La face sombre de Mandela

Publié le par Bernard Gasnot

Au travers des quatre coins du globe, Nelson Mandela fait office de héros mythique ayant lutté contre le racisme de l’apartheid jusqu’au bout de ses forces, un combat qui l’a amené à passer presque 28 ans derrière les barreaux pour finalement triompher en étant libéré, participant activement à la fin de l’apartheid puis pour finir par devenir le président de ce pays où il était emprisonné.
Il a l’image d’un homme courageux, bon, inébranlable, encensé par toutes les élites (en particuliers occidentales) de tous les courants sociaux-démocrates et républicains qui basent leur politique économique sur le capitalisme mondialisé ultra-libéral et spéculatif… et justement c’est à partir de là que doit naître le doute. Pourquoi un homme qui a combattu pour le bien de son peuple est-il monté en exergue par ceux-là même qui visent la domination mondiale et l’enrichissement en spoliant la plus-value extraite des richesses inhérentes aux biens communs de ce même peuple ? Pourquoi cette unanimité ? Quelque chose cloche chez ce personnage haut en couleur dont l’histoire est entourée d’un voile de mystère. Et nous tenterons d’y voir plus clair dans cet essa
i.

Les débuts de Mandela et son histoire au sein de la résistance de l’ANC.

Nelson Mandela est né le 18 juillet 1918 à Transkei en Afrique du Sud au sein de la maison royale des Thembus. Il obtient un diplôme de droit en 1942 et c’est à cette même période qu’il rejoint l’ANC (African National Congress – Congrès National Africain, un parti politique fondé en 1912, pour défendre les intérêts de la majorité noire contre la minorité blanche, un combat pour renverser l’ordre social. Le parti nouera des liens avec le parti communiste sud-africain à partir de 1930). En 1944 Nelson Mandela, Walter Sisulu et Oliver Tambo fondent la ligue de jeunesse de l’ANC, plus radicale que son aînée dans son mode d’expression, partisane de manifestations de masse pour faire céder le pouvoir politique blanc. Vient alors 1948, l’année horrible. A la surprise générale, le Parti national remporte les élections blanches, sur la peur du « Swart Gevaar » (le « péril noir ») et sur son programme : « Die kaffer op sy plek » (« Le nègre à sa place »). Le premier ministre, un ancien pasteur de l’Eglise réformée hollandaise, le Dr Daniel Malan, construit immédiatement, brique par brique, loi par loi, le mur du « grand apartheid » (en opposition à l’ »apartheid mesquin » qui prévalait jusque-là). L’apartheid est un mot afrikaans (langue issue du néerlandais) qui signifie séparation. C’est un régime de ségrégation des gens de couleur (noirs, métis et indiens) appliqué en Afrique du Sud jusqu’en 1994.

C’est au nom de ce régime que s’est ordonné de 1948 à 1992 l’ordre racial dans l’État sud-africain. Toute la vie quotidienne était rigoureusement codifiée par un ensemble de lois extrêmement précises pour chaque communauté, allant jusqu’aux bancs publics assignés à tel groupe racial. Tout citoyen devait détenir une carte d’identité précisant sa race. Cette politique s’appuyait aussi sur une lutte anticommuniste (le parti communiste fut interdit en 1950, les membres du parti communiste avait rejoint l’ANC) pour se légitimer idéologiquement aux yeux du monde.

De ce fait le combat de l’ANC s’intensifie, et en 1949 les jeunes loups de « la ligue de la jeunesse de l’ANC prennent le pouvoir à la tête de l’ANC. Petit à petit le mouvement prend de l’ampleur au sein de la population et en 1952, la campagne de défi (non-respect des lois d’apartheid) qui dure plusieurs mois, rencontre un énorme succès. A tel point que le 30 juillet 1952, Mandela est arrêté par la police. Il est condamné, avec d’autres camarades, à neuf mois de travaux forcés, mais la sentence reste suspendue pendant deux ans. Nelson Mandela devient dangereux pour le pouvoir. A cette même période, le noyau dirigeant de l’ANC se prépare déjà à l’éventualité d’une interdiction, donc d’un travail clandestin, mais pas encore de la lutte armée même si Mandela commence à y songer face à un pouvoir blanc qui devient de plus en plus violent. Un pouvoir blanc qui songe à raser Sophiatown, la township rebelle de la banlieue de Jo’burg. Face à cette menace Mandela affirmera que le temps de la résistance passive est terminé, la non-violence est une stratégie vaine, elle ne renversera jamais une minorité. Et il n’avait pas tort car Sophiatown sera rayée de la carte le 9 février 1955 malgré la résistance de la population, mais ses habitants emporteront avec eux leur révolte dans leur nouvelle ville, baptisée d’après son emplacement géographique : South West Townships : Soweto.

