous son impulsion, se serait terminée plus tôt », il horripile la droite, donc les jurés d’assises. Il nourrit la rage donc le verdict inique à venir. La presse conservatrice rappelle la motion que le député du Tarn fit voter, le 17 juillet 1914, par son parti : « Entre tous les moyens employés pour prévenir et empêcher la guerre et pour imposer aux gouvernements le recours à l’arbitrage, le Congrès considère comme particulièrement efficace la grève générale ouvrière, simultanément et internationalement organisée dans les pays intéressés, ainsi que l’agitation et l’action populaires sous les formes les plus actives. »

L’Action française, le 29 mars 1919, prend un malin plaisir à souligner les« véhémentes objurgations » de Jules Guesde, en juillet 1914, à l’adresse de Jaurès : « Comment pouvez-vous garantir la simultanéité de la grève en Allemagne et en France ? Avec la méthode que vous préconisez, ce serait le plus socialiste qui serait écrasé. J’espère que l’on ne commettra pas CE CRIME DE HAUTE TRAHISON contre le socialisme ! »

Le dirigeant socialiste disparu est caricaturé sur toute la ligne. Les siens en font un Foch avant la lettre, les esprits de droite le croquent en traître à la patrie. Or jusqu’au dernier moment, Jean Jaurès a voulu jouer sur deux leviers : la solidarité internationaliste faisant usage, au besoin, de la grève, mais aussi l’arbitrage international, en particulier l’appel au président Wilson que le directeur de L’Humanité s’apprêtait à lancer vers Washington. L’alliance franco-russe lui était toujours apparue suspecte : négociée en secret, avec un régime arriéré aux pulsions impérialistes, qui rendrait va-t-en-guerre ce traité défensif. La confrontation avec l’Allemagne serait ainsi déclenchée, inexorablement, alors qu’un rapprochement gradué avec Berlin favoriserait une transformation de l’Europe dans le sens démocratique requis. Une telle évolution permettrait en effet à l’Alsace-Lorraine, au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, de choisir son destin, évitant ainsi une désastreuse guerre de revanche.

En vue de celle-ci, en 1913, la France avait fait voter la loi de trois ans sous un gouvernement Barthou soutenu par le président Poincaré, qu’avait combattue Jaurès de toutes ses forces. Selon lui, la solution n’était pas de cantonner une année de plus la jeunesse française sous la coupe d’un militarisme arriéré, mais de constituer une armée de réserve s’identifiant à la nation et capable de la défendre bec et ongles, sans servir d’instrument aux mains des despotismes boutefeux. Le refus de comprendre cette vision dialectique aboutit, de la part de la droite française, à un déchaînement ainsi dénoncé par Jaurès, le 4 juillet 1913 à la Chambre : « Dans vos journaux, dans vos articles, chez ceux qui vous soutiennent, il y a contre nous, vous m’entendez, un perpétuel appel à l’assassinat. »

Jean Jaurès considérait, à juste titre, que les nationalismes intransigeants étaient les alliés objectifs de Guillaume II. Incapable d'entendre un tel raisonnement, la droite française fit du socialiste en chef un félon grandiloquent : l'homme de l'Allemagne. Exemple : le supposé humoriste Franc-Nohain, dans L'Écho de Paris, 13 mars 1913 :« La France parle ; M. Jaurès, taisez-vous. Et comme cet avis a son importance, et pour être sûr de me faire comprendre de vos amis, je traduis à leur intention et à la vôtre : Frankreich spricht, still, Herr Jaurès ! » Sans oublier, bien entendu, Charles Maurras : « M. Jean Jaurès continue à faire un métier de traître ou, plus exactement, de fille » (L'Action française, 17 mai 1913). Ou bien : « Il faut citer Jaurès, non seulement comme un agitateur parlementaire, mais comme l'intermédiaire entre la corruption allemande et les corrompus de l'antimilitarisme. » (AF, 21 mai 1918). Ou encore : « Le porte-parole de Guillaume II » (AF,18 juin 1913).

