1 Comment Jaurès fut assassiné par deux fois

Publié le par Bernard Gasnot

1 Comment Jaurès fut assassiné par deux fois
1 Comment Jaurès fut assassiné par deux fois

Raoul Villain tue Jean Jaurès le 31 juillet 1914. Il est jugé du 24 au 29 mars 1919, devant la cour d'assises de la Seine. L'acquittement du meurtrier, incompréhensible pour les socialistes déboussolés, était hélas dans l'ordre des choses. Retour sur une époque, un procès et un espace politique : celui que doit savoir occuper une gauche adepte des audaces jaurésiennes…

Imaginons, à l’automne 1904, un journal libre et socialiste né au printemps précédent : L’Humanité. Directeur politique : Jean Jaurès. Hautes convictions, dans le style grandes orgues. Avec, toutefois, une liberté de ton et de plume alliant combat et gaieté. Cent dix ans plus tard, saute aux yeux ce plaisir d’informer ou de commenter.

Le 28 novembre 1904, en page 3 du quotidien (qui en compte quatre), figure un mince entrefilet gros de soucis. Sous le titre « La bataille des Pyramides », on y moque une manifestation parisienne en faveur de Jeanne d’Arc, menée par des « potaches congréganistes ». L’attroupement ridicule a reçu le soutien, non moins ridicule, de François Coppée – désigné comme « le poète du Petit Épicier ». Un paragraphe résume la gouaille de l'articulet :

« Dans les Tuileries se sont formés quelques groupes amusants. Chacun d’eux constitue un petit cercle où les disputes théologiques alternent avec les discussions historiques. Un orateur démontre gravement l’existence de Dieu à un ouvrier qui lui rit au nez. Un curé de haute taille et au verbe éclatant entreprend de prouver que Jeanne d’Arc appartient à l’Église ; son adversaire l’invite poliment à ne pas oublier d’aller aux vêpres. On s’invective assez gaiement, en somme, et sans montrer le poing. »

L’entrefilet se conclut ainsi : « Un groupe de petits congréganistes s’éloigne. Une voix de soprano affirme :“C’était trop mal organisé.” Ce sera la moralité de cette grande journée, en attendant l’inévitable télégramme de Déroulède. »

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Paul Déroulède (1846-1914) lors d'un de ses dernières brames, en l'honneur de Jeanne d'Arc (mai 2013)...


Paul Déroulède est l’auteur du Clairon – un poème devenu chanson de la revanche sur l’humiliation de 1870 : le fond (va-t-en-guerre) comme la forme (pompeuse), en font une sorte d’anti-Dormeur du val de Rimbaud. Sacré Déroulède ! Gonflé de ganacherie agressive, il a tenté de faire marcher la troupe sur l’Élysée en 1899, après la fin érotico-macabre du président Félix Faure. La République finit par bannir ce boutefeu, toujours en avance d’un coup d’État manqué mais lassant. C’est donc de son exil, en Espagne, qu’il adresse à Jean Jaurès, au siège de L’Humanité à Paris, le télégramme suivant :

« Je tiens Jeanne d’Arc pour la plus sublime héroïne de notre héroïque histoire, François Coppée et ses jeunes protestataires pour des patriotes d’autant plus nécessaires à la patrie que vos disciples et vous lui êtes funestes. Et je vous tiens, M. Jaurès, pour le plus odieux pervertisseur de consciences qui ait jamais fait en France le jeu de l’étranger, sans avoir su même par-là vous concilier ni l’estime ni la sympathie de ses frères allemands en faveur desquels vous vous évertuez à nous faire renier nos frères de l’Alsace et de la Lorraine. »

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Caricature d'époque : « Les deux extrêmes se touchent sans se toucher. »


Cette phrase filandreuse pique Jaurès au-delà du raisonnable. Il avait essuyé tant d’insultes sans broncher ! Le voici soudain outragé. Au point de se ranger à un rituel archaïque, conformiste, individualiste ; bourgeois pour tout dire et donc honni des socialistes. Il provoque Paul Déroulède en duel. Il se justifie auprès de Jules Renard, qui note le propos dans son Journal : « Je reçois des lettres d’ordures. Je sens grimper les limaces. Je me sens couvert de crachats. Je veux arrêter cela par un geste ridicule mais nécessaire. »

