L'AFFAIRE KATYN 3

Publié le par Bernard Gasnot

• Un demi-siècle de mensonges.

Le massacre de Katyn a eu lieu avant tout parce que les officiers polonais étaient les représentants d’une classe jugée hostile par le gouvernement soviétique et parce que, le temps passant, le NKVD n’a pu que constater que la structure sociale et militaire au sein du groupe de prisonniers se raffermissait au lieu de s’écrouler. Mais ces exécutions ont eu par la suite une portée autrement plus large que celle de si nombreux massacres perpétrés pendant ces heures sombres de notre histoire.

Katyn est devenu une véritable affaire diplomatique, que l’URSS a su très habilement et opportunément utiliser contre le gouvernement polonais en exil. Rappelons que les deux gouvernements avaient renoué des relations diplomatiques à l’été 1941 et qu’une armée polonaise avait été mise en place en URSS. Or, lorsque l’affaire de Katyn éclate, l’Armée rouge vient de remporter une victoire décisive à Stalingrad. L’armée polonaise, très largement privée de ses cadres – et pour cause ! – présente désormais un intérêt assez négligeable pour les dirigeants soviétiques, qui commencent à penser à l’après-guerre. Pour eux, les motivations qui avaient présidé à la décision d’envahir la Pologne en 1939 sont toujours valables. Staline la considérait alors comme un « Etat fasciste qui opprime les nationalités » et faisait remarquer : « Qu’y aurait-il de mal si à la suite de la défaite de la Pologne, nous étendions le système soviétique sur de nouveaux territoires et de nouvelles populations ? » Or, au début de l’année 1943, Wanda Wasilewska, citoyenne soviétique d’origine polonaise et colonelle dans l’armée soviétique, fonde l’Union des Patriotes polonais, dont l’objectif est de donner un autre gouvernement à la Pologne que celui qui se trouve en exil depuis 1939… L’affaire Katyn va servir de prétexte au gouvernement soviétique afin de rompre ses relations avec le gouvernement du général Sikorski. Ce dernier a tenté de gérer ce dossier avec le plus de tact possible envers le gouvernement soviétique mais ce en vain, notamment à cause de la coïncidence des demandes d’enquête polonaise et allemande auprès de la Croix Rouge internationale, dont nous avons vu qu’elle avait été instiguée par les Nazis. Le 25 avril, Molotov, ministre soviétique des Affaires étrangères, transmet une note à M. Romer, ambassadeur de Pologne à Moscou : « Le gouvernement soviétique se rend bien compte que cette campagne hostile à l’URSS est entreprise par le gouvernement polonais dans le but de faire pression sur le gouvernement soviétique et d’utiliser le faux calomnieux de Hitler pour lui accorder des concessions territoriales aux dépens de l’Ukraine soviétique, de la Biélorussie soviétique et de la Lithuanie soviétique ». On serait presque tenter d’admirer avec quelle habileté la diplomatie russe retourne l’affaire contre la Pologne, alors qu’il est évident que dans cette histoire, c’est bien l’URSS qui tente d’étendre son influence, si ce n’est son territoire. On le constate avec les conditions présentées par l’URSS pour le rétablissement des relations diplomatiques avec la Pologne : reconnaissance des droits de l’Union soviétique sur des territoires qu’elle revendique (ceux perdus lors de la guerre russo-polonaise de 1920), changement de la composition du gouvernement polonais (pour y inclure des ministres communistes), excuses officielles pour avoir fait une demande d’enquête auprès de la Croix rouge… Le gouvernement polonais ne peut, bien entendu, que refuser ces conditions.