Dans sa plaidoirie, Joseph Paul-Boncour peine sur cette haine dont la droite française abreuvait Jean Jaurès : « J'aurais aimé laisser là ces traces de nos dissentiments d'avant-guerre. Mais c'est l'atmosphère même du procès et le crime de Villain est inexplicable si on ne connaît pas cela. » Sait-il ce qu'il veut ? Me Paul-Boncour fait mauvaise impression, aux yeux d'un jury épris d'ordre tranchant : « Le crime est si grand que la seule sanction qui s'impose est la mort. Et cependant, nous ne la réclamons pas. » En effet, le disparu« fut l'ennemi de la peine de mort et sa grande ombre, pour ses amis, protège encore son assassin ». L'avocat, obéissant à la consigne fixée par le parti socialiste, s'en désolidarise en son for intérieur – ce n'était pas à ses yeux la bonne tactique judiciaire…

Durant ce procès de mars 1919, la partie civile apparaît sans repère et divisée. Censée obtenir la condamnation de Raoul Villain en défendant l'action de Jean Jaurès, elle accepte sa position de prévenue symbolique. Au lieu d'accuser ses accusateurs. Pourtant, bien des paroles du tribun assassiné auraient pu s'y prêter, comme cette harangue du 29 juillet 1914, à Bruxelles, devant le parti ouvrier belge : « Quand vingt siècles de christianisme ont passé sur les peuples, quand depuis cent ans ont triomphé les principes des droits de l'homme, est-il possible que des millions d'hommes puissent, sans savoir pourquoi, sans les dirigeants le sachent, s'entretuer sans se haïr ? » Cinq ans après l'hécatombe prophétisée, voici tout ce que trouve à dire Pierre Renaudel, vieux compagnon du défunt, à la barre, devant les assises de la Seine : « Ce n'était pas une action au bénéfice de l'Allemagne, mais l'action contre la guerre elle-même que Jaurès essayait de dresser. »

Certains socialistes sortent du bois, écœurés par les reniements que subissent les mânes d'un Jaurès prétendument accaparé par les seules questions militaires. Daniel Renoult, dans Le Populaire, dénonce« cette mise en scène dont nul n'est dupe ». L'un des deux avocats de Villain, Alexandre Zévaès, résume l'affaire du point de vue de la droite, donc du jury. D'une part, « ce qu'on vous demande, c'est la glorification d'une politique ». D'autre part, « la doctrine de Jaurès est si vaste qu'elle peut prêter à des contradictions différentes dans l'interprétation ». Bref, ces malheureux socialistes vous demandent d'avaliser un héritage empoisonné sur lesquels ils se divisent eux-mêmes ! Regardez, continue le plaideur, comment les bolchéviques viennent d'inaugurer à Moscou une statue en l'honneur de Jean Jaurès. Une telle cérémonie a été rehaussée par un discours du déserteur français Jacques Sadoul, qui commet forcément, continue MeZévaès, une erreur d'interprétation en rapprochant ainsi Jaurès de Lénine : « Villain est excusable de s'être trompé aussi. »

Le défenseur du meurtrier profite de son avantage et fustige le rapprochement, que prônait l'homme abattu,« avec nos barbares voisins de l'Est ». Envolée assassine : « Je ne crois pas que la grande voix de Jaurès aurait pu avoir raison d'un peuple pareil, dans lequel remontaient à la surface, en 1914, les atavismes et les instincts les plus bas et les plus grossiers. » Autrement dit, Jean Jaurès était une sorte d'intelligent inutile : un pendant des “idiots utiles” – c'est ainsi que Lénine désignait avec cynisme les belles âmes philo soviétiques en pays capitalistes… Et Raoul Villain ? C'est un patriote détraqué – l'épithète n'enlevant rien au substantif ! –, auteur d'un « crime passionnel »en politique, soutient la défense.