À Hendaye, en décembre 1904, les duellistes manquent chacun leur tir. Le tribun du mouvement ouvrier avait confié à un camarade : « Le pistolet décidera. Ce n’est pas comme l’épée. Voilà bien une arme digne du peuple et même des socialistes. Le coup part et tout est dit, c’est franc, c’est net. »

Dix ans plus tard, Jaurès publie un éditorial titré « sang-froid nécessaire », puis tombe sous les balles d'un minus habens, Raoul Villain, qui s’était juré d’abattre le pacifisme « à coups de rigolo ». C’était donc le 31 juillet 1914. Six mois auparavant, le 31 janvier 1914, mourait Paul Déroulède, auteur d'un syllogisme nationaliste appelé à hanter l'extrême droite française d'âge en âge : « Celui qui n'aime pas sa mère plus que les autres mères et sa patrie plus que les autres patries, n'aime ni sa mère ni sa patrie. »

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Jean Jaurès, né en 1859, a 55 ans en 1914


Dans L’Humanité du 4 février 1914, Jean Jaurès évoque avec des phrases visionnaires les illusions du trépassé, qui pensait qu’une fois récupérés les champs, les bois et les prés d’Alsace-Lorraine après une petite guerre de revanche contre le IIe Reich, la France et l’Allemagne seraient quittes : « Il s’imagine enfantinement qu’on pourrait enfermer dans son cadre de revanche le mouvement formidable des forces déchaînées. Est-il sûr pourtant que la France victorieuse saurait résister à l’ivresse de la victoire ? Est-il sûr que le monstrueux combat ne laisserait pas dans les cœurs l’implacable ferment de guerres nouvelles ? Il avait oublié le mot de Shakespeare : “On ne rappelle pas Léviathan au rivage”, et quand le monstre s’est une fois lancé dans la mer, on n’arrête pas le bouleversement infini des vagues. »

À titre de comparaison, la veille, lors des obsèques de Paul Déroulède, l'écrivain et député Maurice Barrès, après avoir déposé une gerbe au pied de la statue de Strasbourg place de la Concorde, avait exalté devant l’église Saint-Augustin l’esprit de revanche qui s'émoussait, hélas !, à ses yeux sourcilleux : « Et déjà l’on voyait poindre chez quelques-uns la doctrine dont nous pourrions périr, la thèse du renoncement, le thème de la France se désarmant pour attendrir le monde en acceptant de disparaître pour donner aux nations un exemple inouï de pacifisme. »

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Maurice Barrès aux obsèques de Paul Déroulède, le 3 février 1914


Barrès visait Jaurès. Celui-ci avait remis à sa place, bilieuse et belliqueuse, l’écrivain racorni à l’ombre de son« Culte du Moi ». C’était à la Chambre, le 4 juin 1908, à propos de la panthéonisation d’Émile Zola. Barrès s’y opposait de toute son âpre mauvaise foi : « Il faut faire attention que vous semblez, en glorifiant Zola, dire publiquement et très haut : “Gloire à Zola ! Nous reconnaissons nos électeurs dans la série de ses canailles.” » Bouillonnant et bienfaisant, Jaurès avait tonné : « La gloire de Zola, son honneur, c’est de n’avoir pas conçu l’art à la façon de M. Barrès, comme une sorte d’étang mélancolique et trouble, mais comme un grand fleuve qui emporte avec lui tous les mélanges de la vie, toutes les audaces de la réalité. »

En 1908 comme en 1914, se soldent les comptes et mécomptes de l’affaire Dreyfus. À tombeaux ouverts. La Faucheuse accélère en effet la cadence, en ce premier mois de l’année qui verra le carnage mondial éclater. Dans L’Humanité du 23 janvier 1914 – qui publie alors en feuilleton Germinal de Zola… –, on apprend, au détour d’une page, qu’est enterré le lendemain le général Picquart. Oui, le lieutenant-colonel de l’Affaire, celui qui avait été chassé de l’armée pour avoir découvert, en refusant de se taire ensuite, que le principal élément à charge ayant servi à condamner le capitaine Dreyfus était un faux. Picquart qui avait déclaré, lors du procès Zola : « J’ai cru qu’il y avait une meilleure manière de défendre une cause que de se renfermer dans une foi aveugle. » Picquart ensuite réintégré, puis nommé ministre de la guerre par Georges Clemenceau devenu président du conseil en 1906. Picquart, à propos duquel L’Humanité précise : « Conformément à la volonté du défunt, aucun discours ne sera prononcé. »

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Georges Picquart (1854-1914), à la barre, en 1898 : on reconnaît, à gauche, Émile Zola


La une entière du « journal socialiste quotidien » est consacrée, ce jour-là, aux allocutions prononcées la veille, à l’enterrement d’un autre dreyfusard, Francis de Pressensé, président de la Ligue des droits de l’Homme. L’éloge de Jean Jaurès, que reproduit L’Humanité, constitue un modèle du genre. C’est sans doute l’un des plus beaux discours du philosophe entré en politique, auquel il reste six mois, une semaine et deux jours à vivre.

