2 Comment Jaurès fut assassinés par deux fois

Publié le par Bernard Gasnot

2 Comment Jaurès fut assassinés par deux fois
2 Comment Jaurès fut assassinés par deux fois

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Jaurès caricaturé (la bouteille d'eau du Jourdain, en guise d'oreille gauche, est une allusion au baptême de sa fille).

Raoul Villain, qui a tué Jean Jaurès en 1914, est jugé en 1919. Son acquittement, incompréhensible aux socialistes déboussolés, apparaît hélas dans l'ordre des choses. Retour sur ce procès instructif, qui parle de et à la gauche. Deuxième volet : l'assassin se voit grimé en Jeanne d'Arc et l'assassiné se retrouve sanctifié. Ce qui trahit Jaurès et le socialisme sans émouvoir un seul instant les vestales du nationalisme. Le Figaro ironise : « Pour un peu on eût cru qu'il s'agissait de Paul Déroulède. »

L’Action française ne cache pas sa joie, le 24 mars 1919 : « Après cinq ans moins trois mois de détention préventive, Villain va donc passer en cour d’assises. Enfin !… Nous allons voir et entendre l’assassin. Quant à l’assassiné, Urbain Gohier lui a dressé son dossier dans un volume et une brochure qu’il faut lire : La Sociale et Comment je n’ai pas tué le traître Jaurès. »

Urbain Gohier (1862-1951) est un polémiste entraîné par son méchant verbe. Venu du camp dreyfusard (il travaillait avec Clemenceau à L’Aurore), ce pamphlétaire devait glisser dans le nationalisme puis la collaboration. En 1913-1914, son antisémitisme aussi furieux que délirant le pousse à publier, sous le pseudonyme d’Isaac Blümchen, deux livres prétendument édités à Cracovie : À nous la France !, puis Le Droit de la race supérieure. Plus royaliste que le roi, il trouve Charles Maurras un rien métèque et soupçonne Léon Daudet de vague mais honteuse judéité…

Cependant, tout ce monde se retrouve dans la haine de Jaurès. Et La Sociale, libelle publié en 1914, prend la forme, p. 55, d'un appel au meurtre : « S'il y a un chef en France qui soit un homme, M. Jaurès sera “collé au mur”, en même temps que les affiches de mobilisation. Sinon, les Français auront l'ennemi devant eux et la trahison dans le dos. » L'expression entre guillemets, “collé au mur”, revient dans un article de Paris-Midi publié le 17 juillet 1914 sous la signature de Maurice de Waleffe : « À la veille d'une guerre, le général qui commanderait à quatre hommes et un caporal de coller au mur le citoyen Jaurès et de lui mettre à bout portant le plomb qui lui manque dans la cervelle, pensez-vous que ce général n'aurait pas fait son plus élémentaire devoir ? Si ! Et je l'y aiderais ! »

Les salauds étant maîtres dans l'effacement des traces, Maurice de Waleffe, le 25 mars 1919, écrit à Me Paul-Boncour, avocat de la famille Jaurès, le courrier impudentissime suivant : « Voyant qu'un rédacteur de L'Humanité mêlait l'autre jour mon modeste nom à celui des journalistes qui auraient dit de Jaurès : “Il faut le tuer”, je me permets de mettre sous vos yeux ma véritable pensée à cet égard. En isolant une phrase de trois lignes prise parmi mille articles on peut leur faire dire tout ce qu'on veut, mais un de mes lecteurs habituels n'aurait jamais assassiné personne. En conseil de guerre, devant l'ennemi, j'aurais condamné un Jaurès prônant la grève générale. Mais un Jaurès se faisant l'homme de la défense nationale, comme il le faisait quand il a été frappé, je l'aurais au contraire protégé, défendu et servi de toutes mes forces. »