Il ne reste plus au second avocat de Villain, Me Henri Géraud « à la barbe fluviale » (les journaux), qu'à réclamer un « verdict de pardon réconfortant et réconciliateur ». Le ténor du barreau use d'un renversement rhétorique stupéfiant : « J'en appelle aux morts, j'en appelle à ceux qui pendant des mois et des années de souffrance ont tout supporté pour que méchanceté s'efface et pour que disparaissent les derniers restes de brutalité. » Me Paul-Boncour, dans un ultime sursaut, coupe la parole à la défense en dépit des usages du prétoire : « Il y a d'un côté une victime et de l'autre un meurtrier. » Son confrère fait le sourd et achève un morceau de bravoure capable de donner à douze hommes de droite l'impression qu'ils auront, en plus du grand sens des responsabilités propre à leur camp, du cœur, mais du cœur à l'ouvrage, en acquittant Villain : « Nous ne pourrons arriver à ces reconstructions matérielles et morales que si l'on fait renaître la fleur de la douceur, de la pitié et de la bonté sur les cimetières attristés et sur les décombres. »

Silence. Raoul Villain s'évade de sa torpeur et débite la morale de l'histoire que lui ont inculquée ses conseils : « Je demande pardon à la victime et grâce pour mon père et mon frère. La douleur d'une veuve et d'une orpheline ne laisseront plus de bonheur dans ma vie. » Le jury se retire et l'acquitte en vingt minutes.

Pour pimenter l'ignominie, une légende a fini par s'imposer, du fait d'auteurs(chercheurs ou simples citoyens) qui se recopient sur ce point, dans l'édition et sur la Toile : la veuve de Jean Jaurès aurait été condamnée à payer les frais de ce procès lamentable. Faux ! Ou plutôt pas si simple. Les archives judiciaires ont disparu. Toutefois, une recherche dans les journaux de l'époque permet d'avoir le fin mot de l'histoire, qui n'ajoute pas le scandale au scandale autant que certains voudraient le faire croire…

« Va-t'en, et demande pardon à Dieu et aux hommes ! »

Le monarchiste Maurice Pujo, dans L’Action française du 30 mars, complimente une décision de justice républicaine : « Le crime passionnel, au mobile généreux, n’était-il pas expié par près de cinq années de prison préventive ? Les jurés l’ont compris ainsi. » Voilà pour les sentiments. Revenant à la devise du quotidien maurrassien,« politique d’abord », l’éditorialiste poursuit : « Verdict de pitié, de sagesse et de raison. Nous ne dirons pas, nous, qu’il emporte la condamnation de Jaurès : puisque celui-ci a payé avant d’avoir trouvé les juges qu’on avait ici réclamés pour lui [c’est nous qui soulignons], sa mémoire a droit à la paix. Mais ce verdict refuse d’absoudre les erreurs et les fautes que la France envahie, ruinée, ensanglantée, a payées encore plus cher que lui. » Et redoublant dans un légalisme inusité, Maurice Pujo conclut :« Cette parole décisive de la magistrature populaire affermira le cœur de notre pays qui veut vivre et, retentissant plus loin encore, ira dire jusqu’à l’Orient bolchéviste que la France n’est pas mûre pour l’anarchie. »

« Les malheureux oublient que l’iniquité triomphante fut toujours et partout la plus grande semeuse de révolution », réplique aux royalistes écervelés Jean Longuet, sous le titre « La Provocation », dans Le Populaire – le quotidien socialiste du soir, L’Humanité paraissant le matin. Un message du camarade britannique Ramsay Mac Donald énonce : « Je crains, et je le déclare avec un profond regret, que ce verdict ne fasse à la France un grave tort aux yeux du monde. » Voilà ce qui reste de l'internationalisme prolétarien, vidé de son sens et de son sang mais encore démocrate, avant qu'une grande partie ne passe sous les fourches caudines de Moscou sur ordre de Lénine…

L'Humanité s'insurge contre ce « verdict de classe, inspiré par la haine et la crainte du prolétariat ». Bracke-Desrousseaux, l'helléniste qui saluera, en 1936, la victoire de Léon Blum avec la formule « enfin les ennuis commencent », se réfère au cas Cottin. Louis Cottin dit “Milou”, ouvrier charpentier libertaire, avait, le 19 février 1919, tiré dix coups de revolver sur le président du conseil Georges Clemenceau, atteint sans gravité. Le 14 mars, Cottin est condamné à mort par le conseil de guerre : « C’est la tentative manquée qui est frappée, du maximum : c’est l’assassinat réussi qui reçoit l’impunité », conclut Bracke-Desrousseaux.