Et c’est dans ce climat que les 25 et 26 juin 1955, à Kliptown, l’ANC adopte la Charte de la liberté, véritable manifeste politique au long cours. Pour la première fois, l’organisation ne se contente pas de critiquer les lois d’apartheid, mais propose l’avènement d’une Afrique du Sud démocratique et non-raciale. Autre visée. Autre portée. Autre réaction du pouvoir. C’est trop pour le pouvoir en place qui fait preuve d’une répression de plus en plus dure.

C’est ainsi que le 5 décembre 1955, à Soweto Mandela et 91 autres membres de l’ANC sont accusés de haute trahison, ils encourent la peine de mort ! Le procès (nommé « Le Procès de la trahison ») débutera donc en cette année pour s’achever le 29 mars 1961, 5 ans durant lesquelles un événement majeur changera la face de l’Afrique du sud en interne et en externe.
Le 21 mars 1960, c’est le massacre de Sharpeville. Dans cette petite township à 50 kilomètres au sud de Johannesburg, la police ouvre le feu contre des manifestants. Bilan : soixante-neuf morts. La communauté internationale condamne et certains pays adoptent des sanctions. En cette même année 1960, l’ANC et les organisations noires sont interdites après le massacre de Sharpeville.

Pendant ce temps « Le procès de la trahison » tourne à la démonstration de la part des accusés. Le tribunal de Pretoria devient une sorte de tribune permanente pour l’ANC. Les avocats de la défense tournent plus d’une fois les procureurs en ridicule. La presse internationale s’en fait l’écho. Le pouvoir préfère arrêter les frais. Le 29 mars 1961, le juge Rumpff conclut : « Les accusés sont déclarés non coupables et acquittés. ».
Nelson Mandela sort libre du tribunal mais entre immédiatement dans la clandestinité.

En juin 1961, l’ANC tient une réunion clandestine, l’une des plus importantes de son histoire. Sur proposition de Mandela, et après des heures de débat houleux, le mouvement anti-apartheid décide de se lancer dans la lutte armée en créant une organisation militaire. Son nom : Umkhonto we Sizwe (le fer de lance de la nation). Son chef : Nelson Mandela. Son siège : la ferme de Liliesleaf, à Rivonia, « une banlieue bucolique au nord de Johannesburg ». C’est là que Mandela lit De la guerre de von Clausewitz, la Révolte de Menahem Begin. Il se documente sur les armées de guérilla du Kenya, d’Algérie et du Cameroun avant de se rendre sur place au cours de l’année 1962. Il met au point des explosifs et commence à diriger les premières opérations armées.
Le 5 août 1963, Mandela est arrêté suite à la dénonciation de voisins. Il a quarante-quatre ans. Au cours de son procès, Mandela, dans un prétoire glacé et silencieux, fait une déclaration retentissante :

« Au cours de ma vie, je me suis entièrement consacré à la lutte du peuple africain. J’ai lutté contre la domination blanche, et j’ai lutté contre la domination noire. Mon idéal le plus cher a été celui d’une société libre et démocratique dans laquelle tous vivraient en harmonie et avec des chances égales. J’espère vivre assez longtemps pour l’atteindre. Mais si cela est nécessaire, c’est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir. »

Il est condamné à la prison à vie, il y passera presque 28 ans. L’ANC est totalement démantelée.

- Les années prison, les mystérieuses négociations et la libération.