Nous avons là les ingrédients du procès Villain : la réécriture de l'Histoire en un perpétuel jeu de cache-cache avec la mémoire. Et Joseph Paul-Boncour, incapable de la moindre “défense de rupture”, comme nous le soulignions dans le volet précédent, assène lors de sa plaidoirie aux assises de la Seine : « Cet hommage à la mémoire de Jaurès honore M. de Waleffe. Je regrette qu'il ait été seul à comprendre ce devoir. »Maurice Cartuyvels, dit de Waleffe, a échappé à la boucherie – on lui devra, en 1920, la création du concours de “la plus belle femme de France”, devenu depuis “Miss France” ! Si bien que M. de Waleffe peut mimer l'amende honorable en 1919. C'est chose impossible pour Charles Péguy, fauché au début de la guerre, qui s'était pris d'une détestation folle et dépitée envers Jaurès, l'assassinant, lui aussi, en 1913, avec des mots, les mêmes mots odieux, qui circulaient au sujet du leader socialiste avant le crime : « Dès la déclaration de guerre, la première chose que nous ferons sera de fusiller Jaurès. Nous ne laisserons pas derrière nous un traître pour nous poignarder dans le dos. »

Ou encore, toujours en 1913 : « Je suis un bon républicain. Je suis un vieux révolutionnaire. En temps de guerre il n'y a plus qu'une politique, et c'est la politique de la Convention nationale. Mais il ne faut pas se dissimuler que la politique de la Convention nationale c'est Jaurès dans une charrette et un roulement de tambour pour couvrir cette grande voix. » La confusion était donc à son comble, puisque Péguy, devenu patriotard convulsif, s'imaginait sans-culotte au point de comparer le lucide Jaurès à Louis XVI en route pour l'échafaud !

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Caricature de Charles Maurras (1868-1952).

Lors du procès Villain, ceux qui sont visés par le reproche voilé de Me Paul-Boncour tirent leur épingle du jeu tout en versant de l'huile sur le feu : ce sont les tristes sires de L’action française. Charles Maurras avait tout de même, avant-guerre, lancé ce signal :« Nous ne voudrions déterminer personne à l’assassinat politique, mais que M. Jean Jaurès soit pris de tremblements… » Au soir du 31 juillet 1914, ces messieurs monarchistes n'en menaient pas large. Ils s'étaient fendus d'un communiqué dégageant toute responsabilité. Ils s'étaient cachés derrière la formule de Chateaubriand à propos de l'exécution du comte d'Enghien dans les fossés de Vincennes, en 1804 : « Pire qu'un crime, c'est une faute. » Cependant, le meurtre ressemblait tellement à un rêve maurrassien que son bras armé paraissait surgir des rangs du “nationalisme intégral”. Or en mars 1919, Raoul Villain s'avère un être falot, hésitant, complexé, timide et presque doux, saisi d'incohérences, pas doctrinaire pour un sou. Alors L'Action française raille « sa nature normale », ridiculise la manière qu'a Villain de déposer« avec un souci scrupuleux de ne rien oublier, comme s'il était au confessionnal ».Pour finir, le journal jubile : « Et les socialistes ont voulu faire de lui un Camelot du Roi ! »

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Raoul Villain, né en 1885, après son meurtre du 31 juillet 1914

Tout est piteux chez Raoul Villain. Il rate son bachot et manque de mourir de la typhoïde à 20 ans, en 1905. Le 22 octobre 1911, à 26 ans, il entre comme surveillant suppléant au collège Stanislas à Paris. Le directeur, l'abbé Pautonier, à la barre : « Je me suis aperçu qu'il ne pourrait pas vraiment nous rendre service. C'était un garçon délicat, sensible, sans volonté, sans énergie, n'ayant pas d'autorité. À la fin de l'année scolaire 1912, j'ai dû me séparer de lui... » Cet anti-héros ressemble à Roquentin, le futur protagoniste sartrien de La Nausée (1938), qui s'applique à lire les ouvrages de la bibliothèque en suivant l'ordre alphabétique. Villain a pour dessein de parfaire une éducation classique dont il possède quelques lambeaux : « Il se prit tour à tour d'un beau feu et pour la littérature et pour l'archéologie et pour les beaux-arts », résume ironiquement L'Express du Midi.

Le pauvre hère voyage en Grèce pour découvrir la statuaire et tombe sur la politique. De passage en Alsace, il décide un beau jour d'assassiner le kaiser Guillaume II. Et puis non, ce sera finalement Jaurès. Il y pense. Il oublie. Emprunte un revolver à tout hasard. Puis se remet cette obsession dans le crâne, lors de l'enterrement de sa grand-mère paternelle, qui souffrait de problèmes cérébraux, à Reims, fin juillet 1914 :« Il y a des gens qui font le jeu de l’Allemagne et qui méritent la mort ! » s'écrie notre homme au cimetière, avant de prendre le premier train pour Paris.