Le Figaro exulte moins violemment que L'Action française : « Le jury n'a pas été dupe. Il s'est demandé pour quelles opérations politiques on avait loué la salle des assises. Six jours durant, il a consenti à y assister. Il n'a pas voulu y collaborer. » L'Univers, hebdomadaire fondé en 1867 par Louis Veuillot et qui n'a plus que cinq mois à vivre sous sa devise « Dieu protège la France », éructe ainsi : « La guerre des classes est une invention boche et socialiste, une invention de Karl Marx. La provocation et la haine sont des procédés qui répugnent, au lendemain de cette guerre, à tout Français. Ceux-là seuls, qui sont à la solde de l'Allemagne ou qui bénévolement font sa politique – hélas, il y en a ! – osent encore prononcer ces mots. Or, les jurés qui ont acquitté Villain n'étaient pas de ceux-là. »

Le Journal des débats, vénérable organe fondé en 1789, s'en tient aux principes : « Un assassinat avec préméditation, même inspiré par la politique, reste un assassinat. »Dans Le Rappel, lancé en 1869 par l'entourage de Victor Hugo, le directeur du quotidien, Edmond du Mesnil, pousse les feux de l'humanisme radical : « Après les hécatombes horribles de la guerre, le respect de la vie humaine devrait être le premier principe de notre enseignement social. » Le Temps, quotidien de la rue des Italiens, s'érige jusqu'au sommet d'une objectivité de façade : « Le procès d'hier, tel qu'il fut institué, s'est trop présenté comme la condamnation ou la légitimation nationale d'un parti. [la S.F.I.O.] Le jury ne voulut point rechercher ceux que la défense en fait la partie civile appelait “les vrais coupables”, car il craignit, par ce détour, qu'on interprétât sa pensée comme l'approbation d'un passé encore tout vif dans l'Histoire. Telle nous semble être, en toute impartialité, la suggestion qui s'imposa aux juges. »

Le dimanche de la Passion 6 avril 1919, alors qu'est annoncée dans toutes les églises de France la décision papale de canoniser Jeanne d'Arc (lire le volet précédent de cette série), 300 000 manifestants selon L'Humanité (150 000 d'après Le Figaro) se rassemblent dans les beaux quartiers de Paris – là où résidait Jaurès –, pour protester contre le verdict inique du 29 mars. « Ils crient – et ce sont des soldats surtout – leur haine de la guerre, des impérialistes forcenés et des militarismes impénitents : “À bas la guerre ! — Démobilisez ! — Vive le désarmement ! — À bas les interventionnistes ! — À bas les frontières !” »(L'Humanité, 7 avril 1919).

ÉPILOGUE…

Le 18 juillet 1922, L'Humanité rachète les palinodies socialistes du procès de mars 1919, en publiant une lettre magnifique de lucidité signée du vieil Anatole France :« Ceux qui moururent dans cette guerre ne surent pas pourquoi ils mouraient. Il en est de même dans toutes les guerres. Mais non pas au même degré. Ceux qui tombèrent à Jemmapes ne se trompaient pas à ce point sur la cause à laquelle ils se dévouaient. Cette fois, l’ignorance des victimes est tragique. On croit mourir pour la patrie ; on meurt pour des industriels. »

Jean Jaurès est transféré au Panthéon en 1924, sous un gouvernement Édouard Herriot, lors du Cartel des gauches, quand de soi-disant progressistes parviennent, un court instant, à montrer le bout de leur nez au sommet de l'État. En 1981, une rose sera déposée sur le caveau du temple républicain par un président socialiste bien décidé à occuper le pouvoir aussi longtemps que possible, grâce aux institutions de la Ve République – pari réussi et record absolu, hors monarchie et empire, pour François Mitterrand : deux septennats ininterrompus ! Entre-temps, Jaurès avait inspiré ceux des socialistes qui résistèrent à l'occupant nazi – au contraire de tant des leurs, qui partirent en 1914 mais consentirent en 1940, ayant ainsi tout faux…