Durant ses 28 ans en prison, il s’efforcera de continuer la lutte idéologiquement via les discussions politiques avec ses codétenus, et surtout le maintien du contact avec l’extérieur, grâce à l’aide d’un prisonnier de droit commun surnommé Joe my Baby, qui fait entrer et sortir en fraude des messages de la prison. Pendant ce temps-là, en dehors le gouvernement sud-africain -s’appuyant sur la lutte contre la menace communiste- joui de l’indifférence de la communauté internationale voir de son appuie pour certains (USA et Israël entre autre). A partir de 1959, le gouvernement sud-africain en profitera pour accentuer sa politique des bantoustans visant à déplacer les populations noires (qui vivaient majoritairement dans les townships), les parquant par ethnie dans des territoires nommés bantoustans. Territoire qui jouiront d’une autonomie accrue voir de quasi-indépendance, ceci était un moyen pour réduire les quelques droits dont bénéficiaient encore les Noirs en Afrique du Sud. Et à partir de 1970, le pouvoir décide de retirer la nationalité sud-africaine à tous ceux qui vivaient dans les bantoustans. Leur but était désormais clair, il ne devait plus rester un noir en Afrique du Sud.

Puis vint la révolte dans le township de Soweto en 1976. Les émeutes de Soweto étaient une manifestation d’adolescents noirs en Afrique du Sud le 16 juin 1976, protestant contre l’imposition de l’enseignement exclusif en langue afrikaans et qui dégénéra lorsque la police ouvrit le feu. Le bilan est officiellement de 23 morts et 220 blessés, mais le bilan réel n’est pas vraiment connu. On parle de plusieurs centaines de morts, et on avance parfois 575 morts dont 570 noirs. Les derniers membres de l’ANC qui s’étaient exilés à l’étranger en profite alors pour envoyer de nombreux militants entretenir la contestation contre le régime blanc et de nouvelles recrues rejoignent Umkhonto we Sizwe. À partir de 1977, les actions de sabotage de l’ANC retrouvé se multiplient et certains d’entre eux sont meurtriers. A partir de cette date les émeutes se propagèrent dans tous les townships du pays et leur répercussion dans l’opinion internationale fut telle qu’elle obligea en 1977 l’ONU à décréter un embargo sur les ventes d’armes à destination de l’Afrique du Sud. La répression du gouvernement s’intensifiera aussi, entraînant de multiples arrestations.

Dans les années 80, l’embrasement continuera de s’étendre, tout comme les contestations à l’échelle internationale entraînant l’appel au boycott de l’Afrique du sud (comme le fait actuellement le mouvement BDS contre Israël). De plus, avec l’effondrement de plus en plus certain du régime soviétique, le gouvernement sud-africain ne pouvait pas éternellement continuer à se servir de l’épouvantail communiste pour légitimer sa politique raciste. L’essor du nouvel ordre mondial sur le mode démocratie libérale mettait les dirigeants sud-africains face à un choix de survie… le gouvernement de l’apartheid est aux abois, isolé sur la scène internationale, il peine à réprimer les rassemblements anti-régime dans les townships, l’histoire est en marche et il se doit de trouver une solution pour s’en sortir « indemne ». C’est alors qu’en 1982 Nelson Mandela est transféré à la prison de Pollsmoor et bénéficie d’un « régime de faveur ». La stratégie du pouvoir devient claire le 31 janvier 1985. Ce jour-là, P. W. Botha, le premier ministre, propose de libérer le plus vieux détenu politique du monde s’il rejette « de façon inconditionnelle la violence politique ». Mandela refusera puis débutent alors des négociations, négociations qui seront tenues secrètes et même aujourd’hui nous ne savons pas réellement ce qui s’y était négocié (comme le disait Gbagbo) hormis quelques détails comme le fait que Mandela ait refusé l’idée d’un droit de veto pour la minorité blanche au sein des futures institutions. Entre 1988 et 1989, les négociations s’accélèrent, Frederik de Klerk succède à Botha en août 1989 à la tête de l’état sud-africain. Le mur de Berlin est tombé, le gouvernement de l’apartheid ne peut plus prétendre s’opposer à l’ANC pour enrayer l’expansion communiste, l’Afrique du Sud est du mauvais côté de l’histoire, il faut faire vite.

