L'ENIGME KATYN 2 partie

Publié le par Bernard Gasnot

• Un crime nazi ?

Il est nécessaire de saisir dans quel contexte le massacre de Katyn a été découvert pour comprendre qu’ « aucun de ceux qui avaient subi l’occupation nazie n’était disposé à croire la thèse allemande concernant la découverte des charniers. » Ainsi, au cours des enquêtes menées à Katyn, « de nombreux observateurs étaient avides de trouver la preuve de la culpabilité des Allemands », comme par exemple les prisonniers de guerre que les Nazis avaient fait venir exprès, non seulement pour leur montrer de quoi les Soviétiques étaient capables mais aussi pour qu’ils puissent témoigner que l’enquête avait été conduite dans les règles. Avant de revenir sur ce point, il est nécessaire d’examiner les preuves à charge contre les Allemands dans cette affaire.

La preuve la plus convaincante plaidant pour la culpabilité allemande fut sans doute l’arme du crime. En effet, les officiers polonais ont été exécutés à l’aide de cartouches allemandes, de calibre 7,65 mm de la marque GECO série D, produites par l’entreprise Gustaw Genschow près de Karlsruhe. Toutefois, cet élément à charge ne résiste pas à l’analyse. Il se trouve que l’Allemagne avait vendu de nombreuses armes et munitions en Russie et aux Pays Baltes entre 1935 et 1938, et que le NKVD était équipé de pistolets allemands. Dans ces conditions, on ne peut guère considérer que la nationalité de l’arme fasse celle du bourreau.

Pour se dédouaner, les Soviétiques ont mis en avant deux arguments tendant à démontrer, de façon un peu indirecte, la culpabilité allemande. D’une part, ils ont affirmé que les Nazis avaient capturé les officiers polonais entre le printemps 1940 et l’été 1941, et d’autre part que les fosses avaient été falsifiées (en particulier les documents retrouvés dans les poches des officiers) par des prisonniers de guerre soviétiques qui avaient ensuite été exécutés par les Allemands. Le premier argument peut surprendre : comment comprendre que les autorités soviétiques, censées être à la recherche de ces prisonniers depuis plus d’un an, ne se soient souvenues que les camps dans lesquels ils étaient emprisonnés fussent tombés entre les mains de l’ennemi qu’une fois les charniers découverts? Quant au second argument, celui de la falsification des tombes, il ne repose sur aucun fondement solide. En effet, d’après les experts qui ont examiné les fosses, « les cadavres des couches profondes étaient presque incrustés dans les cadavres qui se trouvaient placés sous eux (ceci en raison du poids des corps et du processus de décomposition) ; si les cadavres avaient été manipulés, il aurait été impossible de les replacer dans le même ordre ». De plus, il n’est guère vraisemblable d’imaginer que les Allemands auraient eu le temps et les moyens de créer de toute pièce une documentation qui tend à démontrer que les officiers ont été exécutés au printemps 1940. Les lettres, carnets personnels et journaux soviétiques, datant au plus tard du mois de mai 1940, constituent une masse de plusieurs milliers de documents dont il paraît impossible qu’ils aient pu être produits en si peu de temps et dans un contexte si difficile pour le Reich, puis introduits sur les cadavres. Enfin, selon cette hypothèse, deux questions restent en suspens : d’une part, pourquoi aucun des officiers polonais n’a réussi à s’échapper dans le chaos de la prise du camp par les Allemands? D’autre part, où sont enterrés et qui étaient ces 500 prisonniers de guerre soviétiques qui auraient participé à la falsification des tombes ? La thèse de la culpabilité allemande a surtout été accréditée par le fait que les Nazis auraient, dans l’opinion des Alliés, tout à fait pu être les auteurs du massacre. En mai 1940, dans la moitié occidentale de la Pologne qu’ils avaient envahis, les Allemands avaient monté une opération intitulée Ausserordentliche Befriedigungaktion, « opération spéciale de pacification ». Le but de cette opération A.B. est clairement défini par Hans Frank, gouverneur de la Pologne: « Les hommes capables de diriger en Pologne doivent être liquidés ». Le même objectif est fixé par Adolf Hitler: « Les Polonais ne doivent avoir qu’un seul maître (…) Tous les représentants de l’intelligentsia polonaise doivent être exterminés ». Mais il n’empêche que cet argument, celui de la motivation du crime, vaut aussi pour les Soviétiques car « la politique pratiquée à l’égard des Polonais par les gouvernements allemand et soviétique aurait autorisé le massacre de 4.000 Polonais dans la forêt de Katyn ». De la même façon, le mode d’exécution – une balle dans la nuque, les mains ligotées – n’a rien de spécifique à l’un ou l’autre des deux bourreaux de la Pologne.