Les actualités françaises évoquent Jean Jaurès, en 1946, alors que souffle encore l'esprit de la Résistance

Le principal avocat de Jaurès, Joseph Paul-Boncour, auteur d'une excellente définition de Mussolini (« un César de carnaval »), devient président du conseil le 18 décembre 1932, succédant à Édouard Herriot. Le ministère Paul-Boncour tombe dès le 28 janvier 1933, trois jours avant l'arrivée d’Hitler à la chancellerie du Reich : Matignon échoit alors, pour la première fois, à Édouard Daladier. Né sous le président Patrice de Mac Mahon en août 1873, Joseph Paul-Boncour meurt sous le président Georges Pompidou en mars 1972.

Le principal avocat de Raoul Villain, Alexandre Zévaès (1873-1953), incarne le parfait renégat. D'abord dreyfusard et compagnon de Jaurès, il avait forgé son pseudonyme en fusionnant les noms de deux écrivains d'extrême gauche (Michel Zévaco et Jules Vallès) ; cependant pour finir à l'extrême droite. En 1941, ce qu'omet sa notice complaisante de Wikipédia, il publie Un apôtre du rapprochement franco-allemand : Jean Jaurès, véritable détournement de cadavre au profit de la collaboration avec les nazis.

Quant à Charles Maurras, les lignes qu'il écrit sur Jaurès dans L'Action française (le 31 mars 1919) caractérisent aujourd'hui ce monarchiste scélérat : « Il se trompa lourdement à peu près sur tous les sujets, en particulier sur la France et l'Allemagne, la paix et la guerre, sur l'esprit national et sur l'esprit de classe, sur le mouvement des idées et sur le cours des choses. »

Quid de Raoul Villain ? Il trouve refuge à Ibiza, se faisant construire une bicoque biscornue dévolue au culte de Jeanne d'Arc, pour s'enfoncer là-bas encore davantage dans le délire. Crasseux et hilare, il braille Frère Jacques à tout-va : la population locale le surnomme « le fou du port ». Au début de la guerre d'Espagne, en septembre 1936, il est zigouillé par des républicains expéditifs. D'après un vieux professeur de jadis au lycée Henri-IV, Charles Juillard, chrétien, jaurésien et rémois qui avait étudié la question, Villain fut exécuté parce qu'il lisait la Bible sur une plage : « Qui vivra par l'épée périra par l'épée »

En 2014, les “socialistes” français, qui n'ont rien appris et tout oublié, commémorent le centenaire de la Première Guerre mondiale. Et s'inscrivent dans la pusillanimité tragique des cerveaux de gauche alors comme lobotomisés par un carnage qui les rendit moutonniers. Croyant jouer sur tous les tableaux, François Hollande invite, le 8 novembre prochain, salle Pleyel, les chefs d'État dont le pays fut impliqué dans le conflit : on projettera la plus magistrale déclaration de guerre à la guerre : J'accuse d'Abel Gance (1919). Mais cette dénonciation de la boucherie deviendra, en un tour de passe-passe, un hommage aux combattants !

Abel Gance et Jean Jaurès se hisseront hors de leur tombeau, pour cracher au visage de tels profanateurs. L'authentique penseur et militant socialiste, qui sera symboliquement assassiné une troisième fois ce 8 novembre 2014 à Paris, élèvera sa voix de bronze. Il maudira nos gouvernants de rencontre, comme le 29 juillet 1914 à Bruxelles, deux jours avant sa mort : « Pour les maîtres absolus, le terrain est miné. Dans l'entraînement mécanique et dans l'ivresse des premiers combats, ils réussissent à entraîner les masses. À mesure que le typhus achèvera l'œuvre des obus, à mesure que la mort et la misère frapperont, les hommes dégrisés se tourneront vers les dirigeants allemands, français, russes, italiens, et demanderont quelles raisons ils peuvent donner de tous ces cadavres. Et alors la révolution déchaînée leur dira : “Va-t'en, et demande pardon à Dieu et aux hommes !” »

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