On voit bien quels avantages le gouvernement soviétique pouvait espérer tirer de cette affaire tandis que l’Armée rouge « libérait » la Pologne et quel intérêt il avait à entretenir le mensonge autour du massacre de Katyn. Au terme de la guerre, l’occasion lui est donnée d’entériner sa version des faits. En effet, dans le cadre de la mise en place du tribunal de Nuremberg, l’URSS se voit confier la responsabilité de requérir sur les crimes contre l’humanité qui ont été commis en Europe orientale. Les Soviétiques, loin de passer sous silence le massacre de Katyn, insèrent l’affaire dans le dossier d’accusation contre les Nazis, mentionnant 925 victimes dans un premier temps avant de rectifier au dernier moment pour le chiffre de 11.000 victimes, et avec comme preuve à charge le rapport de la commission Burdenko. La défense proteste, et on décide finalement de n’entendre que trois témoins par partie. Le principal témoin de l’accusation est le Dr Markov, membre de la Commission d’enquête internationale ; bulgare et arrêté comme ennemi du peuple lors de l’arrivée de l’Armée rouge, il se récuse et prétend avoir subi des pressions de la part des Allemands pour signer le rapport concluant à la culpabilité soviétique. Cependant, lorsque les derniers verdicts sont rendus le 30 septembre 1946, Katyn, pourtant cité dans l’acte d’accusation, n’est pas mentionné dans le jugement. « Cette omission est très significative: les juges siégeant au Tribunal militaire de Nuremberg n’ont donc pas considéré que les Allemands - en dépit des efforts du procureur soviétique - étaient responsables de ce crime ». Le Tribunal de Nuremberg, instauré pour juger les crimes nazis, estime par conséquent qu’il n’entre pas dans ses attributions de trouver les vrais coupables. Le gouvernement polonais en exil n’est pas représenté à Nuremberg. Quant aux délégués du gouvernement de Varsovie, ils ne reviennent pas une fois sur le massacre de Katyn. Malgré cette défaite au tribunal de Nuremberg, les Soviétiques vont entretenir le mensonge autour de Katyn, n’épargnant aucun effort. Des témoins subissent des tentatives de corruption, d’autres doivent fuir la Pologne. Des campagnes de diffamation sont menées pour jeter le discrédit sur les membres de la commission internationale, par exemple à l’encontre du professeur Naville, accusé publiquement d’être sympathisant fasciste. L’un des procureurs soviétiques à Nuremberg, Nikolaï Zoria, qui avait émis des doutes sur la version officielle du massacre au regard du dossier d’enquête, fut retrouvé mort dans sa chambre le 23 mai 1946. Le seul témoin du débarquement des prisonniers à la gare de Gniezdovo, près de la forêt de Katyn, un certain Krivozertov, fut retrouvé pendu à un verger le 30 octobre 1947, après sa déposition. Le magasinier qui avait brûlé les documents retrouvés sur les corps a tout bonnement disparu. Dans une lettre manuscrite datant du 3 mars 1959, Chepeline, chef du KGB, propose à Khrouchtchev de détruire les fiches personnelles des officiers assassinés, qui étaient demeurées dans les archives de la police politique. A la fin des années 60, parmi les nombreux villages rasés par les troupes nazis lors de leur avancée en Russie en 1942-43, c’est celui de Katyn, situé en Biélorussie, qui est choisi pour accueillir un complexe mémoriel dédié aux victimes de ces massacres. L’homophonie entre le nom de ce village et celui de la forêt où ont été exécutés les officiers polonais avait bien entendu pour but de créer une confusion dans les mémoires.

Katyn est demeuré un dossier délicat à gérer pour les dirigeants soviétiques, notamment pour les responsables du Parti communiste polonais. Les familles des victimes ont été contraintes au silence, et subirent dans les années qui suivirent la guerre des mesures de discrimination, comme l’interdiction d’accéder à l’université. Très officieusement, on avait cependant admis que les officiers avaient été exécutés par le NKVD, suite à une mutinerie. L’affaire refait surface dans les années 80 et la reconnaissance de la culpabilité soviétique dans ce massacre devient l’une des revendications du syndicat Solidarnosc, qui élève en 1981 un monument à la mémoire des victimes – aussitôt détruit pour être remplacé par un monument officiel dédié aux « soldats polonais, victimes du fascisme hitlérien, reposant sur le sol de Katyn. » En mai 1988 a lieu une cérémonie à Katyn où les représentants de l’URSS admettent que le massacre a été perpétré par le NKVD. Mais ce n’est que le 13 octobre 1990, journée mondiale pour les victimes de Katyn, que Gorbatchev présente finalement ses excuses officielles à la Pologne Une partie des cartons d’archives sur l’affaire est ensuite remis au gouvernement polonais.