« Qu'allez-vous faire de vos cerveaux ? »

Il y a une exhortation à la jeunesse, qui tient toujours, cent ans après : « Je ne demande pas aux jeunes gens de venir à nous par mode. Ceux que la mode nous a donnés, la mode nous les a repris. Qu’elle les garde. Ils vieilliront avec elle. Mais je le demande à tous ceux qui prennent au sérieux la vie, si brève même pour eux, qui nous est donnée à tous, je leur demande : qu’allez-vous faire de vos vingt ans ? Qu’allez-vous faire de vos cœurs ? Qu’allez-vous faire de vos cerveaux ? »

Il y a ce pari pascalien dans l’ordre du politique, pierre angulaire du refus jaurésien de la guerre, à propos de l’Alsace-Lorraine qui, selon lui, « inocule à l’Allemagne militariste, féodale et impériale une parcelle du génie révolutionnaire de la France ». Les nationalistes effrénés, nous le verrons, ne pardonnent pas au leader socialiste de vouloir les priver d’une guerre de revanche, au prétexte que l’évolution démocratique pourrait aboutir sans coup férir au même résultat : le retour des deux provinces dans le giron français, mais à la faveur d’une Europe devenue respectueuse de la volonté des peuples.

L'orateur allait mourir de la haine qu’il suscitait chez les jusqu’au-boutistes enragés. Le pressentait-il à l’enterrement de Pressensé ? Son hommage au défunt a valeur d’autoportrait. Et cet autoportrait annonce la propre nécrologie du normalien Jaurès : « Ce qu’il avait accumulé silencieusement dans son cabinet de travail, ce qu’il avait pris parcelle à parcelle à tous les trésors du passé, classé ou entassé sur les rayons de sa bibliothèque, il ne le stérilisait pas en lui. Il n’en faisait pas, comme certains de nos réacteurs dilettantes d’aujourd’hui, une force de dédain et d’isolement. Mais il disait : de cette culture humaine qui passe en moi et que je me suis assimilée, je veux faire bénéficier l’humanité par la lutte pour la vérité et pour la justice. Et il pouvait répéter ce mot admirable d’un de ces poètes grecs qu’il aimait, du grand Eschyle : “Je ne veux pas être un cime à la pensée solitaire.” Il voulait garder toute la hauteur de sa science et de son esprit, non pas pour s’immobiliser là-haut dans une contemplation extatique et inerte, mais pour projeter au loin toutes les lumières qui aideraient dans son chemin et son combat le prolétariat avec lequel il s’était mêlé. »

Il y a aussi, dans l'hommage que rend Jean Jaurès à Francis de Pressensé le 22 janvier 1914, l'hymne à la SFIO, ce parti du mouvement, fédéré pour rallier un avenir meilleur. Et ce en dépit des opportunistes, voire des traîtres rencontrés en chemin ; ou de tous ces opposants crispés sur un passé nostalgique qu'ils se sont mis en tête de conserver. Le dirigeant socialiste ne doute pas de la force de l'instrument de rassemblement qu'il a créé. Il magnifie, au côté du cadavre de l'ami, la vitalité du parti socialiste : « Se sépare de lui tout ce qui est mort et tout ce qui est vide, toutes les forces vaines. Celles-ci vont sur un autre versant, vers la mer morte des préjugés bourgeois. Mais toutes les cimes tournées vers le soleil qui se lève, par des pentes accidentées, envoient toutes vers le fleuve du socialisme leurs vives eaux et leur force d'action et d'espérance. »

Tuer Jaurès, c’était anéantir l’action et l’espérance. C’était rendre inerte une dynamique. C'était détruire un principe actif, de façon que le marasme succédât aux sensations, aux aspirations, aux entraînements. L’assassin de rencontre, Raoul Villain, qui n’avait pas trente ans (il était né en 1885), travaillait sans le savoir pour les vieux bonzes patriarcaux de la patrie. Ceux-ci avaient pris, en France, la funeste habitude d’envoyer au casse-pipe, tous les trente ans, la génération suivante. Vaste cruauté anthropologique, de plus en plus massive dans ses ravages, à laquelle Jean Jaurès tentait de s’opposer ! Il incarnait la vie, les mues, le renouvellement, contre les confinements sépulcraux et les tétanies mortifères des partisans d’une extinction de l’intelligence au nom de leur prétendue régénération de la race…