C’est alors que le 2 février 1990, de Klerk annonce la libération de Mandela et la fin de l’interdiction de l’ANC. Le 11 février, Mandela franchit à pied les derniers mètres de sa « longue marche vers la liberté ».

- Fin de l’apartheid, gloire et président.

Les négociations constitutionnelles sur l’avenir de l’Afrique du Sud commencent entre l’ANC, le gouvernement, le Parti National et les autres mouvements noirs ou conservateurs. Nelson Mandela succède à Tambo à la direction de l’ANC en 1991. Il mène les négociations ouvertes avec le Parti National de Frederik de Klerk et négocie la sortie de l’apartheid. L’apartheid est aboli en juin 1991, une abolition totalement validée en mars 1992 par les « blancs » avec l’ensemble des réformes constitutionnelles négociées.

En décembre 1993, Frederik de Klerk et Nelson Mandela se voient tous deux attribuer le Prix Nobel de la paix.

Le 27 avril 1994, les premières élections multiraciales de l’histoire du pays donnent une nette victoire à l’ANC (65%). Le président du parti, Nelson Mandela, est élu président de la république par le nouveau parlement alors que sept provinces sur neuf sont remportées par l’ANC. Il sera président jusqu’en 1999, il ne se représentera pas pour un nouveau mandat.

- Mais alors pourquoi ce titre : « La trahison d’un héros » ?

Au vu de sa biographie, tout laisse à croire que son titre de héros est mérité et je ne le nie pas, Mandela fut un grand homme qui a combattu pour une cause noble mais il suffit de voir le constat de ce qu’est l’Afrique du Sud aujourd’hui pour comprendre sa trahison.
Le constat d’aujourd’hui est qu’après seize ans de démocratie, l’Afrique du Sud est championne du monde de l’inégalité : la population noire, qui représente 80% de la population, contrôle à peine 5% des richesses. Une grosse partie des terres arables détenues par les fermiers blancs (87%), depuis 1994. Nous voilà bien loin des promesses d’égalité.
La conclusion est sans appel, l’ordre économique n’a jamais été remis en cause et la remise en cause de l’ordre racial n’a permis qu’à une petite minorité de noir de s’embourgeoiser et de rejoindre les grands bourgeois blancs dans la défense de leur intérêt soc
ial.

Mandela est devenu le héros des élites capitalistes à travers le monde (son unanimité vient de là, imposé par l’idéologie des médias à leurs mains) car il n’a pas touché à leur bourse, il a laissé l’Afrique du Sud continuer dans une fuite en avant vers le capitalisme mondialisé le plus violent possible pour le pauvre peuple…
S’il n’a jamais donné les détails des négociations qui ont précédé sa libération, c’est sûrement parce qu’il a accepté de vendre (par consentement ou méconnaissance du sujet) son combat, sa légitimité et son peuple aux pires requins capitalistes et financiers en contrepartie de la fin de l’ordre racial. On ne peut pas effacer des décennies d’inégalités sociales basées sur des différences raciales, dans un modèle de société capitaliste… c’est un non-sens absolu sachant que le capitalisme crée de plus en plus d’inégalités. Il aurait fallu imposer une société socialiste et juste, où c’est le peuple qui jouit de la richesse tirée de la valeur ajoutée pour en faire profiter l’ensemble des sud-africains à l’image du Venezuela d’Hugo Chavez (qui lui est diabolisé en occident… car il touche là où ça fait mal).
Soyons clair, en finalité Mandela n’est pas Lumumba ou Sankara qui eux ont été tués pour leur politique en faveur du peuple qui les a élu en dépit des intérêts des requins capitalistes et impérialistes. L’Afrique du Sud de Mandela c’est devenu des noirs qui tirent sur d’autres noirs, des noirs qui vivent dans une misère encore plus forte que sous l’apartheid (au point de regretter cette épo
que)

La fin de l’apartheid est une arnaque pour le peuple sud-africain.

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