L’Opération conjointe États-Unis–Turquie est organisée pour sauver Daech, et non pour le détruire.

Publié le par Bernard Gasnot

L’Opération conjointe États-Unis–Turquie est organisée pour sauver Daech, et non pour le détruire.

Alors que la Russie est en train d’annihiler la vermine terroriste depuis le ciel le long et à travers la Syrie, et que l’Armée arabe syrienne (AAS) nettoie les restes village après village, il semblerait que les Occidentaux soient passés de la panique totale à une tentative de réciter un Ave Maria pour sauver leurs caniches djihadistes tout en poursuivant leur dessein de renverser le gouvernement laïque de Bachar al-Assad.

Cet Ave Maria arrive sous forme d’une tentative de mettre en place la zone de sécurité. Il avait été discuté et convenu dans le passé, par la Turquie et les États-Unis, de faire semblant de combattre Daech pour protéger les rebelles modérés anti-Assad et les civils. Dans les faits la zone de sécurité n’est qu’un couloir de trafic vers la Syrie qui sert à Daech et à d’autres organisations similaires soutenues par l’Otan, financées par le Conseil de coopération des pays du Golfe, et aiguillonnées par la Turquie.

C’est pour cette raison que les États-Unis et la Turquie ont annoncé leur accord pour «verrouiller la frontière de la Turquie avec la Syrie, devenue un élément d’une opération militaire conjointe». Dans une entrevue avec CNN, le secrétaire d’État, membre de l’organisation estudiantine Skull and Bones [Crâne et tibias, NdT] John Kerry a déclaré «75% de toute la frontière nord de la Syrie est maintenant verrouillé, et nous engageons une opération conjointe avec les Turcs pour couper les 98 kilomètres restants.»

Kerry n’a pas précisé la forme ni la date de l’opération. Il a également négligé de mentionner si des troupes étasuniennes allaient participer à cette opération. Des officiels turcs ont évoqué l’imminence d’une certaine forme d’opération militaire, lorsque le ministre des Affaires étrangères, Feridun Sinirlioğlu, avait déclaré qu’une «nouvelle opération militaire contre Daech» pourrait avoir lieu «dans quelques jours». Le ministre adjoint Numan Kurtulmuş a néanmoins affirmé qu’aucune opération au sol n’était prévue. Certes, la dimension du territoire visé par la Turquie et les États-Unis dans cette opération militaire conjointe est immensément importante.

Les Kurdes ont saisi et maintiennent le contrôle d’un secteur qui enjambe la frontière entre la Turquie et la Syrie depuis l’extrémité occidentale jusqu’à l’extrémité orientale à l’exception d’une petite poche au milieu – de Jarablus à l’est jusqu’à Dabiq à l’ouest.

D’autres ont décrit la dimension de cette zone légèrement différemment, de Jarablus à l’est à Afrin à l’ouest. Quoi qu’il en soit, ce couloir, également connu comme la zone de sécurité, a la même taille que les routes d’approvisionnement de Daech entre la Turquie et la Syrie, et si les militaires syriens ou les Kurdes pouvaient reprendre cette partie de la frontière, Daech serait entièrement coupé du nord. Avec l’augmentation de la pression sur ce dernier depuis le sud et le sud-ouest par les forces d’al-Assad, par les attaques sur la frontière entre la Syrie et le Liban de l’Armée arabe syrienne et du Hezbollah, et plus encore par la campagne de bombardement russe qui a permis aux militaires syriens de reprendre plus facilement le plein contrôle d’Alep et d’autres régions au nord de la Syrie, celui-ci se trouverait pratiquement privé de toute assistance extérieure.

Il est ainsi important de noter que les militaires syriens avaient presque atteint le fleuve Euphrate quand les attaques terroristes ont eu lieu à Paris.

C’est parce que les Kurdes constituent une menace pour Daech que la Turquie a entrepris une si grande campagne de bombardement contre eux, tout en simulant une campagne contre Daech, qui était, pour le moins, peu vraisemblable. Rappelez-vous, que les frappes étasuniennes contre Daech ont en grande partie visé les infrastructures syriennes et les populations civiles. Dans les secteurs où ISIS a été frappée, ce n’était rien d’autre que des camps d’entraînement pour les escouades de la mort.