Au premier jour du procès, lundi 24 mars 1919, son interrogatoire tourne au grotesque. Un seul exemple, à propos de son incorporation au 94e régiment d’infanterie à Bar-le-Duc, en 1906, où il découvre les tristesses de l’escadron :

Le président — À la chambrée, vous étiez peiné, affecté d’entendre des propos antimilitaristes.
Raoul Villain — D’entendre, par exemple, mon voisin, qui était à la garde d’honneur du drapeau de la compagnie du bataillon, chanter des chansons de Montéhus où il était question de chair à canon, de révolte, n’est-ce pas… Le devoir patriotique…
Le président — C’étaient des chansons !
Raoul Villain — Des chansons, mais cela allait jusqu’à… jusqu’à des approbations au chant de L’Internationale et à la satisfaction au récit de petites scènes qui pouvaient se passer, les soirs d’ivresse, dans certaines chambrées.
Le président — Oui, vous avez pris tout cela au sérieux…
Raoul Villain ­— J’ai eu de très grandes craintes…
Le président ­— … car enfin ce sont ceux-là même qui chantaient des chansons de Montéhus qui, pendant quatre ans et demi, se sont fait tuer. Enfin !…

Le petit Raoul était très mal parti dans l'existence, comme l'explique à la barre, dans un style involontairement comique, le frère bien-aimé, Marcel Villain (1884-1972), aviateur décoré lors du carnage mondial encore fumant : « Ma mère était à la fenêtre, mon frère était couché dans son berceau, il en tomba. Ma mère se précipita pour le ramasser et le laissa tomber par la fenêtre. Deux ans après, jour pour jour, elle est devenue malade. » Et internée, en 1887, pour aliénation mentale, à l'asile de Châlons-sur-Marne. Raoul Villain aimait à dire : « Je trouve que l'Alsace ressemble à une fille qui est séparée de sa mère. »

Le docteur Colamerie, de Reims, qui rapporte le propos ci-dessus, distingue trois piliers chez Villain. D'abord, l'idée religieuse – il pratiquait, « quelquefois avec ostentation », et fut chaste « par une sorte de scrupule intime ». Ensuite, le désir et la volonté de s'instruire. Enfin, le sentiment patriotique, poussé jusqu'à l'extrême, ne supportant là-dessus aucune contradiction. « C'est par l'adoration qu'il avait pour les cathédrales qu'il vint à l'idée de patrie », croit pouvoir déterminer le témoin, qui soupire : « Quand il souffrait beaucoup, il parlait de tuer. En 1914, vers le printemps, il parlait de tuer Guillaume II, Jaurès et M. Caillaux. »

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Raoul Villain, 33 ans, se présente moustachu à son procès, en 1919.

Autre médecin, cité en qualité d'expert, le docteur Briand, livre son diagnostic aux allures de jugement moral :« Un déséquilibré, un scrupuleux, ayant de son devoir une conscience fausse mais sincère. Il a cru accomplir non un acte de justice, mais un acte nécessaire. S'il n'avait pas commis l'acte qui lui est reproché et que je ne qualifie pas, je dirais qu'il est incapable d'une mauvaise action. Un émotif qui s'est dit : mon devoir est là ! »

Oui, oui, se souvient Raoul Villain. Durant l'été 1914, à la pension de famille où il vit chichement, près du jardin du Luxembourg, il remarque le domestique allemand en train de lire L'Humanité. Avec un plaisir qui faisait peine à voir : « L'air de satisfaction qu'il éprouvait, je veux parler de la satisfaction que donnait la présence de M. Jaurès aux Allemands. »

« J'essaierai de vous présenter cette âme timide »

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“Le Gaulois” (Qui devait fusionner dix ans plus tard avec “Le Figaro” du milliardaire Coty), sur la déposition de M. Hollande