• Les démocraties complices dans l’étouffement de l’affaire.

Comme l’écrit Victor Zaslavsky, « les dirigeants soviétiques n’auraient pas réussi à cacher pendant un demi-siècle la vérité sur leurs responsabilités dans le massacre de Katyn sans une large complicité de la part des gouvernements occidentaux qui firent tout leur possible pour dissimuler les informations dont ils disposaient et enterrer les évènements ». Certes, les Alliés n’avaient aucun intérêt à faire le jeu de la propagande allemande en concentrant leur attention sur Katyn. Ainsi, Wallace Carroll, directeur du bureau américain de l’Information de guerre à Londres, déclare: « Si nous proclamions la vérité dans le pays, nous ferions le jeu des Allemands et nous nuirions à nos amis. Si nous parlions franchement des différends qui opposent les Alliés au sujet de la Pologne par exemple, nous aiderions Goebbels à affermir la résistance allemande et nous sacrifierions inutilement la vie des soldats alliés ». La même attitude est adoptée côté britannique. Le bureau de propagande politique fait passer le 28 avril 1943 une directive à ce sujet: « Notre tâche est d’aider à faire que l’histoire enregistre l’incident de la forêt de Katyn comme une tentative sans importance des Allemands pour retarder leur défaite à l’aide de méthodes politiques ». Même du côté polonais, c’est la discrétion qui est privilégiée; ainsi la commission d’enquête de la Croix Rouge polonaise ne publie pas ses conclusions mais confie l’unique copie du rapport au gouvernement britannique, qui le déclare document ultra secret et le garde caché pendant 45 ans. Il ne sera publié qu’en 1989.



Il ne s’agit pas ici d’occulter la difficulté des choix auxquels ont été confrontés les responsables politiques alliés en plein cœur du second conflit mondial. Lorsqu’éclate l’affaire Katyn, Roosevelt surestimait la situation au Japon et en Allemagne et craignait que Staline ne signe une paix séparée avec Hitler. Cependant, c’est une nouvelle fois au dépens de l’allié polonais que ce sont jouées les tractations diplomatiques. « Les ténors de la politique internationale contraignaient littéralement les leaders polonais à adopter une position qui permettrait aux gouvernements américains et britannique de traiter avec Staline ». Goebbels s’en amuse: « Les Anglais et les Américains tiennent les Polonais à l‘écart comme s’ils étaient leurs ennemis ». L’affaire est étouffée coûte que coûte. Côté américain, on classe le rapport du lieutenant-colonel Van Vliet strictement confidentiel. George Howard Earle, diplomate américain, se voit muté aux îles Samoa après avoir fait part à Roosevelt de son intention de publier un rapport sur Katyn. En Grande-Bretagne, interdiction est faite à la presse de se montrer hostile envers l’URSS. En fait, « aux plus hauts échelons de la politique, tout fut mis en œuvre pour supprimer toutes les informations susceptibles de contredire la version soviétique ». Côté occidental, c’est la Guerre froide qui conduit à reparler de Katyn. En effet, lorsque la guerre de Corée éclate, les autorités américaines s’inquiètent du traitement que risquent de subir les prisonniers de guerre. Une commission d’enquête est mise en place par le Congrès américain en 1951-1952. Elle conclut à la culpabilité soviétique et propose une action en justice… sans résultat. Katyn retombe dans l’oubli. Les autorités britanniques interdisent la construction d’un monument commémoratif à Londres en 1972. En fait, ce n'est qu'avec l'accident d'avion du président polonais Lech Kaczynski en avril 2010, alors qu'il se rendait justement dans la forêt de Katyn pour commémorer le 70ème anniversaire du drame, que l'affaire semble parvenir enfin à la connaissance de l'Occident.