S’il est vrai que les Nazis se sont servis de cette affaire uniquement dans un but de propagande, leur attitude vis-à-vis des enquêtes et des preuves matérielles semble toutefois démontrer qu’ils ne redoutaient pas un instant les résultats de l’enquête. Ils ont systématiquement « [chercher] à faire contrôler leurs affirmations pour les faire avaliser par une autorité internationale ». M. Naville, éminent professeur suisse et membre de la commission internationale envoyée par le Croix Rouge, a assuré non seulement ne pas avoir reçu de pression mais encore avoir pu travailler tout à fait librement, notamment en autopsiant des corps qu’il avait lui-même choisis directement dans les fosses. Quant aux documents trouvés sur les corps, les Allemands ont tout fait pour les préserver. En effet, ceux-ci ont été évacués vers l’Allemagne lors de la contre-offensive russe. Le Dr. Beck, qui s’en était chargé, les a déposés dans la gare de Radebeul, entre Dresde et Meissen, ordonnant au magasinier de les brûler si les Russes approchaient, afin que ces preuves ne tombent pas entre leurs mains. Les caisses de documents furent brûler et le magasinier disparut. Mais auparavant, les Allemands avaient autorisé des experts polonais en médecine légale et criminologie à examiner ces preuves. « Il est donc évident que les Allemands avaient tout intérêt à voir authentifier ces documents, bien que le gouvernement soviétique eut prétendu qu’ils les avaient falsifiés ».

• Un crime soviétique

La commission d’enquête internationale ne s’était pas fixée comme objectif de trouver les responsables du massacre. Son rôle était de déterminer l’identité des victimes, la cause et la date de leur mort. Toutefois, c’est bien cette dernière question qui était cruciale dans cette affaire. Prouver que le massacre avait eu lieu au printemps 1940 ou à l’automne 1941, c’était indirectement accuser dans un cas, les Russes, dans l’autre les Allemands, en fonction de l’évolution de la situation sur le front de l’Est. Or, sur cette question de la date, la commission d’enquête soviétique est parvenue à une conclusion différente des autres commissions d’enquête, accusées par les Russes d’être pro-allemandes. Il convient donc de reprendre les éléments présentés par les commissions d’enquête internationale, polonaise et allemande qui tendent à prouver que le massacre a eu lieu en avril 1940 et sont donc à charge contre les Soviétiques.

Trois preuves sont déterminantes dans cette affaire. Tout d’abord, les documents trouvés sur les corps et soigneusement déposés par les enquêteurs dans de grandes enveloppes portant un numéro dont le double était reproduit sur un disque en métal qui était ensuite attaché à la poitrine du cadavre sur lequel les documents avaient été trouvés. Il s’agit de documents de vaccination antithyphoïdique établis dans un camp soviétique, d’agendas, de cartes d’identité, de journaux personnels, de dessins, de photographies, de journaux soviétiques… D’après les dates indiquées sur ces documents, le plus récent date du 6 mai 1940. Les récits des journaux personnels s’arrêtent à l’arrivée en gare de Gniezdovo, près de la forêt de Katyn. Comme nous l’avons déjà mentionné, les Soviétiques ont tenté de remettre en question l’authenticité de ces documents. Eux-mêmes ont présenté des documents postérieurs, dont les dates sont comprises entre le 12 novembre 1940 et le 30 juin 1941, prétendument trouvés sur les cadavres. Or, lorsque ces documents ont été montrés à un groupe de journalistes étrangers, américains et anglais, accompagnés de Kathleen Harriman, jeune femme de 25 ans et fille de l’ambassadeur américain à Moscou, ils se trouvaient à Smolensk, présentés dans des vitrines. Autrement dit, aucun témoin neutre n’a vu ces documents être retirés des cadavres. De plus, seulement 9 documents postérieurs au printemps 1940 ont été « découverts » par les Soviétiques. N’était-il pas plus aisé pour les Soviétiques de produire 9 documents falsifiés que pour les Allemands d’en produire plus de 3.000? Enfin et surtout, il faut mentionner que plusieurs de ces 9 documents concernent des officiers polonais qui n’ont pas été exécutés à Katyn !