Le procès verse dans une farce gênante, à mesure qu’apparaît au grand jour la faiblesse de jugement de Raoul Villain. Témoignage évasif de Maurice Hollande, secrétaire de la Chambre de commerce de Reims et ancien condisciple de l'accusé dans la cité des sacres : « Ce n’était pas un intellectuel. C’était plutôt un sensitif. » Déposition explicite de l’abbé Charles, professeur de rhétorique supérieure au collège Stanislas : « Je me souviens d’un petit article mi-sérieux mi-plaisant où Jaurès était représenté comme plus malfaisant à lui-seul que les dix plaies d’Égypte réunies. Je n’en croyais rien, sinon qu’il a des farceurs parmi les journalistes. Cependant, c’était de part et d’autre un peu plus tous les jours des semences de haine. Raoul Villain a tiré de ces prémisses une conclusion hâtive et brutale, la seule peut-être qu’un esprit comme le sien pût tirer des événements. »

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La caricature qui mit le feu à l'esprit surchauffé de Raoul Villain

Il devient clair que l’accusé prenait tout au pied de la lettre, au point de n’établir aucune différence entre le réel et la parodie. Une caricature avait achevé de le convaincre d’assassiner Jaurès, en juillet 1914. Elle ornait la couverture du Cri de Paris, un organe de boulevard comme on disait alors. Une femme, en allégorie de l’Alsace avec son costume folklorique et sa coiffe-papillon, était bâillonnée par la soldatesque prussienne, en présence d’un Jaurès enjoué qui brocardait : « Vous voyez, Messieurs, l’Alsace elle-même ne dit rien ! » Le sang de Villain ne fit qu’un tour : il devait vider presto cette querelle, laver l’affront d’une province perdue ainsi bafouée ; il devait trucider Jaurès !

Comment sauver pareil client ? L’un des deux avocats de Raoul Villain, Me Henri Géraud, l’une des plus somptueuses barbes de cette IIIe République pileuse à souhait, atteint au prodige dans sa plaidoirie, qui commence ainsi : « C’est l’heure où la défense implore… » Il s’agit d’implorer la pitié pour un criminel, que la magie du verbe présente telle une victime. Voire un persécuté attirant sur lui la compassion : « Cet homme qui a fait, à l’heure actuelle, 1 750 jours de prison préventive, dans une cellule, supplice que le Dante n’aurait pas inventé, la cellule où l’esprit chavire, la cellule où l’on souffre, où l’on s’anémie, la cellule toujours éclairée : pendant 1 750 périodes de vingt-quatre heures, Villain n’a pas connu la nuit, toujours soumis à des réflecteurs électriques, pour éviter qu’il n’eût le sort d’Almeryda [NB : sur la mort, à Fresnes en 1917, de ce militant libertaire, père du cinéaste Jean Vigo, lire le premier volet de notre série]… »

Maître Henri Géraud (1872-1962).

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Bref, Raoul Villain n’a pas eu le bonheur de goûter au repos éternel qu’il avait assuré à Jean Jaurès ! La défense de l’assassin adopte une stratégie apparue lors des audiences, mais que n’a pas su exploiter la partie civile : faire passer pour une créature diaphane celui qui révolvérisa le tribun socialiste. Villain a poussé certains témoins à fournir« des indications pour prouver ma vie frugale ». Des lettres en ce sens de l'accusé sont citées. Les avocats de la famille Jaurès dénoncent de telles pressions, sans comprendre où elles veulent en venir. L’être ascétique, « un peu jeune fille » selon sa logeuse, cette personne qui entend quasiment des voix l’intimant de buter Jaurès pour la France, cette individualité si particulière ne vous rappelle donc pas quelqu’un(e) ? Quand MeGéraud gémit « j'essaierai de vous présenter cette âme timide », avant de murmurer« représentez-vous les sentiments d’un homme inoccupé, rêveur, chaste, inachevé », ou encore lorsque l’avocat glisse que, le 30 juillet 1914, « l’intention du crime est endormie avec les yeux clos du jeune homme vierge qui s’endort », que se passe-t-il ? L’ombre protectrice de Jeanne d’Arc se propage. Jeanne d’Arc – le pays en est averti durant le procès –, que le pape va canoniser : la bonne nouvelle sera délivrée en chaire, dans toutes les églises, le dimanche de la Passion 6 avril 1919. Le cardinal Amette vient de l’apprendre du très Saint Père, le 29 mars, et se réjouit aussitôt : « La France est la seule nation qui puisse s’enorgueillir d’une sainte vraiment nationale comme Jeanne d’Arc. »

