Au‑delà de la légende, un homme pour le temps présent trahi par les siens

Publié le par Bernard Gasnot

Par Louis Lavandeyra compagnon d’arme

Il n' y a pas de légende du CHE, mais l'histoire simple el fascinante d'un homme qui domine, par cette qualité humaine que les latino‑américains appellent la entereza (la droiture), l'histoire de ces années de braise, années pendant lesquelles, du Rio Bravo à la Patagonie, resurgissait l'espoir bolivarien d'une vraie indépendance pour l’Amérique latine : briser la tutelle des Etats‑Unis et créer « une autre société » était le projet global de toute une génération. En ces années, les révolutionnaires d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine étaient à la recherche d'une stratégie commune et, si le projet personnel du CHE doit être considéré comme une utopie, alors il faut démontrer clairement que le projet de tous les exploités de la planète l'était.

En fait le projet du CHE et de sa génération en Amérique latine précède de trois décennies l'effondrement du « socialisme réel » qui n'était pas un socialisme. C'est cet effondrement qui momentanément modifie le cours des événements pour cette partie oubliée de la planète, celle que l'on appelait tiers monde, monde exploité férocement, monde de souffrance, monde crucifié.

L'option du CHE est celle de José Marti : « je veux partager mon sort avec les pauvres du monde ». C'est avant l'heure, celle des théologiens de la Libération : l'option préférentielle pour les pauvres.

Paradoxe : le CHE, comme beaucoup d'autres dans le sous-continent, pense que l'Union soviétique n'est pas le modèle de société qu'il faut imiter. Celle conscience‑là est la sienne dès le lendemain de la révolution Cubaine en 1959 et elle ira en se développant jusqu'à son départ pour la Bolivie.

Le CHE, lorsqu'il gagne le terrain de sa dernière lutte, reprend la pensée du poète Machado : « passant, il n'y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant ». Vers qu'aucun révolutionnaire latino‑américain n'ignore, ni à cette époque ni aujourd'hui. En fait, le CHE reprend, avec ses hommes la Révolution à zéro et il n'ignore pas l'ampleur de la tâche. N'a-t‑il pas médité les paroles de Bolivar à la veille de sa mort : « J'ai labouré la mer ». Mais le CHE sait que même sa mort prépare le futur, celui qu'il incombe aux générations à venir parcourir à leur tour. Tous ceux qui accompagnent le CHE ont celle même conscience : une guérilla est fragile au tout début de ses opérations. Or Mongé, secrétaire général du parti communiste bolivien, a promis à son passage à la Havane cent combattants. Il ne tiendra pas sa promesse ; Comme beaucoup de communiste latino‑américains de l'époque. Il avait pris relativement ses distances vis à vis de la stratégie orthodoxe soviétique ; mais, lors d'un passage en Bulgarie, des agents soviétiques le retournent. La guérilla du CHE en Bolivie sera victime de cette trahison. De nos jours, les détracteurs du CHE escamotent ce fait.

L'option de la guérilla en Bolivie s'explique par le fait que le CHE savait que Salvador Allende avait de grandes chances de gagner les élections présidentielles au Chili et qu'il comptait sur de premiers succès de la guérilla pour provoquer des réactions dans son pays natal l’Argentine, et au‑delà en Uruguay et même au Brésil. Le CHE savait calculer ce que les jésuites appellent « le prochain pas possible ». Contrairement à l'idée qui prédomine dans les pays occidentaux sur le CHE, le projet bolivien n'était pas une aventure. En revanche, le choix du Nancahuasu n'était certainement pas le meilleur et la préparation de l'implantation de la guérilla fut sans doute trop hâtive. La publication de documents inédits laissés par le CHE avant son départ en Bolivie permettrait de faire toute la lumière sur cet épisode.

Au‑delà des limites de la geste bolivarienne, si la figure du CHE frappe les esprits en Europe, c'est parce qu'il apparaît comme un homme dont la conduite est conforme à la pensée : il fait ce qu'il dit. Et il le fait en toute simplicité. Ce qui frappe chez le CHE, même dès les premières années de la révolution cubaine, c'est qu'il ne se conduit pas en « homme politique ». Au cours des entrevues qu'il accorde devant les caméras de télévision, il n'a pas de réponse pour tout et il le dit. Plus encore, la pensée du CHE est toute orientée vers la connaissance des opinions qui différent de la sienne. Il y a chez le CHE tout un cheminement toute une réflexion en marge des dogmes marxistes vers un autre projet de société avec une participation populaire sans cesse accrue, dans la formulation d'une politique répondant à l'idéal d'une société basée sur la justice et la fraternité. Le CHE était aussi allergique à la « dictature du prolétariat » qu'il l'était, dans le domaine de l'art au « réalisme socialiste ». On découvrira peu à peu que le CHE a été longtemps tenu dans les pays socialistes qu'il a traversés pour un « hérétique ».

Mais ce qui fera demain la grandeur du CHE c'est son insistance sur le fait que la transformation de la société où nous vivons, qui se caractérise par des injustices de plus en plus criantes et une déshumanisation accélérée, exige de tous une éthique politique. Chaque être humain, chaque citoyen a le devoir de transformer cette société en acceptant tous les risques ; et les hommes qui, sur le terrain de la politique, les représentent momentanément sont tenus à une conduite exemplaire. C'est ce message qui compte le plus aujourd'hui. Un jour s'effacera le visage du CHE immortalisé par la photo de Korda ; resteront les autres visages, ceux qui correspondent à l'homme simple, à l'homme réfléchi, à l'homme de bonne volonté, à l'homme du peuple, à celui qui a préservé le sens de l'histoire humaine, celle d'un être humain s’humanisant. Il y a un chemin où l'on doit persévérer, celui qui mène à la justice et à la fraternité, à l'amour du prochain, qui mène à la vie. Et il y a l'autre, celui de l'injustice et du mensonge qui mène à la mort planétaire.

Louis Lavandeyra a fait des études de sciences politiques à Paris. Il fut le conseiller de Jacobo Arbenz au Guatemala où il rencontra le CHE pour la première fois. Il prépara les conditions de la résistance armée à la havane, rejoignit le CHE et participa à la bataille de Santa clara où il fut blessé. Il fut ensuite nommé à la Direction politique de la défense armée de Cuba. Il rejoignit plus tard l’Amérique centrale et participa à la lutte au Salvador.

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