• Les enjeux mémoriaux de Katyn.

Parler d’ « affaire Katyn » n’est pas un vain mot. D’après Victor Zavlasky, il s’agit d’ « un des épisodes les plus significatifs de la Seconde Guerre mondiale ». Les enjeux de ce massacre résident en effet au moins autant dans les raisons qui y ont conduit que dans ses suites. Le silence entretenu autour de cette tuerie doit conduire à s’interroger sur les causes de ce tabou et sur sa signification. Il s’agit de remettre en question certaines thèses qui ont présidé à l’écriture de l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale, et qui, étant sans doute trop centrées sur l’Occident, passent sous silence ou presque des pans entiers de ce conflit. L’affaire de Katyn est tout d’abord révélateur des liens qui existaient entre l’IIIème Reich et l’URSS. En effet, elle montre que ces deux envahisseurs de la Pologne y ont mené une politique très similaire d’élimination des élites, lors d’exécutions massives et sans procès. Ainsi, il était loin d’être évident de déterminer qui des deux occupants était responsable de ces assassinats: aussi bien dans la façon dont il a été commis que dans ses motivations, ce massacre aurait pu être perpétré tout aussi bien par l’un ou l’autre des régimes totalitaires entre les mains desquelles la Pologne était tombée. Bien que le parallélisme entre ces deux derniers doive être fait de façon nuancée, il peut sur certains points être justifié. De même, la complicité entre l’IIIème Reich et l’URSS pendant les deux premières années du second conflit mondial devrait être davantage analysée. Car ce que révèle l’affaire Katyn, c’est aussi ces échanges de prisonniers qui ont été faits entre les deux occupants, et ce sans tenir compte du sort qui leur serait réservé dans l’autre camp.

Katyn est aussi une remise en question du dogme qui voit s’opposer les démocraties et les fascismes lors de ce conflit, et qui fait de 1945 l’année de la victoire du Bien contre le Mal. En Russie, on fait commencer la Seconde Guerre mondiale en 1941 et elle est encore qualifiée de Grande guerre patriotique. Mais en Occident aussi, on semble parfois oublier qu’avant de se joindre aux Alliés, l’URSS avait signé un pacte de non-agression avec l’IIIème Reich et participé à l’invasion de la Pologne. Quant au procès de Nuremberg, qui est pour les Occidentaux le lieu de la rédemption où ont été punis les crimes contre l’Humanité commis pendant ces sombres années, il a été aussi le lieu de manipulations, de mensonges et de dénis de justice, et ce parce que l’un des bourreaux siégeait à sa tribune. Enfin, on oublie trop souvent que si 1945 a été l’année de la Libération pour l’Europe occidentale, elle a été celle du commencement d’une nouvelle occupation pour les populations « libérées » par l’Armée rouge.



Katyn révèle donc la nécessité de repenser à l’échelle européenne non seulement la mémoire de la Seconde Guerre mondiale mais plus largement celles des nombreux drames qui sont survenus sur le Vieux Continent tout au long du XXème siècle. Lorsque l’eurodéputé Zbigniew Zaleski a demandé en mars 2005 au président du Parlement européen, Josep Borrell, de faire une minute de silence en mémoire du massacre de Katyn lors de l’ouverture de la session plénière, M. Borrell lui a répondu qu’il n’était pas possible de consacrer des minutes de silence à chacun des événements tragiques du passé. Dans le contexte d’une Europe élargie et en cours de réunification, les clivages demeurent et celui de la mémoire n’est pas le moindre d’entre eux.

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