Alors Me Géraud joue sur du velours en superposant, avec une habileté retorse, l’image de son client à celle de la Pucelle : « La passion qui a armé son bras est-elle honteuse, la passion qui a armé est-elle de celles dont on peut rougir ? La passion qui a armé son bras est-elle noble, au contraire dans ses origines et terrible dans son application, auquel cas le Jury suit la route que lui trace la défense et il pardonne. » Ou encore cette piqure de rappel, qui transporte du côté de Domrémy : « Est-il coupable ? A-t-il été poussé par une force ? Si oui, vous répondrez : non. » Quel juré, fils de la fille aînée de l’Église, prendrait le risque, en 1919, de jouer à l'évêque Cauchon en condamnant, même sous sa forme dégénérée, une néo Jeanne d’Arc ?…

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Jean Jaurès ne peut que s'estimer heureux, selon l'avocat de son assassin, qui abuse d'une anaphore : « Ne le plaignez pas. »

Me Géraud, labourant le vieux fond chrétien des douze jurés qui boivent ses paroles, réalise un salto arrière oratoire. Citant quelque sainte écriture (« Ne le plaignez pas, car il n’est pas mort comme un lâche »), l’avocat escamote alors Jean Jaurès (dont le fils était tombé au “champ d'honneur”), avec une virtuosité vipérine : « Ne le plaignez pas, puisque cet apôtre du verbe, qui avait parlé toute sa vie, qui avait trop parlé peut-être, dont on avait mal interprété les paroles, a été foudroyé au moment où il prononçait une phrase inachevée, laissant à ses disciples qui suivront son exemple et qui essaieront d’égaler son talent, de reprendre le dernier testament, la dernière pensée… Ne le plaignez pas, car il n’a pas connu nos angoisses, ne le plaignez pas, car il n’a pas connu la douleur de perdre son fils, ne le plaignez pas car il n’a pas vu sombrer le rêve de ses illusions, de sa crédulité peut-être. Ne le plaignez pas, mais surtout ne le vengez pas !... »

Le titan du barreau Henri Géraud vient de massacrer, avec onctuosité, un Jaurès campé en trop beau parleur – version policée du fumier naguère déversé par Léon Daudet dans L’Action française : « Ce symbole ignoble, tonitruant et véreux du parlementarisme expirant (…) donne le spectacle d’un convulsionnaire perdu dans un flot de salive. » Parlant en dernier pour défendre l’accusé, l’avocat s’est surtout payé la tête d’un« apôtre » et de « ses disciples », ruinant ainsi le défilé des témoins ayant transformé le prétoire en chapelle ardente…

Même Léon Blum, maître des requêtes au Conseil d’État, s’il sait décocher une flèche aux prétentions de l’assassin dans le domaine de l’esprit (« Si Villain tenait tant aux artistes, ce n’est pas un histrion impérial, un cabotin néronien qu’il lui fallait épargner, c’était Jean Jaurès ! »), s’il sait camper le disparu en une phrase qui dit tout(« Il était inaccessible à l’envie, et d’ailleurs je ne vois pas bien qui il aurait pu envier »), même Léon Blum ne parvient pas à réfréner du religieux intempestif et du sacré déplacé. À la barre, il décrit « un homme supérieur aux hommes, un homme en dehors des hommes ». Et ajoute : « C’est cela qui faisait ce qu’on a pu appeler sa sainteté et je jure que l’on a pu employer ce mot sans aucune espèce de sacrilège. »

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Compte-rendu d'audience assez irrité dans “Le Matin” : l'homme « qui ne compte pas » est donc le minus Villain.