Le deuxième élément qui tend à prouver que les officiers polonais ont été exécutés au printemps 1940 est leur tenue vestimentaire. Ceux-ci portaient en effet des uniformes d’hiver, composés de vêtements chauds, épais et qui étaient boutonnés jusqu’au col. C’est face à cette objection que la commission d’enquête russe a élargi son estimation de la date du massacre jusqu’au mois de décembre 1941. Cette tenue, ainsi que l’absence d’insectes dans les fosses, montrent que le massacre a eu lieu en hiver. L’état des chaussures - quasi-neuves - des officiers permet toutefois de douter qu’ils aient été exécutés à l’automne 1941. Si cela avait été le cas, ces officiers les auraient portées au moins deux ans. Comme elles se trouvaient en très bon état, il semble plus logique qu’ils les aient portés moins d’un an et donc qu’ils aient été exécutés au printemps 1940. Dans son témoignage au Département de la Guerre américain, le 22 mai 1945, le colonel Van Vliet, fait prisonnier de guerre par les Allemands et conduit par eux avec un groupe de prisonniers à Katyn, affirme qu’il était persuadé de la culpabilité allemande jusqu’à ce qu’il voit l’état des chaussures des officiers polonais.

Enfin, la preuve la plus scientifique et la moins irréfutable est fournie par la forêt de Katyn, plus précisément par ses arbres. En effet, les fosses ont été découvertes dans une ancienne clairière qui avait été récemment reboisée. L’emplacement de ces arbres replantés a permis aux enquêteurs de la commission internationale de déterminer la localisation des différentes fosses communes. Un certain Von Herff, forestier de la région, a pu, en comptant les cernes des souches de ces arbres replantés, estimé que ce reboisement avait eu lieu 3 ans auparavant, autrement dit au printemps 1940.

Un faisceau d’indices vient renforcer ces preuves à charge. La falsification des chiffres par les Soviétiques doit être mentionnée mais n’est en elle-même guère convaincante car les Nazis en ont fait autant. Mais il faut noter tout de même qu’alors qu’ils n’ont fait autopsier que 925 cadavres, les enquêteurs évoquent 11.000 victimes dans le rapport soviétique. Celui-ci ne mentionne pas en revanche les cordelettes soviétiques avec lesquelles étaient ligotées les cadavres, ni les meurtrissures constatées sur certains cadavres et qui ont été causées par des lames de baïonnettes quadrangulaires - modèle utilisé par l’armée soviétique. On peut ajouter à ces éléments le fait que les corps ont été enterrés dans l’ordre correspondant à celui des convois du printemps 1940 au départ du camp de Kozielsk. Ceux de la fosse n°8 par exemple correspondent aux officiers du dernier convoi parti début mai 1940. Ce sont les seuls à ne pas porter de vêtements chauds. Notons enfin que la forêt de Katyn servait dans les années 30 de lieu d’exécution d’opposants par le NKVD et que des fosses de victimes russes ont également été trouvées par les enquêteurs.

L’attitude du gouvernement soviétique face à cette affaire est elle-même troublante. Tandis que nous avons pu constater les efforts fournis par les Allemands pour faire contrôler leurs affirmations, même si cette attitude était dictée par un but de propagande, les Soviétiques ont au contraire fait preuve de peu de bonne volonté non seulement avant la découverte des fosses pour retrouver les officiers disparus, mais aussi par la suite pour retrouver leurs bourreaux. Ils ont notamment refusé l’intervention de la Croix Rouge alors que les Allemands ne redoutaient pas les expertises. Surtout, ils ont présenté des preuves dont l’authenticité est plus que discutable. Ainsi, leurs accusations envers les Allemands reposaient essentiellement sur le témoignage d’une certaine Moskowskaya, habitante de la région, qui déclara à la commission d’enquête soviétique avoir rencontré en mars 1943 un prisonnier russe qui lui aurait raconté comment les Nazis avaient falsifié en avril 1943 les tombes des officiers polonais. Ce témoignage est irrecevable non seulement parce qu’il est indirecte mais surtout parce qu’il est difficile de croire qu’en mars 1943 ce prisonnier ait pu lui parler de faits qui se seraient produits le mois suivant! « Le fonctionnaire soviétique qui est l’auteur [de ce témoignage] n’a même pas été capable de fabriquer un mensonge plausible ». Un rectificatif – non-justifié - fut apporté au rapport, huit années plus tard.

• Les raisons du massacre.

Si aujourd’hui les responsables du massacre sont connus, leurs motivations sont encore discutées. S’agissait-il pour les Soviétiques d’éliminer des ennemis de l’URSS ? D’exécuter de potentiels agitateurs impossibles à endoctriner ? Ou bien concevaient-ils cette guerre comme un conflit parmi d’autres de la lutte des classes et donc comme une occasion de supprimer ces ennemis de classes ?