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Monument de propagande, connu sous le nom de “tranchée des baïonnettes”, à Verdun


Pour comprendre ce qui s’est joué avec le meurtre de Jaurès, il ne faut pas étudier comment il fut commis : il faut examiner comment il fut justifié, cinq ans plus tard, lors du procès d’un criminel esseulé, une fois le conflit mondial achevé, en mars 1919.

Les journaux d’alors soufflent le chaud : « Vers le retour à la vie normale. Le lait et le beurre détaxés. La pâtisserie et le chocolat libérés. » Les journaux de ce mois de mars 1919 soufflent aussi le froid, tant, après la semaine sanglante de Berlin, l’effondrement de l’empire des Habsbourg et la République de Béla Kun à Budapest inquiètent les plumes au service des possédants : « On confisque en Hongrie. »

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Au quotidien monarchiste L’Action française, le maître à penser du cru, Charles Maurras, est occupé à vaticiner sur un autre disparu du début de 1914, juste avant la boucherie. Son grand mort à lui, qu’il célèbre alors que commence le procès Villain – que L’Action française appelle bien entendu « le procès Jaurès » –, c’est Frédéric Mistral, le “Félibre” prix Nobel de littérature en 1904. Charles Maurras a toujours mêlé l’abjection politique à un côté sous-préfet aux champs dans le domaine littéraire : le 6 février 1934, au plus fort de l’émeute des ligues parisiennes dont il ne percevra rien (il est sourd comme un pot), Maurras composera des poèmes en provençal pendant que ses Camelots du roi éventreront les chevaux de la garde républicaine…

En mars 1919, c’est Maurice Pujo qui mène la charge dans L’Action française. Il peste contre la dialectique de Jaurès, qu’a eu le toupet de rappeler Jean Longuet (1876-1938), petit-fils de Karl Marx – et donc régulièrement traité de « quart-de-Boche » par le poète Maurras. Jean Longuet a cité, devant la cour d'assises de la Seine, la fameuse maxime jaurésienne : « Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d’internationalisme y ramène. Un peu de patriotisme éloigne de l’Internationale ; beaucoup de patriotisme y ramène. » De surcroît, le commandant Gérard a proféré à la barre de quoi hérisser tous les nationalistes intégraux de France et de Navarre. Ce galonné intelligent, proche de Jaurès qui lui avait dédié son livre sur lequel nous reviendrons, L’Armée nouvelle (1911), déclare tout bonnement, au sujet de l’homme abattu le 31 juillet 1914 : « Il adorait sa patrie mais il adorait aussi la patrie des autres. »

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Rage de Maurice Pujo : « Ces témoins parlent la langue de Jaurès : ils restent dans le principe du Boche Hegel qui fut son maître en philosophie : le principe de l’identité des contraires. Avec ces belles théories, du haut de sa synthèse, Jaurès eût continué à recouvrir et à bénir de sa grande voix les manœuvres de l’antipatriotisme et les progrès de l’anarchie. »

Outre la niaiserie vulgaire de Maurice Pujo, au sein du quotidien maurrassien voué aux « quarante rois qui en mille ans firent la France », s'agite la méchanceté sanguine de Léon Daudet (fils d'Alphonse). Cet académicien Goncourt écrit avec des emportements de voyou, propage de fausses nouvelles et calomnie. En un style infect mais cadencé, il traite les uns de « larves », les autres de « vermines », voit le Panthéon en« dépotoir de la IIIe République », traque « l'inverti sexuel » en chaque adversaire et développe ainsi le fond de sa pensée : « La démocratie, c'est la Révolution couchée, qui fait ses besoins dans ses draps. »

1911 : Léon Daudet, qui a dévoilé la relation entre Marie Curie et Paul Langevin, affronte Henry Chervet de “Gil Blas”