Pierre Renaudel, qui a pris la succession de Jaurès à L’Humanité, rappelle les derniers instants du dirigeant socialiste, en retrouvant la veine du récit des martyres propres aux chrétiens primitifs : « Il tomba vers moi. Je pris sa tête dans mes mains. Le sourire de la conversation que nous tenions ensemble était encore sur ses lèvres. La tête se plombait rapidement. Je tâtai la tête, je sentis la liqueur chaude qui s’écoulait du crâne. La cervelle formait une hernie sous le cuir chevelu et les cheveux qu’il avait drus et rudes. »

Pierre Renaudel (1871-1935) évoque l'assasinat de Jean Jaurès : brise-bise écarté, puis coups de feu au café du Croissant...

Un panégyrique incessant plane sur la cour d'assises de la Seine, le temps que défilent les vingt-sept témoins de la partie civile. Rien de plus inopérant. Les jurés subissent de mauvaise grâce le culte du grand homme socialiste, qui les renvoie sèchement à leur petitesse intériorisée. Léon Blum, aux manières si délicates et à la voix si flutée, pérore sans vergogne à leur nez et à leur barbe : « J’ai évoqué tout à l’heure des noms très grands : Chateaubriand, Hugo. Je crois que j’en avais le droit, parce que Jaurès était de leur lignée. Comme orateur, je crois qu’on ne peut le comparer qu’à Mirabeau ou à Bossuet. Comme historien, c’est Michelet qu’il rejoint ; comme écrivain politique, c’est Rousseau. »

Le Figaro n’y tient plus : « Toutes les épithètes furent prodiguées au défunt. Docte, docteur et doctrine Jaurès ! Comment cet homme si savant s’est-il toujours trompé ? »Pas sûr qu’une telle opinion n’ait pas reflété le sens commun du jury, cette semaine-là de mars 1919…

« Arracher chaque patrie aux classes et aux castes »

Léon Blum pressent qu’un verdict équitable et avisé sur Jaurès ne sera pas pour cette fois-ci : « C’était un homme qui était d’avance à mesure de l’histoire ; un homme qui exigeait un recul parce qu’il dépassait l’échelle commune, et dont il fallait s’éloigner pour le juger exactement. »

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“Le Figaro” du 26 mars 1919.

Plus grand mort que vivant, le leader socialiste donne le tournis aux douze hommes qui doivent s’estimer injustement rapetissés. Alphonse Aulard, professeur d’histoire de la Révolution à la Sorbonne, va jusqu’à prétendre, à propos d’une commission du ministère de l’instruction publique dans laquelle il travaillait avec le défunt : « Il était comme chef d’atelier et j’étais comme contremaître de cet atelier. »

Lucien Lévy-Bruhl, ancien condisciple de l’École normale supérieure, est intarissable :« La tête de Jaurès était la plus extraordinairement meublée que j’ai connue. Il avait fait des études très vastes et serrées. Sa mémoire était prodigieuse : les auteurs grecs, Homère, Eschyle, les Tragiques grecs qu’il aimait surtout, les auteurs latins, les classiques français, les auteurs romantiques (…) Un des hommes, peut-être l’homme le plus merveilleusement instruit que la France de ce temps-là ait pu produire. » N’était-ce pas le meilleur moyen d'exciter l’exaspération béotienne et la rage philistine d’un jury populaire, après un lustre de bourrage de crâne propre à la « Grande Guerre » ?...

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Le commandant Henri Gérard, auquel Jean Jaurès avait dédié L’Armée nouvelle, en 1911, a bien préparé un laïus empoignant : « Nous étions quelques officiers qui l’aimions et qui travaillions avec lui. Ils ne peuvent pas venir ici ; ils sont morts. Avant-hier, je cherchais les camarades qui auraient pu venir avec moi : je ne puis les amener, ils sont tous couchés là-bas, ils sont morts pour le même idéal que lui et, j’en suis sûr, en l’aimant et en pensant à lui. » Mais le dithyrambe dérape. L'officier raconte son retour du Soudan suivi de sa rencontre avec Jean Jaurès à un dîner, en 1903 : « J'avais vu qu'il était beaucoup plus fort que moi-même sur les pays que j'avais visités, sur ces tribus primitives et simples ; rien des nègres ne lui était étranger. »