Il convient tout d’abord de signaler que, si une enquête sur les origines sociales et sur les opinions des prisonniers avait été menée par les enquêteurs du NKVD, c’était au départ dans le but de les faire condamner à huit à dix ans de réclusion dans les camps de la Kolyma. Ils n’étaient pas censés être exécutés. La décision de les éliminer n’est prise qu’au début du mois de mars 1940 par le Politburo, alors que les officiers étaient prisonniers depuis plusieurs mois déjà.

Un document officiel de Beria, daté du 5 mars 1940, demandant à Joseph Staline l'autorisation d'exécuter les officiers polonais

Le contexte de la guerre avec la Finlande a pu être décisif dans ce choix. En effet, si les opérations militaires tournaient mal pour l’URSS, il devenait dangereux de garder en vie des prisonniers susceptibles d’organiser un mouvement de résistance et de rejoindre ensuite les troupes alliées. Plusieurs mois de propagande intensive n’avaient pas suffi : le NKVD n’était parvenu à sélectionner que 24 officiers prêts à participer à une guerre future aux côtés de l’armée soviétique, sur les quelques 15.000 qui étaient entre leurs mains. C’est d’ailleurs ainsi que Béria, chef du NKVD, justifie l’exécution des officiers polonais : « Les officiers prisonniers de guerre qui se trouvent dans les camps tentent de continuer l’activité contre-révolutionnaire. Chacun d’eux n’attend que d’être libéré pour avoir la possibilité de prendre une part active à la lutte contre le pouvoir soviétique ». La sécurité de l’Etat serait donc, selon lui, le motif principal de l’exécution des prisonniers. Toutefois, les 448 prisonniers qui ont survécu n’ont pas nécessairement été épargnés parce qu’ils étaient de fervents communistes. Le Politburo avait autorisé le NKVD à transférer des prisonniers présentant un « intérêt opérationnel ». Les épargnés l’ont été, semble-t-il, soit parce qu’ils étaient effectivement procommunistes, soit parce qu’ils semblaient susceptibles d’être endoctrinés, ou encore parce qu’ils avaient retenu l’attention pour une raison ou pour une autre. Par exemple, le général Wolkowicki, seul des 4 généraux retenus à Kozielsk à avoir survécu, semble avoir dû son salut à son engagement comme officier dans la Marine du tsar pendant la guerre russo-japo
naise.

Cependant, J.K Zawodny met en avant l’emprise de l’idéologie dans la décision du Politburo du 5 mars 1940 d’examiner le cas des prisonniers selon « une procédure spéciale, sans faire comparaître en jugement les détenus et sans formuler d’accusation, sans étayer par aucun document la conclusion de l’instruction ni l’acte d’accusation », appliquant à leur égard « la plus haute mesure punitive l’exécution par fusillade ». En effet, parmi les prisonniers se trouvaient tout le personnel de l’Institut polonais des gaz de guerre, 80% des élèves de l’Ecole Polytechnique de Varsovie et de l’effectif de l’Institut technique, ainsi que 50 professeurs de faculté, 1.000 avocats, hommes politiques, journalistes ou écrivains, 800 docteurs en médecine ainsi que des sous-officiers appartenant à la police ou aux services d’espionnage.

Or le NKVD ne s’est pas contenté d’exécuter ces membres de l’élite polonaise. Ils ont également « effectué la déportation pour une période de 10 ans de toutes les familles de prisonniers de guerre qui se trouvent dans les camps » et « arrêté les membres les plus dangereux des familles déportées ». C’est ainsi que le 13 avril 1940, 61.000 personnes, membres des familles des officiers, ont été déportées. Il s’agissait donc bien d’une opération de grande ampleur d’élimination de classes ennemies, et pas uniquement de répondre à un danger potentiel sur le plan strictement militaire. D’ailleurs, interrogé à ce sujet, Jacob Djougachvili, le propre fils de Staline, répondait : « Qu’importe ces officiers… Ils représentaient l’intelligentsia de la Pologne, l’élément le plus dangereux pour nous : il fallait les éliminer ». Dès l’automne 1940, des tracts lancés des avions soviétiques invitaient les soldats à liquider leurs officiers et leurs généraux. On peut donc, avec Victor Zaslavsky, qualifier Katyn de « cas emblématique de la politique de nettoyage de classe ». Après tout, « l’Histoire avait déjà condamné ces catégories à la mort sociale » et « l’Etat soviétique devait seulement, de manière rationnelle et planifiée, aider le processus historique à parvenir à son inévitable accomplissement ».

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