En 1917, Léon Daudet avait dénoncé, dans L'Action Française, Louis Malvy, ministre de l'intérieur accusé de trahison et qui passera en Haute Cour de justice ; ou encore l'anarchiste Vigo (père du futur cinéaste), dit Almeyreda (anagramme de y'a la merde), qui sera retrouvé suicidé dans sa cellule de Fresnes où l'avait conduit “le défaitisme” de son journal libertaire, Le Bonnet rouge. Ivre de mouchardage, Léon Daudet, deux ans plus tard et en temps de paix, continue sur sa lancée dans le quotidien royaliste. Il s'en prend au Journal du Peuple, qui vient d'oser affirmer, à peu près seul en France : « Les criminels, fort d'une impunité momentanée, ont bénéficié d'une guerre qui, en durant plus de quatre ans, a saigné le prolétariat et détourné son ressentiment. Et ils ont relevé la tête, ils ont même esquissé une apologie hypocrite de l'assassinat ! »

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Caricature de Léon Daudet (1867-1942)


Voici ce qu'écrit, en réaction, Léon Daudet dans L'Action Française du 25 mars 1919 : « Je signale cet article à M. Ignace, chef de la justice militaire, et à M. Lescouvé, procureur général, en les priant de prendre leurs responsabilités. » Léon Daudet livre un nom censé dévoiler l'identité de l'auteur anonyme des lignes incriminées. Il poursuit l'hallali : « Après ce que je viens d'écrire et les détails scrupuleusement exacts que j'ai fournis sur les intentions et la rédaction du Journal du Peuple, ni M. Ignace, ni M. Lescouvé ne peuvent plus dire qu'ils n'ont pas été dûment prévenus. »

Le polémiste malfaisant insiste : « On ne m'a pas écouté pour Le Bonnet rouge, qui a fait au printemps de 1917 les terribles ravages que l'on sait dans le moral des combattants. Ne m'écoutera-t-on pas davantage pour Le Journal du Peuple, qui fomente ouvertement chez nous la guerre civile, à l'occasion du procès Villain ? »

Absence totale de la classe ouvrière

Le piège est là, dans lequel s’engouffre la défense de Jaurès. Le pays veut tourner la page, tout en se persuadant que le grand massacre qui vient de s’achever était le bon. La France souhaite se vautrer dans la victoire. Celle-ci fut obtenue grâce à d’immenses sacrifices, rendus possibles en vertu de l’union nationale, à laquelle se rangèrent tous les compagnons de Jaurès. L’heure est à la crispation patriotarde, à rebours de l’internationalisme extraverti qui animait le penseur socialiste.

La SFIO est tiraillée entre ceux qui assument avoir prêté main forte à la guerre civile européenne déclenchée par les rivalités impérialistes, et ceux qui rejoindront, lors du congrès de Tours en 1920, l’internationalisme dicté par Moscou aux conditions léninistes. Léon Blum rode déjà son rôle de gardien de “la vieille maison”, tandis que Marcel Cachin prend ses aises à L’Humanité. La débâcle socialiste, en cette première année d’après-guerre, va se jouer en deux temps : le procès Villain qui verra l’acquittement de l’assassin en mars, les élections législatives avec le triomphe d’une “chambre bleu horizon” en novembre.

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Affiche de la SFIO en vue des élections législatives des 16 et 30 novembre 1919 qui verront la victoire du “Bloc national”


Lors du procès, s’impose une pusillanimité socialiste qui consiste à s’acclimater à l’air du temps, à s’agréger au camp adverse en position de force, dans l’espoir de retourner les choses au profit du progrès. Les mânes de Jaurès vont faire les frais, pendant la dernière semaine du mois de mars 1919, de ce pragmatisme madré destiné à émouvoir les cœurs conservateurs. Nous sommes exactement aux antipodes de “la défense de rupture” propre au mouvement ouvrier – avant d’être récupérée par Jacques Vergès dans les soubresauts de la décolonisation : contester l’ordre public, attaquer le régime accusateur, s’adresser au peuple par-dessus la tête des juges et des jurés, défendre une cause plutôt qu’une personne.

Le principal avocat de la famille Jaurès, Joseph Paul-Boncour (1873-1972), incarne la bourgeoisie éclairée, attachée aux fleurs de rhétorique bien davantage qu’à la sociale.

N’oublions pas le jury, auquel s’adresse Paul-Boncour à coups de sempiternels « Messieurs ». Quatre-vingt-quinze ans plus tard, nous sommes immédiatement choqués par l’absence totale de femmes. Mais en plus d’être exclusivement mâles, ces jurés s’avèrent exclusivement bourgeois et petits bourgeois. Douze hommes en colère contre le socialisme. L’Humanité du 3 avril 1919 fera les comptes : 2 rentiers, 1 propriétaire, 1 vétérinaire, 1 négociant, 2 industriels, 1 patron marbrier, 1 patron imprimeur, 2 représentants de commerce, 1 employé de commerce. Absence totale de la classe ouvrière.