Aucune raison, à l'époque, de se choquer du mot “nègre”. En revanche, le militaire qui dégorge son latin –« Homo sum, et humani nihil a me alienum puto » (Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger) –, provoque le persiflage de L'Action française : « Cette formule traduit avec un sens nouveau et plus profond qu'on pense le nihil humani de Térence. » Les dépositions ennuient leur monde et le préposé au plus basses œuvres du quotidien monarchiste, Léon Daudet, baisse le rideau : « En dépit des excitations des feuilles pro boches et bolchéviks, le procès Villain ne fait pas recette (…) Sans les placiers en salive parlementaire et judiciaire, les débats seraient déjà terminés. »

Il n'y a rien de sensationnel à se mettre sous la dent, même si la théorie d'un complot, dont l'accusé eût été le simple exécutant, fait parfois surface ; serpent de mer du procès. Ainsi Jean Longuet, à la barre : « Vous n'avez, en face de vous, qu'un instrument. Ceux qui l'ont manié ne sont pas ici. » Un autre témoin affirme avoir distingué, le 31 juillet 1914, rue Montmartre, derrière le brise-bise du café du Croissant, un tireur qui n'était assurément pas Raoul Villain. L'hypothèse horrifique fait long feu…

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Demeure donc le spectre qui hante le procès, objet de toutes les manœuvres de cet immédiat après-guerre : l'esprit patriotique, dont le jury sera le garant au moment de rendre son verdict. Y penser toujours, en parler le plus possible, histoire de faire pencher la balance. Alphonse Aulard, descendu de sa chaire de la Sorbonne pour la partie civile, fonce vers ce point de mire : « Jaurès a tracé un magnifique, vrai et parlant tableau de ce qu'a été la défense nationale en 1793. On aurait dit qu'il devinait, qu'il sentait déjà ce que serait la défense nationale de 1914 à 1918. (…) On sent à quel point ce Français était français, et pour lui le grand éloge était de dire de quelqu’un : c’est un bon Français, c’est un vrai Français. »

Une telle course drapeautique trahit Jaurès et le socialisme sans émouvoir un seul instant les vestales du nationalisme. Une telle soumission préventive des amis du trépassé provoque, de la part du Figaro, un jugement sans appel, d'une ironie qui frappe dans le mille : « Pour un peu on eût cru qu'il s'agissait de Paul Déroulède. »

La partie civile – et ce sera la matière de notre prochain volet – s'enfonce dans la nasse cocardière, avec l'espoir d'acclimater son grand homme au fond de l'air, bleu horizon, du moment. Fallacieusement et illusoirement. La mauvaise foi de la droite française attendait ce reniement pour expliquer que si Jaurès déclenchait tant de justifications contradictoires, son assassin n'était pas blâmable : son geste relevait d'une légitime erreur de perspective ! C'est très exactement le sens de la prose laborieuse mais scélérate de L'Action française, le 30 mars 1919 : l'avocat de l'accusé a démontré, à propos de Jaurès, « que cette pensée confuse, comme cette parole sonore, avait pratiquement été interprétée et développée par ceux qui s'en réclament dans le sens du mal et que cette action politique, quel que fût son principe, avait, en fait, été dirigée contre les intérêts de la Patrie. Villain, tête débile et patriote passionné, n'avait-il pas, lui aussi, le droit de l'interpréter ainsi ? »

En 1919, huit ans après la publication de L'Armée nouvelle, dans une France régressive résultant du cataclysme de la Première Guerre mondiale, les plus proches compagnons de Jean Jaurès se montrent incapables d'imaginer une défense et illustration de ces quelques lignes, pourtant limpides, rédigées par leur héros : « La patrie, en absorbant ou plutôt en exaltant les égoïsmes individuels en un grand égoïsme collectif, couvre trop souvent les convoitises les plus brutales d’un semblant de générosité. Les hommes peuvent avoir l’illusion qu’ils servent la justice quand ils se dévouent pour les intérêts, même injustes, d’une force où ils sont compris, mais qui leur est infiniment supérieure. De là les entraînements aveugles et les maximes brutales. De là l’adhésion donnée même par de hauts esprits à la détestable formule : “Qu’il ait tort ou raison, c’est mon pays.” À mesure que les hommes progressent et s’éclairent, la nécessité apparaît d’arracher chaque patrie aux classes et aux castes, pour en faire vraiment, par la souveraineté du travail, la chose de tous. »

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