La zone libre de Daech devrait être renommée en zone protégée des tirs puisqu’elle n’est rien d’autre qu’une aire de protection mise en place pour protéger les terroristes, où l’aviation des États-Unis et de la Turquie agissent de nouveau comme s’il s’agissait de l’aviation de Daech. Cette zone, protégée par les forces de l’Otan, sera maintenant employée comme tête de pont pour des opérations terroristes plus loin à l’intérieur du pays alors que la Turquie bombardera unilatéralement les Kurdes depuis ses positions actuelles.

Au début du mois, les Kurdes ont lancé un assaut contre ce couloir, menaçant de fermer la dernière voie d’approvisionnement de Daech depuis le nord. En effet, non seulement ce serait une des dernières, mais la principale route d’approvisionnement de l’organisation terroriste soutenue par les Occidentaux. Le 7 novembre, Webster Tarpley et le Tax Wall Street Party (TWSP) ont écrit dans leur compte-rendu journalier que la «Résistance à cette politique nécessaire urgente viendra inévitablement d’Erdoğan de Turquie.» Tarpley et le TWSP ont cité un rapport d’Aaron Stein de War on the Rocks, [la Guerre échouée, NdT], qui énonçait :

«La Turquie a fait savoir très clairement qu’elle ne tolérera pas la présence des YPG kurdes [Unités de défense populaire] à l’ouest de l’Euphrate, et donc n’acceptera pas une offensive dirigée par les Kurdes contre la ville de Jarablus tenue par Daech, ni une unification avec l’enclave kurde d’Afrin en Syrie du Nord-Ouest.» Les jours précédant les élections, les militaires turcs ont tiré sur les unités des YPG qui essayaient de forcer le passage sur l’autre rive de l’Euphrate dans une tentative de renforcer leur ligne de front avec Daech.

La Turquie a longtemps craint la création d’un Kurdistan au nord de la Syrie, en particulier parce que la création d’une telle entité non seulement enflammerait les tensions entre les Kurdes et le gouvernement turc mais découperait en substance une bonne partie du territoire turc. En établissant un Kurdistan où que ce soit dans la région et particulièrement à la frontière turque ou en Turquie elle-même, les rêves insensés d’Erdoğan, de devenir le nouveau Sultan ottoman, s’évanouiraient.

C’est pour cette raison que les Turcs n’accepteront jamais le verrouillage de la frontière de la Turquie avec la Syrie par les Kurdes. Considérant les échos de la presse favorable au gouvernement turc et la propagande régurgitée par les faire-valoir d’Erdoğan dans le parti au pouvoir, ce sont les Kurdes qui sont le grand ennemi de la civilisation turque (entendant par-là les illusions de grandeur du sultan Erdoğan) et non pas Daech.

Avec une prise de conscience croissante de l’importance du couloir de Jarablus par les chercheurs, les observateurs et les partis nationaux intéressés, l’accord pour une opération militaire conjointe Turquie/États-Unis devient l’acte de dernier recours pour consolider la présence de Daech/Otan en Syrie. En engageant des troupes et du matériel militaire dans la zone de sécurité du couloir de Jarablus, l’Otan pourra s’assurer que les approvisionnements et les soldats de Daech pourront entrer en Syrie sans encombre. En introduisant des intérêts de l’Otan dans ce couloir et en déclarant la zone comme zone de sécurité ils espèrent que les Russes se l’interdiront. À partir de ce moment-là, une question fondamentale se posera : combien de temps les Russes et l’AAS pourront-ils retenir leurs propres attaques contre le couloir de Jarablus avant de réaliser que leur incapacité à le faire prolongera tout simplement la guerre et n’est finalement qu’une stratégie perdante ? Une fois que cette constatation sera faite, suivra une autre question : est-ce que les Russes et l’AAS attaqueront cette zone en dépit de la présence de l’Otan ?

La réponse à cette question est d’une importance fondamentale pour nous tous.

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