Pour adoucir les préventions des jurés, pour se concilier leur verdict, pour obtenir qu’ils condamnent Raoul Villain, Joseph Paul-Boncour et les témoins appelés à la barre vont ériger le portrait en trompe-l’œil du feu dirigeant socialiste, qui sera ainsi trahi sans le moindre bénéfice judiciaire : son meurtrier se voit acquitté.

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Les socialistes s'abusent quand ils adoptent les dogmes de la classe dominante en espérant être payés de retour. Nous verrons que le procès Villain, du lundi 24 au samedi 29 mars 1919, en apporte la démonstration. Les vingt-sept témoins, cités par Me Paul-Boncour et son confrère Me Ducos de la Haille pour la partie civile, tissent une légende dorée exaspérante. Jaurès est cloué tel un papillon alors qu’il ne peut être compris que dans le mouvement. Chacun s’attache à une seule facette de ce diamant ainsi sous-estimé.

Et puis Jaurès est littéralement sanctifié, comme nous le verrons dans le prochain volet de cette série. Rétrospectivement, il est désolant de découvrir l’iconolâtrie dégoulinant sur cet homme, qui la rejetait de toutes ses forces de son vivant. C’est l’un des pénibles paradoxes du procès : au sortir de la guerre, Jaurès subit les premiers rayons de ce culte de la personnalité qui va hanter le XXe siècle par le truchement des régimes totalitaires. Quant aux jurés, ils sont indisposés par la vénération socialiste qui s’échelonne de déposition en déposition, de plaidoirie en plaidoirie : on n’adore que Dieu, que diable !

La dévotion ne passe pas. Surtout quand la partie civile prétend faire de Jaurès le premier des patriotes, prophète de la défense nationale, obsédé par les questions militaires que la plupart des généraux méconnaissaient pour être engoncés dans leurs conceptions napoléoniennes de la guerre. Peine perdue, comme en atteste L’Action Française : « On ne s’étonne plus de rien, pas même de Renaudel qui disait naguère : “Je ne suis pas patriote parce que la patrie est faite d’un sentiment que je n’ai pas, que je ne comprends pas…”, et qui vient aujourd’hui certifier la qualité du patriotisme de son maître. »

Maurice Pujo exulte dans le quotidien maurrassien du 29 mars 1919 : « Voilà la prescience de Jaurès ! Voilà sa prévoyance et sa prudence patriotiques (!) dont on essaie de faire consacrer la légende dans ce procès, où le socialisme cherche à faire absoudre des erreurs sanglantes pour obtenir le crédit d’en commettre de nouvelles. »

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Fin de l'éditorial de Marcel Cachin dans “L'Humanité” commentant l'acquittement de Raoul Villain


La droite se pose en gardienne d’un dogme – la patrie –, que la gauche revendique, à ses risques et périls, sur le terrain même de l’adversaire. Le procès de Raoul Villain préfigure tous les accommodements, compromis, compromissions, voire trahisons politiques que les socialistes commettent parfois. Sous couvert d'unité nationale. Ou au nom d'une respectabilité stérilement recherchée. Illusion tragique. En résultent la déception puis le désespoir, à l’image des propos hébétés d’Albert Thomas, socialiste de gouvernement par excellence, qui geint dans les couloirs du Palais-Bourbon en apprenant l’acquittement de Raoul Villain : « Ah ! Pour nous, pour tous ceux qui ont vécu pendant ces années de guerre, en essayant de fortifier en eux et autour d’eux un sentiment d’union nationale qu’ils pensaient devoir être fécond pour l’avenir du pays, quel serrement de cœur ! »

Fécond, dit-il. Par-delà le cruel jeu de mot possible, nous allons scruter le jeu de dupes dont les socialistes français se montrent les victimes en partie consentantes, durant la dernière semaine de mars 1919. Leur erreur de taille mérite d’être détaillée. Ils déifient Jaurès en désertant la terre promise qu’il leur avait assignée : la gauche, où il faut camper en force, plutôt que de papillonner à droite sous l’effet d’un renoncement déboussolé.

En ce sens, les débats de mars 1919, devant la cour d’assises de la Seine, se révèlent une matrice passionnante à explorer…

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