Le "cauchemar" du CHE

Publié le par Bernard Gasnot

C'est vraiment le cauchemar de la pensée unique, comme l'écrivait Manuel Vasquez Montalban, ce sacré Ernesto Che Guevara qui, sans cesse, est donné pour mort avec ses bagages d'idéaux et de valeurs et ressuscite au contraire périodiquement pour mettre en crise les immoraux, les paladins du marché et de l'hypocrisie ainsi que tous les repentis de la gauche des âmes candides et plus trahi(« mais dans le fond c'était un guérillero. ») qui vivent ça comme un agacement à chaque fois qu'ils reviennent parler de justice sociale et de développement. Concept, comme le soulignait Pasolini, qui ne correspond pas toujours à progrès. Le message de Ernesto Che Guevara vient tout juste de s'incarner dans la résistance et dans les victoires, par exemple, des indigènes boliviens que de nouvelles photos, récupérées dans les entrailles de l'histoire, confirment combien son exécution et les moments qui l'ont suivie ont été féroces, alors qu'on avait décidé, au nom de la démocratie, de le ravir au monde. Choix qui met en discussion, une nouvelle fois, le primat et l'éthique d'une civilisation, celle de l'occident, qui se donne la réputation d'être supérieure à toute autre, mais ne recule pas ensuite devant un assassinat.

Parce que la décision d'assassiner le Che blessé, capturé la veille à la Quebrada del Juro fut prise par Felix Rodriguez, à l'époque chef de l'agence de la Cia en Bolivie qui, évidemment, reçut cet ordre de son gouvernement, celui de Washington, présidé alors par le démocrate Lyndon Baines Johnson.

Les militaires boliviens se conformèrent aux ordres, sachant qu'ils n'étaient pas en mesure de gérer un procès au Che à cause de la pression mondiale qu'il y a aurait eue. C'est ainsi qu'ils ne fournirent que le « matériel humain » pour cette tâche. Et enterrèrent ensuite le corps de Guevara et dès ses camarades tués la veille, sous le revêtement d'une autoroute, de peur qu'une tombe ordinaire de ce révolutionnaire éthique ne devienne un lieu de culte. Et pourtant, ce fut justement le capitaine des rangers, auteurs de la capture, qui écrivit quelques années plus tard le livre le plus riche d'admiration et de respect qu'on puisse attendre pour le « guerillero eroico », comme on l'appelle en Amérique Latine. Gary Prado qui, selon certains, eut un rôle dans la restitution à Cuba de la main qu'on coupa au Che, après son exécution, pour avoir une preuve à montrer que c'était bien lui ; il s'était fait photographier aussi à côté de Guevara, comme Felix Rodriguez qui pour ses sales besognes utilisait de nombreux surnoms et en cette occasion agissait sous la fausse identité de Felix Ramos, capitaine de l'armée bolivienne.

Dans l'hélicoptère qui transporta le guérillero blessé du lieu de sa capture à la petite école de la Higueras, où il passa sa dernière nuit vivant, montèrent , en plus du pilote Niño de Guzman, le colonel Centeno Anaya, chef des opérations anti-guérilla dans la zone des rangers boliviens et, confirmant son rôle et son pouvoir décisionnel, Felix Rodriguez, justement, qui laissa à terre le colonel Saucedo Parada, responsable du service de renseignements bolivien de la huitième division qui établit ensuite le compte-rendu des dernières heures et de la mort du Che.

Saucedo avait fourni au pilote de l'hélicoptère un appareil photo pour qu'il fasse des clichés du Che encore vivant. Ce fut Felix Rodriguez, encore, qui mit hors d'état la caméra en ouvrant au maximum l'objectif et en surexposant les images. Les seuls documents sur cet épisode devaient, évidement, être aux mains de la Cia ; de Guzman, avait cependant sur lui un petit appareil personnel. Les photos qui confirment la férocité de l'assassinat du Che arrivèrent ainsi à Federico Arana, chef de la G2, le service secret militaire bolivien. Et maintenant, grâce à l'écrivain argentin Pacho O'Donnell, elles sont rendues publiques par le Clarin et tous les médias du monde.

Dans le regard du Che, sale, ébouriffé et triste, il n'y a ni peur, ni surprise. Il y a du fatalisme. Dans une interview faite à Roberto Savio qui fit pour la Rai, cinq ans après seulement, une reconstruction mémorable sur la mort de Ernesto Guevara, certains collègues du caporal major Mario Terán (à qui, après tirage au sort, était échu le rôle d'exécuteur) affirment que ce dernier n'eut quasiment pas le courage d'exécuter l'ordre. Il entra dans la pièce où le Che était par terre, mais il n'arriva pas à soutenir son regard et sortit. On lui fit alors boire de l'alcool et il rentra de nouveau. Ses collègues, toujours, dans ce documentaire, jurent que Terán, à ce moment-là, tira sur lui une rafale de mitraillette, de dos. Mais ce ne fut pas lui qui donna le coup de grâce. C'est un coup à la cour qui acheva le Che et les services secrets boliviens l'attribuent au soi-disant capitaine Felix Ramos, alias Felix Rodriguez qui, jusqu'à il y a peu de temps, vivait à Miami où il gérait une affaire de voitures et ne donnait pas d'interview. Mario Terán, par contre, s'est suicidé deux ans après l'assassinat du Che, en se jetant d'une fenêtre, à La Paz.

Dans ces nouvelles photos les jeunes rangers, aux visages presque adolescents, ne ressemblent pas - comme l'a écrit Paco Ignacio Taibo II- à « des chasseurs triomphants à côté de leur proie. Tout au plus ont-ils l'air d'exécuteurs timides et surpris qui ne veulent pas regarder l'appareil photo. Ils ont l'air épouvanté ».

A Mario Terán, comme l'a rappelé l'historien mexicain dans la très belle biographie du Che, Sans perdre la tendresse, « on avait promis une montre et un voyage à West Point pour suivre un cours de sous-officiers ». Inutile de dire que les promesses ne furent pas tenues. Peut-être à cause du peu de temps dont on disposa. Mais l'épisode de ces nouvelles photos confirme aussi pourquoi Ernesto Che Guevara continue à être un cauchemar pour la pensée unique et pour les hypocrites.

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